| | | | Les yeux, plus que les oreilles, nous font découvrir la musique du monde ; son bruit, capté en surface par des oreilles muettes, fait geindre sur le silence du monde, mais filtré par des yeux, sourds à la profondeur, il laisse entendre de hautes mélodies. « La conscience parfaite est un chant, une simple modulation des états d'âme »** - Novalis - « Das vollkommene Bewußtsein ist ein Gesang, bloße Modulation der Stimmungen ». | | | | |
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| | | | Hauteur - être détourné pour être retourné ; étendue - être ému d'être promu ; profondeur - être épris par être compris. | | | | |
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| | | | Un mode de cohabitation entre une humble liberté et une fière servitude, une liaison, encore plus subtile, entre un génie d'espèce et une passion de genre, une musique des contraintes faisant chanter les moyens et danser les buts - c'est ce qu'on pourrait appeler hauteur. | | | | |
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| | | | La hauteur s'oppose presque toujours à la profondeur. Celle-ci est utile dans la construction de ponts, dans les concours administratifs et dans les sondages de la vidéosphère. La hauteur est inutile dans les productions des têtes et le commerce des cœurs, elle servirait, à la limite, aux transports de l'âme. J'aimerais savoir ce que l'Ecclésiaste entendait par la « haute profondeur », que l'homme n'atteindrait jamais. | | | | |
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| | | | Le rejet a priori des choses est une opération de filtrage par de vagues contraintes, rejet dicté par un préjugé plat ou par un goût de hauteur ; c'est un état de défi, de guerre et d'exaltation. Le rejet a posteriori, dicté par la raison profonde ou plate, en vue d'un but transparent, conduit à un état de paix et de compromis, où poussent progrès et bassesses. | | | | |
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| | | | Avoir de la hauteur, c'est : en mystère - distinguer l'incompris d'avec l'incompréhensible ; en problèmes - tenir au primat du langage ; en solutions - ne pas se séparer de la dissolvante ironie. | | | | |
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| | | | La hauteur existe en tout : en amour, en vertu, en vérité. Si le salut existe, il ne peut être qu'en la hauteur, quel que soit son milieu d'exercice. La sotériologie naïve, celle des cieux, vise une fausse hauteur, hauteur visible et calculable ; la vision de la vraie étant réservée aux yeux fermés, c'est à dire à l'âme.
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| | | | La vraie hauteur devrait être vue à l'horizontale : sans profondeur ni épaisseur. | | | | |
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| | | | La hauteur n'est pas une dimension de plus pour remplir notre regard, elle est ce vibrato esthétique, qui se faufile dans la durée, la profondeur, l'étendue, y efface la terne illusion de suite et de continuité et la remplace par le beau rêve aux points lumineux et scintillants. | | | | |
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| | | | Le talent sans l'intelligence fait sourire, lorsqu'il se met à raisonner sur son art ; mais l'intelligence sans le talent fait rire, lorsqu'elle cherche à faire résonner ses sentences ; la hauteur, appuyée sur une ironie profonde, est la seule pose, qui permet d'éviter ces deux pièges. | | | | |
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| | | | On ne peut atteindre la hauteur, mais seulement s'en laisser guider, pour comprendre, qu'aucune idée, aucun geste, aucune parole, aucun état d'âme ne peut prétendre se trouver à un sommet insurpassable, et qu'il existe toujours des objets invisibles, bien plus hauts que tout ce qui se montra déjà. « Le suprême doit n'être qu'un symbole d'une encore plus grande hauteur »** - Nietzsche - « Das Höchste muß immer nur ein Symbol des noch Höhern sein ». Garder la tête bien bas aide à se douter de l'existence des hauteurs : « Ceux qui surpassent leur époque, vont souvent tête basse »* - S.Lec. | | | | |
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| | | | Un malentendu géométrique : avoir de la hauteur ne veut pas dire être au-dessus, mais bien être ailleurs, être absent. Mais derrière hors je sens si nettement foris, ces pitoyables portes si inutiles dans mes ruines (et cachant ma forêt), et pire encore - le forum, avec ses estrades et ses arcs de triomphe. Ma Via Sacra est hérissée d'arcs-en-ciel de mes défaites. « Le triomphe est passager, mais les ruines sont éternelles »* - Péguy. | | | | |
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| | | | La hauteur est ce qui unifie les choses disparates (la profondeur divise et distancie, en mesures relatives) ; la hauteur dicte des valeurs absolues, en quoi elle est métaphysique : « La métaphysique voit l'être comme unité fondatrice de la hauteur » - Heidegger - « Die Metaphysik denkt das Sein in der begründenden Einheit des Höchsten ». | | | | |
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| | | | Voir grand n'a rien à voir avec viser haut. Souvent, la hauteur s'oppose et à l'étendue et à l'intensité. | | | | |
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| | | | Face aux choses hautes, tu deviens pudique, comme face à la chose charnelle. Mais après le mot, la pudeur redouble, tandis qu'après l'acte elle retombe. La hauteur, dans le premier cas, joue le même rôle que les cloaques du désir, dans le second. | | | | |
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| | | | Noblesse : le courage de dire adieu, et non pas au-revoir, à ce qui aura été vécu en grand. De donner à la profondeur du Oui - la hauteur du Amen. La noblesse est la grâce du regard ; « le courage est la grâce face au danger »** - Hemingway - « courage is grace under pressure ». | | | | |
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| | | | On n'est plus dans une époque donquichottesque, où l'on pouvait se battre pour le noble ; aujourd'hui on ne peut que lui sacrifier quelque chose de vital, devenir déraciné : « L'exigence de hauteur comme fond primordial de la vie »** - Tsvétaeva - « Требование высоты как первоосновы жизни ». | | | | |
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| | | | Tête haute - âme basse ? C'est presque toujours vrai. Tête haute équivaut conscience tranquille et c'est la dégaine de la multitude. Les autres combinaisons sont exotiques : tête basse, âme basse - la canaille ; tête haute, âme haute - le héros ; tête basse, âme haute - le philosophe. | | | | |
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| | | | La noblesse se méfie du facile, mais le difficile est de plus en plus mesquin. Le grandiose se cache pourtant dans le facile. La seule réconciliation, pour un inconditionnel de l'âme haute, semble être la transformation, en catimini, du facile en difficile, de petits embarras en grande angoisse, puisque certaines frayeurs se dissipent par des frayeurs plus fortes. | | | | |
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| | | | La grandeur est la faculté de ne pas perdre de la hauteur, quand les fondements s'effondrent. Elle est donc plus accessible à l'homme du déracinement qu'à l'homme du système. Le dernier tombe, en général, avec son piédestal. | | | | |
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| | | | L'avantage d'une hauteur dynamique : tu comprends, que tout horizon n'est pas une cible absolue, mais une frontière, aussi banale que tes murs ou tes bêtises. | | | | |
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| | | | Ne s'intéresser qu'aux valeurs réductibles à la dignité, un point de vue de la verticalité, la hauteur, l'axiologie réconciliée avec l'ontologie. | | | | |
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| | | | Signe d'une aristocratisme d'âme : le langage des contraintes portant sur les actions ou bien sur les pensées est le même. (Chez le goujat, le premier est trop rigoureux et le second - trop veule.) D'où une supputation - l'aristocratie ne serait-elle pas tout simplement une question de compétence (à défaut de performance) langagière ? La compétence est référentielle, la performance - inférentielle. | | | | |
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| | | | Ce n'est pas une préférence de la qualité à la quantité qui désigne un aristocrate, mais un attachement aux qualités, qui ne se réduisent pas aux quantités - « peu, mais intense »*** - Pline le Jeune - « non multa, sed multum ». | | | | |
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| | | | On est aristocrate non pas parce qu'on a, dans la tête, moins de troupeau que les autres, mais parce qu'on en est conscient et qu'on en éprouve une incurable honte ou un monumental mépris. L'ironie est l'art des barrages, qui retiennent d'inépuisables réserves de honte, et de mépris, qui s'accumulent dans les hauteurs, pour ne se déverser en vallée qu'en saisons sèches. | | | | |
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| | | | Planer, ne pas donner l'impression de coups d'ailes, cacher la source du vol. Ne pas toucher aux choses pour rester sans poids. La recette vaut même pour la hauteur : « Pour gagner la hauteur, il faut plier les ailes » - S.Lec. | | | | |
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| | | | Trois critères hiérarchiques, pour me reconnaître une âme sœur : la part du rêve ou de l'actualité, l'hymne de la défaite ou l'appel du triomphe, la pitié pour le faible ou l'admiration du fort. Et dans chaque dimension, chaque adhésion, - la hauteur du regard. Le bon goût est l'équilibre de ces trois hauteurs. | | | | |
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| | | | Quelle niaiserie, ce projet du jeune Nietzsche de transvaluer les valeurs (umwerthen alle Werthe) ! Un bon exercice serait de les arracher de leur sol et, à la hauteur de l'ironie et de l'aristocratie, reconnaître en eux un arbre, un monument sans socle, un poids mort. Une erreur de jeunesse - brandir un non retentissant ; à l'âge mûr, on se rattrape par le chant, la prière ou le silence autour d'un oui monumental, d'un acquiescement nietzschéen, qui est, en fait, un méta-acquiescement, dans un nihilisme fondé sur des principes : laisser cohabiter le oui et le non, grâce à la maîtrise simultanée de l'intensité des deux. De la valeur - au vecteur ! | | | | |
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| | | | L'utile n'est ennemi du poète qu'à cause de l'étiquette portant son prix d'échange. L'inutile est une non-marchandise sans poids affiché, ce qui pousse le mesureur à inventer des balances. | | | | |
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| | | | Les étapes du mûrissement du rêve : ne plus profaner le regard dans l'immédiat profond et réel, le vouer au large horizon imaginaire, enfin le réserver à une hauteur complexe. | | | | |
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| | | | Ganter ta main, pour ne pas porter des crachats du présent, plutôt que jeter ton gant pour défier un futur indigne de ton sang. | | | | |
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| | | | La même grisaille guette et menace ce qui est permanent et ce qui est éphémère. Le meilleur coloriste, c'est toujours et encore les yeux fermés, quand le permanent fournit des couleurs et l'éphémère s'en illumine. | | | | |
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| | | | La hauteur habitée ou conquise tournera rapidement en platitude ; elle n'a de consistance que non viabilisée et pure : « Le noble esprit, en vain, aspirera à la maîtrise de la hauteur pure » - Goethe - « Vergebens werden ungebundne Geister nach der Vollendung reiner Höhe streben ». | | | | |
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| | | | Toute âme d'exception est dans un déséquilibre, étant expression d'une seule des extrémités humaines - l'ampleur, la profondeur, la hauteur ; mais notre esprit a besoin d'équilibre, pour agir et créer ; à l'étranger, on découvre l'illusion d'une dimension complémentaire : « En Italie, Goethe cherche la profondeur des liaisons, Nietzsche - la hauteur des libertés » - S.Zweig - « In Italien, Goethe sucht tiefere Zusammenhänge, Nietzsche - höhere Freiheiten » - même si l'auteur s'y trompe de direction recherchée par ses protagonistes. | | | | |
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| | | | Le bonheur nihiliste est le désir, détourné des routes et tourné vers la hauteur. C'est ainsi que tu dois comprendre les Anciens :« pour rendre heureux un homme, ne lui tend pas une richesse de plus, mais enlève-lui l'un de ses désirs ». « Comment trouver le chemin, qui mène au pays, où vit ton désir ? » - Hafez - il est à la verticale de ton regard sur la carte du Tendre. La hauteur est une frontière inaccessible d'un Ouvert ; et le nihilisme n'est pas dans la transgression de plates limites, mais dans la vénération de nos plus hautes frontières infranchissables. | | | | |
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| | | | Le nihilisme civilisationnel - le politique, l'économique, le technique - ne peut venir que de l'ignorance tout court, puisque inventer des points zéro y est ridicule, toute création y étant accumulative ; c'est une ignorance étoilée qui justifie le nihilisme culturel - dans l'art ou en philosophie. Trois sortes de nihilisme honorable : l'éthique - le souci des moyens, l'esthétique - la noblesse des contraintes, le mystique - l'obscure vénération des commencements et des fins. Trois sortes de points zéro de la création initiatique. | | | | |
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| | | | La fidélité au désir ou son sacrifice, l'épicurien ou le stoïcien, auraient pu s'équivaloir si, au lieu de s'intéresser à la volonté, c'est à dire à l'inertie ou à la fuite en avant, ils se penchaient sur la puissance, c'est à dire sur l'intensité et son retour éternel. | | | | |
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| | | | Ce n'est pas parce que la cible lui « fait défaut » (Nietzsche) que le nihiliste néglige de lâcher ses cordes, mais la vulgarité des flèches lui fait mépriser le métier d'archer. Comme d'ailleurs les métiers de vivre ou d'écrire : « Avoir écrit te laisse comme un fusil, une fois le coup parti » - Pavese - « Aver scritto ti lascia come fucile sparato ». C'est le souci de l'acuité de tes flèches et de la bonne tension de ta corde qui doivent te préoccuper davantage que la raison ou même la hauteur de la cible ratée. « Quand l'archer rate sa cible, c'est en lui-même qu'il cherchera la raison de l'échec » - Confucius ; il restera aussi bête, s'il ne la trouve pas dans le relâchement des cordes. | | | | |
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| | | | Le nihiliste, qu'il faudrait dénoncer, est celui d'un arc lâche, intraduisible en lyre, de l'indifférence pour une intensité suffisante, de l'égalitarisme dans le choix de cibles et de distances. | | | | |
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| | | | Le nihilisme, ce n'est pas la sotte manie de nier, mais la force et l'art de se passer des affirmations des autres, pour en bâtir ses propres. | | | | |
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| | | | Le nihilisme, c'est la flamme purificatrice et ressuscitante, mais qui n'aide que des Phénix. « Du terrible feu nihiliste renaîtra le Phénix d'une nouvelle intériorité vitale » - Husserl - « Der Phoenix einer neuen Lebensinnerlichkeit wird aus dem Vernichtungsbrand des Unglaubens auferstehen » - la tiédeur extérieure étant réservée aux robots sans vie. | | | | |
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| | | | La pitié, le plus noble des sentiments, le contraire de l'amour, la lucidité d'une défaite face au fantôme aptère des triomphes, la révérence l'emportant sur la référence, la foi en une merveille inexprimable face à la connaissance d'une fibre traduite en sons ou même en rythmes. | | | | |
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| | | | La vraie liberté : pouvoir trouver, pour ta voile et tes horizons, un souffle favorable. | | | | |
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| | | | L'interminable série de défaites de la noblesse par plagiats-perversions : Héraclite voue la philosophie au discours poétique, et Parménide l'encanaille dans une logique bancale ; Pythagore cultive une lumineuse mystique du nombre, et les éléatiques récoltent une casuistique des ombres ; Lao Tseu place le tao dans une inaction altière, et Confucius l'embrigade dans de bas rites ; Platon hisse l'idée lyrique hors du sol, et Aristote la souille par un enracinement empirique ; le cynique prône le mépris hautain, et le stoïcien bassement l'arraisonne ; les murs de Jésus ne convainquent personne, mais les portes des églises rameutent ; la mystique d'une Déité de Maître Eckhart sombre dans le charlatanisme de l'Unité de Nicolas de Cuse ; Kant trouve, pour le savoir divin, un refuge dans la transcendance, et Hegel le réduit à l'état de caserne dialectique ; Nietzsche s'ouvre à l'ivresse des sens, et Heidegger l'évente dans la sobriété de l'être et de l'essence. | | | | |
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| | | | Test de la jeunesse : être incompris ou non-reconnu rend la recherche d'une haute compréhension et d'une reconnaissance élective encore plus déterminée et fébrile. Quand on s'en fiche ou en accumule la bile, dans un mépris froid, on est d'ores et déjà vieux, quel que soit son âge. | | | | |
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| | | | Toute philosophie des profondeurs sape ou consolide les choses, même les choses, auxquelles nous n'avons pas d'accès, même les choses ne souffrant la présence ni d'observateurs ni d'architectes. Heureusement, la hauteur, elle, n'est pas un lieu (« aucun lieu au-dessus du plus haut » - Sénèque - « ultra summum non est locus »), mais un angle de vue, un regard sans présence, n'ayant pas besoin de coordonnées pour évaluer les choses. « En toute chose, ce que j'en attendais ne fut pas son essence, mais sa palpitation extérieure » - Pasternak - « Я во всём искал не сущности, а посторонней остроты ». | | | | |
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| | | | Devant « les flèches du désir vers l'autre rive » - « Pfeile der Sehnsucht nach dem andern Ufer » se voir « un pont et non un but » (« eine Brücke und kein Zweck ») - Nietzsche - c'est toujours de la voirie aménageant l'accès d'étables. À moins que le pont soit l'origine des rives : « non pas un but, mais une origine » - Jaspers - « nicht ein Ende, sondern ein Ursprung ». Je préfère un débordement de l'âme me mettant au pied d'un arbre, où je puis bander mon arc, sans décocher de flèches. | | | | |
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| | | | Sauver le corps en niant le corps (les chrétiens), sauver l'esprit en niant l'esprit (les matérialistes) - je ne cherche pas le même effet : en niant la profondeur, je la condamne à la hauteur. | | | | |
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| | | | Si je chante si facilement mes défaites, pour peu que cela me chante, c'est grâce au pari de n'être en concurrence qu'avec des morts glorieux. « La profondeur de tes révérences donne la mesure de ta hauteur »* - Tsvétaeva - « Глубина наклона - мерило высоты ». Même après m'être incliné devant eux, je garde quelque temps, respectueusement, leur souffle, à ma nuque pliée. Et vous ne trouverez jamais mon gant sur vos arènes immondes. | | | | |
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| | | | La hauteur semble être la seule position, où l'on puisse aimer sans attache (l'amour tout court, ou la charité de Pascal), espérer sans attache (la philosophie de transcendance, ou la spem sine corpore d'Ovide), croire sans attache (la philosophie d'immanence). | | | | |
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| | | | Ma hauteur atopique est assez proche de l'intensité physique (Nietzsche), mais je crois, que le seul point d'arrivée non dérisoire d'une intensité est bien la hauteur, ce qui entretient la palpitation, initiale ou finale. De l'état de glace à l'état de grâce, sans s'attarder à l'état de race. | | | | |
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| | | | Vivre sans espérance, c'est vivre fidèlement dans la tyrannie du désir, projet digne des singes. Vivre de l'espérance, c'est sacrifier, la tête basse et l'âme haute, à la gratuité de nos plus beaux embrasements. L'espérance est un bon moyen de vivre de l'inespéré : « Sans l'espérance, on ne trouvera pas l'inespéré »*** - Héraclite. | | | | |
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| | | | La soi-disant aristocratie politique relève de la goujaterie ; je préfère, à son égard, la hautaine mésestime d'Épicure à la basse apologie de Platon. Tout philosophe se doit d'être un homme de trop. | | | | |
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| | | | Toute vie est une histoire de chutes : de l'extase (passion, poésie), vers l'enthousiasme (bonheur, harmonie) et vers l'ataraxie (équilibre, création). Par le travail implacable de la raison, toute justification d'une hauteur acquise s'érode et s'effondre. Et le but de la philosophie devrait être d'inventer de nouvelles raisons de s'immobiliser à la hauteur courante, de ne pas s'agiter. Plotin, Nietzsche, Cioran - pour la marche la plus haute, non-numérotée ; Épicure, Pascal, Dostoïevsky - pour l'avant-dernière ; Platon, Tolstoï, Valéry - pour la dernière. | | | | |
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| | | | Il n'y a rien qui vibre, dans la résignation antique ; et sa dignité est trop drapée soit dans une raison sans déchirure, soit dans les trous de son manteau. On sent une construction bâtie par et sur la négation : contre la panique, l'hystérie, la lamentation. L'art : créer une acoustique, où le gémissement atteindrait la hauteur et l'intensité tout intimes. Pas de mausolées ni arcs de triomphes, mais châteaux en Espagne. | | | | |
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| | | | Très tôt tu comprends, que ta voix ne peut pas avoir de fond (les sources et les fins t'étant inaccessibles). Plus tard, tu apprends, hélas, que même la fusion avec la forme est une illusion de plus, qui dure le temps d'un emballement (« le dur désir de durer » de l'artiste - Éluard). Il ne te restera que la perspective, la voix qui s'éteint en échos mourants (flatus vocis), en regards évanescents. | | | | |
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| | | | Trois saisons d'ébranchage de l'arbre de la noblesse : on jette au feu, successivement, les branches des gestes, des mots, des pensées (la plus coriace !). L'arbre devient, pour les autres, invisible, et pour toi - indicible. Et tu consacres ta vie à le rendre lisible, digne du Jardinier jaloux. | | | | |
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| | | | En songeant aux conditions les meilleures pour une écriture, au ton et à la pénétration, dont je rêve, je jalouse les destins antithétiques de ceux qu'enviaient Tolstoï ou Cioran - ceux des bagnards ou des persécutés - et pour un objectif inverse au leur - plus d'authenticité et d'humilité. Je jalouse Joubert ou H.-F.Amiel, leurs salons parisiens et leurs chaires helvètes, où la bile et la peine attestent une totale et orgueilleuse invention. Les meilleurs chantres de la souffrance s'adonnaient aux investissements commerciaux, aux vertus civiques, aux dîners en ville, aux casinos (Schopenhauer, Kierkegaard, Flaubert ou Dostoïevsky). En revanche, aucune ombre des barreaux ou des tortures, chez R.Debray, qui les a pourtant si bien connus, mais qui ne peint que la noblesse et la fraternité (et qu'il ne doit pas croiser si souvent que ça). On n'est artiste que dans l'inventé. | | | | |
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| | | | Le cycle vital : l'écoute stoïque de tout courant de la vie (libido sciendi), le désir de puissance artistique (libido dominandi), l'aristocratique regard, baignant dans la pitié et la honte (libido sentiendi). Nietzsche n'accomplit que la moitié du parcours, prenant trop à la lettre les substantifs, se trompant systématiquement d'adjectif et oubliant le verbe ! | | | | |
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| | | | On s'imagine Nietzsche en surhomme, tandis qu'il est, si nettement, le dernier homme, tel qu'il le décrit lui-même, en train de poser les meilleures des questions : « Qu'est-ce que l'amour ? Qu'est-ce que la création ? Qu'est ce que le désir ? Qu'est-ce que l'étoile ? » - « Was ist Liebe ? Was ist Schöpfung ? Was ist Sehnsucht ? Was ist Stern ? ». Avec ses réponses, le surhomme, succédant au Dieu mort, est aussi peu crédible que son prédécesseur. | | | | |
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| | | | Dionysos fêté élégamment joint Apollon ; la primauté de la vie enveloppée de belles métaphores est indiscernable de l'idéalisme ; la volonté de puissance auréolée d'humiliantes défaites égalise le ressentiment et l'acquiescement ; l'Antéchrist, à l'âme haute, tend la main au Christ, à la tête basse, - quel nihiliste parfait est Nietzsche ! Et lui-même, dans des moments de lucidité, ne reconnaissait-il pas, que le nihilisme était un mode de pensée divin (eine göttliche Denkweise) ? Nihiliste acquiescent = surhomme. Nihiliste passif, aux cordes qui ne vibrent plus ou aux flèches qui ne volent plus. La négation non seulement d'un demi-tour, mais d'un tour complet, d'un éternel retour tragique, toute cible atteinte redevenant regard. Tragique, car l'objet de nos langueurs, cet au-delà qui existe bien, échappera toujours à nos parcours, à nos ruptures et à nos regards. | | | | |
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| | | | Le Christ, la morale, le nihilisme ne sont pas des cibles de Nietzsche, mais des extrémités des cordes tendues, sur lesquelles s'exerce son intensité musicale ; il n'est ni négateur (comme les sots) ni dialecticien (comme les pédants), mais musicien. | | | | |
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| | | | Trois niveaux de nihilisme : l'ontologique - nier l'être des choses réelles, croire, que tout créateur doit partir de ses propres modèles de la réalité, exclure tout lien entre le réel et le représenté ; Nietzsche condamne le premier et le troisième, mais il est, lui-même, nihiliste, dans le deuxième sens. | | | | |
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| | | | Le nihilisme, ce n'est pas le non l'emportant sur le oui ; c'est la facilité de maniement des deux, dans ce qui est petit, et le penchant résolu pour le oui, dans ce qui est grand, mais indéfendable. | | | | |
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| | | | Le nihilisme s'oppose à la routine de l'évolution, mais la révolution de la négation totale ou universelle lui est encore plus étrangère : l'insupportable bavardage autour du néant, de l'absence de sens, de la transvaluation, du vide substantiel est signe d'une indigence imaginative ; le nihilisme en est la richesse et la fraîcheur. | | | | |
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| | | | L'art des contraintes : te rendre sourd à ce qui pourrait te mettre en route ; te faire aveugle devant ce qui voudrait occuper ton horizon ; détourner ton nez de l'insipide. « L'élimination de l'inessentiel, voilà le secret de l'intensité vitale » - Lao Tseu. C'est aussi la clé d'un bon style. Des liaisons, des développements, des justifications relèvent, la plupart du temps, de l'inessentiel. La grandeur n'est pas dans l'intégrité profonde, mais dans le pointillé hautain : « Pour bien écrire, il faut sauter les idées intermédiaires » - Montesquieu. | | | | |
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| | | | Le monde est plein de musique, c'est une affaire de filtres acoustiques et de choix oculaire de bonnes cordes. Ceux qui n'y décèlent plus de mélodies divines ouvrent trop leur ouïe et pas assez leur regard. « Mon regard et le regard de Dieu, c'est le même regard, la même vision, la même connaissance, le même amour »** - Maître Eckhart - « Mein Auge und Gottes Auge, das ist ein Auge und ein Sehen und ein Erkennen und eine Liebe ». Mais le regard musical remplacé par l'ouïe sans musique, fait mettre le monde bavard à la place du Dieu silencieux et te voue à la termitière ou à la machine. | | | | |
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| | | | Les plus utiles des contraintes sont les contraintes acoustiques ; ce n'est pas tant par la transformation du bruit du monde qu'on en extrait la musique, mais par un filtrage impitoyable ; le reflet fidèle du vrai monde est bien musical, mais ce n'est pas dans un miroir de ton esprit profond, que tu le verrais, - tu l'entendrais sur les cordes de ton âme hautaine ; dès que tu n'écoutes le monde qu'à travers l'âme, tout devient musique ; le créateur est celui qui oublie le bruit du monde et porte l'écho de sa musique. | | | | |
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| | | | L'homme grégaire est condamné à écouter ou à reproduire le bruit du monde ; l'homme sensible est voué à entendre ou à créer de la musique ; le sens du toucher y ajoute le désir de caresser ou de consoler, et ceux de l'odorat et du goût le protègent des platitudes, celui de la vue fixe son esprit en hauteur : « Le désir de voir est désir du vrai » - R.Debray - du vrai sensible, puisque pour atteindre au vrai intelligible, le cerveau tout seul suffit. | | | | |
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| | | | Comprendre ce qu'il faut pour rester Marc-Aurèle sans empire, Job sans lèpre, Byron sans titre, G.Bruno sans anathèmes, un saint sans Dieu. | | | | |
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| | | | Mon terme de mufle ne s'attache guère aux titres. Tous ces comtes de Villiers de l'Isle-Adam ou de Proust (baron de Charlus ou princesse Sherbatoff) sont de parfaits mufles, mais je ne confonds pas comte Tolstoï (prince Bolkonsky) d'avec comte de Lautreamont. | | | | |
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| | | | Quand je désespère à trouver une raison quelconque à être fidèle à une noblesse, je me dis, que Mallarmé a peut-être raison et qu'il faut faire « sacrifice d'une vie à toutes les Noblesses ». | | | | |
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| | | | L'aristocratisme n'est possible que si le mépris trouve une forme d'expression qui ne soit pas ridicule. Peut-on imaginer un aristocrate américain ? « Les véritables plébéiens du monde, ce sont les Américains » - Schopenhauer - « Die Amerikaner sind die eigentlichen Plebejer der Welt ». L'avenir appartient à une société sans barrières, à la société horizontale, à la platitude tolérante et aimable. | | | | |
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| | | | L'aristocratisme consiste à trouver de l'égale noblesse à tous les attributs de l'arbre. Le déséquilibre le ruine. Par exemple : « La noblesse aurait subsisté si elle s'était plus occupée des branches que des racines » - Napoléon. Il ne faudrait tout de même pas qu'elle glisse vers le labourage et néglige l'élagage. Nous sommes tous des arbres, et l'arbre aristocratique se distingue des autres non pas à cause d'une généalogie fixe, mais d'une ontologie variable : elle sait introduire des inconnues partout - de la profondeur des racines à la hauteur des cimes, de l'ampleur des branches à la densité des ombres. L'aristocratisme : la vénération et la fierté du soi inconnu, source de tout enthousiasme comme de tout désespoir. | | | | |
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| | | | Être plébéien, c'est ne pas savoir s'appuyer sur sa faiblesse et ne vivre que de sa force. « Ne vaincre que par la force, c'est ne vaincre qu'à moitié » - Milton - « Who overcomes by force, hath overcome but half his foe ». | | | | |
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| | | | Le seul moyen, aujourd'hui, de sauver l'homme serait de le rendre faible. Toute force, désormais, mène vers une bonne conscience et, donc, est source d'ignominies. « La lucidité est une ivresse de puissants » - J.Attali - à votre ébriété lucide de repus de la manne monétaire je préfère une ivresse éperdue des assoiffés près d'une bonne fontaine. Les orgueilleux se prennent pour Alexandre le Grand : « ce qui ne me tue pas, me rend plus fort, me nourrit » - sans prendre ses risques, ou pour des matadors des arènes minables : « lo que no mata, engorda » - proverbe espagnol. | | | | |
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| | | | Les vainqueurs de tous les camps sont des crapules, c'est ce qu'on doit se dire, si l'on choisit le camp des nobles. Il serait tentant d'épouser la cause des vaincus, de tous les camps, - si seulement on réussissait à éteindre leurs rêves de revanche. | | | | |
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| | | | Personne ne chanta mieux l'ombrageuse fierté de la faiblesse que Nietzsche, mais les hommes ne retinrent de sa métaphore ironique (spöttischer Ingrimm) de surhomme (über sich selbst hinaus) que des mots de puissance et d'orgueil. | | | | |
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| | | | On a besoin de beaucoup de hauteur pour enterrer ses hontes et de beaucoup d'humilité pour n'être fidèle qu'à l'altitude. « La hauteur divine ne vise rien d'autre que la profondeur de l'humilité » - Maître Eckhart - « Die Höhe der Gottheit hat es auf nichts anderes abgesehen als auf die Tiefe der Demut ». | | | | |
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| | | | Tout ce qui est somptueux - la vie, l'art, la langue, la femme - peut être vécu comme mystère, comme problème ou comme solution. Il nous faut trois âmes, chacune ne relevant que ses propres défis et non ceux des autres. Le mystère devrait être sans défense, ni résistance. | | | | |
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| | | | Une tâche aristocratique : maîtriser un navire, dont on ne veut pas connaître le cap, par respect des étoiles. | | | | |
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| | | | L'étoile doit éclairer ton âme et non pas le chemin. L'étoile se donne au regard et non pas au cheminement ni même aux coups d'ailes. Tout chemin mène à l'étable (fourmilière, meute, troupeau, phalanstère). N'écoute pas Novalis : « Le chemin du mystère te conduit vers toi-même » - « Nach innen geht der geheimnisvolle Weg », à moins que tu t'y assoupisses pour rêver ; écoute Emerson : « Attelle ton char à une étoile » - « Hitch your wagon to a star » et laisse Pégase inventer le chemin même. De nos jours, Obama laissa tomber l'étoile : « Ne tournez pas en rond, pour gagner un rond. En attelant votre chariot à quelque chose de plus grand, vous mettez à profit vos chances » - « Focusing your life on making a buck shows a poverty. When you hitch your wagon to something larger you realize your potential » - accrochez-vous donc aux millionnaires. | | | | |
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| | | | Tous ceux qui, tout en marchant sur un chemin, prétendent suivre leur étoile ou leur démon, se retrouvent dans une étable. | | | | |
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| | | | Dans le ciel, n'y a pas de routes, et il n'y a pas de routes qui mènent au ciel ; de ta vie tu dois faire un ciel, même si elle se présente elle-même comme une route (pour laquelle tu prends tes impasses) : « La vie est un chemin vers le ciel » - Cicéron - « Vita via est in caelum ». | | | | |
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| | | | Quand la vie est trop pleine de réel, le rêve est ressenti comme son contraire ; entre les yeux et le regard, tu pencheras pour le dernier, qui ausculte l'invisible : « L'homme vit dans ce qu'il voit, mais il ne voit que ce qu'il songe »*** - Valéry. | | | | |
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| | | | Après chaque dépôt de bilan, ils s'interrogent : est-ce faute de moyens ? faute de buts ? faute de routes ? J'accumule mes faillites faute à l'étoile, qui convertit en regards tout ce qui aurait pu s'investir en choses. « Si tu ne fais qu'obéir, la faute en est à toi et non à tes étoiles » - Shakespeare - « The fault is not in the stars, but in ourselves, that we are underlings ». | | | | |
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| | | | Vise la lune, même si tu ne la décroches pas et la rates, tu te trouveras peut-être parmi les étoiles. Alta pete ! - Vise haut ! | | | | |
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| | | | Ne pas fureter dans les ombres de ce monde pour chercher l'explication de la lumière qui les projette. Mais bien entretenir l'entrée de ta caverne. Et surtout ne pas compter vivre de la lumière extérieure, et, encore moins, ne pas chercher à lui substituer ta propre lumière, puisque « l'onirique et le rêve sont le disparaître de la lumière » - Heidegger - « der Rausch und der Traum sind das Verschwinden des Lichtes ». | | | | |
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| | | | Il vaut mieux ne pas savoir sa place plutôt qu'être contraint à ne pas la céder. Socrate ne s'appelait-il pas atopique ! | | | | |
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| | | | Quand on nous scrute ou nous tâte, on nous découvre moutons ou machines, pitoyables et interchangeables. C'est quand on entend nos silences, voit nos rêves, pèse nos hontes, qu'on nous trouve de la différence. | | | | |
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| | | | La langue - une grâce de l'esprit ; l'amour - une grâce du cœur ; la foi - une grâce de l'âme ; l'inspiration - une grâce de la poésie ; le visage de femme - une grâce d'outre-formes. | | | | |
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| | | | L'âme doit avoir son propre souffle, indépendant de l'esprit ; celui-ci porte toujours une part mécanique, se fait contaminer par le désespoir, attrape le vertige des profondeurs ; l'âme, elle, doit être pleine de vie, d'espérance, de hauteur. Bizarrement, Kant intervertit les rôles de l'âme et de l'esprit : « L'esprit est ce principe, qui apporte de la vie à l'âme » - « Geist heißt das belebende Prinzip im Gemüte » (dans les traductions françaises homologuées, on procède à une perfide substitution). | | | | |
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| | | | Être libre ou se libérer, s'appuyer sur l'inertie ou se laisser entraîner par l'ironie, être dans la pesanteur ou dans la grâce - c'est cela, le vrai choix vital ! La pesanteur - adhérence sans adhésion ; la grâce - adhésion sans adhérence. Liaison ou lien. Amnésie suffisante ou amnistie impossible. Référence d'un code ou révérence d'une ordalie. | | | | |
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| | | | Comment pratiquer le sacrifice et la fidélité ? - s'inoculer l'infériorité du fort ou la supériorité du faible. Sache que la force infeste ce qui naît dans tes strates inférieures, et la faiblesse assainit ce qui soupire dans tes hauteurs. Le sacrifice est le frère de l'injustice (la fidélité-foi serait la sœur de la justice - Horace - iustitiae soror, incorrupta Fides). | | | | |
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| | | | Les outils à jeter : la boussole, la jauge, la table de multiplication. À garder : l'altimètre et le sens du zéro annulateur. | | | | |
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| | | | Il traîne toujours trop de zéros dans les chiffres de la vie. Seule, l'élévation à la puissance en dispense. Formule de la solitude : un à la puissance moi = X. Formule de l'héroïsme : infini à la puissance toi = moi. Formule de la poésie : zéro à la puissance moi = infini. Formule de la philosophie : (moi plus toi) à la puissance infini = zéro. | | | | |
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| | | | Il est très facile d'être philosophe ou poète, il suffit d'avoir son propre regard ou sa propre langue : « La différence ne réside pas dans le contenu, mais dans le genre de regard ou de langue »** - Marx - « Der Unterschied liegt nicht im Inhalt, sondern in der Betrachtungsweise, oder in der Sprechweise ». | | | | |
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| | | | L'emphase n'apporte rien à la hauteur des grandes choses, c'est à dire inexistantes ; elle ne peut rehausser légèrement que des choses médiocres et plates. De ce qui est premier ou dernier, c'est les yeux et la voix baissés qu'on devrait en parler le plus souvent. Pudeur ou ironie préservent ce qui est immobile. | | | | |
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| | | | L'engeance pseudo-pathétique pense, que la vie culmine grâce à la liberté, à la vérité et au courage. Qu'ils sont peu, ceux qui croient, que c'est, au contraire, dans de belles contraintes, dans la résistance aux vérités dégradantes et dans l'angoisse devant le mystère, que s'éploient leurs meilleures facettes. | | | | |
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| | | | Sur les axes des valeurs, Aristote cherche des commencements, Kant - des frontières, les épigones - leurs points préférés. Mais Nietzsche ennoblit l'axe tout entier, en le munissant d'une même intensité, qui est le fond de notre moi ; cette axiologie s'appelle l'éternel retour du même ; ce qui change en moi n'est pas moi | | | | |
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| | | | Quand ils parlent de valeurs, le plus souvent, c'est du positivisme ou du négativisme, cohérents et systématiques, débouchant sur l'ennui ou le dogmatisme. Le négativisme devrait n'intervenir qu'en formulation de contraintes, et le positivisme n'apparaître que dans la manifestation du goût. Mais la même intensité, spirituelle ou artistique, devrait en constituer l'axe entier. La condition incontournable, pour l'entretien de cette construction, c'est la conscience et la maîtrise des ressorts poétiques du langage ; maîtrise, refusée à Parménide, Hegel ou Husserl, accordée à Nietzsche, Valery et Heidegger. | | | | |
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| | | | Le mérite principal de Dostoïevsky est d'avoir compris, que ce n'est pas une valeur, singulière, univoque et indubitable, qui distingue un homme, mais tout un axe équivoque, dont cette valeur n'est qu'un cas particulier : de chute à salut, d'espérance à désespoir, d'ange à bête. Mais le seul à avoir compris et mis en pratique ce terrible et authentique constat fut Nietzsche. La perplexité et la honte de Dostoïevsky et la noblesse et le style de Nietzsche, la conscience et le talent, mais la même place de la souffrance et de l'art, chez tous les deux. | | | | |
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| | | | Pour se donner du panache, ils désignent leur adversaire sous des traits sinistres d'ennemi de la vérité et de la justice. Le mien est l'homme paisible suivant la voie du vrai, du juste et même du beau. Au pays du Tendre, ce n'est pas la voirie, mais l'astronomie qui devrait assurer la meilleure communication. Cyrano, assommé par un laquais, tendant son panache à l'étoile et ne voulant d'autre appui que dans des arbres. | | | | |
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| | | | Deux seuls expédients pour perdurer : disciples ou musée, le sort du grain qui meurt et de celui qui est laissé en germe. | | | | |
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| | | | Le spectre de l'impulsion initiale, c'est ce qui distingue un homme intéressant. « Tout s'achève avec mon commencement » - T.S.Eliot - « In my beginning is my end » (ne pas croire les Chrétiens, naïfs ou hypocrites : my end is my beginning). En grec, commencer signifierait commander - volonté de puissance (pour Nietzsche, vouloir, c'est obéir au commencement, plutôt que commander la fin) ! « L'unique joie au monde, c'est de commencer » - Pavese - « ricominciare è l'unica gioia al mondo ». Ensuite, le poète, qui doit être Prince, la conserve (« nous ne sommes pas responsables de ce qui naît en nous, mais de ce qui dure »** - Valéry), le philosophe la contrecarre par un angle de vue paradoxal, le pragmatique la rattache à la réalité. La pulsion, l'expulsion, la propulsion. | | | | |
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| | | | Au centre des soucis du poète et du philosophe se trouve la métaphore, mais à leurs frontières, ils se divergent. Le poète y est attiré par le noble et le philosophe - par le sacré. Le second doit donc être un prêtre et le premier - un prince. Appeler prince des philosophes Spinoza (Deleuze), le moins poétique de tous les philosophes, est une aberration. | | | | |
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| | | | L'éternel retour, c'est la reconnaissance, qu'aucun développement ne rehausse le regard prima facie : « De retour à mes débuts, j'y retrouve la même perplexité » - Goethe - « Da steh' ich nun, ich, armer Tor ! Und bin so klug als wie zuvor ». Le sens, l'invariant, de ce retour est dans la bouche de Faust : « Tu es beau, arrête-toi » (« Verweile doch, du bist schön ») - le sens d'un retour intemporel. Et si la cause finale d'Aristote était la même chose : « La cause finale occupe la place de la beauté dans les êtres, qui en sont pourtant dépourvus » ? | | | | |
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| | | | Dis-moi ce que tu réussis à ne pas voir, je devinerais où peut être ton regard. | | | | |
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| | | | Désirer, c'est avoir une requête à soumettre. Le sot, qui imagine, que les mots représentent le monde, trouve son désir plein. Le désir du sage est vide, et il ne cherche qu'à être rempli par l'interprète le plus inspiré. Remplir, c'est substituer aux inconnues - des représentations d'au-delà des mots. Si l'on manque d'inconnues, si l'on ne cherche pas à s'unifier avec le monde, même imaginaire, on méritera le mot de Lermontov : « L'homme le plus vide est celui qui n'est rempli que de soi » - « Тот самый пустой человек, кто наполнен собою » | | | | |
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| | | | On est applaudi pour des oui ou des non. On est hué, quand on les met dans le même sac en privilégiant le comment des où et des quand. | | | | |
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| | | | C'est dans des impasses que le trafic d'idées est le plus dense. Mais ne confondons pas la cause avec l'effet : tous les Holzwege (chemins-impasses) ne sont pas des Denkwege (chemins-pensées), mais les derniers débouchent toujours sur les premiers. | | | | |
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| | | | Ne vit vraiment en nous que ce que nous ne savons pas développer. Camera obscura. Le contraire du goût métaphorique s'appelle lumière herméneutique, effaçant l'impact originel. | | | | |
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| | | | Mon camp est celui, où se sont retranchés mes rêves. Je ne puis lui rester fidèle que dans l'obscurité. Les rêves, ces illusions sombres finissant en échec silencieux. Le meilleur bilan de la vie - leur être resté fidèle ; chez les goujats, c'est l'inverse : « Ce qui compte, à la fin, ce n'est pas ce dont nous avions langui, mais ce que nous avons fait ou vécu » - Schnitzler - « Am Ende gilt doch nur, was wir getan und gelebt - und nicht, was wir ersehnt haben ». | | | | |
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| | | | Le but de la philosophie : donner le courage de continuer à vibrer à l'évocation des causes perdues. | | | | |
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| | | | De la précision du verbe : vénérer le mystère, admirer le problème, respecter la solution. Et lorsqu'on réussit à en faire un cycle, on est prêt à adorer. | | | | |
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| | | | L'apothéose de l'inutile en hauteur - Sisyphe, sa pierre et sa montagne. En profondeur - les Danaïdes, leur tonneau et leur Hadès. En étendue - Diogène, son tonneau et sa cité affairée. | | | | |
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| | | | Le jardin, concurrent de l'arbre et de la montagne ? Éden, Adonis, Priape, Épicure, Gethsémani : liens de tentation, de jeunesse, de débordement, d'abandon, de doute ; gouttes de sève, de myrrhe, de sperme, d'encre, de sang. | | | | |
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| | | | Je suis l'homme de la forêt ; l'arbre est omniprésent sur mes blasons ; il me rendit indépendant des forêts, des parcs et des jardins. « Les arbres t'enseigneront ce que tu ne peux apprendre d'aucun maître » - St Bernard. La montagne des anachorètes, les horizons des marins se prêtent mal à l'héraldique. | | | | |
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| | | | Les racines du ciel sont moins risibles que ses cimes, mais ne me procure la sensation céleste que l'arbre, qui est la hauteur unique de ce qui est profond et de ce qui est aérien. La raison séminale. Qui encore « a autant besoin du ciel que de la terre » - Rivarol, même sans « se connaître misérable » (Pascal) ? Heidegger n'aimant pas lever les yeux, ne voit qu'une seule source de l'arbre : « Quel élément, caché dans le fonds et le sol, commande les racines porteuses et nourricières de l'arbre ? » - « Welches Element durchwaltet, in Grund und Boden verborgen, die tragenden und nährenden Wurzeln des Baumes ? ». | | | | |
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| | | | Pour le vilain, la raison et l'expérience réduisent en nous la part sensible à l'illusion. Pour le sage, elles l'élargissent. Pour le poète, elles la rehaussent. | | | | |
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| | | | Quand la vie est réduite à une préparation pratique de l'envol, l'homme finit par ne plus remarquer, qu'il rampe plus que jamais. Si l'on consacre la vie à apprendre à marcher, on oublie le besoin d'ailes. On n'échappe pas à la platitude à coups d'ailes ; les ailes mêmes sont la hauteur sans escale : « Lorsque l'âme a des ailes, elle demeure dans les hauteurs »** - Socrate. | | | | |
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| | | | Le malentendu avec le ballast du savoir : on se trompe de moyen de transport(s) - ce qui devrait être une montgolfière est pris pour un sous-marin. Au lieu de s'en charger pour atteindre des profondeurs sans vie, on devrait s'en délester pour se laisser entraîner vers une hauteur sans poids. « Le contenu d'une œuvre d'art est un ballast, dont se débarrasse le regard »*** - Benjamin - « Im Kunstwerk ist der Stoff ein Ballast, den die Betrachtung abwirft ». | | | | |
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| | | | L'homme se manifeste le mieux par son action face au vide : on peut le combler, l'accommoder, l'élever. La profondeur, l'art, la hauteur. | | | | |
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| | | | L'aristocratisme de la volonté se reconnaît dans ce qui ne nous arrête pas ; l'aristocratisme de l'esprit - dans ce sur quoi nous choisissons de nous arrêter. | | | | |
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| | | | Ce terrible choix : la pose, faute de spontanéité, d'un séditieux ou la sincérité, faute d'imagination, d'un humble. Là où le goujat pâlit de peur ou le réfractaire rougit de honte, tu as, au bout de ton visage, un entrelacs inextricable, qui n'est arc-en-ciel que sous un angle impossible. | | | | |
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| | | | Le rêve et la prophétie - deux courants vitaux d'âme : le premier descend, le second monte. Le rêve est une prophétie faite yeux ; la prophétie est un rêve fait regard. | | | | |
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| | | | Ni préserver, ni reproduire, mais toucher. On reproduit en volume : haute poésie, affection fine, ironie large. On touche en surface : souffle de la poésie, affection caressante, ironie volatile. | | | | |
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| | | | Ce qu'on prend pour sonorité d'un personnage n'est souvent qu'acoustique d'une vie bien réglée, mettant en valeur des cordes sans vibration intérieure aucune. | | | | |
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| | | | L'obsession par des sources et finalités apocalyptiques et capiteuses rend incapable de tracer les perspectives, mais en intensifie le vertige. | | | | |
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| | | | Le faible cherche l'écho, le futile l'applaudissement, le naïf le partage. Et toi, qui es un peu tout cela ? Les tous, à la fois, entachés d'une lumineuse incompréhension. | | | | |
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| | | | Ne pas songer aux victoires, réussir à rester debout et à être invulnérable, inattaquable parce qu'invisible, transparence pulsionnelle, extase immobile ! | | | | |
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| | | | L'invisibilité est un cadeau d'un ciel, qui t'est hostile : au lieu de refléter ou absorber, tu laisses passer la lumière infidèle. | | | | |
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| | | | On ne participe au souffle de l'éternité qu'en retenant le sien. | | | | |
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| | | | Sois maître de ton feu. Sois exigeant dans le choix de ce qui le nourrit. Refuse des essences, qui, en se consumant, n'apportent que la fumée du temps, accumulent tes propres cendres. « Séparer le feu de la terre - pour ne pas s'enfumer » - le Trismégiste. Qui mal embrase, mal éteint. | | | | |
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| | | | La vraie tolérance : plus que le respect de l'avis d'autrui, le refus d'avoir son propre avis sur les choses sans noblesse, qui sont majorité. Meilleurs seront tes préjugés, moins de choses tu auras envie de juger. | | | | |
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| | | | L'intolérance consiste à condamner quelqu'un non pas pour ce qu'il est, mais pour ce qu'il n'est pas. | | | | |
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| | | | Sans la hauteur tout n'est qu'emprunt, volontaire ou involontaire. Avec la hauteur, tu fais don à l'emprunt (peut-être après avoir mendié - Maître Eckhart). | | | | |
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| | | | L'indifférence dans des bas-fonds est plus utile qu'un engagement dans des hauteurs. Le danger est de s'engluer, s'empêtrer dans les nuances de là-bas, tout en tendant vers la grande unité de là-haut. La neutralité des pieds est une prise de position aristocratique. | | | | |
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| | | | Ce qui est petit pour l'au-delà ne mérite pas d'être grossi. Ce qui pèse ici-bas ne mérite pas d'être élevé. | | | | |
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| | | | Choisir soi-même ses pierres d'achoppement, c'est l'art de ne pas faire un dernier pas, l'art de s'arrêter sur le plus beau des avant-derniers et laisser le point d'orgue à l'interprète divin. On ne finit pas ce qui est beau, on l'abandonne. Tout devenir réussi rejoindra immanquablement l'être, mais le poète ne s'y attardera pas. « En poésie on n'habite que le lieu qu'on quitte »* - Char. Le poète vibre du chercher, mais l'exhibe par le trouver : « La poésie est la trouvaille verbale de l'être » - Heidegger - « Das Dichten ist ein sagendes Finden des Seins ». | | | | |
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| | | | La stature de l'adversaire choisi vaut souvent plus que l'issue du combat. Tout coup reçu peut être vécu comme attouchement d'une aile d'ange, que tu combats. « Rien ne nous plaît que le combat, mais non pas la victoire » - Pascal. À une bonne hauteur, les défaites élèvent : « En hauteur on ne vainc que pendant l'ascension ; le sommet atteint, tous y sont égaux » - Sénèque - « Nemo ab altero potest vinci, nisi dum ascenditur ; ad summum parveneris, paria sunt ». | | | | |
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| | | | En quoi le boutiquier est pire qu'un goujat : ta complainte ne réveillera chez lui ni hostilité ni compassion. Être sans cervelle frappe la capacité de la parole, être sans cœur prive d'ouïe. | | | | |
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| | | | Le marchand dama toujours le pion au producteur (de blé, de justice, de mots). Le malheur, c'est que le marchand en gros - le prince, le capitaine, l'évêque - laissa sa place au marchand au détail - le journaliste, le comptable, le boutiquier. Celui-ci s'érige en juge, tandis que celui-là se contentait d'être l'image à encenser ou à engraisser. | | | | |
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| | | | En tenant à la hauteur conquise, oublie les chemins, qui t'y propulsèrent. Tiens à l'architecture de ton édifice éphémère, non aux pavés ni pierres, même angulaires. | | | | |
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| | | | Les meilleurs chemins se tracent dans le ciel, à la lumière de ton étoile. Tout regard posé sur elle est un pas libre vers elle. Sur Terre n'est libre que ton premier pas, les suivants ne t'appartiennent pas ou toi, tu ne leur appartiens plus. | | | | |
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| | | | Les heures astrales ou hautes : les premières - pour ériger les écueils, les secondes - pour les surmonter. L'heure astrale : quand la raison te fait honte ou la chair te caresse. L'heure haute : quand, d'un seul coup d'œil, ton âme peut contempler tous les sommets de la vie. La félicité, c'est leur rencontre, qu'on vit corps et âme. | | | | |
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| | | | Sub speciae aeternitatis ne naissent que des ennemis de l'éternité. Celle-ci ne fraie qu'avec l'au-delà de l'être (l'Idée du Bien) de Platon, l'extase de Plotin, la profession de Pascal, le bon plaisir de Dostoïevsky, l'au-delà du bien et du mal (l'intensité du Beau) de Nietzsche. Ses noms sont soudain, illumination, oser. | | | | |
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| | | | L'Éternité te visite en vagabond sans toit. Elle s'invite et n'invite nulle part. | | | | |
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| | | | Ce n'est pas l'objet de contemplation qu'il faudrait muter en objet de désir, mais la contemplation elle-même. | | | | |
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| | | | En séparant ton désir de son objet, garde l'étonnement de celui qui entre dans ce monde. Le rêve, c'est un petit miracle se déployant en toi-même. Tant de stériles croyances naissent d'un miracle extérieur, tant de stériles désenchantements produit un miracle raté. La promesse tenue ou la magie cruelle sont de mauvais pédagogues, mais de bons philosophes. | | | | |
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| | | | L'aviron du Rêve ne peut pas plonger dans les mares de la vie. Pourtant, rame ! | | | | |
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| | | | L'histoire de l'Humanité rêveuse - transport de l'impossible dans les sphères du possible. L'histoire de l'Homme-rêveur - l'inverse, la décréation : « faire passer du créé dans l'incréé »** - S.Weil. | | | | |
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| | | | Dans la plèbe, tu reconnais le philosophe d'après ce qui ne l'arrête pas. Parmi les philosophes, tu reconnais le sublime dans ses lieux d'arrêt. Tu dois passer outre, secoué de regrets, d'envies ou de dégoûts, que ce soit parmi l'encens, la huée ou l'indifférence. Et tu t'arrêteras, le souffle coupé, les yeux et l'âme prêts à vénérer et à recevoir. | | | | |
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| | | | Ma lumière ne réchauffe que de minuscules lambeaux de l'existence. Mais cela me suffit pour ne pas être tenté par vos éclairages racoleurs et froids. | | | | |
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| | | | Trouver sans chercher, posséder sans toucher, dominer sans combattre. | | | | |
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| | | | Ton vrai cœur est peut-être ton imagination, comme ton esprit est ton goût, et ton âme tes larmes. Mais seul le poète a le droit de prendre les seconds pour les premiers. Ou les fusionner comme le Dieu de St Augustin, qui aurait vu la flamme divine dans l'homme sous forme de cette magnifique triade : l'intelligence, le goût, le désir. | | | | |
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| | | | Du bon choix de compléments du Verbe : mets en lumière ton âme, mets à l'ombre ton cœur, mets au pas ton esprit. Laisse les autres dresser les esprits, amuser les cœurs et escamoter les âmes. | | | | |
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| | | | Tu es absent du fond diurne, cohérent, profond et consensuel, des tableaux du monde, mais tu ne peux pas échapper à leurs cadres, communs et reproductibles, tu y es réduit tantôt au polissage de truismes et tantôt au tissage de paradoxes sachant, que « les paradoxes d'aujourd'hui sont les préjugés de demain » - Proust. | | | | |
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| | | | Le surhomme a la même généalogie en amont que l'homme grégaire (celui-là serait un ruminant comme les autres, mais sachant digérer le malheur). En aval, le second est beaucoup plus prolifique. Le bleu du ciel se dilue dans le temps comme le bleu des yeux et du sang. Ce même doux azur, qui comme le dit quelque part Hölderlin, baigne et le bel arbre et la pure ogive, qu'on n'admire simultanément qu'en ruines. « L'homme fort érige un édifice, qui est souvent moins neuf, que les ruines, dans lesquelles se réfugie le faible »** - E.Bloch. | | | | |
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| | | | Le surhomme et l'homme nouveau sont possibles, quand on accorde trop de sens aux fondations. Ne pas tomber dans le piège, ne pas introniser le sous-homme, le héraut des fenêtres ubuesques. La reconstruction comme la déconstruction (Aufbau ou Abbau), présentées comme architectures de salut, n'aboutissent jamais à la seule construction viable - aux ruines. Le surhomme est l'homme surmonté, le sous-homme est l'homme abaissé, l'homme nouveau est l'homme mort, les hommes sont l'homme grégaire, l'arbre disparu dans la forêt. | | | | |
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| | | | Le grand homme s'émerveille, humblement, au seuil de l'homme et se reconnaît raté. À comparer avec la médiocrité du rêve du surhomme, ignorant le ratage primordial, celui de la possession de soi-même. « L'homme vaut vraiment dans la mesure, où il s'est libéré de son soi »* - Einstein - « Der wahre Wert eines Menschen läßt sich daran messen, wie weit er sich von seinem Ich befreit hat ». | | | | |
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| | | | Le renoncement honorable à la lutte n'est pas dicté par la peur de perdre, ni même par sa certitude, mais par l'impossibilité de rencontrer un ange ou un démon et par la profusion de moutons et de robots, sur toutes les arènes. Avant de tirer l'épée, pense à la fin d'Ajax : une méprise avec le troupeau surévalué, la honte, la folie, le suicide. Mais ce n'est peut-être qu'à cause du fait qu'il fut le seul héros de l'Iliade à ne pas avoir été assisté par les dieux vengeurs : « Si Dieu veut te perdre, il te rendra d'abord fou » - proverbe latin - « Quem deus vult perdere, dementat prius » - cherche donc la bienveillance des dieux ou la complicité des anges. | | | | |
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| | | | Quand tu trouves, que le monde n'est plus ni fécond ni bien entretenu, demande-toi si ce n'est pas ta propre stérilité et ton laisser-aller. Le monde est toujours plus sain, plus complet, plus droit que toutes tes recherches de plénitude. | | | | |
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| | | | La chaire est triste : voyez Barthes, Foucault ou Deleuze trônant, gris et doctes, dans les têtes pensantes et le désintérêt pour Thibon, Cioran ou R.Debray, dépourvus d'habilitation d'enseigner (licentia ubique docendi). | | | | |
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| | | | Le rhizome opposé à l'arbre, l'identification avec le sol nourricier à l'appel du vide et des couleurs, l'enracinement au déracinement, la banalité à la hauteur, le discursif à l'évaluatif - tel est le visage défraîchi du postmodernisme. Détourné du rêve, prônant l'horizontalité intégrale, misérable avec ses idées, se vautrant dans des mots ampoulés, il puise toutes ses niaiseries dans un réel net, malléable à merci et envahissant. Juger sans critères, en absence de l'universel - ils ne comprennent pas, que le libre arbitre de la représentation touche toujours à l'universel (au sens du quantificateur logique) et qu'il n'est donné à personne, au stade de l'interprétation libre, d'échapper aux critères logiques, éthiques ou esthétiques. | | | | |
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| | | | Il est facile de proclamer grand ou inexistant n'importe quoi ; c'est ce qui est grand et inexistant qui mérite notre vénération - Dieu et le bien, le beau et l'amour. Ce sont des arbres, comme tout le reste, mais arbres privés de racines à nourrir ; la terre et l'eau leur manquent, ce qui les voue à l'air et au feu. C'est cette splendide inexistence déracinée, aérienne ou flamboyante, qui élève mon regard, surtout aux moments, où mes yeux sont baissés. | | | | |
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| | | | Homme orgueilleux, tu sais, que c'est la simplicité qui fait le mieux cicatriser les plaies au-delà des épidermes. Mais tu sais aussi, qu'aux yeux des sages la simplicité n'est que bouffonnerie, aux yeux des sots - impuissance, et à tes propres yeux - chute. « Garde pour toi la conscience de ta faiblesse, pleine et éblouissante » - M.Boulgakov - « Сознание своего полного, ослепительного бессилия нужно хранить про себя ». | | | | |
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| | | | Pour atteindre à la simplicité innée il faut parfois des études complexes. « La simplicité résulte de la maturité » - Schiller - « Einfachheit ist das Resultat der Reife ». | | | | |
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| | | | La simplicité - savoir ramener tout horizon vibrant à un seul point immuable ; la grandeur - rencontre de la profondeur et de la hauteur. « Il faut vivre avec simplicité et penser avec grandeur » - Wordsworth - « plain living and high thinking ». | | | | |
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| | | | Le pauvre d'imagination se tourne vers l'avenir ; le pauvre d'esprit patine dans le présent ; le pauvre de vie peuple le passé. L'homme sensible s'éprend de la vie d'un rêve passé plus que d'un rêve d'une vie future. Penser à la conservation du futur et à la redécouverte du passé, c'est, à la fois, le culte du commencement et le souci de l'éternel retour : « Le retour au commencement est une espèce de futur » - Jankelevitch. | | | | |
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| | | | La bouche parle du hier du sentiment ; la plume - du lendemain de la pensée ; le cœur - de son aujourd'hui débordant. « Donner du temps au temps, pour que le vase déborde » - Machado - « Demos tiempo al tiempo ; para que el vaso rebose ». Se pencher sur le sens de la dernière goutte (le devenir causal), sur la plénitude du vase (l'être parfait), sur sa forme (l'éternel retour du même). | | | | |
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| | | | Étymologiquement, être absurde veut dire émaner d'un sourd. La voix du sourd aux appels du siècle fait vibrer mes propres cordes. Celle du sourd à Dieu, me fait regretter, qu'il ne soit pas muet. | | | | |
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| | | | Je n'aspire ni au vide ni au trop plein, je n'aime pas la contrainte des frontières infranchissables, je ne veux pas être un récipient, je veux pouvoir prendre la forme de tout ce qui m'entraîne, me plénifier. Plus nous sommes vides des choses qui pèsent ou ancrent, plus pleins sont nos coups d'ailes et plus larges nos horizons. Si tu veux vivre dans les mots, sois mort pour les choses. | | | | |
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| | | | La sensibilité est le sens aigu des frontières. Frontières de la vie, de la poésie, des nations. L'homme insensible est un contrebandier, écoulant des marchandises dans les deux sens. L'homme sensible est un polyglotte et cosmopolite, à double citoyenneté. Le danger ou l'ignorance des frontières inviolables travaillent le premier ; le déplacement de frontières et la redécouverte d'annexions ou séparations plausibles - le second. | | | | |
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| | | | Être barbare, c'est ne pas savoir franchir, en toute légalité, les frontières entre une solution et son problème, entre un problème et son mystère. Être sot, c'est seulement ne pas savoir, qu'une frontière non-terrestre existe entre solutions et mystères. Être et sot et barbare, c'est ignorer l'existence de mystères et se dire : « Je me fiche de savoir si un idéal est profond ; je ne lui demande que de m'aider à résoudre des problèmes » - Rorty - « you can forget whether an ideal is deep, and just ask whether it's useful for solving the problems ». | | | | |
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| | | | Qui, pourquoi, quand, où, comment sont des barrières. D'un côté, ce qui se laisse, de l'autre - ce qui ne se laisse pas expliquer. Ceux qui manquent d'ailes n'envisagent le franchissement que dans un seul sens. La philosophie nous amuse à préfigurer le second et la poésie nous place par-dessus des barrières. | | | | |
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| | | | La poésie est affaire de l'élite peu partageuse ; la philosophie est de la poésie vulgarisée, à portée des machines ou des ingénieurs et à valeurs à faire partager. « Il existe bien la pensée ou le sermon collectivistes, il n'existe pas de poésie collectiviste »* - H.Hesse - « Es gibt wohl kollektivistische Gedanken und Predigten, aber es gibt keine kollektivistische Dichtung ». | | | | |
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| | | | Munir le passé de poids et l'avenir - d'ailes ? C'est le contraire qu'il faudrait faire. | | | | |
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| | | | Vain est tout ce qui ne nous mette pas d'accord avec nous-mêmes. Cent fois plus vain - ce qui nous mette d'accord... « Mes poèmes ne furent qu'amertume et mensonge, et jamais - une consolation » - Akhmatova - « Вы были горечью и ложью, а утешеньем - никогда ». | | | | |
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| | | | L'âme veut la loi, l'esprit - des principes, le cœur - des recettes. Bâtir la vie, c'est formuler des recettes comme applications des principes puisés dans la loi. | | | | |
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| | | | La lumière de l'esprit ne se décompose pas et seul l'arc-en-ciel du cœur peut exaucer ton désir de couleurs. La chaleur du cœur, trop active, ne se préserve pas ; seule l'inertie de l'esprit peut garder ses empreintes. | | | | |
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| | | | La pensée est têtue, le sentiment est docile. L'une doit être traînée, l'autre - entraîné. | | | | |
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| | | | Apprends la mathématique de la vérité, l'histoire de l'humilité, la géographie du désespoir, l'astronomie de l'ironie, la chimie de la douleur, les langues de la poésie. | | | | |
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| | | | Plus tu es compris, plus tu as de racines. Mieux tu es senti, plus tu as d'arômes. Un attachement aux fleurs, quand ni compréhension ni sentiment d'autrui ne t'y poussent, - est beau. Est grandiose une fidélité aux cimes, quand tu as et compréhension et sentiment. | | | | |
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| | | | Le sacrifice en plein envol et la fidélité accompagnant ta chute - deux manières d'être un rebelle. « ma honte (honneur ?) s'appelait fidélité » - « Meine Scham (Ehre ?) hiess Treue ». | | | | |
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| | | | Les hommes se divisent en plébéiens, pédants et artistes. Le plébéien prend la vie, sans la transformer. Le pédant cherche une étiquette pour tout ce qui se révèle, il formalise. L'artiste erre dans la réalité, il en forme une autre, imprévisible et trépidante. Le plébéien est dans l'espace, dans ce qui est commun à de nombreuses générations. Il est l'incarnation du genre humain. Le pédant est mû par le temps, par ce qui est irréversible et contingent. Il est le fait du genre humain. L'artiste est libre, il est l'âme ou le rêve du genre humain. Le plébéien vit, car il ne sait rien faire d'autre. Ayant assez vécu, le pédant se met à beaucoup de choses n'entrant pas dans la vie réelle. L'artiste veut insuffler la vie dans ce qui l'émeut. Le premier a peur de la vie, le deuxième en est rassasié, le troisième en a toujours soif. | | | | |
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| | | | Quatre types de rayonnement : utilitaire, moral, mystique, poétique. Quatre questions abductives : quoi - création, comment - sensibilité, pourquoi - source, où - liberté. Seuls l'ironie ou le regard répondent au au nom de quoi. Dans l'ironie on devine l'âme, dans le regard - l'esprit. Une ironie trop désinvolte devient stérile, un regard trop exigu confond la profondeur avec la hauteur. Peut-être que l'union de l'ironie et du regard s'appelle liberté : « Le au nom de quoi forme l'Un avec la Liberté » - Heidegger - « In eins mit Freiheit ist Umwillen ». | | | | |
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| | | | Prends à Dieu ce qui est à Dieu ; prends à César ce qui est à César. L'aspiration vers le parfait et le souverain. | | | | |
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| | | | Avoir son propre moi n'est pas un fait ou un point de départ, mais un but et une permanente conquête. Face à l'hostilité de la raison. Le moi docile est troupeau. « Le moi est plus dans ce qui gouverne que dans ce qui est gouverné » - St Augustin - « Magis sum ego in eo quod rego, quam in eo quod regor ». | | | | |
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| | | | Mon vote va au boutiquier, mon désir à l'amoureux, mon regard au philosophe, ma honte à l'ami, ma pitié au faible, mon ironie au fort, mon mot au poète, mon silence à Dieu. | | | | |
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| | | | On prouve la hauteur de son regard, quand, en n'évoquant que la féminité, on ne perd pas de vue l'image d'une femme. La même chose avec l'ironie et la pitié, le goût et la beauté. Ceci pourrait s'appeler refus du regard droit, celui qui prétend pouvoir se projeter sur l'épiderme des choses, tandis que le poète a pour toile soit le ciel, soit l'horizon, soit la nuit. | | | | |
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| | | | L'avoir a honte de ton savoir, l'être est fier de tes spectres. Fantômes savants et sagacité fantomatique - cures de ton orgueil et de ton défaitisme. | | | | |
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| | | | Toute idée noble n'attire que des incapables ou des inutiles, qui finissent par s'appuyer sur une tyrannie quelconque, intellectuelle ou politique, car dans un débat libre, c'est-à-dire se référant à la réalité marchande, ils n'ont aucune chance de s'imposer. | | | | |
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| | | | Fossoyeurs, innocents et illuminés, de belles idées : du romantisme politique - Lénine, Hitler ; du romantisme artistique - Pissarro ou Malévitch, Schönberg ou Mahler. C'est ainsi que s'achèvent deux mille ans, où tâtonnaient l'humanisme et la grandeur, la direction et la hauteur du regard. Tout est confié, désormais, aux cervelles, muscles et griffes. C'est le romantisme qui est mort et non pas le totalitarisme ou l'académisme. | | | | |
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| | | | Rien à admirer dans l'enfance : l'obsession par des buts, l'incapacité de l'ironie. L'enfance ne vaut que par le souci, que tu te donnes, pour que vive le seul enfant intéressant - toi, à cet âge ingrat. | | | | |
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| | | | La Multiplication dans l'étendue, la Transfiguration dans la profondeur, l'Épiphanie dans la hauteur - la géométrie terrestre y est fausse, la géométrie céleste - juste. L'autre, trop paternel ou trop lointain, ou « l'épiphanie dans la mesure de la proximité de l'un par l'autre » - Levinas. | | | | |
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| | | | Signe d'avance vers la sagesse : on connaît de plus en plus de choses à négliger, à ne pas remarquer, à ne pas s'arrêter dedans. Et l'on finit par tourner les yeux vers l'intérieur. | | | | |
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| | | | Deux seules façons dignes pour éreinter quelqu'un : dire que ses cordes sont pendables ou citer un meilleur archer. | | | | |
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| | | | Défier le temps est insignifiant aux yeux de l'éternité à moins que ce soit par le dédain de tout ce qui est irréversible. Rester dans le réversible, dans l'anamorphique - le plus beau trait de la jeunesse. La jeunesse - ne percer, ne posséder ni le monde ni soi-même ; avec la possession surgit la clarté, le souci et l'habitude ; porter haut l'ombre de soi-même. Les modernes sont jeunes par leurs doutes et vieux par leurs certitudes ; chez les Anciens, c'est l'inverse : leur poésie est celle de la maîtrise de leur propre voix et non pas de la hantise de l'écho des autres. | | | | |
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| | | | Plus réduite est la multitude, contre laquelle tu tempêtes, plus fière sera ta pose de colérique. Commence par fulminer contre une élite, et bientôt ton arc n'aura plus besoin de flèches. Pointer une cible brillante plutôt que canonner un monstre excessivement mat. Comme Valéry pestant contre Pascal ou Cioran - contre Valéry (ou Nietzsche - mal avalant son ressentiment face à Wagner ou au Christ). | | | | |
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| | | | La gravitation humaine nous pousse vers les sous-sols ; on ne lui échappe qu'en hauteur, hors les atmosphères irrespirables. La hauteur géométrique fait partie des platitudes : « Si tu veux toucher la cible, tu dois viser légèrement au-dessus d'elle ; toute flèche en vol subit l'attraction de la terre »** - Longfellow - « If you would hit the mark, you must aim a little above it ; every arrow that flies feels the attraction of earth ». Toute cible visible subit, tôt ou tard, l'outrage de la gravitation, les flèches fussent-elles impondérables. L'amateur du ciel finit par maintenir la corde bien tendue et par ne plus décocher de traits. | | | | |
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| | | | Le Grec chantait la pose d'archer, et le Romain - l'efficacité des flèches. « Je loue la direction si ferme de tes flèches » - Lorca - « Canto la firme dirección de tus flechas ». C'est déjà mieux que de chanter les cibles atteintes, mais moins noble que de n'admirer qu'un arc tendu. La foudre d'Héraclite est une flèche décochée, tandis qu'il vaut mieux se contenter de créer une tension entre la flèche immobile et sa cible filante. | | | | |
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| | | | Si la noblesse devait être associée à un quelconque échange généreux (Platon : « la noblesse est la vertu des mœurs généreuses »), ce serait par l'intermédiaire d'une bouteille de détresse, où tu aurais logé ton regard de naufragé. | | | | |
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| | | | Faire taire toute lamentation, qui perdrait en intensité si, d'aventure, tu accédais à une chaire universitaire. La déchéance est l'impossibilité de descendre au niveau de l'homme des cavernes. | | | | |
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| | | | Ce que j'ignore prépare ce que je dois, mais ce que je vois ne devrait pas effacer ce que je veux. C'est le contraire de « L'homme peut ce qu'il doit » - Fichte - « Der Mensch kann was er soll ». | | | | |
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| | | | L'âme vile, cherchant à calmer ses remords, dit, que le péché aime fréquenter les âmes élues. Mais la noblesse consiste à savoir ton âme dans le péché, même quand autrui et ta propre tête lui accordent l'innocence. | | | | |
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| | | | L'étonnement, admiratif ou teigneux, devant la distorsion entre la réalité et l'esprit. Il faudrait renoncer à la réalité ET à l'esprit pour ne magnifier que l'étonnement. | | | | |
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| | | | Quand on échoue dans la recherche de la simplicité et se noie ou tombe dans la complexité - que ce soit, au moins, accompagné d'un vertige. | | | | |
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| | | | Le culte de l'avant-dernier pas a des noms malheureusement compromis : avant-décision - hypo-crisie, ou avant-jugement - pré-jugé (l'exemple célèbre est donné par la mort, qui, aux yeux de Dieu, n'est qu'un pré-jugé, Vor-Urteil - Nietzsche). Il ressemble au désir d'Aristote ou Spinoza - vision des fins dépourvue de moyens - mais je l'associe plutôt au repérage de contraintes. Cette recherche débouche souvent sur un autre nom compromis : la scolastique - la noble oisiveté. | | | | |
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| | | | La hauteur est atteinte par une collection d'harmoniques qui excluent le bruit et accentuent le son. Sans bon regard, l'élimination du bruit n'aboutit qu'au silence. | | | | |
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| | | | Trois dimensions du regard : la verticale, les deux horizontales - l'étendue et la largeur. Il y a plus d'oppositions entre deux sens de chaque alternative qu'entre alternatives. La gauche ou la droite, l'anticipation ou la nostalgie, la profondeur ou la hauteur. Mais la hauteur accompagne plus volontiers la gauche et la nostalgie. | | | | |
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| | | | Une certaine noblesse consiste à supprimer le temps en prenant le désir pour espoir. | | | | |
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| | | | L'espoir d'un idéaliste, ce n'est pas une attente, c'est une résignation à la beauté. Le désespoir d'un matérialiste, c'en est une révolte ratée. | | | | |
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| | | | Penser que l'essentiel est dans les objets ou jugements sur eux, c'est se condamner à l'accessoire. L'essentiel est dans la position des mains, qui caressent, et surtout dans la hauteur des yeux, qui se confessent. | | | | |
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| | | | Toute l'Antiquité est un tribut au troupeau. Même la lanterne de Diogène n'éclaire pas le bon côté de l'épiderme (deux expériences à tenter : obscurcir la lanterne ou ne faire attention qu'à ses ombres agoraphobes) ; elle se moque de l'homme platonicien inexistant, au lieu de dénoncer l'existence, même au fond des tonneaux, des hommes agoraphores. Le culte de la barbe au détriment de l'enfance. La préférence de la pierre à l'arbre, du grenier à la cave. La mort comme événement et non pas état d'âme. Aucune intuition de la prière. Ce qu'il y a de vraiment profond, dans nos âmes d'Européens, nous le devons davantage au Christ qu'à Périclès. Comment s'appelle Athènes sans Jérusalem ? - la Rome d'aujourd'hui - les USA. | | | | |
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| | | | Être entier par le regard (syncrétisme de hauteur ) et fragmentaire par les choses regardées (éclectisme d'étendues sélectives). Le regard est vecteur apriorique de valeurs, et les choses n'en sont que porteuses aposteoriques. L'intensité du regard est au-dessus de la pénétration métaphysique. « En pensant en termes des valeurs, la métaphysique s'interdit de ne livrer l'être qu'au regard » - Heidegger - « Durch das Wertdenken fesselt sich die Metaphysik in die Unmöglichkeit, das Sein nur in den Blick zu bekommen » - sous un bon regard l'être ne fait pas que marcher, il se met à danser. | | | | |
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| | | | Ce n'est pas dans le solide des muscles, mais dans le liquide de ses faiblesses que l'homme diffère radicalement de la bête : dans la larme, dans l'encre, dans le fiel. Tant que le sang, et non pas la lymphe, alimente son âme. | | | | |
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| | | | Le raté, contrairement à un simple incapable, ne saurait pas se servir de la force, qui lui fût donnée, pour rejoindre la meute de ceux qui tirèrent leur épingle du jeu. « Par délicatesse j'ai manqué ma vie »* - Rimbaud. | | | | |
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| | | | Pour croire en attrait des hauteurs, il faut avoir vécu, à leurs pieds, une transfiguration du vide. | | | | |
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| | | | Je n'aime pas le scepticisme : dans chaque infirmité de la vie on peut atteindre à l'émerveillement. Même dans la dégringolade des merveilles il y a du merveilleux. L'amusement du rêveur ironique est de desceller les piédestaux d'idoles, même de ceux de Pyrrhon et de Lao Tseu. | | | | |
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| | | | Le sceptique dit : tout peut être rabaissé. Je suis un anti-sceptique, je dis : à une certaine hauteur, tout peut être vécu comme vrai et même comme beau. Le scepticisme est un croc-en-jambe, pour nous empêcher de déployer nos ailes ; l'anti-scepticisme est une décision de nous débarrasser des ballasts de nos prudences. | | | | |
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| | | | Une fin honorable d'une révolte - cesser d'espérer ou rallier les épiciers. Une fin déshonorante - transformer une lutte pour le beau en une lutte politique ou médiatique. | | | | |
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| | | | Ni les tournois ni les sondages d'opinions ni l'arrogance ne décident de rien en matières nobles. « Rien de beau ne fut accompli en compétition ; ni rien de noble - dans l'orgueil » - Ruskin - « Nothing is ever done beautifully which is done in rivalship ; or nobly, which is done in pride ». Les stratagèmes modernes - la coopération en mode compétitif, la modestie des foires de la vanité - n'y changèrent rien. | | | | |
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| | | | Plusieurs tribunaux sont en charge des procès de la vie : la fadaise affrontant l'intelligence, la termitière opposée à la solitude, la hauteur traînée dans la boue par la vilenie. Je ne me sens l'âme de procureur que dans le dernier. Ailleurs, je ne puis être que témoin ou accusé. | | | | |
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| | | | Le tempérament d'un homme devient intéressant, lorsque son enthousiasme égale sa haine. Ce qui souvent résulte, en ligne médiane, en un souverain mépris. | | | | |
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| | | | Finie l'époque, où l'insolence ou l'esbroufe pouvaient ennoblir. La noblesse ne peut se nimber, aujourd'hui, que de résignation solitaire (puisque toutes les « sociétés du renoncement » - Goethe - s'évaporèrent). | | | | |
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| | | | Les plus belles paroles ou notes sur l'héroïsme et le combat furent composées par des capitulards : « Résignation ! Quel misérable refuge, et pourtant il est le seul qui me reste » - Beethoven - « Resignation ! Welches elende Zufluchtsmittel, und mir bleibt es doch das einzig übrige ». Hélas, tous les autres se transforment fatalement en caserne, étable ou salle-machines. | | | | |
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| | | | Il s'agit non pas de briser les tables des valeurs, qui s'avèrent le plus souvent n'être que valeurs d'échange ou valeurs d'usage, mais de les laisser à leur place, dans le cloaque du quotidien et de l'utile. La vraie valeur, c'est ce qui en restera, après la résolution de cette contrainte. | | | | |
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| | | | Être affranchi de certaines choses peut être plus avilissant que d'être subjugué par d'autres. | | | | |
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| | | | Plus on stérilise un grain, plus il sera compréhensible et sain aux yeux de la postérité. Une gestation ressemble au pourrissement et un beau trépas - à un vilain dépérissement. Le but du grain : s'éloigner de la pierre et du muscle, devenir Sisyphe, le plus masculin des héros en dépit des apparences : Schéhérazade rougissant de son propre récit et devenant Pénélope. Seule la hauteur est masculine, il faut laisser la profondeur - aux viragos et femmelettes. | | | | |
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| | | | Bien dessiner un but est aussi honorable que se refuser certains moyens ou s'imposer certaines entraves. | | | | |
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| | | | Le majestueux et le pathétique ne collent plus à rien ni à personne. À travers tous les pores on est pénétré par le minable gluant. | | | | |
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| | | | Être en désaccord avec ce monde - mais qui ne le dit pas ? La question est : où sont les meilleurs accords - dans la force, la tonalité, la vitesse, la hauteur ? | | | | |
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| | | | Être concerné par toutes les choses, c'est le credo de ces touche-à-tout de Rimbaud, Hofmannsthal, Mallarmé, Keats, Kafka, Breton ; ils n'ont pas de filtres, que des amplificateurs ou transformateurs leur assurant une hygiène de l'ennui (Baudelaire). Le travail filtrant : approche, attouchement, vibration - éliminer, maîtriser, vivre. Celui qui a un regard vibrant a rarement des yeux vibrionnants, contrairement à ceux qui pratiquent un « nomadisme intellectuel : les yeux, qui partout se nourrissent » - Emerson - « the intellectual nomadism : the eyes which everywhere feed themselves ». Je préfère les ascètes et les esthètes : « J'ai un goût sans prétention : les meilleurs me suffisent » - Wilde - « I have a modest taste : the best of the best is enough for me ». | | | | |
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| | | | Que valent tes révoltes face à l'accord monumental, qui unit ton âme à l'âme du monde ? à l'unisson, en canon, à contrepoints - tu ne peux qu'en développer le thème indiscutable... | | | | |
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| | | | Pour cohabiter, il vaut mieux frôler un poli goujat sans âme. Pour survivre, un grossier goujat sans cervelle est préférable. | | | | |
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| | | | Plus vous chassez le rêve de vos songes, plus vous avez besoin d'extra-humain dans le spectacle. Plus spontanée est votre adhésion à un conformisme infâme, plus bruyantes sont vos déclarations de guerre à la société. Plus l'épicier régule en vous la vision de la vie, plus vous appréciez le genre picaresque. « Le goût de l'extraordinaire est le caractère de la médiocrité » - Diderot. | | | | |
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| | | | Quel est ce paradis retrouvé, dont vous rêvez ? Est-ce celui que connaissaient Adam et Ève avant d'éprouver le sentiment, qui les rendit vraiment humains, le sentiment de honte ? | | | | |
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| | | | Le piège d'un esprit polémiste : démanteler, avec brio, une inanité, le plus souvent imaginaire, et s'en donner de la confiance et de la grandeur. Ne relève de gant sur aucune arène, aucun forum, aucune route ! Les anges n'attendent que dans les impasses et se méfient même de la Lune comme lumière et témoin. | | | | |
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| | | | Avoir ordonné sa vie au calcul, au rite, à l'idée n'est jamais un succès ni une défaite. C'est une réduction du champ des batailles possibles. Par goût électif ou lâcheté grégaire. | | | | |
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| | | | Ils pensent, que l'essentiel est d'attacher ou d'arracher. Je penche pour : toucher ou cracher. | | | | |
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| | | | Dans l'ordre vital se retrouvaient les pires crapules et les délicats poètes ; à l'ordre géométrique ne se dévouaient que d'inoffensifs écolâtres et de paisibles boutiquiers. À notre époque, ces deux ordres fusionnèrent en adoptant les règles du second. | | | | |
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| | | | Deux cultes opposés, celui du centre et celui du premier pas. Le centre dont tout s'éclaire et rayonne ; le premier pas naissant dans une troublante obscurité. Le centre, le problème de l'équilibre et de la paix. Le premier pas, le mystère des ruptures et de l'inquiétude, l'attirance de nos frontières inaccessibles, l'acceptation d'être un Ouvert. Notre soi inconnu hante nos limites ; son hypostase articulée investit notre centre. | | | | |
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| | | | Les récipients et toi : le calice, dont seule la lie fait sentir la profondeur ; ou le vase, dans lequel tu te verses, et dont tu devines la forme dès les premières gouttes. « Être conscient de la lie est signe de la présence de l'âme » - Don Aminado - « Ощущение осадка есть признак души ». | | | | |
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| | | | Le culte de la réussite vient de l'incapacité de porter dignement le poids valorisant de nos défaites. « Réussir, c'est d'aller de défaite en défaite, sans perdre de son enthousiasme »*** - Churchill - « Success is the ability to go from failure to failure without losing your enthusiasm ». C'est l'existence, là-haut, d'un autre jeu, où nos pertes d'ici-bas se transforment en martingales, qui justifie cet enthousiasme. | | | | |
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| | | | Si la vie est un jeu, ce n'est ni le jeu d'échecs, trop géométrique, ni un jeu de hasard, pas assez analytique, mais un jeu algébrique, où il s'agit d'inventer, en permanence, de nouvelles règles et de nouveaux enjeux. « Qui a dit, que la vie est un songe ? La vie est un jeu » - d'Annunzio - « Chi a detto che la vita è un sogno ? La vita è un gioco », si tu en es capable d'énoncer l'enjeu et de comprendre les règles. Hélas, nous sommes réduits au rôle d'interprète onirocritique d'une langue, que nous ne maîtrisons pas, et traduttore - traditore - en même temps transmetteur et traître, entretenant la tradition de la tradition. Vivre, c'est savoir résister à l'éveil. Il faut corriger Calderón : la vie est de plus en plus une veille, sobre et collective, et c'est de ton songe, enivré et solitaire, que tu devrais tenter de faire ta vraie vie. | | | | |
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| | | | Le mot central, aujourd'hui, le mot, autour duquel s'éploient des prières, des mots d'ordre et des coups bas, c'est la réussite, la notion barbare et antichrétienne. Mais aussi très ambigüe, puisqu'un homme du rêve dit avoir réussi sa vie, si ses rêves étaient restés suspendus au-dessus de sa tête, sans jamais s'abaisser jusqu'à ses pieds ; la réussite du barbare - avoir mis la main basse sur tout ce qui paraît haut à ses appétits bien bas. | | | | |
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| | | | Le stoïcisme est un courage après, l'humilité est un courage avant. Le dernier m'est plus sympathique. « L'attitude stoïque est à l'opposé de l'humilité chrétienne » - T.S.Eliot - « Stoical attitude is the opposite of Christian humility ». Mais, puisque désormais seul le pendant mécanique compte, qui ne demande ni courage d'homme ni même lâcheté de mouton, la paix d'âme robotique suffit, pour garder la tête haute. | | | | |
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| | | | Les beaux états d'âme sont ceux qui ne peuvent pas durer. D'où mon refus, le désintérêt pour les enchaînements. Le rire prolongé sent le salon, le sanglot entretenu sent le cabanon - « Quand on pleure, seule la première larme est sincère » - Kundera. Le feu s'éteint d'autant plus vite, qu'il fut plus vif ; le génie dédaigne l'éclairage et le chauffage pour mourir sur un bûcher ou dans une étincelle. | | | | |
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| | | | Le vrai élan n'est lié à aucun but palpable. Les déceptions viennent de cette mauvaise association. « La nature n'a pas de but, quoiqu'elle ait la loi » - J.Donne - « Nature hath no goal, though she hath law ». | | | | |
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| | | | On mène une vie de réfugié, quand la langue des réponses n'est pas la même que celle des questions. Ma vie est une suite de deux exils : en Russie, où il fut impossible de me cacher, et en France, où il est impossible de me faire voir. Trop d'interrogateurs débiles ou trop d'interrogations subtiles. Aucune envie de réponses ou des réponses, toutes trop banales. | | | | |
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| | | | L'ennui de l'époque moderne - personne à mépriser, tous plus ou moins victimes d'un Moloch économique, intronisé après l'heureuse abdication de l'homme. | | | | |
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| | | | L'homme grégaire se reconnaît par le poids accordé aux acquiescements ou aux refus, face aux requêtes du monde. Faute de questions intéressantes, l'homme libre se les invente soi-même. | | | | |
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| | | | Aux hommes de la forêt, du désert, de la mer, de l'ascension, - je préfère l'homme de l'arbre, du mirage, des gouttes, des crêtes. | | | | |
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| | | | Sans un idéal bafoué ni monstres à vilipender, la fougue du rebelle n'a que trois issues : l'ampleur du fait divers, la profondeur de l'accumulation technico-scientifique, la hauteur inconfortable de l'abdication. | | | | |
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| | | | Le néant fut l'ultime refuge des attributs, qu'on avait tenté d'attacher à Dieu, à l'amour, à l'art. On appela cette tentative désespérée - l'absurde ou l'existentialisme. Sans point d'attache crédible, ces attributs n'ont qu'à se substantiver et à ne se lier qu'avec des conjonctions décharnées. | | | | |
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| | | | Le plus beau et complet symbole du culte de l'avant-dernier pas est le regard d'Orphée sur Eurydice, à l'orée de la vie. À comparer la barque sans événement d'Orphée avec des jeux préprogrammés pour le navire d'Ulysse. Ou avec la bêtise de la femme de Lot se retournant vers le réel. | | | | |
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| | | | Se savoir juste, se voir fort - marques d'une âme basse. | | | | |
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| | | | L'orfèvrerie de l'inutile est un travail en pure perte. Être utile, c'est être demandé, avoir une promesse, voir un échange possible. Deux détournements de tes talents non réclamés, non fructifiés : les enterrer ou les vouer à une hauteur irrespirable. | | | | |
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| | | | Impossible d'être pacifiste, si l'on tient à faire entendre sa voix ! Le combat est l'élément de toute écriture, qui se veut hors et au-dessus des faits. Mais il faudrait dé-fêter les victoires des idées, se ranger du côté des vaincus, tombés, le verbe sur le cœur. Non pas vae vincis, ni gloria vincis, mais bien verbae vincis, même accompagné de vae solis. | | | | |
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| | | | L'homme complet serait celui qui est capable de garder le même enthousiasme ou le même dégoût, en cheminant d'une mystique vers une éthique, en passant par une esthétique. Un philosophe, un artiste, un homme de conscience - ce qui paraît être la définition même du poète ! | | | | |
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| | | | Il n'y a rien à explorer, poétiquement, dans ce que nous devrions ou, encore moins, pourrions être. La seule recherche, visant des réactions concrètes, serait ce que nous voudrions ne pas être. | | | | |
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| | | | La belle révolte : se libérer de l'astreignant. La belle résignation : s'imposer le contraignant. | | | | |
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| | | | Je ne connais pas d'avis, dont tout porteur me serait systématiquement antipathique. En revanche, j'ai une ribambelle de coreligionnaires de tout poil, que j'exècre, puisqu'ils situent mal notre avis. Les vraies confréries se forment en hauteur et non pas par de plates coordonnées communes. | | | | |
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| | | | Aucun rejet des extrêmes ne me met en appétit, s'il n'est pas accompagné d'une nausée pour le juste milieu. | | | | |
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| | | | Tous les emplois sont aujourd'hui d'accès inévident. Celui de vaincu n'échappe pas à la règle. Sincérité du panégyrique des saloperies, indispensables au salut du genre humain. Refus de places publiques pour tes soliloques perclus au fond du souterrain, et que seule une oreille altière écouterait sans ricanement. Et aux voyages et chemins - « ton voyage se ferait non par l'âpre sentier souterrain, mais par la voie unie du ciel » (Platon), tu préféreras l'immobilité et les ruines. | | | | |
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| | | | En fait d'art, agir au nom d'un bon droit est bête et servile (Uhland pense le contraire : « Si tu ne vois pas ton droit, tu ne vois pas ta liberté » - « Und Freie seid ihr nicht geworden, wenn ihr das Recht nicht festgestellt »). L'attitude, qui nous découvre le mieux, est l'imposture reconnue, l'impossibilité de se réclamer d'une source, la traduction de pures mélodies en cadences abruptes. Parler au nom de ce qui refuse tout nom. Être interprète plutôt que représentant. | | | | |
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| | | | Pour détacher l'âme du corps, l'un a besoin de quelques notes ou de quelques syllabes, l'autre - du meurtre d'un de ces jumeaux siamois, le troisième - de tirer la prise de courant commun, qui les alimente. | | | | |
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| | | | Trouvez l'intrus dans la liste de mots : château, regard de femme, larme, paysage. Tous témoignent d'une présence divine. Mais la divine défaite les éclaire tous, hormis les yeux de femme, qui guettent les triomphes et fuient les ruines. | | | | |
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| | | | Tenir à la hauteur, c'est ignorer les mesures de la bassesse ; le pathos de la distance (Nietzsche - Pathos der Distanz), lui, se maintient souvent grâce au poids qu'exhibe le haut, poids qu'il calcule en unités du bas. | | | | |
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| | | | On est obligé de marquer son territoire : au rayon d'action de volatile il faut ajouter la zone d'attaque de reptile. Faire comprendre, qu'une approche trop critique attirerait une morsure subite ou un étouffement moqueur. | | | | |
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| | | | Deux types de quête opposés : navigation au gré des courants ou attente d'un souffle. « En politique, ne réussit que celui qui met la voile où le vent souffle, jamais celui qui prétend souffler dans les voiles mises » - Machado - « En política sólo triunfa quien pone la vela donde sopla el aire, jamás quien pretende que sople el aire donde pone la vela ». | | | | |
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| | | | Ma vie, c'est la trouvaille de Tout par quelque chose qui est moi. Pour les autres : « La vie est une quête, par un Rien, d'après quelque chose » - Morgenstern - « Das Leben ist die Suche des Nichts nach dem Etwas ». | | | | |
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| | | | Le sot respecte les choses, qui paraissent actuellement éternelles. Le fin est à l'écoute de ce qui pourrait être éternellement actuel. | | | | |
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| | | | Tu refuses de paraître aux fenêtres, d'animer la cuisine, de fréquenter les couloirs, de dévoiler les fondations ou de mesurer l'escalier, et voilà que ton édifice est déclaré, même par toi-même, - ruines. | | | | |
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| | | | Pour se rendre compte, que nous avons des ailes, les uns doivent ouvrir leur porte, les autres - s'attarder aux fenêtres, les troisièmes - ne pas avoir de toit : « Un toit, au-dessus de la tête, empêche souvent de grandir »** - S.Lec. Mais « il faut se savoir au ciel, pour ne pas perdre ses ailes » - Hafez. | | | | |
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| | | | Toute fumée, même une fumée d'azur, ne conduit qu'au sommeil profond. La hauteur est question de veille, dans un vide d'azur. Il faut vivre d'un « rêve à l'usage de gens éveillés » - Platon. | | | | |
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| | | | Le progrès de la voix de l'abandon : il n'y a rien à faire, il n'y a rien à dire, il n'y a rien à écrire. Heureusement, on n'arrive au dernier stade qu'en état d'une rarissime lucidité, car une plume traîne plus souvent sous nos yeux qu'un gourdin ou une oreille d'imbécile. | | | | |
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| | | | Fêter les non-rencontres avec ce que tu aurais pu aimer. Déplorer les pas, qui rabaissent de belles distances à ne pas parcourir. « Le sentiment non-déclaré ne s'oublie jamais » - Tarkovsky - « Невыраженные чувства никогда не забываются ». | | | | |
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| | | | Plus on est attentif aux climats extérieurs, moins on est conscient de son paysage intérieur. Mais plus imprimé est ton climat intérieur, plus grandioses deviennent les paysages extérieurs. | | | | |
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| | | | L'arbitraire d'une belle âme force l'admiration ; l'arbitraire d'une âme basse m'en inspire l'horreur. L'ordre peut être beau même chez la crapule ; le désordre ne séduit que chez le poète. La beauté ne s'hérite pas, hélas ; ne s'hérite que l'arbitraire, qui finit par s'inscrire dans les règles des sots. | | | | |
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| | | | On peut tolérer, que la surface soit profonde, mais la source ne doit être que haute. | | | | |
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| | | | Tout festin, aujourd'hui, sent trop la cuisine. | | | | |
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| | | | La vie est rarement à blâmer, dans tes accès de nausées. C'est à l'inadvertance de ton regard, jeté sur un hors-d'œuvre périmé, sur un plat de résistance trop dilué, sur un dessert que t'interdisent tes propres contraintes, que tu devrais t'en prendre. La meilleure hygiène te sera assurée par le flot s'offrant à tes filtrages impitoyables, par les larmes de ta honte ou la sueur de ton front, par le sang que le style fera affluer vers tes blessures. | | | | |
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| | | | Ce n'est pas le rôle du rêve que de te consoler par l'oubli - la vie, à ton réveil, t'affligera d'autant plus durement. Il faut rêver en éveil (« l'espoir, c'est le rêve de l'homme en éveil »* - Aristote) et ne chercher de consolations qu'auprès d'une vie endormie. Rêver pour dissoudre le visible dans le lisible, le contraire de « Ceux qui rêvent de jour sont conscients de tant de choses échappant à ceux qui ne rêvent que la nuit » - Poe - « Those who dream by day are cognizant of many things that escape those who dream only at night ». | | | | |
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| | | | L'enfance est anti-poétique : elle parle de lumières et de départs. Je n'aime que la belle ombre des défaites gagnées en haute immobilité. | | | | |
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| | | | La jeunesse, c'est un bonheur voué aux yeux ouverts, la caresse aussi réelle que la peau ; la maturité - la béatitude réservée aux yeux fermés, toute caresse naissant et croissant dans l'imaginaire. Ulysse ou Homère. | | | | |
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| | | | Le juste nomadisme dans des platitudes, où s'enracinent des certitudes, ne doit pas t'empêcher de pratiquer une juste sédentarité dans une hauteur, où poussent les plus indéracinables défaites. | | | | |
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| | | | Celui qui manie les dates de sa naissance s'accommode bien d'ignorer la date de sa mort. | | | | |
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| | | | Tout le monde cultive le souci de soi, mais, ordinairement, avec le regard de l'autre. C'est le souci de l'autre qui fait l'homme, surtout si son regard procède de lui-même. | | | | |
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| | | | Tu ne t'appauvris que de ce que tu n'as jamais possédé. Tu t'enrichis le mieux de ce qui t'est donné secrètement à la naissance. | | | | |
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| | | | Tout succès aujourd'hui ancre si sûrement les destinées (les belles situations !), que l'on ne peut plus atteindre la hauteur que de chute en chute. Gravir, c'est se soumettre au succès ; s'élancer, c'est le prendre de haut. Qui goûta au vertige des chutes dédaigne même les sentiers. Les sots sont avec de Vinci : « Aucune chute ne guette un bon marcheur » - « Raro cade chi ben cammina ». | | | | |
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| | | | L'aristocratisme des sens : se délecter d'une pureté à même le plus noble des sens, les yeux de l'âme. Les yeux d'un esprit noble aident à voir de la pureté parmi n'importe quel empirisme. Pureté, face cachée de la réalité. | | | | |
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| | | | Dans le beau compte la pureté des fins (l'œuvre), dans le vrai - la pureté des contraintes (la logique), dans le bien - la pureté des moyens (l'inaction). « Le Bien est transparent, le Mal transparaît » - Baudrillard. | | | | |
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| | | | Ils pensent, que le regard est dans le retard. Chez l'homme de loisirs sachant creuser, sur la transversale de l'événement. Je le verrais mieux dans les yeux de l'homme de plaisirs sachant se désennuyer. À la verticale de la ligne du temps. | | | | |
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| | | | On juge le souffle aussi bien d'après ses harmoniques et ses exhalaisons que d'après la faculté de le retenir, surtout lorsqu'il est coupé. | | | | |
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| | | | On ne peut s'attacher pour de bon à l'immobilité, que si l'on a compris, que remonter le courant est aussi sans issue glorieuse que de s'en laisser entraîner. | | | | |
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| | | | Les avides de descendances sont rarement mus par l'appel d'ascendance. | | | | |
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| | | | On est condamné tant qu'on a l'alibi. | | | | |
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| | | | Les cœurs calculateurs ont honte de chamades et s'adonnent aux charades. Les âmes incolores vivent d'images de synthèse. | | | | |
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| | | | La dichotomie clanique la plus parlante est celle qui divise nos semblables en ceux qui voient dans l'homme une splendeur époustouflante et en ceux qui n'y trouvent qu'une vacuité de plus. J'adhère, sans ciller, au premier clan, tout en disant, que la splendeur humaine est dans une vacuité, que seul sache faire résonner l'artiste. | | | | |
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| | | | La patrie sert aux têtes soporifiques pour se sentir bien chez soi, aux têtes nostalgiques - pour justifier, faussement, leur sensation, ou plutôt leur besoin, de déracinement et d'exil. « Hors de tout enracinement et de toute domiciliation ; apatridie comme authenticité ! »*** - Levinas. | | | | |
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| | | | Le choix est entre l'imposture (la mystification de soi) et la conscience de soi. L'artiste opte pour le premier terme afin de communiquer avec la source de tout ce qui est mystérieusement humain. Les autres se partagent en deux groupes équivalents : les joueurs conformistes et les jouets anti-conformistes. | | | | |
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| | | | Je salue tout triomphe de la machine nous assiégeant de l'extérieur. Mais je ne parviens pas à vaincre la répugnance devant la machine qui, de l'intérieur, subvertit l'homme, en bridant son cœur et en subjuguant son âme. | | | | |
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| | | | Il faut bien disposer de la perfection du miroir, mais pour ne bien refléter que des rêves. « Je rêve de ma peinture, ensuite je peins mes rêves »* - Van Gogh. | | | | |
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| | | | Test de la noblesse d'une idée : même un ignare sans qualification peut y accéder. La bassesse exige aujourd'hui des aptitudes professionnelles. | | | | |
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| | | | Piètre vertige que celui qui vient de la sensation d'avancer. Celle-ci devrait réveiller l'ironie qui, au lieu de nous laisser patauger dans le paysager, nous plongerait dans le climat de l'immuable. | | | | |
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| | | | Leur démarche de la philosophie du soupçon ne paye pas de mine, puisqu'ils ne font jamais un pas de plus, dans la même direction, pour se trouver - comme avec l'apparence sceptique ou le simulacre épicurien - dans la physiologie du banc des accusés. | | | | |
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| | | | S'attaquer surtout au non-existant : après la naissance du rêve ou la mort de Dieu - chercher à donner vie au regard. | | | | |
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| | | | Se moquer des houles et ascensions n'est utile, que si l'on dépose outre-mer ou dans l'Empyrée assez de trésors inaccessibles. | | | | |
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| | | | Constat désabusé : toute tentative de réduire la source d'enthousiasme au feu (le geste), à la terre (la mémoire), à l'eau (la vie) - échoue. Il ne reste, pour tout ce qui se veut ailé, que son élément naturel - l'air (le rêve), pour être porté non pas comme la lumière, mais comme le son. « L'élément de la parole est l'air, le médium vital le plus spirituel et le plus universel » - Feuerbach - « Das Element des Wortes ist die Luft, das spirituellste und allgemeinste Lebensmedium ». L'air, symbole de la verticalité, représenté, dans l'Antiquité, par une ligne verticale, les autres éléments étant réduits à la plate géométrie de carré, de zigzag et de spirale ; l'air de la hauteur, l'air tonique (eine Luft der Höhe, eine starke Luft - Nietzsche). Mais à chaque élément - sa propre torture : Icare et son air, Ixion et son feu, Tantale et son eau, Sisyphe et sa terre. | | | | |
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| | | | Ils l'ont bien compris : la stabilité est dans le mouvement : de la stabilité viennent les tables (de loi), les tableaux (d'amortissement), les étables (d'abrutissement). Le seul moyen d'y échapper, c'est encore l'immobilité. | | | | |
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| | | | Le regard naît avec la trouvaille de son propre souffle. Que ce soit dans la lumière d'une imagination ou dans les ténèbres d'une sensibilité. Le contraire de regard s'appelle inertie. « La vie noble s'oppose toujours à la vie par inertie »*** - Ortega y Gasset - « La vida noble queda contrapuesta a la vida inerte ». | | | | |
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| | | | L'hypocrisie de ta pose de naufragé : refusé à monter à bord en tant que timonier et même en tant que rameur libre, galérien entravé, sirène salariée, tu inventes les houles et les îles désertes, parmi tes épaves interdites du large. | | | | |
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| | | | Ne pas réduire la hauteur à un problème géométrique, qui la vouerait aux projections, et toute projection sur l'axe des choses (« zu den Sachen selbst » - Husserl) est une chute. La hauteur devrait être affaire de l'oubli de ce qui attire par le poids ou les coordonnées, affaire du regard attiré par l'impondérable. | | | | |
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| | | | Ce qui rapproche l'aristocrate du bon sauvage : pudeur et inaction des beaux sentiments. | | | | |
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| | | | Rêver, c'est entendre de la musique à travers toute clameur de la vie. Et comme toute vraie création naît du besoin d'échos, on se met à griffonner des pages ou des toiles, car c'est le seul moyen de munir son rêve - du regard, pour répliquer à l'oreille. « On naît poète, on devient tribun »* - Quintilien - « Nascuntur poetae, fiunt oratores ». | | | | |
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| | | | La hauteur est peut-être équivalente à la profondeur sans épaisseur. Au discours dont l'architecture consacre et accueille le silence. Mais les mots ne viennent pas du silence, mais d'une musique, naissante dans le désir. Mais si les mots ratent la représentation musicale, ils retomberont dans le silence. La musique est abandonnée par les interprètes modernes, qui ne reproduisent plus que le bruit des idées et du monde. | | | | |
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| | | | La hauteur de l'âme : se moquer des abîmes, ou plutôt n'en reconnaître qu'un seul, la mort. | | | | |
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| | | | Ce n'est pas le métier d'artilleur qui ruina la chevalerie, mais celui d'usurier. Ce n'est pas l'informaticien qui aura évincé le livre, mais le e-businessman. | | | | |
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| | | | Un faux orgueil - ne toucher qu'à ce qui est grand ; une fausse humilité - ne décortiquer que ce qui est petit. Sans y toucher, il faut ne survoler que des choses, dont l'ampleur n'a de sens qu'en hauteur. | | | | |
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| | | | L'art de la vie consiste à tempérer les trois grandes illusions : celle de la liberté (par l'humilité), celle de la hauteur (par l'ironie), celle de Dieu (par un amour gratuit). | | | | |
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| | | | Te présenter, devant tes égaux, dans toute ta vulnérabilité. N'opposer aux autres que l'invulnérabilité des ruines, citadelles sans murailles (« muris quod caret oppidum » - Sénèque) - qu'ils tremblent pour leurs édifices, tes séjours saluent les secousses, les éruptions et le clair de lune. « C'est inébranlé, que tu accueilleras toute ruine »*** - Horace - « Impavidum ferient ruinae ». Surtout si tu continues à ne pas quitter ta turris eburnea (tour d'ivoire). | | | | |
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| | | | La honte te visite la nuit et te donne rendez-vous dans tes ruines. De jour, tu oublies le sens de l'Annonciation et te rends au palais de la dignité, au château de la gloire, à la tour de l'honneur. Seuls les insomniaques peuvent vivre, et non pas interpréter, la honte du grabat. | | | | |
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| | | | Mes ruines ne sauraient décorer un paysage ; elles font partie d'un climat, elles sont reconstitution de l'arbre à partir d'une croix ou d'un mât, d'une bibliothèque ou d'une charpente, qui sont, tous, ruine de l'arbre. | | | | |
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| | | | Le milieu, qui n'existe plus, c'est celui, où perdre une larme, et même perdre la main ou perdre la face, ne débouchait pas automatiquement sur la perte de tout prestige. Le premier symptôme du robot : une concentration permanente du muscle, un garde-fous cérébral neutralisant tout écart lacrymal. | | | | |
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| | | | Ces Yankoïdes, exilées à Passy ou Montparnasse, pratiquant leur aristocratie parmi marchands de tableaux, cultivant le Bel Esprit dans des restaurants, s'épanouissant aux courses à Enghien et en escapades sur la Riviera, elles me font penser à deux grandes exilées russes, A.Akhmatova et M.Tsvétaeva, ne se liant, en France, qu'avec d'autres exilés, A.Modigliani ou Rilke. Mais le badaud s'extasie sur toutes ces G.Stein, N.Barney, A.Nin, repues et insignifiantes. Et leurs homologues masculins, E.Pound, Fitzgerald, Hemingway furent, eux aussi, de répugnants bourgeois, entreprenants et snobs. | | | | |
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| | | | L'exil, c'est l'arbre te résumant, devenu déficient. Dans le cas de défaillance le plus fécond, tu es un déraciné de cimes. « Dell'albero che vive della cima »** - Dante. | | | | |
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| | | | Il est des sensations ou des images, qui envoûtent l'âme, mais désespèrent la langue : le bonheur, Dieu - qu'aucune forme langagière sérieuse n'épouse ; on est condamné à les laisser dans l'antichambre des métaphores platoniques. « Le bonheur a les yeux fermés »** - Valéry. | | | | |
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| | | | Aucune chose, en elle-même, n'est en-dessous d'une exigence de hauteur ; c'est le regard qu'on y porte qui en dessine la dignité. Le regard est un arbre interrogateur, et lorsqu'il ne comprend plus aucune inconnue, la chose disparaît et s'identifie à cet arbre, devenu arbre interprétatif. La poésie, c'est la permanence des inconnues ; elle est le dernier recours, pour avoir une nostalgie des choses mêmes. | | | | |
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| | | | La volonté et le rêve sont maîtres de leurs empires respectifs, et le rêve d'impuissance (caractère sensible) peut parler d'égal à égal avec la volonté de puissance (caractère intelligible). | | | | |
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| | | | Impossible d'associer à la noblesse un rite. Si je devais l'identifier à un sentiment, j'élirais la honte, à une attitude spirituelle - l'ironie, à un mouvement social - la solidarité, à un contenu artistique - le rêve. Mais le succès de cette union sonnerait le glas de tes visées dynastiques. On ne se perpétue que par la défaite, défaite dans le seul combat noble, dans la résignation. | | | | |
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| | | | On conjure tout rêveur de quitter sa caverne onirique et de redécouvrir le monde. Ils ignorent, qu'il n'est donné à personne de quitter la Caverne, et ceux qui croient le contraire sont dans la caserne, l'étable ou la salle-machines, à éclairage fonctionnel et artificiel. | | | | |
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| | | | Avoir de la hauteur : élargir les horizons, sans abaisser le ciel. | | | | |
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| | | | L'enthousiasme peut aller de pair avec l'avis le plus désespéré, que tu aies du monde (« Il n'y a pas d'amour de vivre sans désespoir de vivre » - Camus), car la meilleure source de tes élans peut se trouver tout entière en toi-même, à l'intérieur de ton regard. Quel enthousiaste que Cioran ! Comme le furent Pascal et Kierkegaard. L'espérance ou la désespérance ne brillent qu'aux cimes ! Et sont vouées à la platitude dès qu'elles visent la profondeur. La philosophie devrait se consacrer à donner le goût des cimes, tout en touchant aux profondeurs avec ses racines. | | | | |
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| | | | Il faut reconnaître, que la pose de Cioran - tout m'est de trop et tout me manque - est une solution de facilité ; trouver la plénitude au milieu des choses inexistantes est un défi plus digne. | | | | |
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| | | | Le bilan des trois millénaires : sur tous les champs de bataille - empirique, idéologique, sentimental, littéraire - la noblesse est vaincue. D'où la démilitarisation et le service alternatif des généraux, des capitaines d'industrie, des lieutenants d'administration, des majors ès lettres, des commandantes de la rébellion. L'Histoire est une nécropole d'aristocraties. | | | | |
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| | | | L'espoir d'un martyre réussi - source de la vulgarité au second degré. Tout calvaire doit mener à la ruine de ta tour d'ivoire. Le souterrain est l'autre voie de salut, sur laquelle se posera ta tour, avant d'atteindre le grade honorable de ruines. Dans celles-ci, on pétrit l'homme immobile ; dans les sous-sols, on subit le remue-ménage des hommes. | | | | |
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| | | | En vraie grandeur, l'arbre s'opposerait au temple ou au musée, et non pas à la pierre ou à la montagne. | | | | |
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| | | | Il y a gros à parier, que ce n'est pas à l'horizon que se profileraient ton salut ou ta damnation (et si Heidegger : « le lointain du salut par le signe » - « die Ferne rettender Winke » visait la hauteur ?). Ce serait plutôt près de tes pieds, où viendrait s'agenouiller le meilleur de toi, toujours chevaleresque et la tête basse, toujours vaincu et l'âme haute (d'autant plus certainement que « le penseur devient plus rare et le poète - plus seul » - « je seltener Denkende, je einsamer Dichtende »). | | | | |
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| | | | Ceux qui cherchent à vivre en profondeur se frottent trop aux reptiles et en contractent des réflexes. Les volatiles s'évitent, et ceux qui rêvent en hauteur gardent l'aile de leur propre espèce. | | | | |
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| | | | Le destin se présente en loques, c'est le hasard qui se pavane en robes d'apparat ; et le bon goût consiste à anoblir les haillons du premier et à se moquer des paillotes du second. Tenir à l'être éphémère au détriment d'un devenir historique : au flux du devenir résiste l'être latent. Ou bien ne voir dans les deux qu'un aspect vestimentaire, sans rapport avec la nudité de ton être, dont aucune couture ne cache les coupures. « Sur les guenilles usées du chantre, la gloire n'est que du rapiéçage » - Pouchkine - « Слава - яркая заплата на ветхом рубище певца ». | | | | |
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| | | | L'aristocratisme du regard, ce n'est ni l'étendue entre-ouverte de l'avenir, ni même la profondeur entrevue du passé, mais bien la hauteur entretenue du présent. À l'échelle temporelle, il est semblable à l'instant de Zarathoustra (der Augenblick - regard des yeux), dont l'éternité enveloppe les chemins du passé et de l'avenir. À l'échelle spatiale, le regard, c'est l'enveloppement ludique de choses, rendant leur développement pragmatique - superflu. | | | | |
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| | | | J'aurais dû parler d'ailleurs et non de hauteur, puisque ce qui est à rechercher ne se trouve pas au-dessus, mais bien au-delà. Acméisme plutôt que suprématisme. | | | | |
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| | | | Montrer une belle image et déclarer : sous ce signe tu ... perdras, et passer quelques beaux instants en compagnie des rares, qui resteraient dessous à oublier le temps. Il ne suffit plus au vulgaire de savoir qu'aujourd'hui in hoc signo vinces, il lui faut savoir, que in hoc signo vincunt, vincent et vincant (sous ce signe on vainc et vaincra et qu'on vainque !). | | | | |
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| | | | La fuite face à la vie, vers une mort, qui serait un sommeil sans songes - un mauvais apologiste nécromantique voit ainsi le divin Socrate bien somnambulique. La noble attitude humaine serait l'immobilité face à la mort biographique, au milieu des songes sans sommeil, que serait devenue la vie thanatographique en veille. Et Freud n'y voit pas la vraie dimension, la hauteur : « Le rêve éveillé s'étend en largeur, mais aussi dans un lointain profond » - « Der Tagtraum erstreckt sich wie in die Breite, so in die tiefe Weite ». | | | | |
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| | | | Le sur-moi freudien est plutôt un sous-moi, puisque la psychologie des profondeurs est, en réalité, une psychologie de la bassesse ; la psychologie du souterrain fut créée par Dostoïevsky, avec son sous-homme, et celle de la hauteur - par Nietzsche, avec son surhomme. | | | | |
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| | | | La profondeur et le fiel, c'est le cloaque, où aboutissent ceux qui perdent la hauteur et le ciel. « La hauteur de l'orgueil se mesure à la profondeur du mépris » - Gide - tu te trompes de règle ! La profondeur est continue et la hauteur est en pointillé. | | | | |
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| | | | En universalité, le chant l'emporte sur la danse comme la parole sur la marche. La danse ne peut être que jeune, tandis qu'on imagine le chant même chez un agonisant. | | | | |
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| | | | L'air, autour, foisonne d'événements perdus ; si tu baisses la tête, sans baisser le regard, tu échappes à tant de bleus à l'âme. | | | | |
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| | | | La direction de ton regard et l'évocation des choses vues te sont imposées. Ne dépend de toi que la qualité de ce regard, qualité qui s'appelle hauteur ou intensité noble. | | | | |
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| | | | L'ordre du progrès dans l'art du mépris pour : ceux qui font, ceux qui font savoir, ceux qui savent faire, ceux qui savent. Et l'on finit par ne se fier qu'à ceux qui rêvent, sans passer par ces verbes parasites : être, avoir, faire, savoir, devoir, pouvoir... | | | | |
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| | | | La seule philosophie, à laquelle j'adhérerais, est la philosophie de la noblesse, dont la première pierre fut posée par Nietzsche (celles de l'ironie, vers soi-même, et de la pitié, pour l'homme, attendent leur architecte). Les stoïciens, épicuriens, cyniques ou sceptiques s'occupent du sous-homme, qui devrait tenir la tête haute ; l'aristocrate cultive l'homme à l'âme haute. | | | | |
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| | | | Au début, ils pensent protéger leur âme, en n'offrant aux autres que la vue de leur épiderme. Mais le ballet incessant des chatouilles, déchirures, caresses fait vite oublier l'auteur de toute musique ; on ne caresse pas les cordes de l'âme, on les tend, car la première fonction de la musique est le tragique et non pas le ludique | | | | |
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| | | | Tant que, pour garder la tête haute, on rejette la prosternation et la prière, on prouve, que son âme est d'ascendance basse. Mais si l'on plie le cou pour témoigner de sa parenté avec une divinité, son âme s'abâtardit. Il faudrait réserver à la tête - l'horizontalité (« le courage pour l'étendue de la raison » - Benoît XVI - « Mut zur Weite der Vernunft »), pour que l'âme garde sa solitude - dans la hauteur. « La prière est le désespoir de la raison »** - Jankelevitch. J'aime la dialectique approuvée par la prière et la prière sacrée par la dialectique. | | | | |
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| | | | Notre sympathie hésite entre l'homme qui croit, l'homme qui crée et l'homme qui crie : la foi, l'art et la souffrance ; la mystique, l'esthétique et l'éthique. À partir de ces trois dimensions, ou bien on réussit à en faire un espace électif, discret et Ouvert vers l'intemporel - l'aristocratisme, ou bien on les projette sur la continuité, l'irréversibilité et l'ouverture au temps - l'inertie, le conformisme. | | | | |
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| | | | Ériger ton socle est bête, mais pas ciseler ton buste, dans ton souterrain, ni être « peintre fier de ton génie » (Baudelaire). C'est la qualité de tes ruines qui me renseigne le mieux sur la hauteur de ton piédestal et sur l'épaisseur de ta statue. | | | | |
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| | | | La différence entre la profondeur et la hauteur est question du méta-goût, de la bonne dispute : chez les profonds, on ne se querelle pas sur le bon goût (« de gustibus non est disputandum »), en hauteur, c'est la seule dispute valable. | | | | |
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| | | | Plus on s'accroche à la hauteur, plus on tient aux catégories d'être et de valeur ; plus on se consacre aux profondeurs, plus on est tenté par l'avoir et la valeur marchande. | | | | |
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| | | | « Faire de vertu nécessité » - aurait pu être une devise de la noblesse ; à comparer avec Descartes : « faisons de nécessité vertu », (devenu un proverbe français). « La noblesse consiste à ne pas se laisser dominer par le nécessaire » - Valéry - accorde trop de place au pouvoir au détriment du devoir. Esthétiquement et logiquement, la nécessité des choses peut être vue comme une beauté en soi, mais chez l'homme, l'impératif ne vaut pas grand-chose à côté de l'instinct : « L'instinct, revêtu de noblesse, est la grandeur des hommes » - Euripide. | | | | |
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| | | | Les plus belles des contraintes, en positif : poursuivre ce qui peut être tout ; en négatif : fuir ce qui doit être rien. « Pour être tout, ne sois rien en rien » - Jean de la Croix - « Para venir a serlo todo, no quieras ser algo en nada ». | | | | |
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| | | | Les genres de chutes à éviter : une Parque adoptant le métier de Pénélope, Sisyphe se recyclant en travaux des Danaïdes, Pythie au service d'Hermès. | | | | |
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| | | | Ce chapitre fut le premier de ce livre et aurait dû rester le seul. Mais l'ambition me dévoya et ce qui fut pressenti comme Soustraction de l'infâme se mua en une Somme de l'âme. | | | | |
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| | | | Est à hauteur d'arbre ce que l'homme embrasse du regard. Les échelles et les routes l'amènent à la platitude d'étables. | | | | |
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| | | | Cheminements de réconciliation entre l'Antiquité et le Christianisme : de la grandeur d'âme on s'élève à l'humilité ; de l'humilité on tombe dans la grandeur d'âme. Réversibilité. Changement de verbe : la fierté de ce qu'on est, l'humilité devant ce qu'on dit, la honte de ce qu'on fait. L'humilité née du sentiment de sa petitesse est niaiserie ; il faut être assez grand pour toucher à la haute humilité. | | | | |
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| | | | La grandeur, que ce soit en profondeur ou en hauteur, se mesure à la qualité des contraintes : « Sur sa route, César se met les Alpes, pour mieux montrer sa grandeur » - J.G.Hamann - « Cäsar wirft sich die Alpen im Wege, um seine Grösse zu zeigen » - comme d'autres, plus nobles, s'inventent des gouffres, pour mieux tenir à la hauteur. | | | | |
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| | | | Jeunesse, maturité, vieillesse - projets, trajets, rejets - regards devant ses yeux, sous ses pieds, derrière ses mains. Blessure, flétrissure, blettissure. La hauteur, seule attitude, où le regard choisisse sa saison, en fonction du sujet qui l'atteint. | | | | |
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| | | | Dans une perspective, toujours possible, tout n'est que ton triomphe, et dans une autre - que défaites. Orgueil et niaiserie ou bien fierté et panache - choisis ! « Dans l'échec, vivre l'être » - Jaspers - « Im Scheitern das Sein zu erfahren », ou dans le succès, vivre le devenir. « Tout compte fait, tout n'est que naufrage »** - Pétrone - « Si bene calculum ponas, ubique naufragium est », mais tu renonces au calcul, et tout peut prendre une valeur triomphale. L'être est tragique et le devenir - comique ; c'est l'équilibre entre les deux, qui est la tâche du sage. Carlyle ne le comprend pas : « Ce qui est tragique dans la vie des hommes, c'est moins leurs souffrances que leurs échecs » - « The tragedy in life is not so much what people suffer, but rather what they miss ». | | | | |
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| | | | Bâtir des navires, élever des phares, chercher des souffles et des houles - la raison perce dans toutes ces résolutions réalistes. Mais rédiger des messages à confier à la bouteille de détresse est un passe-temps orphique, que seules comprendraient les sirènes, bien que l'un des meilleurs usages de la raison est d'illuminer les naufrages. | | | | |
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| | | | Un jour tu t'aperçois, que l'oreille a trop de place dans ta soif éthique de pureté ; tu découvres, que la soif optique est plus inextinguible, et tu t'écroules auprès de la fontaine du regard, fontaine devenue ruine, fontaine réveillant une soif mortelle et un besoin de survie, à travers des mots ou des notes : « La survie, ce mot si périmé et si archi-important pour un écrivain » - Hemingway - « Survival, that outmoded word, is all-important to a writer ». | | | | |
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| | | | La pureté : n'être que récipient, aux formes douces, et ne connaître ni désirer de contenu, au fond amer. Outil sans application, regard sans chose, volonté sans acte. Maîtrise de l'acte en puissance, désintérêt pour la puissance de l'acte. Face à la réalité parfaite, la puissance comme fin de la volonté, à l'opposé de Thomas d'Aquin : « L'acte est plus parfait que la puissance » - « actus est potentia perfectior ». | | | | |
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| | | | But : garder l'âme haute. Moyens désirés : l'inclémence de la honte, la liberté de l'ironie, la vivacité du mot. Qui veut les moyens voudra le but. « Dans une grande âme tout est grand » - Pascal - y compris la honte. | | | | |
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| | | | Pour couper court à toute velléité d'héroïsme, dis-toi, qu'une histoire humaine sans un seul personnage est aussi réalisable qu'une algèbre sans un seul chiffre. « Notre vie est un récit sans trame ni héros, faite de la vacuité, du chaud balbutiement des digressions » - Mandelstam - « Наша жизнь - это повесть без фабулы и героя, сделанная из пустоты, из горячего лепета отступлений ». | | | | |
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| | | | Il faut prendre de la hauteur non pas pour voir plus loin, mais pour voir avec autre chose que les yeux. | | | | |
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| | | | Toute descente vers la profondeur peut être vue en continu ; tandis que toute ascension vers la hauteur n'est que rupture, toute gradation est discrète. L'infériorité - cause de la puissance des semelles ; la supériorité - effet de l'impuissance des ailes. | | | | |
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| | | | Nietzsche arrive bien à ce postulat désabusé : il n'existe pas de moyens nobles pour atteindre un but noble ; mais au lieu de rétrograder le but visible au titre de source illisible, il se met à accepter tous les moyens, y compris ceux qui n'anoblissent guère le but. | | | | |
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| | | | Ils attendent, que l'arbre soit tombé pour en mesurer la hauteur en unités de leurs platitudes ou profondeurs. L'arbre n'a de hauteur qu'en touchant au ciel. | | | | |
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| | | | Deux sources de pathos inconciliables : la faiblesse des genoux ou bien le désir de cacher sa bosse, suivi de la découverte, inattendue, de ses ailes. « Sabots ! Ailes ! Entrelacés ! Unis ! Ô, hauteur ! Hauteur ! Hauteur ! »** - Tsvétaeva - « Копыта ! Крылья ! Сплелись ! Свились ! О, высь ! Высь ! Высь ! ». | | | | |
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| | | | Associer à la hauteur la lumière - l'erreur, partagée même par Nietzsche (qui, en plus, associe les ténèbres - à la profondeur, qui est lumière même ! Pline l'Ancien commet la même erreur : « La profondeur des ténèbres, où tu puisses descendre vivant, donne la mesure de la hauteur, que tu puisses espérer d'atteindre ».) La vocation de l'illuminé, de l'intérieur, par la hauteur, est d'émettre des ombres, faire de l'obombration de l'esprit au-dessus d'une vie consentante. « Le front chargé des ombres que tu formes, dans l’espoir d’un éclair »** - Valéry. | | | | |
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| | | | Ce n'est ni la « durée-étendue » (Rousseau) ni l'« intensité-profondeur » (Nietzsche) des grands sentiments qui fait les grands hommes, mais l'intensité de la durée, du devenir, - la hauteur. On est ce qu'on devient, se dit l'homme d'élan ou de plume, tel fut le sens de la vie nietzschéenne, qu'il déforme lui-même dans le paradoxal : « Comment on devient ce qu'on est » - « Wie man wird was man ist » - à moins qu'il y mette simplement le comment au dessus du quoi, ce qui aurait dû donner : comment on est ce qu'on devient. | | | | |
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| | | | En remontant aux causes premières, à partir même du plus profond de nos embrasements, nous tombons, immanquablement, tôt ou tard, sur un leurre, ce punctum pruriens (Schopenhauer) de toute pensée : « Dès qu'on insiste un peu, c'est le vide » - Céline. Ne pas insister n'est pas glorieux : « Ce n'est qu'un esprit peu exigeant qui se contente de peu. Un sot serait-il un sage ? » - Valéry- puisque, d'après Horace, ne pas le savoir, c'est vivre en esclave. | | | | |
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| | | | Face à la fragilité des causes premières intellectuelles, trois réactions actives possibles : la trahison - retour au palpable, aux affaires, aux palabres ; la perversion - chant cynique, le désespoir bien pesé ; la fidélité-sacrifice - chant du cygne, l'espérance embellie par sa gratuité : « Le sacrifice a en soi sa propre essence et n’a pas besoin de but ou d’utilité » - Heidegger - « Das Opfer hat in sich sein eigenes Wesen und bedarf keiner Ziele und keines Nutzens ». La réaction passive serait de fermer les yeux, face au problème des causes, et de ne vouer son regard qu'au mystère de l'effet : « Les ténèbres de l'âme ont besoin non pas de rayons de soleil, mais du regard sur la nature »* - Lucrèce - « Animi tenebras necessit non radii solis, sed naturae species ». | | | | |
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| | | | Signe de noblesse : l'espérance la plus pure naissant dans les situations les plus désespérées (Camus). « Dans le vide du salut germe l'espérance, quoique en tant qu'une vague quête » - Th.Mann - « Aus tiefster Heillosigkeit, wenn auch als leiseste Frage, keimt die Hoffnung ». L'invisibilité comme garantie d'authenticité : « L'espérance qui se voit n'est pas l'espérance » - St Augustin - « Spes autem quae videtur, non est spes ». Comme l'amour qui dure, tant qu'on ne se voit pas : « Les yeux dans les yeux, les amants n'arrivent pas à se voir » - N.Barney. | | | | |
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| | | | La terrifiante certitude des « omnis moriar » et « letum omnia finit » - n'en déplaise à Horace et Properce - « tout de moi mourra » et « tout s'achève avec la mort ». Le corps livré au ver, l'âme livrée au vers. À l'arrivée, ni espoir ni recherche, laissés aux rabelaisiens : « Je m'en vais chercher un grand peut-être ». Ne fabriquent de l'éternel que des professionnels de la consolation gratuite - Leibniz, Kant, Hegel. Les bons charlatans se contentent d'en proclamer le mortel héroïsme : « C'est la précarité de l'œuvre qui met l'artiste en posture héroïque »*** - G.Braque. | | | | |
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| | | | Le fanatisme des contraintes se marie parfaitement avec l'ondoyance des buts. Mais la conviction dans les buts rend trop lâche l'exigence des moyens. Le créateur vétérotestamentaire, en créant d'abord le But et les Moyens (traduits maladroitement dans la Septante par Ciel et Terre), s'avoue ne pas être artiste. | | | | |
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| | | | La sagesse est peut-être la conscience de sa juste hauteur, du souterrain à la tour d'ivoire. La bêtise est de l'associer à un mouvement : « La sagesse accompagne ta chute plus que ton envolée » - Wordsworth - « Wisdom is oftentimes nearer when we stoop than when we soar ». | | | | |
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| | | | Je n'arrive pas à imaginer une sagesse, narrée paisiblement, dans nos vallées des larmes ; je la pressens chuchotée, chantée ou hurlée, dans des lieux inhabitables : « Le cri de la sagesse habite dans la hauteur »*** - Nicolas de Cuse - « Clamor sapientiae habitat in altissimis ». | | | | |
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| | | | La meilleure noblesse naît dans la fidélité à une illusion écroulée. La sagesse des goujats se nourrit des désillusions. « L'amour est fils de l'illusión et père de la désillusión » - Unamuno - « El Amor es el Hijo de la ilusion y Padre de la Desilusion ». | | | | |
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| | | | Ce qui s'oppose à l'édifice terre-à-terre de la raison pure, ce n'est ni l'éphémère métaphysique (château de sable), ni l'inexistante (hors raison) expérience naturelle (château de cartes), mais bien le rêve (château d'ivoire), cet irrésistible pressentiment de la hauteur naissant au milieu des ruines. | | | | |
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| | | | L'éternité n'a pas de quoi payer une rançon, et le temps, qui retiendrait en otages nos chantres de l'éternité, le sait bien. Mais le confort des geôles civilisées fait craindre pour toute ruine éternelle. Le prétendu otage se solidarisa avec ses ravisseurs ! | | | | |
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| | | | La force, le savoir, la noblesse - trois axes, sur lesquels se propage la volonté de puissance. Le bon ordre de leurs étiquettes est à préserver : l'étendue, la profondeur, la hauteur. | | | | |
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| | | | Toutes les valeurs sont désormais ancrées à la terre ; le monde s'est définitivement séparé du ciel ; « es werthet » de Kant et « es weltet » de Heidegger (« on évalue » ou « on ancre ») devinrent synonymes. | | | | |
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| | | | L'ampleur d'une vie spirituelle résulte de la tension entre la profondeur de l'humilité et la hauteur du regard, la honte et l'ironie. Et puisque le talent, c'est surtout un don de l'ironie, ce don peut être un obstacle à l'amplitude de l'âme, si la honte ne le rejoint pas. | | | | |
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| | | | Volonté et représentation sont à l'origine de deux échecs définitifs de la noblesse : la volonté du beau de se traduire dans le bien - l'échec de l'homme d'action, et la recherche, par le bien, d'une représentation dans le beau - l'échec de l'homme de rêve. | | | | |
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| | | | À l'être des cuistres et à l'étant des rustres, l'aristocrate oppose le lustre - des valeurs. Mais nous vivons au siècle des déconstructeurs : se déprendre de la magie des valeurs pour s'adonner à la logomachie des vocables. | | | | |
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| | | | Ruines, loques, capitulations - toit trop fréquenté, hermine trop exclusive, panache trop blanc. Mais de bonnes notions d'architecture, de haute couture et de Vie sacre. | | | | |
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| | | | Que la bonne philosophie fasse partie de la poésie, la meilleure preuve en est donnée par leur disparition simultanée des horizons des hommes, qui perdent le besoin séculaire de pureté et de hauteur, sources de la poésie et de la sagesse. « Être sage, c'est apprendre à purifier les passions » - Maeterlinck. | | | | |
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| | | | Le vrai maître : il t'introduit dans sa tour d'ivoire, tu finis par l'en expulser, tu la réduis en ruines et le vis comme une initiation. Les faux maîtres ne font que créer un mode de recrutement. Écoute Jésus répéter le mot de Socrate : « Là où je vais, personne ne pourra me suivre ». | | | | |
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| | | | Ni ton être (qui s'appuie sur la profondeur de ton intelligence), ni ton devenir (qui rayonne à partir de l'ampleur de ton savoir) ne t'accompagnent là où est aspiré ton âme (qui ne vaut que par la hauteur de ton souffle, de ta noblesse) ; la hauteur est non-lieu de ton crime d'être né, suite à ta fuite devant le monde sans danger : « Il ne suffit pas de venir au monde pour être né » - Gary. | | | | |
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| | | | Plus ciblés et volontaires sont tes efforts pour devenir plus grand ou plus noble, moins tu as de chances de l'être. Pas d'étapes vers la hauteur primordiale, qui ne se donne qu'à la force inemployée. La puissance, aux yeux des Anciens, était surtout appréciée en tant que potentialité, puissant et possible ayant la même origine (l'expression en puissance en est un reliquat). | | | | |
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| | | | L'une des plus belles sensations de hauteur naît de la conscience, qu'un mouvement ascendant de l'âme prend appui sur un mouvement descendant de l'esprit. | | | | |
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| | | | Non, je n'enterrai pas mes dons ; je ne les fructifiai certes pas ; je les laissai au stade de fleurs, l'espace d'un matin, auquel je réduisis la vie. | | | | |
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| | | | La hauteur : tout tonnerre ou tempête éclatent sous tes pieds, ou mieux - c'est toi qui les provoques. | | | | |
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| | | | Le pyrrhonien constate « son triomphe ou sa défaite et s'y fortifie également » - Pascal ; l'anti-sceptique suspend son vote et ignore le vainqueur, tout en prenant parti, dogmatiquement, par simple goût ou dégoût, pour la hauteur de l'étoile, sous laquelle naissait l'avis plus brillant. D'autant plus qu'« une victoire racontée en détail, on ne sait plus ce qui la distingue d'une défaite » - Sartre. | | | | |
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| | | | La rencontre du vrai et du beau produit l'intelligence, celle du beau et du bien - l'amour, celle du bien et du vrai - la foi. Mais le faisceau de ces trois axes crée un seul foyer, à égale distance des origines et des fins, - la noblesse. | | | | |
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| | | | Les ruines : errance immobile, nomadisme des yeux et sédentarité des pieds. À l'ombre du drapeau blanc flottant sur l'ex-tour d'ivoire, après la capitulation des bras. « Une capitulation est une opération, par laquelle on se met à expliquer au lieu d'agir » - Péguy - mauvais dilemme ! Non seulement ne pas combattre l'adversaire indigne, mais ne pas chercher à le comprendre - comprendre la débâcle, digne et anonyme. | | | | |
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| | | | Chercher dans le nécessaire - le désirable (amor fati), que vaut cette morne litanie des stoïciens et nietzschéens à côté de l'éclat du : trouver dans le désirable le nécessaire (fatum amoris) ! | | | | |
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| | | | La hauteur : ne pas t'occuper des choses, mais des places qu'elles occupent, des topoi. Ainsi, pour chasser des idoles, tu n'aurais plus besoin de marteau, qui de toute façon tourna déjà en encensoir (grâce à Nietzsche, Char ou P.Boulez), tes ruines virtuelles suffiraient pour les faire fuir vers des murailles sans hauteur. | | | | |
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| | | | Deux sortes d'hommes : ceux qui croient, qu'un geste ou une réflexion expriment leur fond, et ceux qui s'avouent intraduisibles. En langage de l'âme, seul le visage est et la lettre et l'esprit et le tableau. Mais tu ne prouves son authenticité et grandeur qu'en inventant un masque monumental : « La folie des grandeurs est un masque de l'homme, qui se désespère de soi-même »** - Schnitzler - « Größenwahn ist die Maske eines Menschen, der an sich selbst verzweifelt ». Et Nietzsche serait frappé de folie, puisque, un jour, il crut en soi-même : « Accordez-moi la folie, afin que je finisse par croire en moi-même ! » - « Gebt Wahnsinn, daß ich endlich an mich selber glaube ! ». | | | | |
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| | | | La hauteur et la profondeur sont condamnées à s'écrouler en platitudes, si elles ne s'appuient pas mutuellement, dans un dialogue entre sensibilité et intelligence. Arendt reste trop unilatérale : « Le dialogue des pensées ; où il manque, il n'y a plus de profondeur, que la platitude » - « Der Dialog des Denkens. Wo er fehlt, gibt es keine Tiefe mehr, sondern Verflachung ». | | | | |
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| | | | Tu accueilles l'espérance là où résiderait ton bonheur : dans une salle d'attente des bureaux, dans une chapelle de château, dans un âtre des ruines. L'espérance en ressort munie de prestige, d'ailes ou de frissons. | | | | |
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| | | | Dis-moi comment tu bâtis ta tour d'ivoire, je te dirai pourquoi elle sera une ruine. C'est ce qu'aurait pu vouloir dire Morgenstern : « Montre-moi comment tu bâtis, je te dirai qui tu es » - « Zeige mir, wie du baust, und ich sage dir, wer du bist ». | | | | |
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| | | | Ne pas se connaître - pressentir sa valeur et ignorer son prix. « Le libre usage de ce qui nous est propre est ce qu'il y a de plus difficile » - Hölderlin - « Der freie Gebrauch des Eigenen ist das Schwerste ». | | | | |
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| | | | Garder de la hauteur : t'immobiliser à l'apogée de ton étoile, où son influence astrologique est la plus forte. | | | | |
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| | | | Peu m'importe, quelles négations ou proclamations je lis sur ton bouclier ; je ne peux deviner ton véritable défi que par ta manière de te désarmer et de te taire, devant la vie et devant l'esprit. | | | | |
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| | | | Apprécie les sommets pour leur panique et leur désespérance, pour mieux y cultiver ta sérénité et ton espérance. N'écoute pas Shakespeare : « Dans les hauteurs te guette le danger, à leurs pieds tu vivras d'espérance » - « The lowest stands still in esperance, lives not in fear ». | | | | |
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| | | | Dans l'Éternel Retour je ne vois pas de cycles ; j'y vois, par contre, l'extase hautaine qui, intemporellement, seule épuise l'essence de la chose, qu'aucun mouvement, circulaire, linéaire ou chaotique, aucun approfondissement ni élargissement n'enrichit ni n'éclaire. La chose reste la même, face à toute bougeotte, et ne se résume que dans l'intensité du regard initiatique ; l'intensité non-noble est propre des passions aujourd'hui dominantes : la Bourse, le flirt, la gazette. Mais tenir à la permanence de l'intensité, c'est aussi chercher à mourir debout, contrairement aux autres : « Tout ce qui se perfectionne par progrès périt aussi par progrès »** - Pascal. | | | | |
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| | | | L'intensité est cette force unifiante, qui fait vénérer, dans l'arbre, avec l'égale ouverture, - les rameaux, les fleurs, les fruits, les racines et les cimes, ainsi que toutes ses saisons ; l'utilitarisme est le nom de l'un des adversaires de l'intensité : « Ne sois pas tenté par la science des Grecs ; elle donne des fleurs, mais point de fruits » - le Talmud. | | | | |
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| | | | Inévitablement, un jour, tu te sentiras misérable, sur la facette cependant qui t'est la plus chère : t'enivrer de ce découragement, porter haut ta misère - s'appelle aristocratisme. | | | | |
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| | | | Pour être un optimiste ou un pessimiste conséquent, il faut, respectivement, du courage, face à une raison brandissant des dangers, ou du courage, face à une âme brandissant des merveilles. Ou bien s'en passer, en acceptant la double incohérence d'une écriture pessimiste, dictée par une foi optimiste. Mes capitulations me mettent en contact avec la hauteur ; je me moque du « courage de celui qui regarde dans les abîmes » - Nietzsche - « wer den Abgrund sieht, hat Muth » - ce n'est pas le vertige qui le guette, mais le dégoût ou l'ennui. | | | | |
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| | | | Tu portes en toi quatre acteurs : un homme secret, un condensé des hommes, un sur-homme potentiel et un sous-homme actuel (les quatre masques antiques portés par tout humain). Le surhomme serait-il ce dieu intérieur, sur lequel doit veiller le philosophe - Marc-Aurèle ? Et surmonter l'homme mystérieux - quel beau programme pour celui qui vit du rêve ! Avoir surmonté tous les quatre, c'est être poète ; c'est ce que fit Rilke, en surmontant Nietzsche ! | | | | |
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| | | | Les chances égales de s'écrouler côté de l'espérance ou côté du désespoir, côté sceptique ou côté dogmatique, côté fraternel ou côté haineux, c'est ce qu'apportent les sommets, la sensation de hauteur. Se mettre au-delà de la profondeur, en dehors de l'étendue ; en baissant les yeux, n'oublie pas de les fermer. | | | | |
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| | | | Dans les profondeurs, il n'y a que très peu de points d'attache ; et en surface ils abondent. D'où l'austérité des profonds et l'exubérance des superficiels. Mais la personnalité n'a qu'une seule dimension probante - la hauteur, et elle accompagne plus naturellement les superficiels que les profonds, elle est plus près de la caresse que du forage. Et J.Benda : « En ce qui regarde l'amour, Descartes, Spinoza, H.Spencer travaillent en profondeur et Stendhal - presque uniquement en surface » - n'y est pas si idiot qu'il en a l'air. La peau n'est peut-être pas ce qu'il y a de plus profond chez nous (Valéry), mais elle promet une belle hauteur. | | | | |
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| | | | Sénèque appelle à admirer l'homme échouant après s'être donné un but en hauteur. En hauteur, on ne peut ériger que des contraintes ; tous les buts, même des plus profonds, finissent par affleurer au milieu des platitudes. Les ruines - le lieu des hauts échecs, calculés ou inventés. | | | | |
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| | | | Tenir à la hauteur veut dire continuer à être certain de ne pas pouvoir l'atteindre. Ce qui t'en rend esclave ; mais envieras-tu cet « homme libre, celui pour qui toute hauteur est accessible » - Gorky - « для свободных - все высоты достигаемы » ? | | | | |
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| | | | Céder ou résister aux passions ne sont pas deux postures opposées (l'Aquinate) ; l'essentiel est de (re)vivre leur musique, sans la réduire ni aux voies communes ni aux voix immunes. | | | | |
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| | | | Deux sortes de noblesse : celle du quoi et celle du comment, la grandeur et le style. Aucune grandeur ne rattrape les lacunes de style, mais la force d'un style peut pallier le manque de grandeur. « Scrute le quoi, mais davantage le comment » - Goethe - « Das Was bedenke, mehr bedenke Wie ». | | | | |
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| | | | Cette vaine et niaise recherche de la vérité, de la justice et de la raison, à l'intérieur de moi ; ces choses froides se trouvent à l'intérieur des codes et langages ; le moi ne porte que de chaudes palpitations, traduisibles soit en musique soit en calcul. Même la bonne mathématique est plus près de la musique que du calcul : « La mathématique est l'art d'éviter le calcul » - G.Cantor - « Mathematik ist die Kunst, das Rechnen zu vermeiden » - elle manipule les ombres plus magistralement que les nombres. | | | | |
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| | | | Ces misérables stoïciens et cartésiens, en nous conjurant de maîtriser les passions, ne peuvent en citer que gloutonnerie, rapine ou débauche ; ils ne pouvaient pas se douter, que du bourgeois qu'ils éduquaient émergera le robot, modéré, honnête et de bonnes mœurs. | | | | |
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| | | | Un bon souffle et un bon regard, voilà ce qu'apporte la hauteur : « Se retirer de ce qu'on fait, et gagner quelque hauteur pour respirer et dominer » - J.Renard. | | | | |
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| | | | Dans l'édifice de ton âme, seuls les soubassements doivent garder leurs attaches spatiales, que tu refuseras aux fenêtres et aux toits ; ainsi tu te retrouveras dans des ruines nihilistes - privées d'attaches temporelles ; débarrassé de l'irréversible devenir, tu y vivras un éternel retour de l'être atemporel, à l'opposé du Nietzsche simple, pour qui, c'est la réminiscence du devenir qui rend éternel le retour (mais c'est l'un de ces opposés que le Nietzsche complexe aime épouser avec tant d'égalisante intensité – retour du même !). On est séduit par ce « pathos universel de l'illusoire réminiscence » - Jankelevitch ; et l'on s'attache le mieux grâce à la distance, lorsqu'on ne voit plus les attaches. | | | | |
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| | | | L'humilité sans la fierté, c'est comme la profondeur sans la hauteur - le manque d'amplitude résultera, immanquablement, en bruit sans épaisseur, en platitude de toute musique, qui émanerait de ta vie. | | | | |
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| | | | Le dernier homme, ce n'est pas nécessairement le ressentiment en soi, ni même son objet, ni le non orgueilleux et bête jeté à la figure du monde, mais le manque d'intensité de son regard capable d'égaliser les non et oui, dans un acquiescement, à la fois fier et humble, une naïve et essentielle soumission montanienne. Surhomme : l'effort au service de la résignation, l'intensité comme dénominateur commun de toute fraction de la vie - l'homme du désir sachant museler l'homme du besoin. Contrairement à l'ultra-humain ou au trans-humain, perçus en perspective temporelle, le surhumain s'évade du temps, puisque le vrai humain est intemporel. | | | | |
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| | | | C'est à travers la musique qu'on comprend le mieux ce que c'est que l'acquiescement à la vie : que ce soit par la fuite ou par l'affirmation, la musique nous fait découvrir la dimension essentielle de la vie - l'appel de sa hauteur, ton vrai séjour, d'où tu fus banni, pour des raisons mystérieuses ; ne plus pouvoir y mettre ni tes pieds ni tes yeux t'oblige à inventer ton immobilité et ton regard. | | | | |
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| | | | Dans quelles circonstances la vue est préférable au regard ? - quand l'affectif épuisé cède à l'accumulatif ou au contemplatif : « Je ne veux pas de points de vue, je veux la vue » - Tsvétaeva - « Я не хочу иметь точку зрения. Я хочу иметь зрение ». | | | | |
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| | | | Toi en tant qu'arbre, tu n'as rien à partager dans les vagues frissons de ta cime, mais dans tes racines immobiles, tu ne peux pas te passer de nourritures, communes avec ton espèce. Mais, en bas, évite les potins au sujet de ce qui s'ourdit en haut : « Ce qui se hisse en hauteur, se rapetisse en profondeur »** - Morgenstern - « Was droben in den Wipfeln rauscht, das wird hier unten ausgetauscht ». | | | | |
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| | | | Tu prouves à la Terre passagère l'existence de tes racines par l'élan de ta cime vers le ciel éternel. En passant du végétal à l'architectural, tu sauras qu'en te détachant de la Terre, tu ne sauveras tes ailes déployées que par un toit entrouvert de tes ruines. Méfie-toi des murs, mures-en les fenêtres : « Que le meilleur de toi ne s'arrache pas à la Terre pour casser tes ailes contre les murs de l'éternel » - Nietzsche - « Lasst ihre Tugend nicht davon fliegen vom Irdischen und mit den Flügeln gegen ewige Wände schlagen ». | | | | |
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| | | | La tour d'ivoire, cette hauteur d'en-bas, et les ruines, ces abîmes d'en-haut, sont les seuls déserts lieux, que hante le fantôme, sans domicile fixe, de mon écriture, fantôme et non pas locataire. | | | | |
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| | | | Que ce soit dans le vrai, le bon ou le beau, le sens de notre existence ne se transmet que par la musique, musique pressentie par le talent et appuyée sur l'intensité et le frisson, qui animent notre âme. Mais les tenants de l'équanimité plébéienne y voient leur obstacle principal : « Celui qui est sans trouble n'est à charge ni à lui-même ni aux autres » - Épicure. | | | | |
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| | | | Le vrai fond de l'homme, c'est bien la musique, dont la qualité dépend de cette concordance triadique : le cœur dicte son rythme, l'esprit conçoit son harmonie, l'âme émet sa mélodie. Seul le talent devrait se charger de la partie instrumentale. | | | | |
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| | | | L'égale maîtrise du ton et du fond, le cas rarissime : Platon, Dostoïevsky, Tolstoï, Heidegger. Le cas le plus fastidieux, la morne maîtrise du seul fond, sans posséder le ton, - la gent professoresque. Sa maîtrise profonde : Aristote, Kant. Les meilleurs, prenant de haut le fond, s'adonnent au ton : St Augustin, Nietzsche, Cioran. Et l'on finit par comprendre, que la hauteur du ton crée la profondeur du fond. | | | | |
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| | | | Réussir son rêve ou réussir sa vie, il faut choisir ; ou bien vouer son âme à la hauteur ou bien clamer : « sois vaste, mon âme, pour que ta vie me sourie ! » - Rilke - « meine Seele sei weit, sei weit, daß dir das Leben gelinge ! ». | | | | |
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| | | | La pensée qui t'apaise est rarement de la pensée ; c'est la sensation de honte qui annonce, le plus souvent, sa pénible naissance. Marc-Aurèle : « que tu puisses avouer toujours sans honte tes pensées » - n'y a rien compris, tout en ignorant la profonde ironie de sa pseudo-sagesse : « qui vit en paix avec soi-même, vit en paix avec l'univers ». | | | | |
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| | | | Ce dont tu rêves doit remplir ta vie ; ce fut un mauvais rêve, s'il en est absent. | | | | |
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| | | | Quand l'intensité remplit ton regard, tout événement - une agonie, un triomphe ou une découverte - est vécu telle une vicissitude sans conséquence, aux noms communs. N'apportent des secousses que les naissances, ces surgissements de l'innommé. | | | | |
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| | | | La liberté en tant que libre arbitre est digne des singes ou des machines. La vraie commence avec la préférence, que tu donnes à la honte extérieure, face à la machine intérieure. | | | | |
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| | | | Il ne sert à rien de creuser dans les profondeurs de nos raisons, pour justifier nos rêves ; le vrai désir naît dans la hauteur (contrairement aux appétition, conatus, volonté tournés vers la profondeur), et Kant avec les scolastiques - « ce n'est que SOUS de bons prétextes que nous désirons » (« nihil appetimus nisi SUB ratione boni ») - regardèrent dans une mauvaise direction. | | | | |
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| | | | Dès que le bonheur n'est plus un rêve, il devient insignifiant. | | | | |
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| | | | Qu'est-ce qu'une contrainte intellectuelle ? - ne pas toucher aux objets vulgaires, s'en interdire des commentaires, refuser le sérieux, face à l'indéfinissable, n'en admettre qu'un angle poétique ; ne pas s'étendre sur la nécessité de la contingence peut avoir eu des pourquoi fort différents. | | | | |
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| | | | L'intensité que j'appelle de mes vœux, c'est l'union du lisible, de l'intelligible, du sensible : profondeur, hauteur, ampleur - beauté, noblesse, bonté. Montaigne, non sans raison, l'appelle volupté : « En la vertu même, le dernier but de notre visée, c'est la volupté »**, tout en réconciliant Épicure avec Zénon de Cittium, dans une perfection aristotélicienne. | | | | |
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| | | | Tout édifice fixe finit par exhaler un irrespirable ennui ; pour que ta construction puisse porter le noble titre de ruines intemporelles, on doit y entrevoir une possibilité d'édifices ; et tes ruines seront d'autant plus hautes, que plus profonds en seront les sous-sols : « Cela ne m'intéresse pas de construire un édifice, mais d'avoir des fondements des édifices possibles » - Wittgenstein - « Es interessiert mich nicht, ein Gebäude aufzuführen, sondern die Grundlagen der möglichen Gebäude zu haben ». | | | | |
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| | | | Le stoïcisme est une morale des sots, des lâches et des esclaves - vaincre son soi, qu'il n'est donné à personne ni à connaître ni à affronter ! Le maître porte, confraternellement et noblement, le poids des défaites des autres maîtres, ce mélange de honte et de pitié. | | | | |
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| | | | L'âme a sa place jusque dans l'harmonie géométrique (comme la raison est toujours bien venue dans le chaos sentimental), mais la gent professoresque continue à encenser ces deux sinistres personnages, Descartes et Spinoza, pour avoir substitué partout anima par mens. | | | | |
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| | | | Ni le savoir ni la création, en eux-mêmes, ne justifient la vie ; seule la musique, qui deviendrait leitmotiv de celle-ci ou accompagnement de celui-là nous ferait oublier le silence absurde et angoissant de l'existence. | | | | |
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| | | | On parcourt son soi illimité, à la recherche de son essence, on s'arrête aux suites de : je pense, j'agis, j'innove, je suis ému, je maîtrise - pour converger, finalement, vers leur limite commune - je crée. Mais pour qu'elle présente un intérêt, il faut qu'elle ne t'appartienne pas, il faut donc que tu aies un talent, que tu sois un Ouvert. Le monde même reste un Ouvert, grâce à la création (Heidegger - « Das Werk hält das Offene der Welt offen ». | | | | |
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| | | | La présence des autres, dans ce livre, n'est que l'air des métaphores, que battent mes ailes ; la hauteur et le souffle n'en sont qu'à moi. D'ailleurs, on ne devrait écrire qu'avec la sensation d'être le seul chasseur de métaphores, sous un ciel vide. « Le texte est une forêt, où chasse le lecteur. Un bruissement au sous-bois, tiens - une pensée ; un gibier timide, une citation - à mettre au tableau de chasse » - Benjamin - « Der Text ist ein Wald, in dem der Leser der Jäger ist. Knistern im Unterholz - der Gedanke, das scheue Wild, das Zitat - ein Stück aus dem tableau » - je ne cultive pas de textes, et donc pas de forêts, mais je tends tant d'arbres, chacun avec des ombres qu'il ne partage pas avec d'autres arbres, et ils ne se trouvent ni sous un même soleil ni à la même heure de la nuit. Si tu n'y entends que du bruit, tes oreilles ne sont pas faites pour mes canopées, puisque j'y avais mis de la musique. | | | | |
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| | | | Dans cette triade : le choix de buts, la recherche de contraintes, l'accès aux moyens, - la liberté ne se manifeste que dans les deux premières tâches : par le goût et par la noblesse ; le choix de moyens, l'intelligence, est un exercice servile. | | | | |
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| | | | La liberté mécanique, démontrable : ton consentement, accompagné de la conscience que tu aurais pu ne pas le donner ; elle est donc plus dans le devoir et le pouvoir que dans le vouloir. | | | | |
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| | | | Dès que tu te laisses envahir par le réel, la réduction du fond de l'existence au comique ou au tragique devient une tâche d'une facilité ingrate ; d'où l'intérêt de garder, en toi, assez de vide pour y loger ton rêve, ennemi des pulsions théâtrales ; les ruines - à l'opposé de la scène. | | | | |
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| | | | Tu dois avoir un thème musical unique, qui traverserait ta vie, rhapsodique ou symphonique, de part en part, tel un retour éternel, fusion du continu et du discret : « Il y va de l'intensité et non pas de la vie éternelle »** - Nietzsche - « Auf die ewige Lebendigkeit kommt es an, nicht auf das ewige Leben ». | | | | |
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| | | | Dans l'examen d'une chose, d'un événement, d'une pensée ne mettre dans la balance ni gains ni pertes, ni remords ni ressentiment, mais réduire leur mesure à ce qui, en nous, relève, seul, de l'éternité, donc reste le même, - à notre musique et à son intensité, telle est la leçon de l'éternel retour. | | | | |
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| | | | Le renversement ou le retournement des valeurs, auxquels t'invitent Baudelaire ou Nietzsche, inévitablement, prendront l'aspect mécanique, comme négations ou changements de signes. Lire les valeurs des autres et les renverser est un travail ingrat et sans grâce ; il faut inventer tes propres unités de mesure, ta propre balance et ta propre lecture des empreintes d'idées et de choses. | | | | |
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| | | | Ce livre fut écrit parmi les ruines du pays du gai saber (ou de la gaya scienza de Nietzsche), ce berceau de l'Europe poétique, où jadis s'entre-fécondaient le chantre, le chevalier et le libre esprit, une rencontre impensable aujourd'hui, et que j'essayai de reconstituer. À quelle hauteur l'apocalypse peut être gaie (fröhliche Apokalypse de H.Broch) ? À quelle hauteur la poésie n'a plus besoin de science ? - c'en est le vrai enjeu et non pas : « à quelle profondeur la science devint gaie » - Nietzsche - « aus welcher Tiefe heraus die Wissenschaft fröhlich geworden ist ». La métaphore troubadouresque serait le fameux masque musical qu'aiment aussi bien la profondeur que la hauteur. | | | | |
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| | | | Ce que n'importe qui peut dire, il faut le taire ; ce qu'on ne peut que dire, et non pas chanter, il faut le taire ; ce qu'un autre peut chanter, ce n'est pas la peine que tu le dises ; ce qui est dit ne peut pas être chanté ; il ne reste au dire qu'un champ de silences ou un commentaire du chant. Et Voltaire : « Ce qui est trop sot pour être dit, on le chante » - aurait pu ou dû mettre vague ou beau, à la place de sot, pour défier Wittgenstein ou laisser Zadig inspirer Zarathoustra : « Chante ! Ne parle plus ! » - « Singe ! Sprich nicht mehr ! ». Le silence est une contrainte, plus qu'un moyen. | | | | |
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| | | | La liberté est l'une de ces notions floues, que n'éclaircit que la présence de la noblesse : mais aujourd'hui, le plus souvent, quand on libre, on est sans noblesse, et quand on est noble, on l'est déjà au-delà de la liberté. La seule grande liberté vérifiable est une préférence accordée à la faiblesse, face à une force sans noblesse. « Sans pouvoir être déraisonnables, nous ne nous considérons pas assez libres » - Leibniz - « Nisi potestas brutalitatis fiat, satis non liberos esse non putamus ». Quand on ne respecte que la force raisonnable et incolore, on est gris comme un mouton ou livide comme un robot. | | | | |
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| | | | L'aristocratisme était possible, puisque l'art, c'est à dire une distance esthétique entre la réalité, la création et l'émotion, était possible. Avec la mort de l'art, c'est à dire avec sa fusion avec la seule chose qui compte aujourd'hui, la réalité, toutes les armoiries nobiliaires peuvent être effacées. | | | | |
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| | | | Des désirs qui te visitent : heureusement, beaucoup d'objectifs ignobles restent dans une réalité sans honte, hors de toi, sans pénétrer ton âme ; heureusement aussi, tout objectif noble reste ancré dans ton âme et ne s'associe avec rien de bassement réel. « Qui atteint tous ses buts, les avait placés trop bas »** - Karajan - « Wer all seine Ziele erreicht, hat sie zu niedrig gewählt ». | | | | |
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| | | | Ce qui est admirable dans l'art des contraintes, c'est que, bien formulées, elles permettent d'aboutir à la merveilleuse compossibilité : donner, simultanément, de la hauteur au mystère, de la profondeur au problème et de l'étendue à la solution | | | | |
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| | | | Le but de la philosophie - une consolation, sa forme - une intelligence, son contenu - une noblesse. Si un seul de ces composants venait à manquer, l'édifice serait inhabitable. La noblesse n'existant qu'en Europe, on ne peut être philosophe que dans la mesure, où l'on est Européen. | | | | |
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| | | | Le château en Espagne est au centre aussi bien de la poésie que de la philosophie ; la poésie y profite de l'absence de toit et la philosophie en consolide les fondations ; la poésie y fait vivre le rêve et la philosophie le justifie ; les deux en font une réalité à part. Les mauvais poètes et philosophes s'enferment en casernes et en bureaux, que les bons réaménagent en ruines et peuplent de fantômes. | | | | |
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| | | | Être sublime, ce n'est ni mesurer plus que les autres, ni ne se laisser mesurer à rien, ni être incommensurable, c'est donner une nouvelle mesure, dans l'ordre du beau et du bien, et une nouvelle balance, dans l'ordre du vrai. | | | | |
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| | | | La merveille de l'homme est d'être muni exactement de ce qui permet de vivre le monde comme une pure musique : un instrument (le talent), un interprète (l'esprit), un auditeur (le cœur), un compositeur (l'âme). Paradoxalement, les yeux y sont absents, pourtant c'est bien le regard qui permet de voir cette merveille. C'est le regard et la mémoire qui rendent l'homme - mortel. « L'homme est un Dieu mortel »*** - le Trismégiste. | | | | |
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| | | | Pourquoi les âmes finirent-elles par devenir, comme les cervelles, tièdes, sans frisson ni fièvre ni éclat ? Parce qu'on suivit la recette platonicienne mal comprise : les nourrir. Mais au lieu de ne sélectionner que des aliments immatériels, composés d'élans et d'étonnements, pour en entretenir la pure flamme, on les encombra avec des matières lourdes, lois ou algorithmes, qui y éteignirent toute étincelle. « Étant grossier, tout esprit s'ignore et désire la chair, comme aliment et volupté »** - Boehme - « Ein jeder Geist ist rohe, und kennet sich nicht : nun begehret ein jeder Geist Leib, beides zu einer Speise und Wonne » - c'est dans l'image ou dans la femme que l'esprit entretient la belle illusion de soi. | | | | |
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| | | | La noblesse des propriétaires (de terres, de châteaux, de titres, de prébendes) n'a jamais existé ; elle ne naît que chez les dépossédés (les faibles extérieurement) ou chez les possédés (les forts intérieurement), dans la défaite ou dans le rêve. Au sein de l'humanisme, elle tient la même place, que la poésie - au sein de la littérature. | | | | |
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| | | | La noblesse est un trait, et non pas une race ; ce trait est psychique, et non pas sanguin ; il surgit dans n'importe quel milieu, n'étant nullement héréditaire ni imitable. Tout héritage est de l'imitation ; la noblesse est dans la création et dans l'évanescence. | | | | |
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| | | | Le chant est la première nécessité du poète et du philosophe ; et si les plus beaux des chants accompagnent l'indicible ou l'introuvable, ce n'est nullement une fin en soi, mais un constat curieux, qui ne devrait que rendre leurs recherches plus profondes et leur musique - plus haute. « Ce qui peut se dire reçoit sa détermination de ce qui ne peut pas se dire » - Heidegger - « Das sagbare Wort empfängt seine Bestimmung aus dem Unsagbaren ». | | | | |
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| | | | La ligne de partage intellectuelle la plus marquée est celle qui oppose la hauteur à la profondeur, Héraclite à Parménide, le devenir à l'être, Nietzsche à Heidegger, l'arbre, qui fleurit, à l'arbre, qui se ramifie, l'intensité à la densité. Les meilleurs des héraclitéens maîtrisent tout ce que Parménide a à dire ; l'inverse est rarement vrai. | | | | |
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| | | | Le rythme et l'algorithme ont la même origine - l'habitude ou la répétition - mais les sources différentes : le rythme naît en nous, l'algorithme - hors de nous, dans le troupeau ou dans la machine. Étymologiquement, rythme signifiait fidélité du fleuve à sa source (fidélité, traduite par la même intensité, dont l'éternel retour du même est la plus belle des métaphores), d'où la place qu'il mérite dans le culte des commencements. Le soi inconnu ne se laisse entrevoir que par les premiers pas ou par la hauteur du regard sur toute marche : « Il n'y a d'originalité qu'à l'origine, au-dessus et bien avant » - R.Debray. | | | | |
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| | | | Qu'est-ce qu'espérer ? - ne pas étouffer la voix inutile et mystérieuse du bon et du beau. L'espérance est un contact fécond et réciproque entre le cerveau et l'âme ; lorsque le premier néglige la seconde, tu es robot, et lorsque la seconde n'écoute plus le premier, tu es mouton ; dans les deux cas, tu désires sans jouir, tu es exploitant du cerveau ou eunuque de l'âme ! | | | | |
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| | | | Cocteau voit l'arbre croître en profondeur : « Gravez votre nom dans un arbre, qui poussera jusqu'au nadir » - c'est une exclusivité de l'arbre - chacun choisit la dimension, à laquelle s'attache son regard ; ce qu'on ne peut pas dire de la lugubre platitude du marbre. | | | | |
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| | | | La médiocrité en appelle, tout le temps, à la pureté, à la grandeur et à la liberté, connues et fermées, lui servant de buts ou balances ; le talent, c'est ce qui les fait oublier ou n'en fait que des contraintes, figées et silencieuses, et permet de produire de nouvelles unités de mesure du pur, du grand et du libre - mesures sonores, ouvertes et palpitantes. « La grandeur d'une âme est dans son don de reconnaître une grandeur chez les autres » - Karamzine - « Талант великих душ есть узнавать великое в других людях ». | | | | |
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| | | | Le but de l'existence : sur cette terre, bâtir la demeure pour ton âme, qui y descendit Dieu sait d'où. « Amener l'âme à se sentir chez elle dans son exil » - S.Weil. Et puisque ton âme te conjure à suivre ton étoile, l'architecture des ruines, au toit percé et ouvert au ciel, paraît être la mieux adaptée. Mais sur papier, ces ruines seront dessinées sous forme d'une tour d'ivoire, aux vastes souterrains. | | | | |
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| | | | Espérer : ressentir un bénéfique élan vers la hauteur, élan dont on est incapable de désigner la source, la direction, la destination ou la matérialisation. L'espérance n'est qu'une noble contrainte. « Être du bond. Ne pas être du festin, son épilogue »** - Char. | | | | |
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| | | | La meilleure sensation de plénitude a pour origine des manques vitaux : une émotion ne trouvant pas d'expression, une pureté indissociable de la honte, une noblesse du regard diluée dans l'insignifiance des choses vues. La plénitude, c'est donc l'entente entre la fidélité et le sacrifice : fidélité à la perfection inaccessible et sacrifice de l'imparfait atteint. | | | | |
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| | | | La honte naît souvent d'une pseudo-plénitude, tumultueuse et trouble, apportée par la raison, à l'endroit même, où l'on aimerait entretenir un vide pur et immobile, grâce à une sainte fêlure de l'âme. | | | | |
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| | | | L'âme est musicale, et le souci d'acoustique la rend alliée de certains vides ; l'esprit ne tolère pas le vide ; si tu ne le remplis pas par une culture, il sera envahi par le fait divers. | | | | |
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| | | | Qu'est-ce que l'intensité ? - serait-ce l'aboutissement d'une flamme, transmise à la musique pour finir imprimée dans l'âme, sans traces d'objets, d'instruments et de finales ? L'énigme de l'esprit, qui se charge de cette trajectoire, - l'impulsion toujours tragique du commencement : « Le tragique commence avec la ruine de l'imitable » - Lacoue-Labarthe. Le commencement est découverte de tours d'ivoire ; à la fin, une démolition est inévitable ; deux issues possibles : servir de matériaux de construction ou devenir une ruine intouchable, un rêve naissant : « Si tu détruis, que ce soit avec des outils nuptiaux »** - Char. | | | | |
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| | | | L'intensité vitale est cette bonne tension des cordes, grâce à laquelle tu devras produire ta musique ; mais dans la qualité de la musique, l'intensité elle-même ne joue qu'un rôle secondaire ; c'est le talent et la noblesse, c'est à dire la hauteur, qui en détermineront la profondeur et la portée. | | | | |
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| | | | Ne viser que les premières ou les dernières des cibles de l'homme, sans relâcher la corde de ton arc, comme un certain marteau philosophique (Nietzsche) ne visait que les clous, destinés au berceau ou au cercueil de l'homme. La médiocrité des contraintes est pire que la médiocrité des buts. | | | | |
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| | | | Pourquoi les ruines ? - pour avoir sous les yeux la tour d'ivoire, la bouteille de détresse et la cendre. | | | | |
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| | | | En quoi les ruines sont préférables aux casernes et bureaux ? - parce que l'arbre peut y pousser (« l'amour est comme un arbre, il continue souvent de verdoyer sur un cœur en ruines » - Hugo). De plus, la vue de ton étoile, à travers un toit percé, met les ruines au-dessus même de la tour d'ivoire. | | | | |
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| | | | Les penseurs (Wittgenstein II, Heidegger II) nous enquiquinent avec des revirements radicaux et profonds de leurs dernières pensées ; les rêveurs (Nietzsche, Cioran) nous enthousiasment avec leur haute fidélité aux premiers émois. Algorithmes des ruptures, rythmes des signatures. | | | | |
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| | | | Les mêmes états et objets sont à l'origine des réactions romantique (chaude) ou mécanique (froide) ; mais le romantique y avait entendu de la musique, tandis que l'enregistreur y avait mesuré des décibels ou fréquences ; le conte de fée, face au compte rendu ; la réalité mélodique ou la réalité statistique. « Symbole et indice se regardent en chiens de faïence »** - R.Debray. Toute la vie, en puissance, est en toi ; t'écouter, c'est y déceler la musique (et non pas le bruit) du monde, que tu portes, pour la traduire ensuite dans ton regard. | | | | |
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| | | | La bêtise principale des Anciens, y compris des épicuriens, consiste à vouloir étouffer les désirs ; ils n'en voient qu'une fin - leur satisfaction, tandis qu'il en existe une autre, plus noble, - leur entretien, à l'état d'un feu pur, comme cette fontaine est pure, près de laquelle on meurt de soif. Il ne s'agit pas de tromper sa faim, mais de l'entretenir. « Je n'aime pas les poèmes de la nourriture, mais les poèmes de la faim »*** - Artaud. Qui suit encore ce bel et subtil conseil de Pythagore : « Ton cœur de vains désirs ne se repaîtra plus » ? - il les entretiendra à distance ! Le désir, qui n'est pas vain, est avidité. | | | | |
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| | | | Les nourritures terrestres ont tendance à devenir insipides ; la poésie redonne du goût aux entrées et desserts, et la philosophie en fait autant avec les plats de résistance ; mais elles ne seront jamais nourritures mêmes. | | | | |
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| | | | Sacrifice et fidélité, les seules preuves de la liberté, n'admettent pourtant pas de règles et sont à l'opposé de l'ennui, qui est l'évidence des choix mécaniques. | | | | |
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| | | | Ce qui mérite notre admiration aurait dû renoncer aux évolutions et preuves et se fonder sur la seule intensité métaphorique couronnant l'éternel retour : « On peut réduire toute valeur suscitant une pulsion à une pulsion suscitant une valeur »** - Levinas. | | | | |
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| | | | Au bureau, on sait, que l'azur du ciel le doit à sa hauteur ; en tour d'ivoire, on veut, que la hauteur soit due à l'azur. | | | | |
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| | | | La plupart du temps, sur des questions vitales, l'âme s'accorde avec l'intelligence ; mais, pour rendre leurs rapports plus vibrants ou plus confiants, des sacrifices mutuels doivent être demandés, de temps en temps : des capitulations de l'âme devant l'intelligence - le pessimisme, ou des capitulations de l'intelligence devant l'âme - l'optimisme ; c'est à ce prix qu'elles se restent fidèles. | | | | |
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| | | | Le sage est pessimiste des fins et optimiste des commencements ; et pour assurer un fond joyeux de son existence, il tient à donner à son essence une forme toujours initiatique. | | | | |
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| | | | Ta vie élémentaire : sur l'eau, bien choisir le lieu avec une bonne profondeur et une bonne hauteur des deux azurs respectifs - le lieu de ton sabordage ; dans l'air - continuer à bâtir tes châteaux en Espagne ; sur terre - vivre dans tes ruines ou souterrains ; dans le feu - apprendre l'art phénicien de résurrection et le traduire en musique. | | | | |
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| | | | Notre liberté apparaît, lorsque la réflexion pèse plus que le réflexe ; mais, tout compte fait, la réflexion n'est que le réflexe mis à l'examen par le vrai, par le bon et par le beau ; seul l'homme, conscient des parts du réflexe et de la réflexion en lui, peut être libre. | | | | |
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| | | | L'acquiescement à la vie est possible sur trois niveaux : la vie prise en tant que solution, la vie problématique ou la vie-mystère - pragmatique, théorique, mystique ; seul le dernier acquiescement dit un oui noble : « Comme je t'aime, ma vie-mystère »** - L.Salomé - « Wie ich Dich liebe, Rätselleben ». | | | | |
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| | | | L'acquiescement radical est propre du soi inconnu ; la négation n'a sa place que parmi les contraintes et les buts du soi connu ; le mystère est dans l'existence même des axes et non pas dans des hiérarchies de leurs points ; l'instinct (liberté et volonté) détermine le oui, le calcul (intérêt ou savoir) dicte les non. | | | | |
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| | | | Se faire envahir par des platitudes de la vie est signe de manque d'imagination ; les reliefs de la vie ne se sculptent pas par tes mains, tes pieds ou même tes yeux, ils se doivent à ton regard. L'imagination, c'est ce qui construit des exubérances ou déconstruit des platitudes, afin de créer un paysage, animé d'un climat. On admire le mieux le paysage, quand on est pourvu d'un immuable climat : « Soit que nous nous élevions jusque dans les cieux, soit que nous descendions jusque dans les abîmes, nous ne sortons point de nous-mêmes » - Condillac. Les autres répètent, avec Heidegger, qu'ils « se tiennent toujours hors d'eux-mêmes, auprès de l'Être » - « 'Ich bin' ist immer jenseits des Seins, neben dem Sein als ständiger Anwesung » - qu'on soit dans le processus ou dans la frontière, qu'on soit Ouvert ou Fermé, qu'on soit regard ou énergie, on ne quitte pas son soi inconnu, ce gardien de l'être. | | | | |
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| | | | Quelle ligne de parenté t'est plus chère ? celle que t'insuffle le même feu dans les veines, ou celle qui te rend solidaire dans la poursuite des mêmes objectifs ? le sort ou le choix ? - moi, je penche pour le sang et me détourne des gangs. D'autant plus que le poète, en toi, aime converser avec le sort, et le philosophe s'amuse à unifier tous les choix. | | | | |
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| | | | Aucune de mes frontières, en étendue et en profondeur, ne m'appartient, j'y suis un Ouvert ; c'est en hauteur que je n'ai rien à atte(i)ndre, qui ne soit à moi ; Heidegger, dans son oubli de la hauteur, confond horizons et firmaments : « L'horizon n'est nullement rapporté au regard, mais signifie la clôture » - « Aber Horizont ist gar nicht auf Blicken bezogen, sondern besagt den Umschluß » ; quand l'horizon se réduit au temps, qui rend compréhensible l'être, on néglige le firmament, qui est l'espace, demeure ou ruines, du devenir. | | | | |
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| | | | La sagesse pratique, la sagesse de la vie ou la Lebensweisheit, que cherchèrent à édifier tant de raseurs, n'a jamais existé ; elle ne peut aboutir qu'aux casernes, étables ou Facultés ; il ne peut exister qu'une sagesse du rêve : pour peupler tes châteaux - de soupirs, tes ruines - de souvenirs, tes souterrains - de martyrs. | | | | |
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| | | | La hauteur de la tour qu'on projette permet de voir nettement ce qu'il y a de grotesque dans ses sous-sols et de pittoresque - dans ses ruines. | | | | |
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| | | | Quand les sources de l'espérance et du désespoir commencent à coïncider, c'est qu'on affleure, probablement, à la platitude, car l'espérance est haute et le désespoir - profond. | | | | |
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| | | | Comment voient-ils le maintien d'un rêve ? - dans la réalisation (les réalistes) ou dans la renonciation (les pessimistes), tandis qu'on devrait l'entretenir par la reformulation de ses buts, de ses moyens ou de ses contraintes ; qui maîtrise le langage, maîtrise la chose. | | | | |
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| | | | C'est la profondeur de nos sacrifices qui déterminera la hauteur de notre fidélité. Deux éclatants exemples : Nietzsche et Pasternak, renonçant à la musique, pour atteindre les sommets de la philosophie et de la poésie. | | | | |
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| | | | Tant de triomphes du mouton combatif, dans la poursuite des aveuglements et des illusions, portés par des brebis égarées ; le résultat - disparurent les éblouissements et les rêves des aigles ; le mouton, mué en robot, peut ne plus surveiller les hauteurs désertiques, pour vouer son énergie à l'éternelle bassesse. | | | | |
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| | | | Le hasard peut suffire pour assouvir une soif précoce ; il faut laisser le fond du petit bonheur-chance prendre la forme d'un grand bonheur-danse ; laisser mûrir sa soif, mûrir en hauteur, pour que seules des sources profondes puissent la satisfaire ; vivre de la soif et rêver des sources. | | | | |
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| | | | Il serait bête d'énoncer dans ton livre ce que n'importe qui aurait pu faire à ta place ; c'est à cause de cette contrainte volontaire qu'il faut taire certaines choses, dont on se refuse de parler, puisqu'on ne le doit pas, tout en le pouvant (Wittgenstein s'y méprit de verbe). | | | | |
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| | | | Pour garder l'enthousiasme dans la vie, on doit savoir entretenir l'équilibre, ou l'égale intensité, de la naïveté, de la maîtrise et de l'ironie. La simultanéité de ces stades, cette harmonie verticale est l'affirmation de l'éternel retour, ignoré aussi bien en musique qu'en mathématique : « Chaque branche mathématique traverse trois stades d'évolution : le naïf, le formel et le critique » - D.Hilbert - « Jede mathematische Disziplin läuft drei Perioden der Entwicklung durch : das naive, das formale und das kritische ». | | | | |
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| | | | L'essence du monde se réduit au fond mathématique et à la forme musicale ; et, respectivement, il n'y a que ces deux seules sortes de génie humain, maîtrisant la mystique soit du nombre soit de la mélodie, de l'être ou du devenir ; dans d'autres domaines, il ne peut y avoir que des talents. | | | | |
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| | | | La vie d'un créateur consiste à traduire le visible en lisible, le devenir en l'être, le prochain en lointain ; c'est son talent qui détermine si l'on y entendra un chant ou un compte rendu, si l'on y verra une danse ou une marche, si l'on y sentira une caresse ou une violence. | | | | |
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| | | | Il y a des idées, qui ne sont sensées qu'énoncées sobrement ; mais les plus belles valent surtout par l'ivresse verbale, qui les accompagne. Les premières courent la rue, les secondes se réfugient dans des sous-sols ou ruines. | | | | |
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| | | | Ce délicat choix entre le sang et le sens, entre la couleur et la valeur, où l'âme te fait pencher en faveur des premiers, et l'esprit te conduit vers les seconds ; et tu finis par danser pour les premiers et de penser au nom des seconds, avec la musique pour leur seul dénominateur commun. | | | | |
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| | | | Une fois dans leur vrai métier, le philosophe ou le poète, nous arrachent du réel ou de ses copies, pour nous charmer ou émouvoir par un chant utopique, idéel ou prophétique. Ils culminent en s'échangeant leurs fonds et formes respectifs : « Le philosophe poétisant, le poète philosophant sont des prophètes »*** - F.Schlegel - « Der dichtende Philosoph, der philosophierende Dichter ist ein Prophet ». Et puisque la forme, chez un bon penseur, précède le fond, Heidegger a raison : « Avant que la chose soit conceptualisée, elle doit toujours être d'abord poétisée » - « Bevor gedacht wird, muß immer zuerst gedichtet werden ». | | | | |
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| | | | Il n'est donné à personne de disposer de la plénitude de tous les attributs d'un arbre, mais qu'on souffre de déracinement ou de manque de sève, il est loisible de pallier aux nœuds défectueux par un placement judicieux de variables. Car le but d'une vie ou d'une création est une unification avec les arbres interrogateurs, plus vivants, à certains endroits, que le tien. Unification du divers dans l'être, comme dirait un néo-kantien. | | | | |
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| | | | Aux crépuscules de la vie, les ombres s'allongent ; si tu veux qu'elles soient hautes, tu dois placer une source de lumière - dans les profondeurs. | | | | |
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| | | | Tant de plomb est trouvé dans les ailes de l'utopie, que personne ne croit plus qu'elle se relève. Pour lever des meutes, troupeaux ou termitières, la réalité, aux semelles ailées, suffit. L'utopie n'est bonne que pour mieux te clouer au milieu de tes ruines ou pour en tapisser le toit. | | | | |
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| | | | À partir d'un certain niveau de dons naturels, avoir de la profondeur est question d'inertie ou de persévérance ; atteindre à la hauteur, en revanche, ne demande ni efforts de la volonté ni constructions de l'esprit ; c'est une affaire de goût, de prédestination ou de sensibilité ; l'édifice savant, solide et durable, face à la tour d'ivoire, aérienne et éphémère. | | | | |
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| | | | Il faut transférer vers le statut de contraintes ce que d'autres considèrent comme causes, moyens, engrais ou aliments ; contrairement à ceux-ci, la bonne contrainte part des commencements et constitue la tension d'une corde, qui se substitue à l'intérêt pour des cibles. | | | | |
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| | | | Même la sagesse de la vie peut se formuler en tant que solution - en évaluer le prix, en tant que problème - réfléchir sur sa valeur, en tant que mystère - vibrer du vertige de sa hauteur, de son intensité (Nietzsche) ou de ses vecteurs (R.Debray). La plupart des sages s'arrêtent à mi-chemin : « Si tu veux, que la vie te sourie, tu dois la doter d'un bon prix » - Goethe à Schopenhauer - « Willst du dich des Lebens freuen, so musst der Welt du Werth verleihen ». | | | | |
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| | | | Le nihiliste ne dit pas, qu'il n'y ait pas de raisons pour s'enthousiasmer ou pour se morfondre, mais que ce n'est pas à la raison, c'est à dire à ce qui est fixe et plat, d'en décider, mais au goût, c'est à dire à l'essor profond vers une hauteur naissante. | | | | |
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| | | | Le nihiliste n'a pas moins de points d'attache que les autres, mais son essence ne s'hérite pas mécaniquement de ses attachements, et découle plutôt des accidents, qui accompagnent toute création du premier pas ou toute liberté du pas dernier. | | | | |
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| | | | L'aristocratisme n'est pas dans ce que tu hérites, mais dans ce que tu engendres ; tu hérites ce que ton soi connu t'énumère, tu engendres ce que ton soi inconnu chante dans son être. Au procès de ta vie, il ne suffit pas d'être témoin : « Afin qu'il témoigne d'avoir hérité ce qu'il est » - Hölderlin - « Damit er zeuge, was er sei, geerbt zu haben » - il faut aussi savoir te mettre dans la peau d'accusé ou dans les oripeaux de juge. | | | | |
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| | | | Pour eux, le problème de la soif se réduit à l'état de la robinetterie, comme le mystère du désir - au manque, à l'absence, au néant, et ils brandissent leurs solutions sanitaires ou métaphysiques, pour te calmer. Qu'est-ce que le désir ? - un feu, qui ne demande au monde que d'être un aliment pur, pour l'entretenir et ne pas trop l'encombrer de cendres ou de fumées. | | | | |
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| | | | C'est le même homme que voient Dostoïevsky et Nietzsche, mais ils le jugent soit de la profondeur d'un sous-sol, soit de la hauteur d'une montagne ; la pitié s'adresse à l'esclave, et l'ironie - au maître, mais c'est le même personnage, perdant sa face et cherchant à gagner sa vie ; la résignation extérieure et la révolte intérieure aboutissant au même surhomme ou à l'homme du souterrain, opposé au mouton ou au robot. | | | | |
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| | | | Le dépassement, nietzschéen ou populaire, en tant que mode de propulsion vers le surhomme ou le superman, est une démarche des Fermés : en -deçà de la frontière, on peut espérer une fraternité artificielle, et au-delà - une plate satisfaction de la volonté de puissance. Ô combien plus noble est l'homme Ouvert, qui se fiche des dépassements, et vit de l'intensité de l'élan, l'attirant vers sa limite, qui ne lui appartient pas ! Chez les Fermés, tout passage à la limite les laisse avec et en eux-mêmes. Une définition d'Ouvert, mathématiquement rigoureuse, se trouve chez un poète : « Sans cesse un désir, vers ce qui n'est point lié, s'élance »** - Hölderlin - « Immer ins Ungebundene gehet eine Sehnsucht ». | | | | |
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| | | | L'inspiration : s'arracher, ou être arraché, à l'inertie, tomber sur un point zéro sans cause, passer le flambeau à une fibre créatrice. Cette rencontre entre l'inspiration et la création s'appelle culte des commencements, dont vivent l'artiste, l'amoureux et le rêveur ; dès que la première impulsion est éteinte, intervient la routine, palissent l'art, l'amour et le rêve. | | | | |
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| | | | La noblesse des commencements est dans leur hauteur, la noblesse des fins est dans leur ouverture, la noblesse du parcours est dans l'intensité. | | | | |
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| | | | Danser dans les chaînes, chanter avec des pierres dans la bouche ? - non, mes contraintes, c'est le refus de la marche, me vouant aux immobilités ou chutes, c'est l'acoustique parfaite de mes ruines, où résonnent mes mots inactuels. | | | | |
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| | | | Les plus délicates de nos émotions, comme les plus subtiles de nos pensées, naissent (au sein) de l'invisible ; rendre celui-ci lisible est la tâche de la poésie, le rendre intelligible - la tâche de la philosophie ; l'outil de ces métamorphoses s'appelle regard, et son complément, le talent, permet non seulement de regarder, mais aussi de faire voir, ou plutôt de faire entendre, car ce n'est pas la maîtrise du récit (die Gesetze der Diskursivität halten - Kant), mais celle du chant, qui en est la condition. | | | | |
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| | | | Liberté en tant qu'axiome, liberté de représentation, c'est le libre arbitre des moyens créateurs ; liberté prouvée, liberté d'interprétation, ne peut s'affirmer qu'en tant qu'un sacrifice de la force ou une fidélité à la faiblesse, c'est la liberté des contraintes nobles. Enfin, la liberté en tant que but est à la base de la noblesse et de la création. | | | | |
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| | | | Le jour le plus redoutable pour les destinées de la liberté sera celui, où l'on réussira à mettre en équations les voies, qui mènent aux sacrifices et fidélités, et à en faire des calculs intéressés et profitables comme pour toutes les autres actions humaines. Ainsi la vision basse des goujats de jadis : « La vie est la liberté s'insérant dans la nécessité et la tournant à son profit » (Bergson) - tournera en aimable réalité. | | | | |
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| | | | Les meilleurs des esprits et des âmes s'affirment par le ton, le style et l'intelligence, et ils réservent à ces facultés - la volonté de puissance, volonté affective ou instinctive ; les pires, la majorité, dépourvus de ces qualités, placent la puissance calculée dans leurs coudes et leurs bras ; cet abominable goût de domination est propre à toutes les meutes féroces, à tous les troupeaux conformistes, à tout rassemblement horizontal ; d'après cette échelle, les meilleurs restent souvent en marge. | | | | |
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| | | | Tous mettent leurs préjugés au-dessus de leurs convictions, mais seul le sage y a raison, puisque ses convictions sont profondes et ses préjugés sont hauts ; chez le goujat, les convictions sont plates et les préjugés sont bas. | | | | |
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| | | | Fonder sur le sable ne fut jamais signe d'une grande sagesse. En premier lieu, le sage créa un bon désert autour de lui ; ensuite, il choisit le mirage comme le meilleur cadre de ses tableaux ; le style architectural, qui s'imposa ensuite à son goût, ce furent les ruines ; et c'est dans leurs souterrains qu'il découvrit enfin l'essence des meilleures fondations, qui se réduisit au sable, seul porteur crédible des souvenirs de la tour d'ivoire. La construction gagne en beauté, quand elle cache ses fondations, ce qui ne veut pas dire qu'elle n'en a pas. Ses écroulements précèdent l'emménagement, ceux du vilain lui succèdent. « Tout homme qui m'écoute, sans le mettre en pratique, a bâti sa maison sur le sable » - la Bible - là où ne règne que la pratique, on ignore le noble genre de ruines, celles qui, sous le sable, s'accrochent au roc invisible. | | | | |
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| | | | Le séjour durable de la sagesse s'appelle ruines, où ne mène aucun chemin. Ceux qui réussissent à traîner leur sagesse sur des sentiers battus prennent l'étable, où ils aboutissent, - pour un palais : « Le chemin de l'excès mène au château de la sagesse » - W.Blake - « The road of excess leads to the palace of wisdom » - une illusion d'optique routière et architecturale te fait ennoblir une étable aménagée. L'excès de vitesse, de puissance ou de charge te fera condamner par la maréchaussée ; le déroutage du sage n'est enregistré que par le Juge suprême. | | | | |
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| | | | Notre terre promise (par le libre arbitre des profondeurs divines) est peut-être notre ciel, cette hauteur permise à notre liberté. Pour l'atteindre, il suffit de renoncer à la recherche géographique et de suivre les trouvailles astronomiques. | | | | |
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| | | | L'être et l'étant : le premier - la nuit des rêves, à la lumière de ton étoile ; le second - le jour des veilles, dans les ombres de la terre. | | | | |
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| | | | Ce n'est pas l'heure qui déterminera la présence de ton étoile, c'est ton étoile qui marquera des heures élues, des heures astrales, ces heures intenses, emballées, porteuses du destin (geballte, schicksalträchtige Sternenstunden - S.Zweig). Elles sonnent, surtout, dans une âme qui retourne dans son désert, - les voix de prophètes y retentissent aussitôt. | | | | |
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| | | | De jour, toute tour d'ivoire est profanée par la visite des badauds, voisins ou plombiers ; de nuit, les ruines sont indiscernables des déchetteries ; ta demeure doit changer d'architecture aux crépuscules et aurores, si tu veux la hanter et non pas habiter ; la hantise suit l'axe de l'espérance : espérer, au milieu des ombres de la Tour, et désespérer, dans la lumière des Ruines. | | | | |
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| | | | Le parcours d'un homme d'action suit, chronologiquement ou abstraitement : l'esprit, ensuite - le cœur, et enfin - l'âme ; l'esthétique, l'éthique, la mystique ; c'est ainsi que, partant des choses, on traverse les valeurs, pour se retrouver dans le soi inconnu, qu'on appellera intensité, tenseur-vecteur ou hauteur. Les choses, ce sont des objets, des théories, des idéologies ; les valeurs - le bien, le beau, le juste, le libre ; la hauteur (mon terme à moi) - l'essor, le rythme, la noblesse. | | | | |
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| | | | Rien de noble ne se confirme par la révolte ou l'action ; la résignation et le sacrifice en sont beaucoup plus proches - les trois frères Karamazov en sont une jolie illustration. Le sacrifice entretient une illusion personnelle, et l'action maintient une illusion collective ; l'action peut être noble avant son déclenchement, jamais - après, ce que ne comprend pas Aristote : « On devient juste, en agissant d'une manière juste, et courageux - en agissant courageusement ». | | | | |
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| | | | Le sacrifice et la fidélité sont deux faces d'une même vertu. « Sacrifice, ô toi seul peut-être es la vertu » - Vigny. Complétée par sa seconde face, elle justifie le mot de Zénon de Cittium : « La vertu suffit au bonheur ». | | | | |
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| | | | Le goujat, une fois installé dans sa misérable réussite, se met à se plaindre de la malveillance des jaloux, qui empruntaient le même chemin. Il ne reconnaîtra jamais, que l'ennui, ce ne sont pas les obstacles, mais le chemin lui-même (médiocre et rampant - Beaumarchais). Celui qui mène vers la défaite n'est pas plus glorieux, mais le troupeau et sa puanteur y sont moins denses. « La reptation du médiocre mène plus loin que le vol du talent » - Schiller - « Die kriechende Mittelmäßigkeit kommt weiter als das geflügelte Talent ». | | | | |
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| | | | Les yeux ont deux fonctions disjointes : être source des larmes ou commencement du regard. Il serait sage de les équilibrer, sans négliger aucune : « Plutôt pleurer qu'explorer » - Faulkner - « Ever complain, never explain ». Pleurniche sur le beau, déniche le vrai. Le corps complique, l'esprit explique. La contagion, entre eux, passe par les oreilles, source d'une ironie anti-tintamarre ou d'une cacophonie amplificatrice : « Ses oreilles se sont déversées sur sa langue » - Zénon de Cittium. | | | | |
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| | | | La bonne espérance : s'inspirer des fins illisibles, s'identifier avec des commencements sensibles, se détacher des pas intermédiaires, trop visibles, trop intelligibles. | | | | |
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| | | | Parmi les choses, on distingue celles qui relèvent soit du prix, soit de la valeur, soit du sacré ; mais la merveille du monde fait que, dans toute chose particulière, percent les mêmes trois dimensions ; il nous faut deux types de regard, pour, respectivement, un travail de filtrage et un travail d'amplification ; donc, la formule : ce qui a de la valeur est sans prix, ce qui est sacré ne peut pas être évalué - s'appliquera même à l'intérieur de la chose élue, lorsque tu seras en tête-à-tête avec elle, et que ton goût phylogénétique laissera sa place à ton intelligence ontogénétique. | | | | |
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| | | | Ce n'est ni dans l'avenir ni dans les abstractions que doit demeurer ton rêve, mais bien dans le présent et dans les sens, dont il sera le véritable sens : « Je voulais les attacher en haut, les mener à la réalité par des songes » - Chateaubriand - ni le chemin ni la marche n'en assurent la hauteur, mais le regard. | | | | |
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| | | | Toute exploration des ampleurs ou profondeurs humaines t'éclaire sur toi-même, et Lao Tseu a tort : « Plus on voyage au loin, moins on se connaît » ; c'est le séjour dans la hauteur, qui t'apprend, que le vrai soi (celui de Plotin ou mon soi inconnu) est inaccessible ; mais pour réussir ce voyage, tu dois devenir impondérable et être porté par ton propre souffle : « Moins on se connaît, mieux on se porte » - C.Rosset. | | | | |
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| | | | Si la noblesse oblige, la bassesse, elle, dispense. En matière des contraintes. | | | | |
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| | | | Jadis, on s'écartait de la loi surtout, lorsqu'il y allait du cœur ou de la famille, de ces témoins, qui ne sont crédibles que hors-la-loi. Mais la loi finit par assagir les cœurs et les femmes, désormais assermentés, et l'on finit par se moquer de leurs sermons et de leurs serments. | | | | |
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| | | | Aussi abstraite que soit n'importe laquelle de mes remarques, je ne parviens jamais à la détacher de mon corps, c'est à dire d'une caresse ou d'une douleur, vrillées au corps de mon discours. L'inhumaine pseudo-ascèse platonicienne : « mourir au corps, pour libérer l'essence et renaître à l'être » - explique l'obsession des Anciens par la minable tranquillité de l'âme, prépare le chemin à l'idée saugrenue de la résurrection, et, surtout, justifie la robotisation actuelle des esprits. | | | | |
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| | | | Le possible bonheur est trop haut, et le nécessaire malheur est trop profond, pour qu'ils se rencontrent. Le bonheur est dans les rendez-vous, que le suffisant fixe à l'impossible. Et que, le plus souvent, on rate, puisqu'on surveille l'heure et non pas l'heur : « Le bonheur est une boule, qui ne s'arrête pas toujours sur ce qui est le meilleur ou le plus noble » - Beethoven - « Das Glück ist kugelrund und fällt daher nicht immer auf das edelste, das beste ». | | | | |
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| | | | Qu'est-ce que l'imagination ? - la création du possible, au royaume du réel et du nécessaire ; la jouissance ou la souffrance, au sein du possible, d'une intensité supérieure à tes impressions ou réactions dans le réel ; la vénération de la beauté réelle, au royaume du possible. « Manquer de possible signifie, que tout nous est devenu nécessité et banalité » - Kierkegaard. | | | | |
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| | | | Même si « le superflu finit par priver du nécessaire » (Laclos), ne vivre que du nécessaire réduit l'espace du possible, de ce domaine des créateurs. « Il n'y a pas vertu à mépriser le superflu, mais il y a vertu à mépriser le nécessaire » - Sénèque - « Supervacua contemnere non est virtus, sed cum contempseris necessaria ». Les errements dans le superflu nous font pressentir l'avant-goût du suffisant. Le nécessaire est une contrainte, qui bride la liberté, le suffisant - celle qui réveille la liberté intérieure ou endort la liberté extérieure. | | | | |
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| | | | L'aveu de défaite anime le poète et renforce le politique. Le vaincu, c'est l'homme, c'est-à-dire ses faits et idées. La poésie et la politique, ce sont des triomphes, respectivement, triomphe de l'illusion et triomphe de la réalité. | | | | |
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| | | | Dans la vie, comme en littérature et en philosophie, tout s'articule autour des valeurs : en-dessous - avec des choses-vecteurs, et par-dessus - avec des mots-rythmes. C'est sur cet axe qu'on distingue le hautain du profond. | | | | |
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| | | | Tu commences par t'étonner des choses, ensuite, tu en admires la représentation par les autres, et tu finis par t'enivrer de leur interprétation par toi-même : « Mon frisson vient davantage du chant que des choses chantées »**** - St Augustin - « Me amplius cantus, quam res, quae canitur, moveat ». | | | | |
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| | | | On ne peut pas préférer, en toute circonstance, l'immobilité au mouvement, ou vice versa : il y a musique de l'être et musique du devenir ; la puissance ou la beauté de l'une se répercute systématiquement sur l'harmonie ou le ton de l'autre ; comme le Bach de l'être, le Beethoven du devenir ou le Mozart des deux - sont complets, tous les trois, dans leurs éléments. | | | | |
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| | | | La vie réelle se trouve entre le trop haut et le trop bas, entre l'impossible et le jetable ; pour la voir, tu dois regarder devant toi-même, à hauteur d'hommes, et non pas à hauteur d'arbres, où abondent les feuilles mortes ou l'appel des astres ; la vie irréelle est là, imprévisible : « Nous ne sommes que l'écorce et la feuille ; la grande mort est le fruit »* - Rilke - « Wir sind nur die Schale und das Blatt. Der große Tod ist die Frucht ». | | | | |
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| | | | Si, à l'embouchure, tu es capable de retrouver, d'entretenir ou de recréer l'intensité ou le rythme des sources, tu es dans le même fleuve anti-héraclitéen, témoin de l'éternel retour. | | | | |
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| | | | Je ne me connais aucun progrès, dont je me sentirais fier, mais toute continuité ou fidélité aux premiers émois de l'amour, de la création, de la liberté, bref à mon moi inconnu, non-évolutif, me réjouis. Celui qui vit du soi connu, dit : « Être libre n'est rien, devenir libre, c'est le sommet » - Fichte - « Frei sein ist nichts - frei werden ist der Himmel » - celui qui, en soi, avant toute lutte, ne portait déjà la liberté, ne découvrira que ses substituts. | | | | |
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| | | | Esthète est celui, pour qui ce n'est ni le courage, ni la volonté, ni la vertu qui font l'homme, mais la beauté. Ascète est esthète à l'exubérance minimale. | | | | |
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| | | | Si tu es un arbre, tu porteras avec dignité la boue des racines, la cendre des fleurs, la chute des feuilles, le courant d'air des cimes. « La noblesse est en courage, non en ramage » - proverbe allemand - « Adel sitzt im Gemüte, nicht im Geblüte ». Et avant qu'il devienne matériau de construction, tu te seras unifié avec un autre arbre, gardant quelques inconnues. | | | | |
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| | | | Les contraintes à pratiquer sont celles, où un petit moins conduise à un grand plus, le tout - pour préserver des invariants sacrés. | | | | |
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| | | | Les passions nous surprennent, la plupart du temps, sur des voies obliques, que ne trace aucune raison rectiligne. Si une passion se proclame sincère ou droite, on peut être sûr qu'elle n'est qu'un calcul ; elle serait, comme l'homme authentique, - un authentique pantin ; la passion, comme l'homme, n'est digne qu'incompréhensible et porteuse de honte, plus que de sérénité et d'orgueil. | | | | |
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| | | | Pour ne pas s'écrouler dans la platitude, la passion doit se faire accompagner de l'esprit, qui l'approfondit, et de la noblesse, qui la rehausse. Sans passion, la noblesse ne peut être qu'héraldique, et l'esprit - mécanique. « La raison sans passion n'est qu'un roi sans sujets » - Diderot. | | | | |
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| | | | L'âme de la meilleure culture consiste en culture de l'âme. Le seul cultivateur, aujourd'hui, c'est le cerveau, dont les manipulations transgéniques rendirent l'âme robuste, résistante, onctueuse et sans goût. Sans aucun intérêt pour la philosophie, cette vraie culture de l'âme (Cicéron). | | | | |
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| | | | La culture est davantage dans la hauteur des vues que dans la profondeur de l'ouïe, dans la beauté des fleurs que dans la vérité des racines. Mais Protagoras a raison : « La culture n'éclôt dans l'âme que si elle descend aux racines ». | | | | |
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| | | | Changer de rive est une épreuve, qui ne tracasse pas que le Parisien ; devant les ponts vitaux, la question essentielle est : faut-il le franchir ou le brûler ? C'est même plus important que le choix de chemins, obliques ou droits. Laisser les pavés aux archéologues, aux soixante-huitards ou aux touristes ? Être pessimiste, en bâtissant des murs, ou optimiste, en préférant les ponts : « On bâtit trop de murs et pas assez de ponts » - Newton - « We build too many walls and not enough bridges ». | | | | |
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| | | | L'optimisme encourage les consciences tranquilles, ce séjour de tant de bassesses ; le pessimisme nous conduit à la honte, cette antichambre de la hauteur. | | | | |
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| | | | L'optimisme naturel est l'apanage du repu ; c'est pourquoi tu dois l'inventer. Le pessimisme superficiel accable les grand ; c'est pourquoi tu dois en faire un haut choix libre. | | | | |
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| | | | Avoir dit non au bon ne rend pas plus convaincant ton oui au meilleur. La négation aide à comprendre, mais ne fait que nuire au bon goût. Par contre, ne répondre qu'aux meilleures questions est une bonne prophylaxie. Ne procéder aux substitutions que dans des requêtes riches de variables ! On devrait réserver les oui et non au médiocre pour accueillir le meilleur avec les ah et lesoh. | | | | |
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| | | | Deux beaux profils mythiques disparurent des parcours humains - les anges et les rois, les poètes fastueux et les philosophes majestueux. Les logorrhées fangeuses, où rien ne résonne et tout raisonne. Les voies royales ne mènent plus qu'aux ruines et deviennent impasses nostalgiques. « Il n'y a plus de voies royales en géométrie » - dirait Euclide, en songeant à la philosophie. | | | | |
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| | | | Les contraintes portent sur le devoir, les buts - sur le vouloir, les moyens - sur le pouvoir. Ton valoir est dans leur hiérarchie, et ton savoir y répartira l'être, par exemple : « Vouloir est l'Être originel » - Schelling - « Wollen ist Ursein ». La plus belle démonstration d'un but - une projection de contraintes (les principes) sur les moyens (les faits). | | | | |
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| | | | La seule fraternité que j'entre-perçois serait fondée sur un aristocratisme, sur une élection donc. Mais j'égrène les aristocratismes du terroir, de l'histoire, de la langue, des attitudes, des idées - et je reste sceptique, c'est trop mécanique. Le seul aristocratisme spontané et durable, créateur de la fraternité, est celui des mots. | | | | |
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| | | | Le rire et les pleurs sont deux humeurs d'égale utilité et intensité, pour saluer le bonheur ; la première - profonde, et la seconde - haute : il faut rire du bonheur compris, et pleurer - du bonheur incompréhensible. Il faut vouer le malheur - au silence et à l'impassibilité. | | | | |
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| | | | La plus haute création n'est pas celle qui peint ce qui aurait pu ou dû être, mais ce qui est ; le vouloir ou le devoir devraient se mettre au service du pouvoir, c'est à dire du talent, artistique ou scientifique, qui est l'interprète le plus fidèle du valoir intellectuel. | | | | |
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| | | | Trois sortes d'harmonie que tu dois viser : l'harmonie du monde (sa vénération), l'harmonie de ton rapport avec le monde (l'acquiescement ou le refus), ton harmonie intérieure (ta noblesse). De cette méta-harmonie naîtra la musique de ton verbe. | | | | |
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| | | | Un esthète de l'héroïsme intérieur devient facilement ascète de la résignation extérieure. | | | | |
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| | | | L'existence de ce que désigne le pronom à la première personne réduit les verbes essentiels (relationnels) au statut d'étiquettes et met les objets à leur vrai place, celle des humbles compléments. L'existentialisme et la phénoménologie sont de mauvaises grammaires, aux précédences pipées. | | | | |
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| | | | Le talent et le désir font partie de ces choses temporelles, soumises au courant du Léthé, de l'apprentissage et du désenchantement. Le génie et le rêve ignorent l'oubli, se moquent de l'expérience et vivent de l'enthousiasme. | | | | |
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| | | | Le soi connu nous donne de l'ampleur ; le soi inconnu, lui, se décompose sur l'axe vertical : la profondeur de ce dont nous sommes porteurs et la hauteur de ce vers quoi nous nous sentons portés - nos dons, d'un côté, et nos passions, de l'autre. On nous respecte, ou tombe amoureux de nous, à cause de ce que nous portons - notre talent, notre beauté, notre rayonnement, mais on se sent heureux de vivre à côté de nous - à cause de nos palpitations silencieuses, ou de nos ombres, face à la lumière du bien, du bon, du vrai. | | | | |
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| | | | Il y a trois sortes de thèmes, abordables par un intellectuel : ceux, où 90% des hommes sont dans le vrai - on pratique le paradoxe, en s'y opposant, ou le conformisme, en y adhérant ; ceux, où 90% sont dans le faux - le conflit est entre la bêtise et l'intelligence, l'ignorance et le savoir, la platitude et la profondeur ; enfin, dans le troisième domaine, un homme de palinodies, un homme d'esprit et de virtuosité, trouvera toujours de bons arguments pour soutenir soit l'un soit l'autre des avis contraires - le choix serait question de goût, de passions, de hauteur du regard. Le premier domaine accueille la majorité des cerveaux et des plumes ; l'arbitre du deuxième est le scientifique ; tandis que le troisième est le seul, où devraient agir le cœur du poète ou l'âme du philosophie. Postures, positions, poses. | | | | |
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| | | | Le oui superlatif est le défi lancé au non comparatif, Dionysos triomphant et d'Hermès et d'Apollon. | | | | |
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| | | | Tous les penseurs brandissent cette misérable et quasi-inexistante opposition entre esprits libres et esprits enchaînés, tandis que le seul choix crucial, dans ce domaine, est entre une liberté dégradante et un esclavage valorisant. Là où la liberté élève ou l'esclavage avilit ne prospèrent que des esprits médiocres. | | | | |
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| | | | Est esclave celui qui ne voit pas ce que la liberté, même seulement extérieure, apporte à son âme. « On est esclave à cause de son âme d'esclave, inaccessible aux émois de la liberté. L'aristocrate est un homme aspirant à la beauté et à la liberté intérieure de son esprit » - A.Lossev - « Раб, потому что у него рабская душа, и недоступны ему переживания свободы. Аристократ есть внутренне духовно-свободный и прекрасный человек ». Aujourd'hui, c'est par des qualités de son âme qu'on devient aristocrate, et combien d'esclaves s'enorgueillissent d'un puissant esprit ! L'aristocrate est celui dont l'esprit, en se recueillant, devient âme, et dont l'âme maîtrisée devient esprit. L'âme n'a qu'une seule facette - l'humaine (l'âme intellectuelle d'Aristote) ; l'âme végétale ou animale (nutritive ou sensitive) est une aberration d'un esprit robotisé. | | | | |
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| | | | La liberté : ses commencements jaillissent d'un vouloir pathétique, ses contraintes sont imposées par un devoir éthique, ses moyens se trouvent dans un pouvoir pragmatique, ses fins se résument dans un valoir esthétique ou mystique. Mais ces quatre moments réunis, toute l'intensité du sujet retombe ; la liberté est un bon vecteur, mais une valeur décevante. | | | | |
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| | | | Par tes contraintes, tu te libères des choses sans importance ; avec celles qui restent, tu dois choisir, desquelles tu seras le maître et desquelles - l'esclave. Même parmi les passions tu trouveras toujours celles, dont il vaut mieux être l'esclave. Et ce sont les meilleures ! Aux médiocres tu appliqueras le conseil d'Épictete : « Maîtrise tes passions, avant qu'elles ne te maîtrisent ». | | | | |
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| | | | De toute évidence, l'esprit peut faire des progrès, surtout dans son domaine exclusif, la profondeur ; le cœur, de même, gagne en lucidité dans l'ampleur des horizons mouvants ; ce n'est que l'âme, dans sa hauteur atopique, qui ne peut compter que sur l'intensité constante, comme facteur de puissance et porteur de l'éternel retour. Il faut donc vivre en esprit, avancer par le cœur et s'élever par l'âme ; et l'écriture devrait les rendre solidaires. | | | | |
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| | | | À ceux qui veulent créer l'horizon de tous les horizons je répliquerais, qu'avoir un firmament, rien que pour moi, me comblerait davantage. Question de choix d'axes. | | | | |
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| | | | L'esprit parle, le cœur rit, gémit ou hurle, l'âme chante, et ton soi inconnu compose une musique, à laquelle ils devront s'adapter et s'y inscrire. | | | | |
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| | | | L'émotion et l'intelligence sont d'immenses problèmes, que nous dicte le mystère de l'âme et de l'esprit, ces derniers n'étant, peut-être, que deux émanations ou deux langages de ce qu'ils appellent être ; l'être ne serait envisageable qu'à travers l'âme ou l'esprit, qui en seraient des trous (Hegel et Sartre) ou des plis (Spinoza et Heidegger), et que j'appellerais, dans la même veine érotique, - des excitants ou des excités. | | | | |
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| | | | La hauteur n'est pas un stade ultime d'un passage réitéré de moins à plus haut, mais un état d'âme intemporel, qui est essence même d'un esprit noble. | | | | |
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| | | | Si « la construction d'une maison est un but et une intention intérieures » (« Ein Hausbau ist ein innerer Zweck und Absicht » - Hegel), alors des casernes ou salles-machine accueilleront ton œuvre, tout en se présentant comme maisons de l'être. Ta maison aurait dû n'être qu'une contrainte, t'invitant à ne pas trop regarder la terre, à privilégier le ciel et à songer au passé, et l'architecture des ruines s'y prête le mieux. | | | | |
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| | | | La première matérialisation des ruines, en tant que le meilleur refuge d'un adorateur de sa propre étoile, fut peut-être le puits, dans lequel tomba Thalès de Milet, trop attaché à scruter le ciel. | | | | |
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| | | | Si tu ne suis que ce qui se trouve entre l'horizon et toi-même, tu aboutiras probablement à la platitude ; dans les gouffres tombent, d'habitude, ceux qui suivent leur étoile. « La hauteur, d'habitude, voisine avec l'abîme »* - Pline le Jeune - « Altis plerumque adjacent abrupta ». Et en plus, tu seras couvert de bleus et bosses, car tout chemin, même éclairé par ton étoile, est parsemé de pierres d'achoppement. Tu aurais dû rester dans le seul lieu, où ton étoile se sente chez elle, - dans tes ruines. | | | | |
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| | | | C'est sur des sentiers battus qu'on rencontre ceux qui s'égosillent le plus sur les périls de leur chemin unique, réservé aux immenses rebelles qu'ils sont : « Des voies obliques, mal entretenues, sont les voies du Génie » - W.Blake - « the crooked roads without improvement are roads of Genius ». Ce n'est pas l'aménagement de virages qui motive le Génie, mais l'arrangement de mirages. Qu'on parcourt des yeux sans recours aux pneus. | | | | |
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| | | | Opposer à la banale réévaluation de valeurs - l'entretien de vecteurs, qui orientent les valeurs, vecteurs privilégiant la verticalité. Il ne s'agit pas de substituer aux anciennes valeurs - des nouvelles, ni de changer de lieu, où les valeurs s'ancrent, mais de les projeter sur une belle hauteur, celle, qui permet de reconstituer la tour d'ivoire originelle - au milieu des ruines. | | | | |
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| | | | L'esprit aristocratique, ce ne sont pas des valeurs, mais des vecteurs : l'orientation, le mouvement, la danse - vers, ou plutôt dans la hauteur ! Les valeurs sont des vecteurs fossilisés, rétrécis, fixes. Les valeurs se devinent d'après des mobiles ; les vecteurs sont mis en mouvement par le style. « Le style est le moyen de recréer le monde, selon les valeurs de l'homme, qui le découvre » - Malraux - ce monde pourrait être vaste, il ne sera jamais haut. | | | | |
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| | | | Ne plus savoir insuffler de la poésie dans ses idées est aussi dramatique que de ne plus aimer. « Ce n'est pas que je n'aie plus d'idées, mais les idées ne dansent plus pour moi »** - G.Bataille. L'idée qui danse s'appelle mot, sinon elle n'est qu'une marche, déplacement, flânerie. Le son et le bruit, le chant et la parole, l'aède et Archimède. L'outil, toujours imprévisible. « La parole humaine est comme un chaudron fêlé, où nous battons des mélodies à faire danser les ours, quand on voudrait attendrir les étoiles » - Flaubert. Pour que l'idée coule, il faut que l'esprit s'immobilise : « C'est la sécheresse intellectuelle qui nous inonde d'idées » - S.Lec. | | | | |
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| | | | Les appels pathétiques à changer ou à perfectionner notre vie individuelle, qu'on entend chez Tolstoï, Rilke, Wittgenstein ou Sloterdijk, sont presque sans objet, puisque, chez nous, les traits perfectibles sont parmi les plus insignifiants, l'essentiel étant câblé en dur depuis notre adolescence. | | | | |
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| | | | On peut se permettre d'écrire sur le monde en ne s'appuyant que sur la profondeur, d'écrire sur son époque en ne maîtrisant que l'ampleur ; mais on ne peut se décrire soi-même qu'à une grande hauteur, où, à défaut du réel, on placera son idéel. | | | | |
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| | | | Pour te trouver en tête-à-tête avec ton soi inconnu, il faut te vider, te débarrasser du ballast des choses terrestres et aspirer à une hauteur céleste. Pour découvrir, peut-être, dans ce vide béni - l'origine d'une pure plénitude : « Se servir du vide pour penser le plein » - Bergson. | | | | |
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| | | | Combler le vide est une banalité, son entretien en état de béatitude est plus prometteur et même vital ! Le vide sacré se forme du déchirement entre le mouvement centripète de l'affirmation et celui, centrifuge, de l'(ab)négation, - « sibi vacare » (Sénèque). « Tous les péchés sont des tentatives de combler le vide. Aimer la vertu signifie supporter le vide »**** - S.Weil. La grâce ne touche qu'une âme désencombrée. | | | | |
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| | | | Les yeux suffisent pour fixer nos buts ; pour poser nos contraintes, nous avons besoin de regards ; les yeux saisissent nos frontières visibles, le regard nous fait tendre vers nos limites, qui ne sont pas à nous, il nous rend Ouverts. Notre côté animal perçoit un monde clos ; notre côté humain conçoit un monde ouvert. Beaucoup de liberté sur cet axe, pour un créateur inspiré : « De tous ses yeux l'animal perçoit l'Ouvert, sa profondeur se lit sur son visage. Son être est sans regard » - Rilke - « Mit allen Augen sieht die Kreatur das Offene, das im Tiergesicht so tief ist. Sein Sein ist ohne Blick » - la hauteur de cet Ouvert s'écrit par le regard. Ce que ne voient que les yeux nous enferme, fait de nous - des bêtes, dont la frontière devient leur cage. | | | | |
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| | | | Un Ouvert entretient la convergence vers des valeurs inaccessibles, sans perdre de contact avec l'accessible, c'est son mérite principal. « Les systèmes de valeurs ouverts, dans leur évolution inachevable, présentent une alternance permanente entre l'expérience rationnelle et l'expérience irrationnelle »*** - H.Broch - « Die offenen Wertesysteme, in ihrer endlosen Entwicklung, stellen einen ständlichen Umtausch zwischen einem vernünftigen und einem unvernünftigen Versuch dar » - une belle définition de la frontière de l'Ouvert humain : des points, dont tout voisinage contienne et de l'irrationnel inatteignable et du rationnel maîtrisé ! | | | | |
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| | | | Le nihilisme des commencements - ne pas se hisser sur les épaules des autres ; le nihilisme des contraintes - en être le seul auteur ; le nihilisme des moyens - savoir se servir de ses faiblesses ; le nihilisme du parcours - tenir davantage au regard qu'aux pieds ; le nihilisme des finalités - en reconnaître l'insignifiance. Je pense en être très proche. | | | | |
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| | | | Les plus coriaces de toutes les valeurs, résistant à ta volonté de les juger par-delà d'elles, sont celles qui viennent des buts. Nietzsche,lui-même, y succombe : « Que veut le nihilisme ? - que les valeurs suprêmes se dévalorisent. Il manque le but ; il manque la réponse au 'pourquoi'' ? » - « Was bedeutet Nihilismus ? Daß die obersten Werte sich entwerten. Es fehlt das Ziel ; es fehlt die Antwort auf das 'Warum' ?' ». Dès que le comment et le qui du talent et de la noblesse sont organiquement là, le pourquoi de l'intelligence se manifeste presque mécaniquement. | | | | |
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| | | | D'après Sartre, on accède au monde par le regard. Mais il le place, à l'instar de Platon ou de Heidegger, en profondeur et non en hauteur, et il l'adresse au groupe et non à l'arbre. | | | | |
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| | | | Tout réduire à l'intensité et à l'acquiescement des commencements - la définition de l'éternel (commencements) retour (intensité) du même (acquiescement). Et si, en plus, on y vise les valeurs, c'est la définition même du nihilisme, qui est une technique pour se séparer du profane et un art pour produire du sacré. | | | | |
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| | | | Comme toutes les grandes attitudes, le nihilisme est facile à profaner, dont l'exemple le plus flagrant est la manie de la négation systématique de ce qui est consensuel. Toutefois, l'inverse du nihilisme, c'est l'adhésion mécanique aux valeurs des autres, et là, on n'a même pas besoin d'abus ou d'exagération pour le fuir et chercher ses propres commencements. | | | | |
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| | | | Que doit-on exiger des commencements, dont on vit et/ou qu'on (re)crée ? - la même chose que la nature attend d'une source - d'être en hauteur : « Que ton azur commence avec |
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