| | | | Les hommes d'action apportent des solutions (réponses), les philosophes dénichent des problèmes (questions), l'artiste devrait créer un mystère (langage ou état d'âme), qui traduit les questions et interprète les réponses. | | | | |
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| | | | La vérité ou la justice sont, littérairement parlant, des cibles médiocres. L'art devrait réserver ses flèches à ce qui se cache. Le pointage et le bandage font un bon archer. Viser haut, le souffle coupé. « Vivre tendu en permanence comme une flèche toujours prête à jaillir à la recherche d'une cible » - Ortega y Gasset - « Vivir en perpetua tensión como una flecha dispuesta siempre a salir lanzada en busca del blanco ». | | | | |
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| | | | Réduire tout à une seule facette de la vie - au mystère, au problème ou à la solution - c'est poser des bornes trop étroites. Le tempérament d'artiste se reconnaît dans l'entrain des passages d'un plan à un autre. « L'artiste est celui qui, d'une solution, peut produire un mystère » - K.Kraus - « Künstler ist nur einer, der aus der Lösung ein Rätsel machen kann ». | | | | |
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| | | | Les regards, dont je parle, ne sont pas mes regards ; je me sens regardé, ce qui me métamorphose ; je deviens théâtral, bien que ce soit par une serrure et non point de la loge royale, que le Spectateur m'épie. La pantomime devient mon art. Ce n'est pas du « courage de l'aigle qu'aucun Dieu ne regarde » - Nietzsche - « Adler-Mut, dem kein Gott mehr zusieht », mais de l'angoisse de la chauve-souris, dans sa Caverne soudainement animée, où elle prendrait ses parois pour un bon miroir : « Je me sens regardé, ce qui est le sens second et plus profond du narcissisme » - Merleau-Ponty. | | | | |
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| | | | Les métaphores sont une marchandise (matière première pour les uns, produit clé-en-main pour les autres), dont la demande, aujourd'hui, chuta spectaculairement (et l'offre suivit servilement). C'est l'aubaine pour celui qui s'obstine à produire des perles en pure perte, sans peur de rengaine ni de contrefaçon, pour celui qui peut se passer de la réalité. Je sais que « le destin funeste de la métaphore - la chute dans le réel »*** - Baudrillard - comme toute alétheïa poétique aboutit, tôt ou tard, à une doxa prosaïque. | | | | |
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| | | | Couler en bronze ses pensées, pour qu'on n'en puisse pas défalquer la moindre virgule ? Ils pensent, que c'est très intelligent et digne. La seule chose, à laquelle je tiendrais, moi, et encore, c'est de retrouver le lendemain parmi mes mots en cendres quelques points d'exclamation non éteints. | | | | |
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| | | | Trois approches de l'écriture : par l'opinion, pour le trémoussement et près de la hauteur. Se manifester, se fêter, s'effacer. | | | | |
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| | | | Penser = produire - une des plus horribles équations de l'ère moderne. Sentir = faiblir - est sa réciproque. Le seul mérite que je reconnais à la pensée est de produire des sentiments plus déliés. Mais le sentiment ne devrait pas voir son propre mérite dans la libération du devoir de penser. L'écrivain devrait jouer sur le registre des syllogismes avec le même entrain que sur celui des véhémences. | | | | |
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| | | | La création, c'est la rencontre de la pesanteur et de la grâce, d'où la grâce sorte vainqueur. Triomphe du pneumatique sur le grammatique. « L'art est le regard sur le monde dans l'état de grâce »** - H.Hesse - « Kunst ist Betrachtung der Welt im Zustand der Gnade ». | | | | |
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| | | | L'art aura été le dernier lieu de la persistance de l'humain dans les affaires des hommes. La palpitation se parque dans des gymnases et fuit le Verbe. Le souci du siècle est de ne vénérer le Logos saignant qu'en tant qu'un concept logopédique, coloristique ou culinaire. | | | | |
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| | | | On est en présence de l'art, lorsque la verticalité (l'individualité) l'emporte sur l'horizontalité (l'historicité). Le non-artiste est tout entier dans la projection sur la platitude. | | | | |
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| | | | Le rêve de tout artiste : peindre un tableau apollinien d'une fête dionysiaque - être absent dans ce qui t'est le plus cher. Et comme le rêve, cette ambition ne connut jamais de succès. | | | | |
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| | | | L'écriture banale : un amas de choses sous la main dont la plume scrute les frontières. L'écriture doctrinale : un moule imposé au contenu ou aux contours. L'écriture paradoxale : partir des frontières dans le vide, dont on remplit les régions contigües inexplorées. Étreintes, empreintes, contraintes. | | | | |
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| | | | Les signes les plus faciles à manipuler en littérature sont le plus et le moins et le plus difficile - l'égalité, ou l'unification d'arbres, ou l'anagramme conceptuelle, l'art de substitution de feuilles ou de branches. Jardin ou forêt opposés à l'arbre. | | | | |
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| | | | Le propre d'un son original est de se répandre en mille échos différents. Parce que le vrai original n'est que dans l'originel. | | | | |
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| | | | Tout l'art est dans le parcours (imaginaire) du grain à l'arbre. Tu as beau n'évoquer que des rameaux, des fleurs ou des ombres, on doit pouvoir remonter au grain et deviner l'arbre. L'art classique, c'est se concentrer aux extrémités ; l'art romantique, c'est se réfugier dans les ramages. La sensation d'éternité, le sentiment qu'il te reste peu de temps à vivre. | | | | |
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| | | | Un style parfait : faire sentir la matière des sentiments en ne maniant que la géométrie des images. Un mauvais style : ne voir que la géométrie. Pas de style du tout : n'exhiber que de la matière. | | | | |
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| | | | Le style naît de la sensation du contact maîtrisé avec le matériau - mot, marbre, couleur. Il se perd, quand seuls le cerveau ou la chose guident ta main. « Être maître de son propre style n'est pas assez ; il faut que le style soit maître des choses »*** - Leopardi - « Non basta che lo scrittore sia padrone del proprio stile. Bisogna che lo stile sia padrone delle cose ». | | | | |
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| | | | En littérature, le style, c'est l'emploi individué, conscient, cohérent et maîtrisé, des déviations langagières ; il est l'affirmation de la domination d'une forme nouvelle, face à un vieux contenu résistant. | | | | |
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| | | | Il peut y avoir un bon style de présence de l'auteur comme un bon style de son absence. Quand on déclare, qu'il vaut mieux laisser la Nature et l'Éternité agir à la place de l'auteur, agissent, le plus souvent, la matière et la géométrie. | | | | |
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| | | | Le décalage horaire entre le style et la pensée. D'où les artistes, soleils sans aiguilles ni cadran, ou les cuistres, cadrans et aiguilles sans soleil. Les premiers vivent d'empreintes, les seconds d'enregistrements. Le culte du style (juste !) est la meilleure preuve d'insignifiance de toute pensée. | | | | |
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| | | | Le style émerge davantage des facilités évitées que des difficultés vaincues. Aujourd'hui, la chose la plus facile est la négation ; et la meilleure contrainte est peut-être la négation de la négation, la résignation, le divorce définitif entre le nez et la cervelle. | | | | |
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| | | | Le style est la maîtrise du passage du fond à la forme. Le talent et l'intelligence mènent à la naissance imprévisible d'un fond insondable au milieu d'une forme maîtrisée. | | | | |
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| | | | L'artiste est celui qui voit une distorsion imposée dans l'acte et une droiture imposante dans le mot. | | | | |
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| | | | L'art n'est qu'une illusion de plus d'une vie justifiée (seul le savoir des sciences mathématisables n'est pas illusion). Cette illusion se dissipe par deux certitudes opposées : la fausse - l'artiste communiquerait avec l'éternité, et la vraie - l'artiste ne vaincrait que les contraintes d'un langage. Et c'est pour entretenir l'illusion ténue que l'artiste, même l'artiste du souterrain, a besoin du spectateur ou du lecteur. | | | | |
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| | | | Nous avons deux types de cordes : pour produire notre propre harmonie ou pour réagir, en écho, aux mélodies des autres. Les premières se logent plus près des yeux, les secondes - de l'oreille. On ne peut devenir artiste que si l'on sait s'ausculter. Si l'on sait transformer un regard en un son. Si l'on est auteur : « Tout fourmille de commentaires ; d'auteurs, il en est grand'cherté » - Montaigne. | | | | |
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| | | | Dans l'écriture il y a deux actions indispensables : dessiner des voûtes et faire entendre sa voix, qui s'y répercute. Être à la fois architecte et - chanteur, tribun, oracle, théurge, momie. | | | | |
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| | | | Sans déséquilibre initial - pas de poésie ; sans équilibre final - pas de beauté. « Les étoiles ne se reflètent que dans des eaux sans trouble » - proverbe chinois. La poésie est l'art de porter, d'entretenir le vertige des chutes ou des essors, les pieds sur une corde raide, les mains sur la charge salvatrice de la première émotion. | | | | |
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| | | | Vu d'en bas, la poésie, c'est l'imposture. Celle d'une perspective sans mouvement, d'un rythme sans état d'âme, d'une hauteur sans volume. En tout cas, « la poésie est plus haute que l'Histoire, car la première peint le général, tandis que la seconde narre le particulier » - Aristote. | | | | |
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| | | | Devant une feuille blanche, tu as beau t'accrocher à ta cervelle et déverser ton âme, au bout du compte tu vois, que ce que tu aimerais surtout que le lecteur reconnût - c'est ton visage. | | | | |
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| | | | L'unité, qu'elle soit dans celui qui représente ou dans le représenté, dans le climat ou dans le paysage, ne naît que par un effet de bord d'une lutte de l'artiste contre le hasard et d'une résignation du penseur de céder à l'intuition. L'unité n'est donc ni un but ni une contrainte. | | | | |
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| | | | Le but ultime de l'art : que ton image s'anime. Elle peut le devoir à la profondeur apollinienne ou à la hauteur dionysiaque, à l'interprétation ou à la représentation. Mais quand tu touches aux deux, tu arrives à l'extase : l'ivresse au-dessus d'un équilibre, l'équilibre en-dessous d'une ivresse - ek-stasis - se tenir au-delà, être hors d'un soi inconnaissable, se faire style ou souffle : « L'âme des choses est insufflée par le style » - Rozanov - « Стиль есть душа вещей ». | | | | |
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| | | | L'art : ne pas raconter, mais chanter le monde ; ne pas faire marcher, mais danser les images ; ne pas frapper les cibles, mais apprendre à tendre la corde ; ne pas calculer, mais rêver la joie. | | | | |
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| | | | Quand tu sens, que tout objet peut servir de support pour les épanchements les plus intimes, tu touches au mystère de l'art. Et quand tu en fais, machinalement ou naïvement, le centre, tu t'aperçois vite de ta méprise. | | | | |
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| | | | Le seul art noble est l'art romantique, où l'émotion s'équilibre avec l'ironie dans une peinture d'un état d'âme. À la peinture, les abstraits opposent la divination. L'appel des formalistes à ne pas nommer l'objet, mais seulement à le suggérer, est irrecevable. On tombe, fatalement, sur un autre objet, quand on évite le bon. Toute relation et tout qualificatif peuvent et doivent se muer en objets à part. Donc, chercher des rapports et couleurs au détriment des objets est également sans objet. | | | | |
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| | | | Avec un vrai artiste, plus il tranche en faveur de l'art, face à la vie, plus on vénère la vie, qui s'y naît, harmonieuse ou mystérieuse ; avec des tâcherons, préférer la vie signifie le chaos, et préférer l'art - l'ennui, les deux - banals, sans musique ; d'ailleurs, c'est lorsqu'une musique surgit, au milieu des mots ou des coups de pinceau, qu'on reconnaît la présence d'un art ; l'artisanat ne produit que du bruit. | | | | |
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| | | | La culture n'est ni l'art ni l'éthique. Elle est la maîtrise, ou au moins la curiosité, du connaissable dans la vie et la vénération, ou au moins la reconnaissance, de son inconnaissable. | | | | |
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| | | | Une culture grandit par la part de l'irrationnel qu'elle comporte, une civilisation - par la part du rationnel. « La culture est organique, la civilisation - mécanique » - O.Spengler - « Kultur ist organisch, Zivilisation - mechanisch ». Le poète s'opposera toujours au robot, comme le mechanicus, l'homme des protocoles, s'opposait jadis à l'Orateur, à l'homme de la parole (Nicolas de Cuse). | | | | |
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| | | | Le bon écrivain attend un moment sans enthousiasme pour mieux le recréer sur une page : de l'euphonie à l'euphorie. Le mauvais ne prend la plume que dans un état exalté et la page se chiffonne, sans qu'un bon rythme des mots y soit pour quelque chose : de l'euphorie à la cacophonie. Dans ce monde avachi, la beauté paisible semble être fourbue ; on ne peut plus compter que sur le frisson : « La beauté sera convulsive ou ne sera pas » - Breton. | | | | |
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| | | | Se sentir tragique et le peindre en comique. Tendre vers le comique et susciter le tragique. Tel est le prix de ton goût des contrastes. | | | | |
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| | | | Tous ces chercheurs de l'intact et du neuf finissent par reproduire, à leur insu, des branches banales d'un arbre littéraire. Sans l'humilité des racines aveugles et irrésistibles, sans le vertige des faîtes vulnérables et inféconds - la littérature n'a pas plus de sens que l'agriculture. | | | | |
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| | | | Ce qui rend particulièrement sceptique, face à la tyrannie des pensées, c'est qu'une défectuosité de forme est ressentie, le plus souvent, comme une défectuosité de fond, mais la qualité de fond rattrape rarement la faiblesse de forme. | | | | |
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| | | | Créer, en français, c'est tout simplement interpréter, dans les deux sens : musical et logique. L'acte de traduction, qui affiche ses lettres de noblesse. | | | | |
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| | | | L'artiste est celui qui s'inspire de belles choses pour créer de belles représentations. Mais on ne parvient jamais à représenter les belles choses, et les belles représentations ne renvoient qu'aux choses imprévues. L'art accompli, c'est l'homme imaginaire moins les choses réelles (F.Bacon fut un mauvais arithméticien : « l'art est l'homme ajouté à la nature » - « ars, homo additus naturae »). Et l'interprétation n'y serait pas de l'addition, mais de l'unification d'arbres. | | | | |
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| | | | L'artiste, c'est le présent vivant du passé ; le journaliste - l'avenir schématique du présent ; le philosophe - le passé mystérieux du présent, l'attouchement à la source, la justification de la poésie. | | | | |
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| | | | Les moyens de l'art - l'abduction ; le but de l'art - la séduction ; les contraintes de l'art - la traduction. L'artiste est un phénomène de la conductivité. « Au préfixe près, il n'y a de philosophie que de la Duction : la déduction, dans l'aire logico-mathématique ; l'induction, dans le champ expérimental ; la production, dans les domaines de pratique ; la traduction, dans l'espace des textes » - M.Serres. | | | | |
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| | | | Il y a bien trois catégories d'écrivains : du départ (commencement, genèse), du parcours (structures, devenir), de l'arrivée (être, finalités) - les pensifs, les poussifs, les pontifes. L'impasse ou l'égarement y ont partout la même densité et présence ; il est faux de croire, que « les erreurs sont toujours initiales » - Pavese - « gli sbagli sono sempre iniziali ». | | | | |
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| | | | Trois races d'écrivain-éponge : ceux qui s'adressent aux contemporains (solution temporelle), aux pairs (problème spatial), à soi-même (mystère vital). Le message universel ne naît que chez les derniers : Nietzsche, Valéry, Cioran. Et leurs morts, étrangement espacées chaque fois d'un demi-siècle précis... | | | | |
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| | | | On comprend ce qu'est un bon écrivain en confrontant les plaisirs comparables à la lecture de Nietzsche ou de Valéry : le premier écrit avec son corps, sans se soucier du mental ; le second occulte le corps et ne fait que sonder les états mentaux, mais j'y retrouve le même homme, hors tout cadre temporel ou spatial, l'homme seul, résumant tout l'univers. | | | | |
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| | | | Trois types d'écrivain-fontaine : ceux qui épluchent leur mémoire, ceux qui relatent un paysage, ceux qui répandent leur climat. Inventaire, invention, initiation. | | | | |
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| | | | Trois sortes de bons écrivains : ceux qui font défiler beaucoup de choses, et dans toutes on devine un beau regard d'homme ; ceux qui n'exhibent qu'eux-mêmes, mais on arrive à y reconstituer le regard sur beaucoup de choses ; ceux, enfin, dont le regard donne rendez-vous au vôtre à une hauteur inaccessible aux choses. Quant aux mauvais, le plus décevant spécimen est celui qui nous laisse trop longtemps en tête-à-tête avec des choses. | | | | |
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| | | | Obscure hypothèse : entre l'écriture et le Verbe existerait le même rapport qu'entre le vrai de l'homme et la Vérité divine, entre le visage d'homme et la Face de Dieu. Prosateurs et fanatiques vivent, chacun, dans une des extrémités de ce lien, le poète est le lien lui-même. | | | | |
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| | | | « Tout est merveilleux pour le poète » - H.-F.Amiel - non, le poète est absent du non merveilleux, comme le saint l'est du non divin et le héros - du non grand. | | | | |
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| | | | Une règle du noviciat dans l'écurie de Pégase : le premier geste est toujours une ruade. Contre ceux qui caracolent déjà, mais sans panache. | | | | |
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| | | | L'écriture ne doit pas être vécue comme une revanche des défaites de la vie (« Les écrivains ne réussissent leurs livres que dans la mesure, où ils ont raté leur vie » - P.Morand), mais une défaite de plus, une défaite glorieuse. | | | | |
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| | | | Pour un non-artiste, l'univers est ce qui dicte ses choix ; pour un écrivain, l'univers est ce qui s'anime autour de son livre. | | | | |
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| | | | L'art est ce qui peut être ; l'artiste - ce qui veut être ; la science - ce qui doit être ; la vie - ce qui est. | | | | |
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| | | | Tout art naît du refus de regarder en face et de la volonté de créer l'ombre provenant de ton propre astre. Le choix de ce qui la projette est d'importance secondaire, mais l'air autour doit être pur, d'où l'attirance de l'altitude. | | | | |
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| | | | Tenir au sacré dans l'art est une question de goût : tout souffle d'ailleurs justifie une part du salé ou de l'amer dans tes effusions ; sans le sacré il ne reste que du sucré, quand ce n'est de l'insipide. | | | | |
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| | | | La sensation du novice : la vie est pleine, la plume n'a qu'à l'écouter. Signe que la vie est passée dans ta plume : la sensation que l'écriture précède la vie. | | | | |
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| | | | Avec les mots, notes ou coups de pinceau on ne fait que tenter de se greffer à la vie. L'art est la merveille des greffes réussies, mais on ne sait jamais de quoi il est plus proche : de la vie ou de la greffe. | | | | |
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| | | | Le secret de la supériorité de l'écriture sur la vie : où trouver, dans la vie, des équivalents des parenthèses, des guillemets, des points de suspension ? Avec la certitude de son point final, la vie coupe toute verve ironique. | | | | |
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| | | | Jadis, le type de pathos de chaque époque pouvait être défini en fonction de sa tâche privilégiée : chercher une idole, ériger des temples à l'idole sacrée, abattre les idoles. Le premier créait, le deuxième priait, le troisième ricanait. J'ai peur, que ce cycle, aujourd'hui, soit brisé et sonne ainsi la fin de l'Histoire. Et l'artiste, dont le métier fut fabrication d'idoles (« Ce que l'artiste produit n'est pas l'eïdos en tant qu'idéa, mais eidolon » - Heidegger), n'a plus d'emploi justifié. | | | | |
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| | | | Sur l'influence des astres dans la littérature - on distingue nettement quatre types d'écriture : matinale, diurne, vespérale, nocturne. Cultivant l'espoir, la clarté, la chute ou le songe. Naissant de la paresse, de l'action, de la mélancolie ou de l'insomnie. Vivant hors lumière, surgissent des inclassables : Homère, Milton, Joyce, Borgès ; hors mélodie : Beethoven, Goya. | | | | |
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| | | | L'heure de la création doit être matinale au regard de ton propre astre, inspirateur ou projecteur de tes ombres (l'étoile matinale de l'éternel retour de Zarathoustra s'élevait au grand midi - am großen Mittag - du Soleil commun). | | | | |
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| | | | Je n'apprécie pas la verticalité de la lumière de midi, si chère à Nietzsche, je tiens à la verticalité des ombres, que réussissent le mieux les matinaux, ceux qui vivent des commencements. L'école romantique qualifiait de penseurs matinaux - les pré-socratiques, ce qui est un beau compliment. | | | | |
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| | | | Mon écriture est matinale : le soleil de la raison eut juste le temps de faire briller la rosée du rêve ; je ne veux pas assister à son évaporation ; je laisse tomber ma plume à côté de la rose. « Ô ma Rose secrète, abrite-moi parmi tes pétales, loin du chaos de mes rêves défaits » - Yeats - « Most secret Rose, enfold me beyond the tumult of defeated dreams ». | | | | |
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| | | | Toute tentative de fixer l'intemporel artistique introduit dans nos tableaux ce traître de temps (la chute dans le Temps de Cioran) ; on cherche, inconsciemment, à lui donner de la cohérence ; et c'est ainsi que naissent les tons propres au matin, au jour, au soir ou à la nuit - le commencement, la lumière, la chute ou le désespoir. Mais l'essentiel reste au-delà du ton, et derrière la noirceur cioranique se lisent tant de visions lumineuses. | | | | |
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| | | | Le rationnel se répand et envahit la vie au point, que le métier d'artiste - prospection, extraction et raffinage de l'inutile - perdit toute rentabilité. | | | | |
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| | | | Tout sentiment esthétique est statique, et l'art est la transposition de la dynamicité des choses en staticité des empreintes. Savoir s'immobiliser est une qualité divine, vouloir traduire en action ce qui point vaguement dans l'âme - est diabolique. « Ne se prête au chant initiatique que l'unique, le sauvé du flux des choses » - H.Broch - « Nur das Einmalige, das aus dem Fluß der Dinge herausgerettet ist, öffnet sich zum richtunggebenden Gesang ». | | | | |
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| | | | Deux conflits polissent une œuvre : entre le fond et la forme et entre la forme et la matière. Quand on comprend, que le premier se réduit au second, on a des chances de devenir artiste. Non seulement « la matière aspire à la forme » - Aristote, mais la forme appelle le fond (Gestalttheorie). | | | | |
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| | | | Sur le dernier pas laissé au lecteur : tu lui tends un rameau, il en fait un oiseau, un arbre ou une saison. | | | | |
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| | | | La naïveté fatale de Cioran - mettre dans le dernier pas l'essence de ses boutades. Et en plus, son dernier pas est toujours une constante, une chute ; cette monotonie géométrique est épargnée aux adeptes des commencements elliptiques, chargés de variables et aux trajectoires imprévisibles, que chacun retrace, en fonction de ses tangentes, suicidaires ou jouissives. | | | | |
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| | | | Toute bonne lecture est de nature érotique : dès qu'on ne veut que comprendre ce que l'on recherche, on est frappé de honte ou d'impuissance. Chez les autres, on se découvre des pulsions de voyeur ou se comporte comme dans un lupanar. « Ta bibliothèque est ton harem » - Emerson - « A man's library is a sort of harem ». Livre comme visée, à l'usage des chasseurs (Diane précédant Vénus et même Minerve), ou livre initiateur du premier pas, protecteur de l'intouchable. | | | | |
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| | | | Ce livre, malgré quelques pulsions, étouffées ou avouées, ne peut espérer qu'un regard de frère ; aucune caresse d'amante ne naîtra, hélas, de son écoute. La musique des images y est trop brouillée par le bruit des mots infidèles. | | | | |
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| | | | Satisfaction, béate et bête, de tout écrivain, apprenant que son livre a bouleversé une vie. Je ne parierais pas gros sur l'épaisseur des fonds secoués par un livre. Je serais comblé, si le mien te faisait accrocher à ce qui te reste de toi-même, pour mieux vivre le naufrage quotidien, au milieu des courants hostiles, sans aucune Loreley en vue. Le moi est peut-être la hauteur de la houle, que je maîtrise, sans chavirer. | | | | |
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| | | | Un même écrit est vraiment bon, s'il peut servir de baume, de poison ou d'antidote, en fonction de nos plaies du moment (le poison du faible pouvant être nourriture du fort, Nietzsche). Et si, en plus, tu peux te permettre d'alterner les attitudes de guérisseur, de cobaye ou d'immortel... | | | | |
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| | | | Je ressens ce que je veux écrire, et mon lecteur devine ce qu'il peut lire. Mais la bonne écriture, c'est écrire ce que je peux ; la bonne lecture - lire ce que je veux. | | | | |
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| | | | Dans un livre, le sot est attiré par l'inconnu, qui s'ajoute au connu, le subtil - par l'imprévu, qui complète le vu, le sage - par l'impossible, qui succède au possible. | | | | |
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| | | | Au début on pense, que les livres peuvent apporter des lumières (eux), ensuite on en attend surtout des émotions (nous), enfin, on comprend, que les couleurs (moi-même) sont, en eux, la chose suffisante. Plus on va, moins on voit les autres et plus on s'accommode sur soi-même. Première étape, l'inacceptable : « Les livres sont des lunettes, à travers lesquelles on regarde le monde » - Feuerbach - « Bücher sind die Brillen, durch welche die Welt betrachtet wird ». La seconde, l'acceptable, d'aimer l'art en toi et non pas toi dans l'art. Mais plus on va, moins on voit les autres et plus on s'accommode sur son vrai soi, qui est toujours artiste. | | | | |
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| | | | Les yeux des hommes sont en permanence ouverts, en quête de conquêtes. Quelle idiotie que d'écrire, au contact des choses, pour que nos yeux s'ouvrent davantage ! L'écriture noble, écriture au contact de l'âme, devrait donner l'envie de les fermer. | | | | |
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| | | | Celui qui écrit pour être aimé dans ses exploits n'est qu'artisan ; n'importe quelle action vise la même ambition. L'artiste écrit pour s'aimer dans la défaite. Pascal voyait du bonheur jusque dans la corde de celui qui allait se pendre. | | | | |
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| | | | L'art naît de l'arbitrage rendu par ta raison, face aux trois discours, deux intérieurs et un extérieur. En toi, parlent tes passions (goûts, émotions, ambitions) et la voix divine (le beau, le bien, le vrai). Vers toi s'adresse la voix de tes instruments (langue, formes, harmoniques). L'échec, c'est leur rendez-vous manqué, un verdict arbitraire, une peine perdue par contumace. | | | | |
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| | | | La magie du conçu rendait sans importance le vécu. Désormais, seul le vécu sans magie donne de l'importance au conçu vendable. | | | | |
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| | | | Jadis, pour comprendre un artiste d'une civilisation lointaine, il fallait remonter aux sources mystérieuses de toute création et revivre l'extase de la découverte. Aujourd'hui, dans ce monde devenu village, les sources courantes sont communes, superficielles, bien canalisées, à pression constante et au débit pré-calculé. | | | | |
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| | | | La vie grouillait de rêves silencieux, lorsque l'art était plongé dans un sommeil de plomb ; mais dans le Moyen Âge de l'art contemporain, le rêve commun ne reproduit que le brouhaha des foires. « L'art était une utopie ; aujourd'hui cette utopie est réalisée » - Baudrillard - pour nous ennuyer ou nous épouvanter. En lisant certains journaux intimes, on se croit en pleine place publique ; heureusement, dans les tableaux des places publiques, peints par d'autres, on découvre plutôt un journal intime. | | | | |
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| | | | « L'universalité et l'éternité se manifestent le mieux dans la poésie » - qui l'a dit ? - un rimailleur en manque de lecteurs ? - non, le plus fort cerveau de tous les temps, paraît-il (« le maître de ceux qui savent » - Dante - « il maestro di color che sanno », ce que d'autres contestent : « le pire des sophistes, exécrable jouet des mots » - F.Bacon - « pessimus sophista, verborum vile ludibrium ») - Aristote ! Mais dès que le poète veut le prouver par un discours sans rythme, il devient aussi mesquin et impermanent que l'historien. L'art de l'éternel est dans la musique, l'objet central d'une bonne philosophie, qui ne peut être que poétique : « Seul le philosophe est poète »* - Nietzsche - « Nur der Philosoph ist Dichter ». Le pauvre Platon, pâle poète, n'invitant à l'Académie que des géomètres, sans entendre goutte à la mathématique, fut là-dessus plus réservé : « Je mets au défi les passionnés de la poésie de montrer, qu'elle est non seulement réjouissante, mais aussi bénéfique à la vie humaine ordonnée ». À moins que le chaos et le spleen soient les seuls éléments, dans lesquels la poésie ne se noie pas. | | | | |
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| | | | Heidegger qui voit en poésie « un éveil du regard le plus vaste » - « ein Erwachen des weitesten Blickes », inverse les rôles et se trompe de dimension : c'est un haut regard qui éveille notre fibre poétique ; tout ce qui n'est que vaste prend fin dans la platitude. | | | | |
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| | | | Les sources du beau sont en nous, mais nos traductions n'étant pas en chaque occasion assez artistiques, devant le beau réussi des autres nous éprouvons l'envie de nous taire, d'arrêter notre discours sans grâce et, confus, de nous reconnaître, enfin, dans la production d'un autre. C'est, je crois, un sens possible du « le beau désespère » de Valéry. Un autre serait la sensation de chute de la trajectoire artistique : de la loi de l'être vers le hasard du devenir, à l'opposé de la science : du hasard de l'être vers la loi du devenir - le vrai rassure. | | | | |
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| | | | Je prône une littérature déplacée, dans trois sens du terme : éloignée des foyers fréquentés, malséante à l'endroit de sa parution, n'ayant de coordonnées lisibles ni dans le temps ni dans l'espace. Être bien placé est le contraire de ne pas connaître sa place, ici-bas, de prendre de la hauteur, de « hausser le temps » (Rabelais). Être une personne déplacée ! | | | | |
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| | | | La langue est une œuvre collective et vivante, où presque toute tentative de créer artificiellement des néologismes morpho-lexicaux est de l'enfantillage, voué à échouer lamentablement, comme, par exemple, cette naïve niaiserie de Khlebnikov ou de Joyce, où je n'entends que le grincement de roues dentées, qui fabriquent des mots loufoques et visent une profondeur programmée, celle d'un rouage sans vie, dans une platitude mécanique. Le talent n'a que deux moyens de se traduire en actes : le haut style et la profonde intelligence. | | | | |
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| | | | Le débat technique le plus profond, dans l'art, est entre les parts du mécanisme et de l'organisme, entre le concept et le signe, entre le symbole et l'incarnation. Et le but inavouable et haut en est de produire une idole incarnée. | | | | |
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| | | | Une ivresse du regard débouchant sur une glossolalie miraculeuse - tel fut le but insensé de ce livre. Mais le vrai regard, comme le vrai verbe, ne peut naître que dans un dialogue. La langue doit te dévisager et te parler, en anticipant, et t'apporter sa dose de foi et de griserie. Créer à son insu doit avoir sa place, dans la peinture des passions. Sans mystifier le cerveau ni démystifier l'âme. Le français resta un grand muet, et dans mon délire, aucun autochtone du pays du rêve ne reconnut son idiome natal. La langue parlée, dans ce livre, ne retrouvera pas toujours, sur la même longueur d'ondes, la langue parlante (comme les messages hermétique et herméneutique de Plutarque, discours préféré ou discours, Hermès : se savoir un Dieu, mais ne pouvoir être perçu que comme un simple messager des autres Dieux) ; et dans ce couple, avec cette dissonance entre le message et la messagerie, les frictions et rejets mènent si facilement au divorce | | | | |
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| | | | Le besoin d'écrire naît de la honte d'avoir l'œil sec, tandis qu'une larme ravage ton cœur, la honte de marcher droit, tandis qu'une danse fait chavirer ton rêve, la honte de parler, tandis que ton fond n'est que chant, soupir ou râle. La résignation : « Le cri ne peut être égal ni à la douleur ni à la raison » - Sénèque - « Non potest par dolori esse, nec rationi, clamor ». | | | | |
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| | | | La charpente triadique d'un beau sonnet rend dérisoire et éculé tout échafaudage d'une dialectique professorale. Que vaut un livre de recettes, si tout ingrédient de ta cuisine n'a de goût que pour toi ? | | | | |
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| | | | L'univers du rêve, tout comme un système de logique, s'évalue sobrement : indécidable, il est le seul fond du vrai art, art de l'insoluble. « Les grands artistes imposent leur illusion » - Maupassant. | | | | |
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| | | | L'étincelle paraît être la seule évocation artistique de la lumière : la hauteur de son éclat, le pathos de sa mort, la profondeur des ténèbres, qui l'accueillent et l'ensevelissent. Même le scintillement devrait n'être réservé qu'aux yeux, qui la contemplent. L'éclairage convient aux salons et laboratoires, mais dévalorise les ruines. | | | | |
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| | | | Le seul intérêt d'une publication est de t'observer, toi-même, dans un objet plus infidèle, mais mieux réfléchissant qu'un miroir, objet extérieur capable d'entamer avec toi un dialogue, objet étranger comme ta propre enfance. Un manuscrit est un confessionnal, un livre - un péché inexpiable. | | | | |
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| | | | L'une des rares choses, qui m'empêchent de dire, que l'homme a déjà donné le meilleur de lui-même, est l'absence d'un Valéry de l'ironie, de l'invective et du mépris. Toute intelligence est aujourd'hui au service du sérieux. | | | | |
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| | | | L'art devait sa floraison au mécénat des crapules. Confié aux très démocratiques marchands ou ministères, il dégringole au statut d'une brocante ou d'une science sociale. « La littérature n'est plus soutenue par les riches » - Barthes - d'où la prospérité de la pseudo-littérature, issue du journalisme, cet enfant gâté des repus. | | | | |
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| | | | Réveillé par les rayons de l'art, le goujat s'ébroue, et le délicat retient le souffle, pour préserver l'éclat de la rosée. | | | | |
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| | | | La hiérarchie des regards sur l'écriture : j'arriverais toujours à me défendre, face à un logicien, un historien, un philologue ou un philosophe ; le seul jugement, que je redoute et que j'accepte d'avance, est celui d'un poète. | | | | |
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| | | | Ce que j'attends de la littérature : soit de la matière intelligente, relevée par le talent (Valéry), soit un ton, qui se prêterait, à la fois, à la lecture à travers les pleurs ou à travers les rires (Shakespeare et Cervantès). Mais ces deux sources, apparemment, ne se croisent jamais. | | | | |
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| | | | L'idéal, jamais atteint, d'une écriture noble, la rencontre des trois dons : du ton, de l'intelligence, du style ; trois hommes brillent, chacun sur sa facette respective de ce faisceau, sans déborder vraiment sur les autres : Nietzsche, Valéry, Cioran. Et le talent consiste peut-être dans l'art de créer la sensation de plénitude en escamotant les fâcheuses lacunes. Pour cela, il faut prendre du recul, ou de la hauteur, par rapport au réel, se mettre à une grande distance de soi-même, adopter le ton du revenant (que Baudelaire entendait chez Chateaubriand), pour rester pur, pour ressembler à l'ange. | | | | |
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| | | | L'énigmatisation de balivernes, la banalisation de mystères - deux courants d'un art agonal, ars moriendi succédant à ars nascendi, sans soupir ni relief, précédant la morte platitude finale. « Le jour viendra, où nous aurons mis en lumière tout notre mystère et alors nous ne saurons plus écrire »** - Pavese - « Verrà il giorno in cui avremo portato alla luce tutto il nostro mistero e allora non sapremo più scrivere ». Le mystère du créer (ars inveniendi) se mutera en solution du faire (ars fingendi). | | | | |
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| | | | La peinture, la musique et la poésie sont mortes, en tant que sondes ou bouquets de l'âme emplumée. Mais jamais elles ne furent aussi sondées et séchées par des cervelles diplômées. | | | | |
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| | | | La même et étrange intonation, faite du mot distant, se reflétant dans lui-même et effleurant à peine la vie, se retrouve chez cette sorte de métèques que sont Casanova, Pouchkine, Nietzsche, Valéry, Nabokov, Cioran. Ne pas être sûr de ses racines ou de ses paysages aide à cultiver le climat de son propre arbre. | | | | |
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| | | | Une métaphore est une idée, qui compte non pas par son propos, son étendue, son poids, sa profondeur, sa cohérence, mais par une irrésistible impression d'un bel état d'âme. Le pire des mutismes - le manque de métaphores. | | | | |
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| | | | Les plus ambitieux visent la fusion langagière du statufié et de l'exalté : Heidegger, avec ses révérences à Sophocle et Hölderlin, échoue dans un langage pourtant naturel ; Cioran, avec Valéry et Nietzsche en références, réussit dans un langage entièrement inventé. | | | | |
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| | | | Lorsqu'on ne peint que son regard et non pas les choses vues, on ne doit pas craindre la fuite et la perte de ses couleurs (Kafka). On n'écrit ni face à soi-même ni face aux choses - pour, dans les deux cas, n'animer que le vide de la vie - on écrit face à la vie du vide. Ou face à la mort, en faisant semblant de ne pas mourir, dans l'agonie du verbe. | | | | |
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| | | | Tout travail littéraire est érection d'un temple, autour de ton image, que tu aimerais vénérer. Les apports des autres sont de deux types : fournir des matériaux impérissables ou démolir d'autres idoles. La dernière catégorie est la plus rare, et son rôle est capital ; ta reconnaissance va à Nietzsche, à Valéry, à Cioran, les seuls à savoir renverser les épouvantails du savoir et des écoles. Tu te construis autour de leurs questions : Pourquoi je suis le mieux sculpté ? Où mes miracles sont-ils le plus inattendus ? Comment prier au milieu des ruines ? | | | | |
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| | | | La science : la nature comprise comme un hasard (le Zufällig-Wirkliche de Goethe) ; l'art : l'affabulation ressentie comme un destin. | | | | |
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| | | | Un aveu gênant pour tout artiste : par l'art nous cherchons à rattraper ce dont nous priva la vie. | | | | |
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| | | | En littérature, je suis hermétique au souffle de la vie, mis dans des valeurs-solutions d'une narration ou dans la résolution de problèmes métaphysiques. Le seul souffle vital, au milieu des mots, est le souffle de l'art, cette faculté fabulatrice, que je ne vois que sous forme d'équations de la vie. Une équation est un beau mystère, lorsque sa vue seule est déjà suffisante et n'exige aucun développement. L'art déductif. Un soupir se substituant à une obscure variable. L'ennemi de l'art est la constante. | | | | |
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| | | | Trois épurations successives de toute missive littéraire : se débarrasser de l'enveloppe, du contenu du message et de ses fulgurances langagières. Si quelque chose en reste sous les yeux du destinataire, cela ne peut être autre chose que la hauteur du regard de l'expéditeur. | | | | |
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| | | | La critique aurait dû être le plus noble des métiers, sa seule cible étant le maniement du beau, tandis que les créateurs croient devoir patauger dans le montage de faits divers pour faire passer le message du beau. La critique : comment naissent, se vivent et se désamorcent les crises ! | | | | |
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| | | | Être performatif ou informatif, c'est tout ce que savent faire ceux qui ne maîtrisent pas la forme. Des entremetteurs, des émetteurs - et pas des commetteurs. | | | | |
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| | | | Une curiosité psychologique : plus quotidienne est l'œuvre - plus grandiloquent est son commentaire par l'auteur, plus haute est l'envolée - plus cafouilleuse est sa défense. Shakespeare commentant son œuvre - inimaginable ou pitoyable ! Flaubert, ce Molière moderne, se rattrape magistralement en gloses, qui surpassent l'œuvre. Les Werther et Nouvelle Héloïse ne se trouvent aujourd'hui que dans des journaux intimes. | | | | |
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| | | | Dans l'effort lié à tout art il y a une part mécanique, une part réfléchie et une part inspirée. L'équilibre entre les trois dévoile l'artiste. Les mécaniques de la poésie ou de la musique sont des plus risibles, ce qui les expose au ricanement du sot, qui n'a ni l'intuition d'une idée ni le goût d'une prémonition. | | | | |
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| | | | Ils nous versent tant de breuvages enflammants, tandis que nous nous enivrons le mieux en déchiffrant les étiquettes des bouteilles. | | | | |
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| | | | Le concurrent du roman français : au XVIII-ème siècle - le bréviaire, au XIX-ème - l'état civil, au XX-ème - la gazette, au XXI-ème (?) - la gestion de portefeuilles ou le mode d'emploi. | | | | |
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| | | | Le romantisme d'antan, ce fut de faire parler les bêtes ou les choses. Aujourd'hui il faut faire parler les concepts, mais le plus difficile, c'est de faire taire les hommes. | | | | |
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| | | | Le classique : peindre sans horizons ; le romantique : ne peindre que des horizons ; l'ironique : par une prise de hauteur rapprocher l'horizon - de l'herbe sous nos pieds. | | | | |
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| | | | Romantisme : repousser le présent avec les moyens les plus modernes - la meilleure recette pour devenir classique à l'époque suivante. Donner au caprice la force d'une nécessité ; enlever à la nécessité sa couche d'ennui suranné. Affaire de don pour de nouveaux langages. Et Emerson : « L'art classique fut l'art de la nécessité ; l'art romantique moderne porte l'empreinte du caprice et du hasard » - « Classic art was the art of necessity ; modern romantic art bears the stamp of caprice and chance » - manque de finesse. | | | | |
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| | | | Le romantique crée un nouveau lecteur ; le classique en profite pour le combler. Le non romantique, hautement fervent, se traduit facilement en un oui classique, profondément altier. On n'est jamais classique, on le devient. On ne devient jamais romantique, on l'est. | | | | |
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| | | | Une écriture est privée de regard, lorsque l'œil et l'objet vu se trouvent au même niveau. | | | | |
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| | | | Écrire - avec les moyens d'une fièvre faire aimer le feu caché : « Zeus t'a caché ta vie, le jour où il se vit dupé par Prométhée ; il te cacha le feu » - Hésiode. | | | | |
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| | | | Qui ne voit dans la littérature qu'un moyen juste pour faire entendre ses idées, prône la clarté et la vérité. Mais celui qui n'y voit qu'un but injustifiable est porté vers divagations et déviations. Terrain vague ou vague terrain. Nimbes et diadèmes, ou limbes sans baptême. | | | | |
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| | | | Mes rapports avec le beau : c'est comme Roméo ratant son coup, se réveillant, l'estomac en folie, eczémateux, grimace hideuse au visage et bredouillant le nom de Juliette devant des infirmiers hilares et vigilants. | | | | |
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| | | | Dans l'écrit, contrairement à la vie, plus on tient à la lettre, plus on gagne en esprit. La manière qui apporte la matière. | | | | |
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| | | | Pour ceux qui veulent conter compte matière ; ceux qui veulent chanter décantent manière. | | | | |
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| | | | Sache distinguer ce qui doit son charme à ses enveloppes et ne cherche pas à le dénuder. N'habille pas ce qui n'est beau que nu. | | | | |
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| | | | Ce que produit l'imagination du poète, trouve un écho immédiat dans la nature, externe ou interne. Le goujat part toujours de la nature, qui ne se reconnaît plus dans cette imagination de caisse enregistreuse. | | | | |
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| | | | Origine de la poésie - partir de la lettre et se rire de l'esprit. Rendez-vous cryptogames avec les mots, les Muses. Tolérance avec les idées, les prostituées. | | | | |
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| | | | Un style rêvé : donner l'impression de procéder par raccourcis, tout en faisant entrevoir un regard sur l'absolu. Un style sans intérêt : se laisser guider par la rigueur d'enchaînement. Ne pas quitter la haute contrée, ne pas goûter les bas-côtés. | | | | |
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| | | | Le besoin d'une mise à plat, non pas au commencement du livre, mais en pleine lecture, - indice d'une réelle présence, parmi les pages chiffonnées, - de vastes platitudes. | | | | |
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| | | | Scintillement de mots dans une houle de promesses - littérature d'un ciel abandonné à l'étoile. | | | | |
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| | | | La plus forte des contraintes de l'artiste : subordonner la langue au nez - la saveur au goût. | | | | |
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| | | | L'homme complet : union d'une musique intérieure et d'une géométrie extérieure. La présence, seule, de la première réveille l'artiste. La maîtrise de la seconde prédestine à la philosophie. | | | | |
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| | | | L'exil est l'état d'esprit le plus propice à l'écriture libre. Les Psaumes de David, Pétrarque, Dante, G.Bruno, Rilke, Nabokov, Cioran. La paix d'âme étant devenue une patrie sans faille du Français moderne, la perspective d'un exil intérieur n'attire plus que des Descartes et des Hugo. | | | | |
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| | | | Si tu ne t'adresses qu'aux oreilles, tu finiras par aligner des notes au lieu de faire entendre ta voix, qui ne vaut que par sa hauteur, c'est-à-dire par le pathos ou par la honte, par le comique des graves et le tragique des aigus. Prêcher le savoir comme contenu du message, c'est tenir la connaissance du solfège comme préalable de toute émotion musicale. | | | | |
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| | | | J'aimerais, qu'on comprît, que ce livre aurait gardé tout son sens, si je n'avais pas lu un seul des auteurs, qui en font le fond lointain ou le cadre immédiat. Nous sommes au temps des orages ; des nuages aléatoires traînent au-dessus de nos âmes réceptrices, chargées d'images et d'émotions ; l'éclair doit ne garder que le souvenir de nos âmes illuminées. Un bon exemple de fortuité des nuages passagers : pour Nietzsche - le bref passage de Schopenhauer et de Wagner, aux fonctions météorologiques. | | | | |
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| | | | On a beau avoir une hauteur de vue, une profondeur de l'ouïe, mais, en dernière instance, c'est bien le sens du toucher qui détermine la place d'une écriture. | | | | |
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| | | | L'art disparaîtra, car tout tend vers un langage unitaire, tandis que l'art est, par définition, la recherche de nouveaux langages. | | | | |
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| | | | Parmi les écrivains reconnus, le clivage entre ceux qui voient et ceux qui entendent. Je ne dresse les oreilles, ni mes yeux ne s'apprêtent à s'enflammer que si je devine, chez l'auteur de la page devant moi, les yeux fermés, au bon moment, ou, surtout, les oreilles bouchées, aux mauvais endroits. La littérature aurait dû être de la musique, c'est-à-dire du bruit de la vie bien filtré, madrigaux exécutés a cappella. | | | | |
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| | | | Les ratés en tout genre sont ceux qui se prennent pour les meilleurs poètes parmi les géomètres ou pour les meilleurs géomètres parmi les poètes (les marchands mêlés) ; ce qui leur ouvrirait, à la fois, l'entrée de l'Académie et la sortie de la Caverne. Le succès n'attend que près de l'Agora, au Portique ou dans un tonneau. « Si tu as du cœur et de l'esprit, n'en montre qu'un seul » - Hölderlin - « Hast du Verstand und Herz, so zeige nur eines von beiden ». Quand ils vont ensemble, pourtant, ils ne font qu'un, qui s'appelle âme ; il faut l'avoir bien timide, pour dire, que « le cerveau fait sablier avec le cœur » - J.Renard, ou « quand la pensée naît, le désir meurt » - G.Bruno - « nascendo il pensier, more il desio ». Aujourd'hui, ces scrupules n'ont plus aucun sens, le danseur et le calculateur (Beaumarchais) exerçant le même métier. « On doit être un logicien et en même temps être plein de musique » - H.Hesse - « Man kann Logiker und dabei voll Musik sein » - à remarquer la judicieuse répétition de être, dans la traduction. « Poésie, on t'appellera Pensée Musicale » - Carlyle - « Poetry, we will call Musical Thought » - quand la musique est belle, les pensées accourent, sans être expressément appelées. | | | | |
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| | | | Ce qui donne un sens à cette écriture, c'est le lecteur idéal, ton alter ego (ou plutôt mon altus ego), celui qui en découvrant ce livre en serait séduit et jaloux. Mais ce sont tes égaux, imaginaires, impossibles, qui te comprendront et pleureront ensemble une défaite prévisible, un amour sans partage possible. « Écrire pour ce peuple qui manque » - Deleuze - et qui ne viendra jamais. | | | | |
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| | | | Aucun auteur ne se tire aussi bien de l'épreuve de modernité que Shakespeare. Quoique d'Artagnan résiste à la transposition en représentant en transistors, la princesse de Clèves s'effondre en secrétaire de direction. | | | | |
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| | | | L'un des auteurs les plus plébéiens est Proust : on remplace, chez lui, le mot duchesse par caissière, dîner - par beuverie, souffrance - par gueule de bois, pensée - par rigolade, et l'on peut laisser le reste en place, aussi cohérent que vulgaire. Le taux de goujats est le même dans les hôtels particuliers et dans les chaumières ; ce n'est pas la possession, mais la hantise ou la prière, qui adoubent l'aristocrate ; seul, dans son château en Espagne, ou invitant ses glorieux ancêtres, de sang ou de verbe, dans ses ruines. | | | | |
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| | | | La musique et la peinture rendent trop facilement jeune ; seule l'écriture, la vraie, oblige à exhiber des rides de mots usés par d'autres siècles. | | | | |
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| | | | Tous les artistes cherchent à se résumer en pensées. Et voilà la danse libre du pinceau ou de l'archer se transformant en boitement raisonneur ; chez les non-initiés de la plume, la pensée est prisonnière des mots sans ressort : « La danse est la métaphore de la pensée » - Badiou. | | | | |
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| | | | Hygiène intellectuelle en littérature : expurger le discours de toute la gangue du savoir parasitaire et froid, non-porteur ni de saveurs ni de chaleurs nouvelles. | | | | |
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| | | | Difficile de rendre mieux la vie que par l'image d'un arbre. Le récit, le plus souvent, te met déjà au milieu d'une bruyante forêt, cachant les soucis de l'arbre solitaire, tandis qu'une formule de deux lignes ne peut se vouer qu'à un arbre fier et silencieux. | | | | |
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| | | | Une voix complice n'apporte rien à la voix créatrice. Il faut dédaigner l'oreille et se faire regard. | | | | |
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| | | | Dieu absent de la nature ? Mais Il est là, chaque fois que tu admires ! Le bon écrivain est dans son œuvre, chaque fois qu'une admiration surgit Dieu sait pourquoi et comment. C'est minable que d'être présent devant des choses ; il faut être présent derrière le verbe. | | | | |
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| | | | Ce qui est déterminant dans le choix de nos genres littéraires, c'est notre imperméabilité à l'ennui. Quelles armures il faut dresser devant les pointes du bon goût pour s'attaquer aux sorties de marquises, aux madeleines trempées ou aux comices agricoles ! On est un professionnel, quand on entend surtout l'effet du complément d'objet direct et animé dans des phrases comme Je vous aime ! | | | | |
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| | | | Je pratique une large démocratie dans le choix de mon jury de l'ombre : un comte, un secrétaire de direction, un vagabond - Tolstoï, Valéry, Cioran. Eux seuls pourraient comprendre mon attitude de condamné, s'accrochant au banc des accusés, au milieu des étoiles. | | | | |
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| | | | Ce n'est pas que l'Européen n'aime plus ses contemporains-poètes qui est dramatique, mais ce qu'il a raison. | | | | |
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| | | | Les songe-creux ont toujours tant de choses à dire, dont ils fixent l'être : sans savoir exprimer, ils impriment, ils signifient, ils font, pensant qu'ils sont. L'idéal de l'écriture serait de tout exprimer, de ne dire qu'un minimum, tout en cherchant à réduire le dit au chanté, de l'opérer à l'œuvrer. | | | | |
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| | | | Balzac n'aurait pas laissé de correspondance, Flaubert n'aurait laissé que sa Correspondance, - j'aurais pu tenir tous les deux pour brillants. Mais chez Balzac, l'homme est bête et l'écrivain - subtil ; et chez Flaubert, l'homme est subtil et l'écrivain - bête. | | | | |
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| | | | Le genre épistolaire ne réussit que dans des pays, où l'auteur et l'homme ne sont pas la même personne. L’Allemand, avec son culte d'objectivité, d'unité et de cohérence, y est particulièrement insignifiant, tandis que le Français et le Russe y excellent. | | | | |
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| | | | L'objet d'une écriture est la création d'un lieu géométrique d'attirance, créé implicitement par un jeu de contraintes à variables. Et la lecture est son dessin par substitutions successives. | | | | |
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| | | | Tout artiste est un copiste, mais de combien de fibres copiées monte une palpitation ? Là où le tâcheron reproduit la géométrie, l'artiste insuffle déjà une mélodie. | | | | |
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| | | | La vie se compose d'empreintes et de rêves. L'évoquer dans un langage est également ardu, mais la difficulté de la seconde tâche est qu'il faille s'interdire l'usage de miroirs, tandis que la première est toute de miroirs. L'artisanat de l'axe et l'art du levier. | | | | |
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| | | | Le peintre dessine l'arbre ; le musicien en fait sentir les saisons, les joies et râles ; l'écrivain y découvre la vitalité des racines et l'éphémère des fleurs. L'artiste est dans la rencontre avec l'arbre ; les autres - dans l'évasion. « Si la poésie ne pousse pas aussi naturellement que les feuilles sur un arbre, elle ferait mieux de ne pas surgir du tout » - Keats - « If Poetry comes not as naturally as the Leaves to a tree it had better not come at all ». | | | | |
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| | | | La fin de l'art sonnera le jour, où l'artiste aura compris le au nom de quoi pour confier le comment à l'analyste-programmeur qu'il sera devenu. | | | | |
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| | | | L'harmonie et le rythme maîtrisés, l'écrivain-goujat n'accorde qu'une attention secondaire au choix des objets et liens du discours - l'insensibilité à la hauteur. J'évite tout objet, que je ne parvienne pas à faire danser ou chanter. | | | | |
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| | | | L'harmonie inarticulée (la voix divine marmonnant ses théories), le chaos pré-articulé (l'obscure justification de tes modèles), l'harmonie articulée (l'impertinence d'un art imposteur, aspiré vers la théorie par-dessus les modèles) - l'art est l'hymne froid au chaos chaud au moyen d'une harmonie chaude et incompréhensible. | | | | |
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| | | | Chanter l'immobilité est peut-être une ruse due à mon genre, puisque si la cohérence du narrateur est dans le mouvement, celle de l'aphoriste - dans la capacité de n'admettre aucun mouvement provenant du dehors des mots. | | | | |
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| | | | L'œuvre comme affiche, copie ou trace ? Cette image me répugne. Ni poinçon ni empreinte, mais un mode de réfraction des émotions, se brisant contre la lame des mots. Une constellation de pointillés, dans lesquels tu te concentres, un nuage de points scintillants comme œuvre ! L'état de grâce exclut l'état de traces. | | | | |
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| | | | Ce ne sont pas les traces - ni, à plus forte raison, les preuves ! - qui me font rêver (Char), mais l'imagination de brisées non battues, que je ne profanerais pas non plus avec mes pas affairés. Une mélodie n'est ni trace ni preuve, mais épreuve et race. | | | | |
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| | | | Deux tendances anti-artistiques : imputer de la sincérité (mot de débiles) ou de la justesse (mot de serviles) à tout premier regard, tout premier jet, ou bien ne travailler que dans le polissage débouchant sur une œuvre, où aucun détail ne tolérerait plus aucun rééquilibrage, sans mettre en péril tout l'édifice. L'artiste s'interdit de désigner le mot premier ou le mot final. Sur papier, la communication entre les choses et les mots n'est possible que des seconds vers les premières. Dans la tête de l'artiste, la chose doit être systématiquement évincée par le regard. | | | | |
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| | | | Chant - conte de fées - mythe - pièce de théâtre - scénario - cahier des charges ; l'art achève sa trajectoire : gestation, gesticulation, gestion. | | | | |
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| | | | Tout texte - autant en poésie qu'en plomberie - est une suite de métaphores : de banales, de mauvaises, de bonnes. Dans la grande littérature, cette proportion est de 90 - 9 - 1 ; chez Nietzsche : 20 - 10 - 70 ; chez Valéry : 30 - 5 - 65 ; chez Cioran : 5 - 10 - 85. | | | | |
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| | | | La valeur finale d'une métaphore se détermine par ses points d'ancrage : des choses, des états d'âme, des mots, des concepts, des sons, des couleurs. Les plus belles restent au large, à égale distance de ces havres. | | | | |
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| | | | L'homme-éponge : une lente et continuelle aspiration, suivie d'une longue expiration ; l'homme-écho : nulle expiration sans la compagnie d'une aspiration. Mais c'est seulement l'homme-poète, l'homme d'inspiration, qui fait sentir le souffle. | | | | |
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| | | | Comme l'œil reconstitue une image spatiale à partir d'un tableau peint en deux dimensions, l'esprit, dans un texte, cette matrice spatio-temporelle à quatre dimensions, doit saisir l'intuition des espaces au nombre infini de dimensions, la fascination des points d'origine, de l'étendue des métriques et de la hauteur des projections. | | | | |
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| | | | J'aurais eu assez de force pour traduire ma lucidité en actes, je serais retourné dans ma forêt natale de Sibérie, sur les traces de mes ancêtres orpailleurs, ou, au moins, j'aurais cherché à me réfugier en Amazonie ou au Kenya. Accepter de vivre d'une illusion - l'écriture comme réceptacle d'un souffle - illusion devenue fatalité, telle est la faiblesse, qui est à l'origine de ce livre boursouflé. « Il ne dépend que de nous : vivre dans un monde rassurant d'illusion » - Chomsky - « If we choose, we can live in a world of comforting illusion ». | | | | |
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| | | | Trois dons majeurs d'écrivain - un tempérament, une hauteur, une ironie - que possèdent, séparément et sans partage, trois maîtres français : Bloy, Valéry, Cioran (en Allemagne, la morgue et le nihilisme de Schopenhauer et le port altier de Nietzsche ; en Russie, depuis l'espiègle Pouchkine, ironie est synonyme de légèreté). Sans atteindre les sommets de chacun, dans sa spécialité, ce livre aimerait en présenter l'équilibre. | | | | |
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| | | | L'art abductif : ne s'occuper que de la justification musicale, justification bien ramifiée, justification de faits en arbre, et réduire les faits eux-mêmes au rang de feuilles, de variables muettes. Le modus explicandi, ramage le plus profond du modus cognoscendi. Les faits, c'est du bruit, qui ne doit pas défigurer ta musique : « Ne laissez jamais les faits gêner une bonne fiction » - Twain - « Never let the facts get in the way of a good story ». | | | | |
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| | | | Ne pas savoir vivre sans écrire - graphomanie ; ne pas savoir écrire sans vivre, c'est-à-dire sans l'envie de rêver, - éthéromanie, nulla linea sine nocte plutôt que nulla dies sine linea (Pline l'Ancien). Pessõa : « Mieux vaut écrire que risquer de vivre ; l'écriture est la manière la plus savoureuse d'ignorer la vie » - se trompe. | | | | |
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| | | | Chez le bon écrivain, localement s'impose et subjugue un libre arbitre, mais globalement une sensation de cohérence fatale s'en dégage. Chez le mauvais, localement règne une cohérence mécanique mais globalement, c'est le libre arbitre des écoles, coteries et guildes, qui résume tout. | | | | |
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| | | | Tant de livres annoncent, dès la première page, soit de la noirceur soit des arcs-en-ciel. Et combien ne laissent, derrière la dernière page, qu'une grisaille rapidement dissipée. L'artiste est celui qui, devant sa toile, tente de ne pas brandir sa palette. À l'écriture suffisent une tempête du bocal ou de l'encrier : « un verre d'eau aurait les mêmes passions que l'océan » - Hugo. Pour le regard, c'est aussi simple : « Un rond d'azur suffit pour voir passer les astres » - E.Rostand. Quand le sang ou l'encre vous manqueront, vous vous tournerez, pusillanimes, vers l'univers entier : « Que le cratère de Vésuve soit mon encrier » - Melville - « Give me Vesuvius crater for an inkstand ». | | | | |
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| | | | L'image, en littérature, naît des multiples va-et-vient et cascades, zigzags et saccades, revenez-y et torsades, entre le ressac des mots et le calme de la pensée, d'un dialogue, où des réparties adverses rehaussent le débat, mais le mot final appartient - au mot. | | | | |
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| | | | Que diraient de l'état de nos goûts les générations précédentes, mieux pourvues en talents, si elles découvraient les œuvres des number one français officiels, en philosophie, en littérature, en poésie : Onfray, Houellebecq, M.Deguy - peut-on les imaginer au salon de Mme Geoffrin ? Signes communs : inattouchement par la noblesse et par l'esprit, métaphores flageolantes, incapacité d'admirer l'œuvre de Dieu, culte de l'homme relatif. Depuis 500 ans on tenait bon, et voilà que de nouveaux barbares déferlent - par quelle brèche ? Se consoler, dans la mauvaise joie, que chez les voisins, avec H.Jonas, G.Grass, S.Hermlin, la dévastation est encore plus désolante ? « Nos pères, pires que nos grands-pères, nous enfantèrent, les dépravés, qui donnerons vie à une progéniture de minables » - Horace - « Aetas parentum peior avis tulit nos nequiores, mox daturos progeniem vitiosorem ». | | | | |
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| | | | Le livre complet correspond à l'exigence toute gastronomique : on le goûte, on le mâche et l'avale, on le digère. Mon penchant pour les amuse-gueule fugitifs fait, que je ne me recueille qu'auprès des avant-goûts, sans promesse de calories ni vitamines. | | | | |
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| | | | Tu veux peindre l'oiseau, et l'on ne découvre, sur ta toile, qu'une cage. Et tu balbuties, avec tous les sots, que le peintre ne doit pas apparaître dans ses tableaux. Plus que dans un cachot de l'esprit, c'est dans une tour d'ivoire de l'âme qu'on a besoin de barreaux : « L'âme est le seul oiseau, qui soutienne sa cage » - Hugo. « Il lui semble, que le monde est fait de barreaux, et au-delà de ce monde - aucun autre » - Rilke - « Ihm ist, als ob es tausend Stäbe gäbe, und hinter tausend Stäben keine Welt ». C'est par la délicatesse des barreaux qu'on reconnaît notre parenté avec les volatiles. « La pensée est un oiseau qui, dans la cage des mots, peut déployer ses ailes »* - Gibran - « Thought is a bird, that in a cage of words, may unfold its wings ». | | | | |
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| | | | La gymnastique scripturale consiste à éliminer systématiquement tout ce qui est dramatique - l'exception, l'exacerbation, l'extrémisme - et à lui substituer, à doses égales, le tragique et le comique. | | | | |
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| | | | Élever le hasard à la hauteur d'un destin - l'art tragique ; réduire le destin aux bas-fonds du hasard - l'art comique ; lire le destin dans le hasard, rire du hasard dans le destin - l'art ironique. | | | | |
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| | | | L'art, c'est une lutte contre le hasard, mais il comporte, lui-même, deux types de hasards internes : le hasard d'émission et le hasard de réception ; le premier, c'est le coup de dés que toute pensée émet (Mallarmé), et le second, c'est la bouteille à la mer recevant cette pensée ; le drame du message et la tribulation de la messagerie. | | | | |
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| | | | La seule nourriture terrestre est la vie, tout écrit ne vaut qu'en tant qu'un excitant (Valéry jugeant Pascal ou Nietzsche). Mais c'est, curieusement, Nietzsche qui considérait comme excitants pernicieux, barbarica, ce qu'est la vraie vie : « erotica, socialistica, pathologica. ». | | | | |
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| | | | Le bon écrivain procède comme tout lecteur : de l'expression à la pensée (et non, comme le préconise Chamfort, l'inverse). | | | | |
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| | | | Le talent s'accommode aussi bien d'une démarche naturelle que contrainte ; c'est lui-même qui est nature et loi. Toute démarche peut être imitée ; on n'imite pas le talent. Les contrefaçons avortées du contraint remplissent les poubelles ; les copies, de mieux en mieux réussies, du naturel remplissent les étables. | | | | |
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| | | | Toute âme est poétique, tandis que les cœurs nous divisent en contemplateurs et en acteurs. L'esprit comme le cœur peuvent faire des vers, mais l'âme seule est poète. L'art n'est qu'une belle contrainte, que l'esprit respecte et le talent lui donne les moyens ; le cœur, qui s'y plie, bat pour réveiller l'âme de poète. | | | | |
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| | | | L'âme d'écrivain, le corps de ses écrits, le vêtement de sa pensée : le désir, avoué, de s'habiller et le désir, inavouable, de se déshabiller. | | | | |
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| | | | L'étrange surdité du goût chez ceux qui en ont pourtant une bonne vue : Nietzsche reconnaissant son prédécesseur en Spinoza, Nabokov sélectionnant Robbe-Grillet, Valéry et ses faux modèles de Descartes et de Mallarmé, Cioran en admirateur de Saint-Simon, G.Steiner voyant le plus grand génie du siècle en Proust (qui est pire que Saint-Simon, tout en pratiquant la même tonalité sirupeuse et nauséabonde). | | | | |
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| | | | Un écrit vaut par ce qui reste, une fois effacées les traces visibles provenant de la mémoire ou de la géométrie (il ne resterait que les « traces de l'absence » - Derrida). Mais à notre époque infovore et vidéosphérique, ne survivent que des narrations conformes au format BD (Bases de Données ou Bandes Dessinées). | | | | |
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| | | | Deux écoles de la littérature française : celle de la liberté ou celle de la contrainte, le XVI-ème licencieux ou le XVII-ème cérémonieux, aboutissant à Rimbaud ou à Valéry. Il faut choisir entre siat et fiat, entre une vie donnée et une vie à donner. L'universalité semblant être dans la liberté, le second courant finira par n'être apprécié que des élites cosmopolites. | | | | |
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| | | | L'écriture : à partir d'une fleur faire penser au paysage d'un bouquet, au climat d'un arbre ou ni à l'un ni à l'autre (Mallarmé). Dans le dernier cas, la fleur reste en papier. | | | | |
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| | | | Définir fait partie d'écrire ; plus grande est sa part, plus intelligente, en général, est la plume. Une raison de plus de soupçonner la France d'être la patrie de l'esprit ; dans quel autre pays, pour savoir ce qu'est voir, entendre, sentir, consulterait-on un dictionnaire ? | | | | |
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| | | | Que je rêve du jour, où je pourrais m'accueillir sans honte, dans l'édifice allégorique des mots, que j'aurais élevé moi-même ! J'en ai assez de rôder parmi les ruines de l'indicible. Mais tout édifice devient chose, dont je ne veux pas, même sous forme des ruines au passé trop palpable : « Les allégories sont au royaume des pensées ce que sont les ruines dans le domaine des choses » - Habermas - « Allegorien sind im Reich der Gedanken was Ruinen im Reich der Dinge ». | | | | |
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| | | | L'ironie du mot est la dernière poche de résistance de la poésie. Son premier refuge est parmi les vocables - muse, idée, ciel ; le deuxième en situations - château, combat, solitude ; le troisième dans les attitudes - obscurité, musicalité, intellectualité. Si, au bout de ces pérégrinations, on ne débarque pas auprès de l'ironie, c'est qu'on s'égara en route. | | | | |
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| | | | Manque de goût : peindre en continu, où le pointillé aurait suffi ; semer des points ou seule une ligne est féconde. | | | | |
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| | | | Imiter, c'est orienter son regard dans la direction de l'original. Le goût de l'immobilité peut pousser à regarder en sens inverse : les deux mouvements s'annulent et une délicieuse immobilité peut s'ensuivre. | | | | |
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| | | | En dehors de traduire, traduire une voix et une langue, qui ne sont pas les miennes, je ne peux pas donner un sens quelconque à créer. Être dans l'état de demande de messages (se sentir ange), ne pas s'attarder dans celui de la réponse (ce que veut le diable). Poétiser, c'est traduire des messages (voix) cryptiques. | | | | |
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| | | | Dans le genre discursif, les seuls archétypes, qu'on aurait dû peindre, seraient l'ange et la bête, ou les deux à la fois, au sein d'un même personnage. Les seuls à l'avoir tenté sont Dostoïevsky et Nietzsche ; chez les autres, il y a tellement d'impuretés ou de puretés mesquines, débouchant sur la grisaille réaliste. | | | | |
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| | | | Les liens entre ton sentiment et les mots, qui lui sont consacrés, devraient n'être qu'allégoriques. Quand ils prétendent être isomorphes ou univoques, on peut être certain de leur imposture. | | | | |
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| | | | Les incompris résument les critiques, qui les éreintent, à ces belles invectives : trop osé, fou, dérangeant. Des mises à l'index imaginaires leur servent de réels coups de pouce, auprès des libraires. Tandis que leur défaut majeur est peut-être tout simplement le manque de métaphores. | | | | |
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| | | | Chercher à s'attirer des antipathies est aussi vain que flatter. Surtout si l'on le proclame a posteriori, quand la sympathie espérée se laisse attendre. | | | | |
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| | | | Je n'aime ni fragments ni miettes ; mes mots ne font pas partie d'un tout, qui aurait pu ou dû être narré en récit artistique. Quand on n'a pas d'éclairs, comme Héraclite ou Cioran, on dessine des nuages, on fait du bourrage. On n'a rien à déchirer, quand on tisse en l'air. Mais j'aime une alvéole fractale, un motif en pointillé, qui tapisserait une surface projetée vers l'infini. | | | | |
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| | | | Le théâtre anglais est dominé par le mot, l'allemand par l'image, le français par la fioriture, le russe par un état d'âme. L'art, la poésie, le décor, l'homme. | | | | |
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| | | | L'image la plus gratifiante est le contraire d'une image classique, inaltérable, c'est celle qui donne l'envie de l'envisager sous de nouveaux points de vue. L'ironie, le refus de chercher l'inaltérable. | | | | |
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| | | | La fantaisie, maintenue par l'harmonie et guidée par la fantasmagorie, - une fantas-harmonie. | | | | |
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| | | | Poésie, travail en grec. (Regardez ces jargonautes modernes aigrefins s'extasier devant la formule soi-disant platonicienne : « Tout ce qui mène du non-être à l'être est de la poésie » ! La visibilité ! Même la Dichtung allemande peut s'entendre comme condensation.) Verdict contre la fainéantise, réhabilitation du travail. Et si tout le reste n'était qu'extraction de mensonges, fabrication d'illusions, service rendu au diable, diffusion de contrefaçons... | | | | |
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| | | | L'objet trouvé dans un livre devrait pouvoir se transformer en outil de vue pour s'apercevoir de nouvelles impossibilités ou compulsions. | | | | |
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| | | | En fait d'art, la connaissance la plus utile, c'est comment naît une larme. | | | | |
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| | | | Le nihiliste se détourne, ou n'a pas besoin, des commencements d'autrui et, lorsqu'il est, en plus, un artiste, il munit les siens propres - de l'intensité des finalités. Savoir se passer d'épaules des autres et de sentiers battus. | | | | |
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| | | | Plume à la main, on devrait ressembler au chat, qui a toujours quelque chose à se reprocher : un vol (plagiat), un meurtre (de son père), une lâcheté (se défiler, ne pas aller jusqu'au bout). | | | | |
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| | | | Le remplissage est le genre littéraire le plus répandu, et le vidage d'une tête débordant de pensées - la méthode la plus suivie (même Byron succomba à cette niaiserie : « Si je n'écris pas pour vider mon esprit, je deviens fou » - « If I don't write to empty my mind, I go mad »). On aurait dû laisser ce soin au lecteur, en lui tendant un vide vertigineux, aspirant ce qui est, à l'accoutumée, retenu dans des réserves de l'âme. « Viser la plénitude en se vidant »** - G.Steiner - « Evacuation towards fullness » - il faut le faire avant le premier trait de plume ! | | | | |
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| | | | Ce n'est pas au langage, que devraient s'en prendre l'acte, la pensée ou l'élan, mais au mot. Pour reconnaître que leurs propres langages sont risiblement plats. | | | | |
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| | | | Le cadre idéal d'un créateur : sollicité par la beauté, contrôlé par l'ironie, guidé par le goût, motivé par un doigt féminin. | | | | |
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| | | | Maîtrise de son métier : donner à l'exercice l'intensité de la fatalité. Et quand, avec Valéry ou Kafka, on se dit, que la grande œuvre n'est qu'un exercice, on n'est plus fâché avec ces contre-maîtres de constructeurs, tout en retournant chez les architectes des ruines (le mot ascèse vient du mot exercice). Il se trouve, que leurs maîtres sont les mêmes que ceux qui bâtissent des châteaux en Espagne, mais leur style reste inconnu des apprentis : « Il n'y a aucune règle d'architecture des châteaux en Espagne » - Chesterton - « There are no rules of architecture for a castle in the clouds ». | | | | |
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| | | | Horreur de tout récit ! « Balade exaltante à travers les champs » - ça pue l'ennui ! « Oscillation déprimante auprès des mots » - ça fait dresser les oreilles à la recherche du savoureux. Pourtant, les deux sont également absurdes. Où est la facilité, quel est le vrai test de plume ? Impossible de répondre ! | | | | |
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| | | | L'écrivain médiocre est myope, il écrit au contact avec l'objet. Le bon n'écrit que lorsqu'il réussit à s'en éloigner suffisamment. | | | | |
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| | | | Écrire, c'est faire oublier le levier, qui te soulève ; penser, c'est de ne pas le perdre de vue. C'est pourquoi les deux sont difficilement compatibles, à moins d'avoir l'intelligence d'illusionniste ou de prestidigitateur. | | | | |
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| | | | Le fragment et le raccourci sont de mauvais procédés des sceptiques stériles ; c'est la modulation qui est féconde. Ni intervalle ni droiture, mais hauteur ! | | | | |
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| | | | L'ennui des donc, alors, ensuite, l'attrait des ruptures, dans l'inertie logique, et de la fragmentation, dans des monolithes mécaniques. Toute juxtaposition d'images, quand on est sincère, provoque une perte de hauteur, une chute sans éclat, la triste monotonie des n + 1-èmes pas. Vive le pointillé parataxique ! | | | | |
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| | | | Le contraire d'inspiration n'est pas travail, mais calcul. L'inspiré ne transpire pas moins que le calculateur, mais ce n'est pas sa cervelle qui appesantit et chauffe les gouttes. | | | | |
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| | | | On reconnaît une vraie écriture, lorsque l'origine du plaisir ne remonte pas directement à la part de l'hallucination ou du calcul dans le livre. Mais sans l'un et l'autre, aucun style ne sauve la mise. | | | | |
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| | | | Type de livre, qui me plaît : débouchant sur déshérence plutôt que source à résonances et encore moins à conséquences. Je veux sentir davantage ce qu'on exclut, que ce qu'on enferme. | | | | |
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| | | | En italien et en allemand le mot art est au féminin (l'espagnol hésite entre le masculin et le féminin, le russe le neutralise). Dans ces langues, je dirais, qu'on devrait en être amant en faussant compagnie à la vie (neutre, en allemand !), cette mégère légitime. | | | | |
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| | | | La sainte sueur devrait transsuder dans l'écrit, celle d'une défaite annoncée, d'un front baissé, non celle d'une lutte avec un mot racorni, furtif et railleur. | | | | |
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| | | | L'idée s'arrête, quand l'épithète faiblit. Aller jusqu'au bout d'une idée, c'est accepter un corps à corps avec l'ennui. | | | | |
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| | | | La qualité la plus requise pour un romancier doit être l'imperméabilité à l'ennui. | | | | |
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| | | | Lorsque je devine quelle contrainte surmonte l'auteur, j'éprouve plus de plaisir, que lorsque je constate, qu'il avança encore vers son but. Le plus noble but, dans l'art, est peut-être de faire ressentir dans la belle maîtrise des contraintes le vrai enjeu aristocratique de l'œuvre. « Écrire, c'est omettre »** - Cioran. | | | | |
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| | | | L'attente d'un écho, où deux hauteurs se renvoient des messages, t'interdit l'écriture inimitable. Mais l'écho doit tirer son volume des hautes substitutions de tes variables. | | | | |
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| | | | On est en présence de la poésie, quand l'inexpliqué d'une image ne la compromet pas. | | | | |
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| | | | La poésie est le sacrifice du connu, et même de l'inconnu, pour sacrer l'inconnaissable. « La poésie est le sacrifice, où les mots sont victimes » - G.Bataille. | | | | |
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| | | | L'art n'est possible que parce qu'il est impossible de faire de sa vie une œuvre ni d'être l'artiste de soi-même. | | | | |
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| | | | L'art est un haut courant, dont on ignore la source. La virtuosité ou la maîtrise guident le parcours du fleuve, mais seul le génie porte à l'océan le message de la source. Comme la source, l'âme n'a pas de langage à elle ; seul le magnétisme d'un outil sourcier crée l'illusion d'un courant d'âme. | | | | |
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| | | | L'état, c'est l'harmonie, et la mélodie, c'est le contraste ; la force du talent les unifie, pour produire l'intensité d'une musique, aux origines cachées du plaisir final. Le talent, c'est l'art d'unification : un nœud, une branche, un arbre - tel est le parcours des meilleurs esprits - des points décrits, des extrémités proscrites, des axes entiers, circonscrits par la même intensité. L'unification est une dialectique vivante, qui fait que l'arbre unifié est plus riche que les arbres contrastés. La dialectique réconcilie des constantes, l'unification génère un arbre à variables nouvelles. | | | | |
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| | | | Sur la division en naturalistes et en artificialistes : il faut séparer le regard de la vue. Le regard, cet outil de l'intelligence, doit être artificier, tandis que la valeur de la vue ne dépend que du talent et de la créativité. Les couleurs et les notes de la panoplie d'artiste n'existent pas dans la nature ; tout naturalisme de la vue n'est qu'un artificialisme (re)connu, prévisible, sans étonnement. | | | | |
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| | | | Si ton but n'est que la traversée du désert, alors même si tu es chargé de tableaux ou d'idées, tu disparaîtras dans des caravanes, sans espoir de faire naître un mirage ni d'atteindre une oasis. Ton but doit être l'état, dans lequel naissent des mirages. | | | | |
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| | | | Le nez est le seul organe, le seul sens, qui se passe de justification : du pourquoi de l'œil, du comment de l'esprit, du quoi du bon goût. Mais flairer un tableau de peintre ou se fourrer dans les cordes de musicien serait de l'abus. | | | | |
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| | | | Le génie est un sens, comme la vue ou le toucher, et qui est toujours de nature musicale ; il est ce flair, ce rythme, qui naît d'une fusion de la vue des rites et du toucher des mythes, et qui, aujourd'hui, contaminé par l'ouïe algébrique, sombre dans l'algorithme. | | | | |
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| | | | Quand on perd pied, dans un livre, on a, au mieux, la panique, pas le vertige. Il faut que le livre, qui emmène dans des éléments nouveaux, donne des moyens d'un nouvel équilibre ou d'une nouvelle respiration (fixer des vertiges - Rimbaud). | | | | |
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| | | | Le but de la lecture : découvrir en soi des sources cachées, d'où aurait pu jaillir la lumière. | | | | |
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| | | | Mauvaise lecture : reconnaître les choses. Bonne lecture : reconnaître le ton. | | | | |
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| | | | Une sensation rare, étrange et magnifique : écrire pour survivre ! Le contraire est banal. Seulement, tôt ou tard, tu comprends, que c'est une illusion du même ordre que la préservation d'espèces vivantes ou l'accumulation d'espèces sonnantes. | | | | |
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| | | | L'élément, fait pour accueillir la musique, semble être l'air : Mozart - la hauteur, Beethoven - l'ascension, Tchaïkovsky - la chute, Verdi - le chant. Dans l'air on danse. Wagner est dans l'eau, on y nage, à moins de savoir marcher dessus, pour témoigner de mythes ou de miracles. Stravinsky est dans le feu, qui consume et te coupe la respiration, et Rachmaninov - en terre, qui te fait chavirer ou chialer, toi, le déraciné. | | | | |
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| | | | Pour l'écriture, la maîtrise des dictionnaires est une facette de second ordre. Le savoir n'est qu'un dictionnaire de plus, au même titre que l'Histoire ou la mythologie. L'intelligence peut les transformer en thésaurus, mais seul le bon goût les remet à leur place, où ils deviennent des arbres translucides pour la vision de forêts. | | | | |
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| | | | L'écho a plus de chances parmi des ruines qu'au milieu d'un château en Espagne. Il faut que tu places ton livre dans celles-là, tout en te réfugiant dans celui-ci. | | | | |
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| | | | La hauteur, ce sont des contraintes qu'on se donne sur les foyers des ellipses dessinant le réel, des hyperboles tendant vers la perfection, des paraboles se perdant dans un infini sans contours. | | | | |
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| | | | Le contraire de la poésie, c'est l'intimité, la familiarité, la sensation d'un lieu à soi. C'est pourquoi la poésie est l'exil, la migration, l'errance. Et les ruines sont une solution du problème de la Tour d'ivoire bâtie par le mystère des sans-abri. | | | | |
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| | | | Bien sûr, le mystère de l'homme est au-dessus de l'art, mais il est indicible. L'homme est bien plus grand que le Mot dans le monde de la démesure divine, mais l'art, c'est l'introduction de la mesure humaine. Donc, résignation, l'art pour l'art, l'art, qui ne dissimule rien, qui ne traduit rien. | | | | |
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| | | | Le non-art : une lourde préférence donnée à un choix fortuit. Le premier signe de l'art : ce n'est pas le hasard qui dicte le choix ; le second signe : la même maîtrise aurait permis de défendre un choix contraire. | | | | |
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| | | | La vraie maîtrise artistique est l'habileté d'esquiver tout dernier pas pour ne pas s'arrêter. Seul le non fini peut faire pressentir le goût de l'infini. | | | | |
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| | | | L'une des illusions de la naïveté : plus on est libre, plus on est créatif. C'est le contraire qui est vrai ! | | | | |
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| | | | Je ne suis pas du tout fier de venir à cette conclusion : sans les mots il n'y a ni grandeur ni vérité ni émotion (qui, pourtant, sont hors des mots). Mais ne faire que chercher une juste expression de ce qui a déjà une essence ne me réussit jamais. Le mot crée le besoin, érige le but, jalonne des obstacles. Mépriser les mots, c'est glorifier les glandes. | | | | |
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| | | | S'attacher à son œuvre, à corps perdu, est, j'en conviens, de la servitude. Mais s'en détacher entièrement ne peut apporter qu'une fausse liberté. Il est impossible d'en dénouer toutes les attaches, et celle des mots, placée à une altitude propice à un salutaire étouffement ou à une autodestruction non-polluante, est la moins traîtresse. | | | | |
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| | | | Chanter le pouvoir de l'art, qui ne fait pas de doute, tout en sachant les limites de tes propres moyens, qui ne sont que doutes. | | | | |
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| | | | La naïveté de Dostoïevsky : les hommes, dans la suite de leurs actions, incarnent des idées. La lucidité de Tolstoï : les hommes, dans le chaos de leurs actes, se précipitent, honteux, derrière des idées fuyantes. Chez Tolstoï, au tournant - un somnambulisme, un regard vers le ciel ; chez Dostoïevsky - un psychologisme, un magisme ou un syllogisme. | | | | |
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| | | | Tous habillent leurs pensées. Les habits les plus recherchés sont des feuilles (de laurier, de chêne, de figue) et des plumes (d'oie, d'autruche, d'ange). J'aurais choisi la camisole de force. | | | | |
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| | | | Le lieu d'écriture : un sous-sol ou une tour d'ivoire. Mais la littérature d'aujourd'hui ne se déploie que dans un bureau. | | | | |
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| | | | L'astuce la plus utile pour l'artiste est la rétention du flou, qui entoure tout premier emportement. Dès que celui-ci s'en débarrasse, le message devient extérieur et la fabrication remplace la traduction. Traduction ou imitation, mimesis et poïesis, de l'intensité originelle, tel est le vrai nom de la création. Les épigones imitent les résultats et non pas les origines. La noble mimesis (re)crée ce qui ne fut jamais advenu : en matière, en réflexion, en intensité. | | | | |
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| | | | Penser, c'est donner des noms aux choses figurant dans un problème. Résoudre celui-ci est l'affaire de l'artisan, non de l'artiste. L'artiste vit face à l'être, l'artisan - face à la raison. | | | | |
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| | | | L'artiste devrait réagir aux convulsions de son époque et rester impénétrable à ses cadences. Ou, même mieux, refuser net tout écho de la fureur du temps, comme Kafka. | | | | |
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| | | | La bonne mémoire transmet icônes et idoles, de l'amnésie naissent spectres et fantômes. La poésie a grand besoin d'oublis. | | | | |
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| | | | Cœur comme matière exige beaucoup d'impassibilité. Cœur comme outil n'est utilisable qu'en et par pulsions. | | | | |
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| | | | La poésie est un langage de la faiblesse, de la superficialité et de l'ivresse. Un poète dans l'âme ne peut chanter que défaites et hauteurs. Il est idiot du village, dès qu'il veut être sobre et profond : « Dès qu'un poète se réveille, il est idiot. Je veux dire intelligent » - Cocteau. | | | | |
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| | | | Le fragment comme genre est précieux comme une promesse de métamorphose. Ne pas s'appuyer sur la page précédente ; que chaque ligne ne compte que sur elle-même ! La pensée discursive, en continu, traduit le culte de l'habitude, de l'étendue. « Il n'appartient qu'au génie de détacher sa pensée de l'habitude »* - Cicéron - « Magni autem est ingenii abducere cognitionem a consuetudine ». La pensée-éclair, venue de la hauteur, vise, néanmoins, la même perspective : « Il faut voir nettement, que le discours pléthorique et le discours laconique ont le même but » - Épicure. Malheureusement, on n'écoute pas le sain constat des postmodernes : ni l'intelligence ni le savoir n'appartiennent plus au genre discursif. Mais la règle de l'économie des moyens est sans exceptions : « Quelle que soit la leçon, la brièveté s'impose » - Horace - « Quidquid praecipies, esto brevis ». | | | | |
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| | | | Ceux qui narrent la réalité la chantent comme tous les autres, mais dans un récitatif inorchestrable. La marche du siècle, elle non plus, n'est qu'une sorte de danse, mais où les pirouettes se font passer pour files indiennes. | | | | |
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| | | | Le naïf écrit en vue de solvuntur objecta (disparaissent les objections) ; le présomptueux - en vue de surgunt objectoris (apparaissent des objecteurs) ; l'ironique - en vue d'étaler, en objecteur confus, ses propres objections. | | | | |
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| | | | Les lectures faites d'une seule haleine ne sont qu'un feu de paille. Je leur préfère des interruptions irrécupérables, obligeant de repartir de zéro de la lecture et de lâcher prise d'avec la vie. | | | | |
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| | | | Les seules nouveautés, dans l'art, ce sont des altérations de points de salut ou d'attache. Même une nouvelle paille de salut n'est qu'une combinaison des points existants et qui ne peut être qu'une feuille. L'art de sauvetage de la noyade dans le Léthé, pour produire de l'a-léthéia, proche, toutefois, de l'apocalypse. | | | | |
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| | | | C'est la recherche mécanique de nouveautés à tout prix, qui déprécie l'art le plus sûrement ; le beau naît rarement d'une métamorphose d'un autre beau, il lui faut partir d'un point zéro de la création. Le commentateur ou l'épigone profane le beau, lorsqu'il n'en extrait que le vrai : « Il nous jette du beau dans le vrai, du vrai dans le pur, du pur dans l'absurde, et de l'absurde dans le plat »** - Valéry - la platitude est l'avenir, déjà largement réalisé, de l'art, qui se sépara définitivement du beau. | | | | |
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| | | | Le récit, ce sont de laborieuses substitutions de variables-feuilles sur un arbre, qui n'est beau qu'avec ses frondaisons ombrageuses d'inconnues. | | | | |
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| | | | Je ne peux pas aimer un écrivain, qui ne soit pas sa propre matière. | | | | |
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| | | | Toute pensée prend, spontanément, une forme géométrique. Ce qui explique la possibilité de l'art abstrait (la géométrie dépasse rarement le stade d'esquisse !) et de ce pullulement de productions savantes nageant dans l'autoréférence. | | | | |
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| | | | Être sa propre source ou son origine ne suffit pas pour être original. L'originalité est un plasma charrié des profondeurs, où il vaut mieux ne pas descendre, une lave fertilisant, dans une longue perspective, le sol de la vie. En plus, la géologie veut, que les volcans s'ouvrent toujours en hauteur. | | | | |
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| | | | La poésie relève de la transfiguration, quand les formes banales s'étoilent d'une lumière, dont on ignore la source, qui peut se trouver aussi bien à l'extérieur qu'à l'intérieur du poète. | | | | |
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| | | | Ils disent : tout se bâtit, en écriture, avec des briques et ce sont des choses approchées, qui en déterminent la taille. Plus on s'éloigne des choses, plus on apprécie l'argile crue comme matériau de base, éloignant la pétrification ou la putréfaction. « Un vase cassé peut se réparer, s'il était en argile crue et non s'il était en argile cuite » - de Vinci - « Un vaso rotto crudo si può riformare, ma il cotto no ». | | | | |
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| | | | L'écriture et son objet : deux êtres dont le contact émeut un troisième. Les trois, fondus en une seule personne, - l'heureuse triade ! | | | | |
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| | | | Indifférence face aux écrits, où des choses apparaissent avant des états d'âme. On devrait avoir l'impression, que ce n'est pas la main, mais quelque chose d'immatériel, mais intense, qui trace les mots. La mélodie qu'on entend devrait avoir déjà existé, en puissance, dans notre âme de lecteur. | | | | |
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| | | | La vraie énergie d'une œuvre d'art provient du sentiment de l'arrêt sur l'avant-dernier pas et du refus d'imprimer le dernier. Comprendre qu'aller plus avant ne serait ni meilleur ni plus précis. | | | | |
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| | | | On ne doit écrire qu'étant submergé. Il vaut mieux l'être par un vague besoin de forme que par la certitude d'un fond net. La forme est en haut, et le fond – en bas. Toutes les profondeurs furent déjà explorées et réduites aux chiffres ; la musique ne peut naître que de la hauteur, de l'arrachement à la terre et par la montée aux cieux : « En montant - écrire, et en écrivant - monter »** - St Augustin - « Proficiendo scribunt, et scribendo proficiunt ». | | | | |
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| | | | Le talent est le don, qui consiste à produire une harmonie, que la vie ne confirme qu'a posteriori. Chercher la confirmation de la vie a priori - signe d'un travail mécanique, sans génie. | | | | |
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| | | | Plus tu te mêles de la peinture de la réalité, plus vague et commune est ton image ; plus tu t'en détournes, plus déterminés sont tes traits. Pour savoir qui tu es, il faut te laisser divaguer. | | | | |
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| | | | Un étrange avantage des poètes d'aujourd'hui : l'imperméabilité à la honte - ne pas penser, qu'au lieu de s'attendrir, on peut éclater de rire, à la lecture de leur chaos, chaos verbal, sentimental et mental. | | | | |
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| | | | Les exigences acoustiques ne sont pas les mêmes pour les lieux, où tu composes tes mélodies divines, et ceux, où tu les aimerais exécuter. Le fond sonore idéal, pour les premiers, serait l'applaudissement de ton concierge et le ricanement du ciel. Oreilles faites yeux - pour les seconds. | | | | |
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| | | | L'intelligence, dans l'écriture, est plutôt une chauve-souris qu'une chouette ; elle permet d'éviter les objets trop tangibles dans la nuit de ce siècle et de s'attacher, tête en bas, aux refuges caverneux. Le savoir, dont se targuent les chouettes, ne sert qu'à terroriser des rongeurs de jour. | | | | |
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| | | | Le langage aurait dû être le seul lien visible de l'écrivain avec son siècle. Qui réussit cette gageure ? - Leopardi, Nietzsche, Valéry. | | | | |
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| | | | Tout grand écrit naît d'une ivresse, ivresse des choses, des idées, des mots ; mais le plus grand secret consiste à savoir s'enfiévrer de soi-même. Ce beau conseil d'Horace : « tu ne planteras aucun arbre austère avant la vigne sacrée » - « nullam sacra vite prius severis arborem » ! | | | | |
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| | | | Les uns exposent leur vie, les autres leur savoir, d'autres encore leur sexe. Mais le meilleur art, c'est se cacher élégamment, se perdre, s'éluder, faire entendre son mutisme. Se faire regard, parler aux aveugles, qui verraient en te lisant. | | | | |
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| | | | La sonorité d'une phrase peut dépendre de l'acoustique du livre, où elle se produit, mais sa vitalité ne devrait rien devoir à son voisinage. | | | | |
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| | | | Signes d'une noble écriture : un ton, qui conviendrait au plus illustre et au plus obscur des hommes, au plus ambitieux et au plus humble, au pécheur et au vertueux. Cervantès, Dostoïevsky, Valéry. | | | | |
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| | | | Il est ridicule d'écrire, pour prouver qu'on existe. La seule raison d'une noble écriture est d'exister par elle ! | | | | |
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| | | | Lorsqu'un incoercible ennui m'assomme à la lecture d'un Faulkner, d'un Priestley, d'un Joyce, je comprends, que l'esprit n'existe qu'en France, car leur homologue, Proust, s'en tire avec des bâillements nettement plus espacés. Dans leurs dialogues extérieurs comme monologues intérieurs, le mot est toujours de trop, il remplit des cases d'une grille mécanique. Que ce soit au niveau de la tête ou au niveau des pieds, que se produit le remplissage, le résultat est presque le même, dans la perspective de la hauteur. Idiomatisation de balivernes débouchant sur l'idiotisme. | | | | |
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| | | | Je me méfie de ceux qui proposent des murailles du savoir, des portes du paradis (ou de l'enfer), des fenêtres sur la vie et, plus que de tous les autres, de ceux qui vous tendent des clefs d'un système. Mais je me fie à ceux qui livrent, clefs en main, des châteaux en Espagne ou des Tours d'ivoire. | | | | |
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| | | | Je me moque de leurs souffrances d'écrivailleurs, la seule que je respecte est la trouille devant le spectre d'ennui s'élevant de mes pages. Souffrir dans les bureaux, « bâiller sur la croix » (Cioran) - deux fléaux modernes. Leur manie : se vautrer dans une souffrance imaginaire au milieu d'une douceur de vivre bien réelle. Et dire que les siècles précédents s'efforçaient à inventer une douceur imaginaire au milieu des souffrances bien réelles ! L'écriture n'est que jouissance, quand on est en possession de son sujet. Même à son impuissance il faut savoir donner un ton pénétrant. | | | | |
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| | | | Toute trame livresque a ses hauts et ses bas. Mon livre est exceptionnel, car ses hauts restent solidaires des chutes et ses bas ont toujours la tête tournée en amont. « Si l'homme, qui tombe, est grand, sa chute sera grande » - Sénèque - « Si magnus vir cecidit, magnus jacuit » - il y faut mettre altus à la place de magnus ! | | | | |
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| | | | Toute beauté a besoin de miroir. Non spéculaire, toute chose en soi ne dépasse pas le grade d'idole, de poids ou d'outil. Le miroir minimal - une négation. Toutefois, ce qui nous émeut le plus dans une beauté ne figurera jamais sur un tableau ni dans une formule ; elle est annonciatrice du merveilleux : « La beauté devient la preuve visible des miracles » - Dante - « La bellezza diviene argomento visibile dei miracoli ». | | | | |
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| | | | La part du hasard, chez l'artiste moderne, devint si énorme, qu'il m'est plus étranger que le chroniqueur, contre lequel, naïvement, je peste. Le hasard peut être maîtrisé par l'intelligence ou harmonisé par l'intuition qui, dans l'alphabet artistique, se situent juste après la hauteur. | | | | |
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| | | | Après Rilke, Char et Pasternak, la poésie du sentiment, rehaussé de noblesse et élargi d'intelligence, est morte pour laisser la place à la poésie des dictionnaires, vocabulaires ou onomatopées. | | | | |
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| | | | Je ne sens que vaguement où je commence, rien de plus obscur que mes fins - pourquoi s'étonner, que ce que je peins avec le plus de netteté soit mon absence ! | | | | |
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| | | | L'art - produire des métaphores, une fois que tu es subjugué par un concept. Les piètres sciences, ce qui nous élargit et corrobore (l'art rétrécit et désespère !), c'est traduire en concepts les métaphores insaisissables. L'idole (verbe mental, représentation), le portrait (verbe intellectuel, propositions), l'état d'âme (verbe inspiré, discours). Il est de belles métaphores, devant lesquelles palissent les formules, les pinceaux et même les mots... | | | | |
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| | | | Se méfier des mots, qui consignent ou transforment l'accessible. Ils devraient rappeler à l'âme l'existence secrète d'une autre âme, rappeler en musique, où la touche unique est ridicule. Quand on ne sait rien des notes, qui se veulent sons, il faut chercher des accords paradoxaux et des harmonies iconoclastes. Ou se taire, plutôt qu'à chercher à déployer les ailes dans un espace réduit par les murs et, surtout, par le sol. | | | | |
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| | | | Deux facettes sont impliquées dans l'art de la vie : créer et admirer, imaginer et sentir, se tendre et s'assouplir - bref, masculinité et féminité. Avec la première, l'art gagne en pureté et perd en pulsations, la vie est plus placide et plus factice. | | | | |
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| | | | Vision de femme : abstractions innées, à travers lesquelles on fait passer toute particularité. Vision d'homme (et de poète) : dans toute particularité voir de l'absolu, avec d'innombrables angles d'éclairage, de décantation, de généralisation, de rapprochement. | | | | |
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| | | | L'art d'écriture au féminin consiste à mettre derrière les mots un doigt en mouvement. Là où l'homme s'ingénie à mettre une main entière - pour enfermer, serrer, accaparer. « Je n'aurai jamais ma main »* - Rimbaud. | | | | |
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| | | | Communiquer, c'est laisser de la place au regard, à la perplexité, à l'arbitraire de l'autre. « Grand homme est celui qui laisse après soi les autres dans l'embarras »** - Valéry. Ne jamais aller jusqu'au bout d'une idée, s'arrêter au plus fort d'une tentation, laisser les sons mourir de leur propre éloignement. Les vagues de communion, une fois les fonds bien secoués, ne sont portées que par le vide. | | | | |
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| | | | Pour qu'une page de notre vie s'illumine, il faut, souvent, blanchir une multitude d'autres : par l'oubli, l'ironie, le sacrifice. | | | | |
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| | | | Une pensée est la cible ne servant qu'à enflammer l'œil. La toucher n'est pas indispensable. | | | | |
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| | | | Nos seuls lecteurs sont la raison et l'oreille. Jamais le cœur, jamais l'âme. L'oreille est plus proche du cœur, la raison - de l'âme. Ne pas se tromper d'interlocuteur, qui ne sera donc qu'un ambassadeur, et qui transmettra, comme il peut, nos notes et nos mémorandums, que dictaient nos cœur et âme. | | | | |
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| | | | Travail de plume : coups de main à l'oreille, coups de pied à la raison. | | | | |
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| | | | Tous les plumitifs clament leur inappartenance à tout courant. Quand on a de bonnes voiles et, surtout, quand on a son propre souffle, on devrait se désintéresser du courant lui-même. Et le meilleur navigateur n'a pas besoin de déployer sa voile ni même gaspiller, trop près du sol, son souffle. Son plus beau désir de voyage est dans la suspension à l'aplomb des voies impénétrables. | | | | |
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| | | | On ne peut bien écrire qu'en comprenant, que l'écrivain, en nous, ne doit rien à l'homme que nous sommes. | | | | |
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| | | | Ta présence, dans un livre, se manifeste non pas par l'ostentation de tes opinions, mais par l'écart que tu mets entre toi et les choses. Mais tu peux te fondre avec une chose en profondeur et en être infiniment éloigné en hauteur. Et la meilleure absence, là-bas, se dégage parfois d'une belle présence, là-haut. | | | | |
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| | | | Écrire, pour toi, est action comme bâtir des ponts l'est pour d'autres - frisson inconscient d'une envie de perdurer ou de se survivre (d'autres parlent de la différance de la mort). L'ironie t'aide à le comprendre, et tu enterres le frisson à une hauteur monotone, comme d'autres le dévitalisent à coups de piétinements égalisateurs. | | | | |
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| | | | Dans l'art, il n'existe pas d'imitateurs de la nature, opposés aux soi-disant créateurs. L'art est l'enrichissement langagier d'un modèle et non d'une réalité à modéliser. Seuls les non-artistes prennent le modeleur courant le plus en vue pour la nature elle-même. On n'imite que des théories (ce qui nous apprend quelque chose de nouveau sur la nature) ou des modèles (ce qui crée un semblant de nature dans un langage artificiel). | | | | |
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| | | | Avoir pensé ne sert strictement à rien pour la qualité de l'écriture. Avoir écrit apprend la joie de penser. | | | | |
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| | | | Signe d'une œuvre d'art : le lisible si fin qu'il devient invisible, le visible si bouleversant qu'il devient illisible. Si l'on ne lit que le lisible et ne voit que le visible, c'est un symptôme de la médiocrité. La primauté de l'absence. | | | | |
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| | | | L'art devrait survoler toute pensée ardente avec la ferme intention ironique de ne pas se consumer en l'embrassant. | | | | |
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| | | | L'artiste, c'est la sensibilité plus l'imagination plus l'ironie. Il crée des vérités. Le scientifique cherche des vérités toutes prêtes. La plèbe accepte des vérités en fonction de ses besoins. La vérité d'artiste s'ouvre aux yeux sachant se fermer. La vérité scientifique se conquiert en se saisissant des vérités d'appoint, qui l'éclairent. Pour les vérités plébéiennes, on n'a besoin ni d'yeux ni de lumière. | | | | |
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| | | | La hauteur du regard d'un écrivain, c'est le désir de contenir la résonance entre les murailles, dans les limites du goût. Au-dessus - la sensibilité, en-dessous - la compréhension. Et le goût est la complicité harmonieuse entre les deux. | | | | |
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| | | | La valeur tonale d'un livre dépend de la hauteur, à laquelle interfèrent les regards de l'auteur et du lecteur. | | | | |
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| | | | Le livre est plus perdu et plus aveugle que toi. À toi de le guider vers des sentiers, où poussent des images et s'entraînent des pas. | | | | |
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| | | | Le livre est un puits. Tu éprouves les fils de ta pensée (ou les fibres de ta sensibilité) en essayant d'atteindre sa face (surface). Le livre est aussi un avatar de l'existence et tu dois introduire, entre lui et toi, un vide nommé ironie. | | | | |
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| | | | Tout livre, comme tout homme, peut être transformé en ton allié, il suffit d'imaginer une lutte, lutte des esprits ou des calculs, et son ton, grave ou ironique. | | | | |
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| | | | Le poète est reconnu par sa capacité de s'éloigner des cadences du visible. | | | | |
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| | | | Le poète suit le souffle, non les desseins de Dieu. Manier la voile sans souci d'horizons. | | | | |
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| | | | Le constat est ennemi juré de la poésie. La poésie est le refus d'attacher les meilleures images aux heures et aux tables d'événements. « Rester dans l'incertitude et le mystère, sans fouiller les faits »* - Keats - « Being in uncertainties, mysteries without reaching after facts ». | | | | |
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| | | | Ne peut être poétique que ce qui ne peut être possédé, c'est-à-dire échangé. Poésie - manque de monnaie d'échange, don ou vol. Me tout donner, c'est me priver de ma soif vitale. Posséder, jouer sur des vases communicants ; ne rien posséder, s'occuper d'un vase vide en matériaux crus. | | | | |
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| | | | Les poètes ne poussent que dans un sol stérile. Les fleurs des hauteurs se ressemblent davantage entre elles qu'avec des fleurs des vallées respectives. Le poète est celui qui peut se passer de racines. Ses pousses sont fleurs et ses feuilles - sève. | | | | |
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| | | | Le poète aime le printemps pour les chimères qui naissent et l'automne - pour celles qui se meurent. Les fleurs à peine nées et les fleurs à peine mortes. Chanter apparitions, pleurer disparitions - le contraire de Nietzsche : « être sans pitié pour ce qui est faible ou mourant en nous » - « unerbittlich sein gegen alles, was schwach und alt an uns ist ». | | | | |
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| | | | Être poéteux, c'est ne voir que le beau. Être poétique, c'est voir de la poésie partout. Être poéteux, c'est t'élever jusqu'à la beauté, qui te frappe. Être poétique, c'est tout élever jusqu'à ta hauteur. Avoir de la hauteur, être à la hauteur. Être poéteux, c'est mourir faute d'images ou de couleurs viables. Être poétique, c'est insuffler la vie dans des tableaux effacés. Être poéteux, c'est refuser aux constats l'accès au désir. Être poétique, c'est réveiller le désir dans des constats. Être poéteux, c'est demander au moment unique : Suspends ton vol. Être poétique, c'est trouver dans chaque instant quelque chose, qui mérite d'être suspendu. Survol anaphorique sans envol métaphorique. | | | | |
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| | | | La seule chose dont la vue, même chez les plus endurcis du cœur ou revêches de l'âme, réveille quelque poésie est la mort. Ne serait-ce pas une des raisons, pour lesquelles si peu d'hommes voient de la poésie dans la vie ? Et si la poésie n'était qu'une autre vie, diaphane aux yeux non embués? | | | | |
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| | | | La poésie : imaginer une douleur, lors même qu'on est tenaillé par une autre. Et tout, pour que l'on entende, dans ta voix, une troisième, la seule, ma foi, qui est réelle. L'orant, l'adorant, le pérorant, en toi, ne se trouvent jamais devant une même idole. La lecture n'est jamais une vision par procuration (« Reading is seeing by proxy » - H.Spencer). Tu ne peux pas écrire ce que tu ressens, mais tu peux ressentir ce que tu écris. | | | | |
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| | | | Poète est celui, pour qui les rêves sont plus véridiques que les choses. L'immensité du possible s'éploie devant le poète, là où pour le Terrien n'est possible que ce qui est. Le sûr n'est vrai pour lui qu'improbable ! | | | | |
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| | | | La poésie, c'est un songe dans la nuit de la vie, c'est la faculté de ne pas se réveiller et vivre et croire le rêve plus profondément que la réalité. « La propia materia della poesia è l'impossibile credibile » - G.B.Vico - « La matière propre de la poésie est l'impossible crédible ». | | | | |
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| | | | Le poète, c'est le désir toujours renaissant, remettant les pendules à l'heure zéro, communiquant, Dieu sait comment, avec l'éternité, cet oubli du temps, cette durée, qui ne se réduit jamais aux heures, cet éternel retour aux commencements. Les fardeaux de la vie ne rendent ce désir que plus léger ; c'est porté aux nues qu'il gagne en poids et en besoin d'ailes. | | | | |
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| | | | Le poète devrait penser en vers et non pas versifier ses pensées. Le poète dans l'âme dit Je fleuris comme les autres disent J'imagine, Je crée, Je produis. | | | | |
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| | | | L'harmonie est une chose insaisissable et l'on le comprend sur l'exemple des types de versification nationaux. Leur niaiserie formelle est du même ordre que la niaiserie de fond des tanka ou haïku. La longueur des syllabes grecques, la métronomie de l'allemand ou du russe, l'orthographe dans le choix de rimes françaises. De pair avec le sonore, on devrait rimer pour l'olfactif, mais surtout pas pour le visuel. | | | | |
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| | | | La négation n'affirme qu'en logique. Dans l'art, la mesure d'authenticité n'est que le langage, toujours initiateur et paradoxal : non-implication dans ce qui est hors d'art. | | | | |
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| | | | L'esthète fait de l'esprit, le penseur l'invente, le poète le fuit. Plus discrète est la place de l'esprit, plus crédible est le transfert du sens. L'image est la langue qu'on tire à l'esprit. | | | | |
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| | | | Un jour, on comprend, que n'importe quel chiffon peut porter un noble message, on se met à gratter de nobles pages pour leur emprunter leurs couleurs et, pour toute retombée, on finit par réduire les folios en chiffons. L'ironie de l'ironie. | | | | |
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| | | | Signe de présence d'idées dans une image, qui trouva son mot : elle ne se fige guère et reste presque crue, prête à servir de matière première pour un nouvel étonnement, nouvel arbre de désir : « De la semence de l'étonnement naît l'arbre de la raison, lequel produit des fruits capables d'étonner » - Nicolas de Cuse - « Aus dem Samen des Staunens entspringt der Baum der Vernunft, der dem Staunen gleiche Früchte hervorbringt ». Le doute perd de hauteur : jadis, la présence réelle suggérait un corps derrière des images (l'Eucharistie) ; aujourd'hui, on doute des images, qui se trouveraient derrière des mots (G.Steiner). | | | | |
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| | | | Styles descriptif ou aphoristique : flamme maintenue au petit feu ou feu sans flamme. La flammèche enflamme, le feu attire. La force du scandale, l'impuissance de la tentation. | | | | |
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| | | | Ruptures de stock des mots, déficits du style, pénuries de la négation, surproduction de la grandeur - en littérature comme dans la vie, on s'enraye, on frôle la faillite, on est liquidé par des huissiers compatissants, te suggérant de te recycler en journaliste ou en comptable. | | | | |
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| | | | Un chiasme utile : tu dois entraîner et par le jeu des idées - la beauté - et par l'idée du jeu - la nature. On peut aimer l'idée du jeu, sans la comprendre - le bon sauvage. On doit comprendre le jeu des idées pour l'aimer - le bon artiste. | | | | |
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| | | | Ce n'est pas le courage, mais l'obligation de l'artiste : énoncer l'ineffable, chanter l'inaudible, séjourner dans l'inexistant, tenir à l'insaisissable, se fier à l'irréparable, se détourner du prouvé. « Faire carrière dans l'impossible » - Goethe - « Im Unmöglichen sein Glück suchen », « sombrer avec le sublime et l'impossible » - Nietzsche - « am Großen und Unmöglichen zu Grunde zu gehen ». L'impossible devenant ta nécessité : « La nécessité, mère de l'art » - Apulée - « Mater artium necessitas ». | | | | |
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| | | | Ce qui compte, en art, c'est ce qui ébranle la beauté ou le rêve. L'art pour la vie et la vie pour l'art - le but et les moyens. Mais par-dessus tout - la noblesse des contraintes : quand on maîtrise le qui et le quoi, on s'entend avec n'importe quels pourquoi et comment. Et Nietzsche : « Tout comment est bon pour celui qui a, dans la vie, un bon pourquoi » - « Wer ein Wofür im Leben hat, der kann fast jedes Wie ertragen » - ne fait que la moitié du bon chemin. | | | | |
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| | | | Écrire, c'est mordre à son propre appât et répandre, ce faisant, son fiel, élixir, poison, baume, antidote. | | | | |
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| | | | L'écriture devrait servir à maintenir à une hauteur recherchée tes troubles d'âme. Non pour chatouiller ta vanité par des visions de chutes ou d'envolées. Garde ta disponibilité de volatile : « être léger comme l'oiseau et non comme la plume » - Valéry. Plume à la main, tu es un juge dessaisi ou un accusé par contumace. | | | | |
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| | | | L'écriture est l'alchimie d'extraction d'or à partir du plomb des mots. La logomachie est à l'âme ce que la physique des actes est aux muscles. L'écriture est un faux-monnayeur, la vraie monnaie du bonheur est frappée dans les alliages des mains et des regards. La vraie écriture est l'invention de ta propre effigie ; face à la monnaie, c'est à dire à la monnaie courante, à la règle, tes pièces, à la première lecture ou au premier emploi, seront déclarées fausses. Le premier à recevoir cet étrange présage delphique, être faux-monnayeur, fut Diogène. | | | | |
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| | | | Le véritable promoteur de l'art fut toujours le marchand, tiraillé par le mauvais souvenir des saloperies, qu'il fut amené à perpétrer. La meilleure dispensatrice d'aumônes fut toujours la honte. Les instincts carnivores bien canalisés, l'excellente bonne conscience l'anime désormais et laisse peser, sur l'avenir de l'art, de sombres perspectives, prévues par le deuxième Commandement. | | | | |
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| | | | Tous les arts sont condamnés à disparaître, à cause du délitement des goûts aristocratiques ; les premiers à dégénérer furent la peinture et l'architecture, si proches des chambres et des bureaux des goujats riches. « L'effet du commerce sont les richesses ; la suite des richesses, le luxe ; celle du luxe, la perfection des arts » - Montesquieu - le luxe, c'est à dire l'oubli de l'argent, ayant disparu, l'artisan succédera à artiste. | | | | |
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| | | | La culture s'hérite verticalement par l'esprit, la civilisation s'attrape par contamination horizontale de la chair. Signes des temps nouveaux : esprit charnel, chair abstraite. Politique et sciences de l'homme. | | | | |
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| | | | La science est une charnière entre la civilisation (comment se fabriquent les choses) et la culture (au nom de quoi elles se fabriquent). Avec l'art, elle relève de la culture ; avec la technique - de la civilisation. | | | | |
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| | | | Quand l'époque croule sous des questions, elle réveille chez l'homme un prurit narratif. Quand elle s'enorgueillit de réponses finales, l'homme s'en retourne dans l'introspection. Quand elle est muette, l'homme s'adonne à la contemplation. | | | | |
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| | | | Il faut hériter l'art de mise de pierres de touche et innover dans l'artisanat des pierres angulaires. L'expérience des bâtisseurs et le goût des architectes. | | | | |
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| | | | Il faudrait que tu pétrisses tes valeurs dans des matériaux si crus, qu'ils ne se figeraient pas si vite, que le Malin lui-même les eût mis dans le creuset infernal du quotidien. L'art est le pétrissement du vase et non son remplissage. | | | | |
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| | | | La liberté est nue, la création est l'habillage. Même si la création-source est libre, la création-fleuve ne peut pas l'être, à moins que celle-ci
réussisse à préserver le rythme de celle-là (l'étymologie du mot rythme !). On n'est libre qu'en rêvant, c'est-à-dire en ne désirant pas la mise en forme. La création est l'affectation, la recherche des empreintes de ce qui n'a pas de corps. L'art ignore la liberté connue, il en invente une autre, inconnue, il la crée ; il n'écoute pas, il émet sa musique au milieu du silence : « L'art est appel à la liberté » - Schiller - « Die Kunst ist ein Appell an die Freiheit ». | | | | |
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| | | | Le parti pris des choses triomphe partout (hideux dans leur apothéose - l'Internationale !). Pour les vainqueurs, prosateurs béats, le choix fut entre un objet vivant ou un schéma mort. Ils ne comprendront jamais, que la vie ou la mort des idées ne s'annoncent ni ne se maintiennent que grâce au parti pris des mots. | | | | |
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| | | | Pour ce fichu genre qu'est le roman, le seul remède contre l'ennui serait une langue de Céline, Bloy ou P.Morand. Mais, apparemment, pour la pratiquer avec succès, il faut impérativement « s'abêtir » (Montaigne). | | | | |
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| | | | Dans un métier, où compte surtout l'invention, ils poursuivent cette chimère impossible, l'authenticité. « La seule écriture valable est celle qu'on invente » - Hemingway - « The only writing that was any good was what you made up ». | | | | |
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| | | | Dans la vie, deux facettes sont omniprésentes : la mécanique et l'organique. Sur la première se formulent et se résolvent des problèmes ; sur la seconde se déposent des mystères. Et dans l'art, on retrouve ces facettes, éclairées par des problèmes ou mystères, propres à l'art lui-même et non pas à la vie, dépourvue de notes et de mots. Une certaine adéquation consiste à traduire des problèmes vitaux en problèmes artistiques, et des mystères vitaux - en mystères artistiques. La profanation : réduire des mystères en problèmes ; la bêtise : entourer de mystères ce qui n'est que problèmes. | | | | |
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| | | | Les passions vécues par Shakespeare lui-même, si l'on en juge d'après ses sonnets, furent médiocres ; une raison de plus d'admirer celles, bellement inventées, que vivent ses personnages, aussi loufoques que ceux de Dostoïevsky. | | | | |
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| | | | Gide, A.Schlegel et Pasternak traduisent Shakespeare : le premier en retient surtout les images, le deuxième - les pensées, le troisième - le ton. Seul l'original met ces trois facettes à une même hauteur. | | | | |
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| | | | Tout est cerné, ravagé, occupé par le journalisme. Aucune trace de Gide ni de Valéry dans les lettres françaises. Cioran, dans une ultime convulsion, clôt l'agonie de la lettre, qui n'est plus qu'un cimetière comblé, sans renouvellement de concessions crédible. | | | | |
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| | | | Un genre des plus dérisoires, la confession. On sait, que l'inavouable est autant source d'ennui que l'avoué. L'écriture devrait se vouer à la hauteur plutôt qu'à l'étalage ; mais en hauteur, ce n'est pas sa vie, qu'on aura peinte, mais une vie inventée ; dans l'étendue, on n'exhibe que de la platitude, aux lumières et idées interchangeables : « J'aimerais étaler ma vie, pour produire la clarté et la vérité » - Wittgenstein - « Ich möchte mein Leben ausbreiten, um Klarheit und Wahrheit zu schaffen ». Le genre enviable est celui de poème des mots, renvoyant élégamment au modèle gracieux des fantômes. | | | | |
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| | | | Le style d'un auteur (Nietzsche, Nabokov) permet de reconstituer assez fidèlement non seulement son visage, mais aussi sa biographie, mais les auto-biographies de ceux qui manquent de style (St Augustin, Rousseau) embrouillent leur visage jusqu'aux paradoxes et mensonges. | | | | |
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| | | | Dans un contexte littéraire, la musique, c'est surtout la musique symphonique, où s'affirme le compositeur-esprit, brille l'interprète-âme et où nos sens sont des instruments ; et je suggérerais que ce n'est pas l'ouïe qui devrait être le plus sollicités de ces instruments, mais le toucher, la caresse. En dernière instance, ce sont nos sens qui devraient animer nos mots. | | | | |
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| | | | Une fois que tu as recueilli, ressenti, saisi les chauds balbutiements du monde, tu pourras réagir en confesseur (si tu as le talent d'âme ou de plume) ou en professeur (si l'inertie de mouton ou le réflexe de robot sont les motifs de ton existence) : ou bien la musique des métaphores ludiques et consolantes, ou bien le silence des formules logiques et pontifiantes. | | | | |
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| | | | Dans la robotisation générale, le seul genre littéraire qui survivra sera probablement celui des scénarios. L'écran sera élevé au titre de support exclusif de rêves ! Aux projecteurs mécaniques - des rêveurs mécaniques ! La bonne littérature, comme la mauvaise, commence bien par l'extinction de lumières ; ensuite, la mauvaise enclenche l'action et la bonne - la génuflexion ou, au moins, la réflexion. | | | | |
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| | | | Pour un non-artiste, le langage et l'esprit servent à reproduire le bruit (ou le silence) du monde, tandis que, pour un homme d'esprit, la poésie et la philosophie en extraient la musique ; la poésie est le même dépassement du langage que la philosophie - celui de l'esprit ; mais la nature de la musique, qui en naît, est la même, dans les deux cas, pour élever l'âme ou consoler le cœur. | | | | |
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| | | | Peut-on peindre son soi, en confessant ses turpitudes, face aux Manichéens ou aux duchesses (St Augustin ou Rousseau) ? - à la limite, on y trouve quelques éclats de cervelle. Heureusement, il y a aussi la chair ; et la concupiscence augustinienne ou la mauvaise paternité rousseauïste nous font entrevoir quelque chose de vraiment intime. Heureusement, il y a aussi l'âme et le talent, c'est à dire le regard, qui, à toute sa production, affecte le genre de confession ou de testament. | | | | |
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| | | | La différence entre l'art et la science : l'art arrache, à son contemplateur, des oui et des non, que la science impose. Mais les signes d'adhésion ou de rejet, en l'art, sont précédés d'interjections ah, oh, eh, sont suivis de prometteurs points de suspension et surtout, sont accompagnés de riches substitutions des variables implicites, profondes ou hautes. | | | | |
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| | | | La vie est un jeu minable (champ d'expérimentations, théâtre, prison...) - on commence par ce choix de coordonnées et l'on bâtit par-dessus une géométrie. La vie est un miracle ineffable, qu'il faut conter, en chant et musique et non compter, en champs et rubriques ! Être saisi plutôt que saisir, et Einstein n'a raison qu'à moitié : « C'est même le but de toute activité intellectuelle : transformer un 'miracle' en quelque chose qu'on puisse saisir »*** - « Es ist ja das Ziel jeder Tätigkeit des Intellekts, ein 'Wunder' in etwas zu verwandeln, was man begreifen kann ». | | | | |
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| | | | Le regard, dans ce livre, c'est le réveil de l'imaginaire sous l'impulsion du rêve, c'est le choix partial de représentations. | | | | |
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| | | | Le but le plus enviable de l'écriture : qu'à travers ton cerveau on découvre ton visage et lui voue un regard fraternel. À comparer avec « Perdre le visage, écrire n'a pas d'autre but » (G.Deleuze). Ces sots, qui opposent l'interprétation et le manifeste aux protocoles d'expérience et programmes de vie ! Ta Muse - au visage hors commun - devrait être la seule à tenir le miroir. En son absence, on se contentera du lac le plus proche. | | | | |
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| | | | Remarquable hiérarchie des genres littéraires, dans l'Antiquité ! Que diraient les Anciens en apprenant qu'aujourd'hui, le genre de Pétrone est placé au-dessus de ceux d'Horace ou de Sénèque ! | | | | |
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| | | | En littérature, comme en théologie, un chef-d'œuvre doit son assise au poète, au philosophe et au citoyen, qui sont en nous : dans l'étendue des mythes, la hauteur des élites, l'épaisseur des rites. | | | | |
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| | | | La prouesse de la hauteur cioranique : pris par son vertige, tu oublies que sa langue est du XVIII-ème siècle, ses thèmes - du XIX-ème, son ton - du XX-ème. Si les cadences du siècle te sont étrangères, c'est dans le passé que tu dois t'incruster (le seul autre exemple réussi, qui me vient à l'esprit, est celui de Hölderlin) ; ceux qui soi-disant dépassent leur siècle et sont chez eux dans l'avenir se retrouvent, d'habitude, hors toute vie. | | | | |
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| | | | L'homme de plume est fait du don, du fond et du ton. Sans savoir me prévaloir ni du don de Cioran ni du fond de Valéry, je ne trouve qu'une seule proximité possible : avec le ton de Leopardi. | | | | |
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| | | | Je reconnais ma faute musicale : avec des cordes en permanence tendues, on risque de ne plus être en accord avec l'harmonie de la vie. Comme Joubert, je ne joue que de la harpe éolienne. Il faut savoir détendre ce qui vibrerait faux, mais je désappris à tendre l'oreille aux sons directeurs de l'époque. | | | | |
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| | | | Mon admiration oscille entre l'art de la naissance (paysage de Valéry) et l'art de la transformation (climat de Nietzsche). Mais les deux fuient le pire, celui de la nature morte. L'élégance d'une logique monotone, l'audace d'une logique non-monotone. Quelle cervelle que celle de Valéry voyant en Nietzsche « un essai d'une logique à base réflexe » ! | | | | |
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| | | | Ce qui dévitalise l'écriture et la réduit au journalisme : faire l'Histoire, commenter une partition ou un tableau, être le Juste. Même les diaristes devinrent, aujourd'hui, journalistes. | | | | |
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| | | | Une œuvre d'art - certainement pas un achèvement, ni une vie suspendue, lévitante, mais un jaillissement, une naissance de mesures, de poids et d'essors : « Les œuvres les plus importantes décrivent leur propre naissance »** - Pasternak - « Лучшие произведения рассказывают о своём рождении ». Le créateur choisit les lieux et les instants de ses (re)naissances, en y imitant la naissance annoncée du Verbe ; celui qui ne croit qu'en second miracle pense que « personne ne peut choisir l'heure de sa naissance » - St Augustin - « nullus quando vult nascitur ». | | | | |
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| | | | Tant de pseudo-poètes, cherchant auprès de l'algèbre un viatique à leur poétique inexistante, tant de lamentables pseudo-romanciers, à la plume grisâtre, mobilisant l'ontologie ou la phénoménologie, pour étaler leur prétendue intelligence. | | | | |
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| | | | À fréquenter les musées plus assidûment que les Muses, on transforme sa caverne de Platon en grotte de Lascaux, sa flamme en reflets, son Verbe en graffiti. | | | | |
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| | | | J'aime ceux qui rapprochent l'homme de la tentation de l'arbre. Ève et Adam, ignorant encore des sirènes volatiles, en compagnie du reptile. Daphné répondant aux assiduités d'Apollon par métamorphose en arbre ; la mère d'Adonis, Myrrha, qui, une fois arbre, produit la myrrhe, dans l'éphémère jardin de son fils. Ce bon Ovide laissant Jupiter transformer le couple d'amoureux, Philémon et Baucis, en deux arbres (la dernière partie de leurs corps, à passer dans le règne végétal, - les yeux !). | | | | |
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| | | | Les passages entre la nature (réalité) et la liberté (jugement de valeur) : par le sacré, par le bien, par le beau, par le vrai. Le sacré est entièrement dans le modèle, le bien - dans la réalité, le beau comme le vrai métaphorique sont des navettes entre les deux. C'est pourquoi l'art et la science sont plus complets que la religion et l'éthique. | | | | |
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| | | | La liberté de l'invention, face à la vie ; cette magnifique scène, chez Sartre, où Cervantès, dépité, sanglote, - il vient de croiser dans la rue un homme ressemblant à Don Quichotte ! | | | | |
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| | | | L'art : suggérer, pudiquement, par quelques reliefs, contours ou fragrances, le sens, la charge et la hauteur d'un regard sur ce qui appelle adulation, sacrifice ou possession - tout art est, donc, érotique. Où encore la volupté frôle de si près la honte ? « Mes pensées sont mes catins »* - Diderot. Les intentions du bon Dieu n'y sont pas sans ambigüité non plus : entre être l'Amour ou faire l'amour, Il s'est réservé être et ne nous invita qu'à faire. | | | | |
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| | | | L'érotisme opposé à la transaction, la caresse – à la possession. Quand on a connu la folle jouissance de caresser un mot, un corps, une idée, on se rit de la sobre satisfaction de maîtriser un sujet, une rigueur ou une puissance. | | | | |
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| | | | Jadis, même le prosateur le moins inspiré se considérait tenu à réserver une place à l'homme de rêve et aux abstractions sentimentales. Aujourd'hui, même les maîtres ne s'identifient qu'avec l'homme d'action ou avec de mornes abstractions professorales. | | | | |
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| | | | C'est l'ennui et non pas l'horreur qui fait pulluler l'art abstrait. Mais ceux qui s'emmerdent à mort adorent le discours de fin du monde : « Plus horrible devient ce monde, plus abstrait devient l'art » - P.Klee - « Je schreckensvoller diese Welt, desto abstrakter die Kunst ». L'horreur d'artiste est le vide du ciel, le regard des hommes étant, de fond en comble, absorbé par la cervelle. L'intelligence vouée au service de la pesanteur, l'artiste sans grâce ne reproduit, dans le vide, que la géométrie. | | | | |
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| | | | Créer, aimer, se résigner - l'esprit, le cœur, l'âme - une triade, où chaque personne ne peux se passer des deux autres. La confection, guidée par l'affection, auréolée de la défection et visant la perfection. | | | | |
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| | | | Toute la littérature est dans les variations d'une douzaine de métaphores. Le talent : en polir quelques-unes à la verticale. Le génie : les dévisager, toutes, de hauteur. Curieuse coïncidence, il se trouve des hommes, qui pensent, que même « l'histoire universelle est l'histoire des divers infléchissements de quelques métaphores » - Borgès - « la historia universal es la historia de la diversa entonación de algunas metáforas ». | | | | |
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| | | | Les métaphores primordiales, serrées jusqu'à devenir maximes, doivent former une constellation, que tu appelleras ton étoile. « Penser, c'est être sous la contrainte d'une idée unique, qui, telle une étoile, reste immobile »* - Heidegger - « Denken ist die Einschränkung auf einen Gedanken, der wie ein Stern stehen bleibt ». De sa froide lumière tu dois jeter sur la vie - tes ombres chaudes. | | | | |
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| | | | Le cafouillage le plus servile se forme sous la plume ou le pinceau de l'homme, qui crie, en jubilant : « Je suis libre ! ». Tant que de nobles chaînes de contraintes ne délimitent pas ton périmètre, tu ne peux pas être artiste, au moins en hauteur. La pensée sans frein n'engendre que de l'inertie. | | | | |
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| | | | Mauvaise lecture : de la vérité tirer la force ; la bonne : dans la force deviner la vérité. | | | | |
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| | | | Un bon lecteur parle rarement de lectures indigestes, car, avant de les absorber, il les filtre avec son regard (l'heure), son nez (le goût), ses mains (le poids). Les indélicats méritent d'avouer, que « connaître, ce n'est plus manger, c'est vomir » - Sartre. | | | | |
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| | | | Trois sortes d'audace font reconnaître un maître : l'audace pré-langagière (Cioran), l'audace de langue (Rilke, Pasternak), l'audace de concepts (Valéry). Et Shakespeare en est le plus grand, car il a l'audace de les pratiquer toutes les trois. | | | | |
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| | | | Tout art est dans l'effort de se démarquer du hasard, et ce n'est pas pour rejoindre une objectivité quelconque, sans aléa, mais un rythme implacable, où une belle loi doit se deviner derrière tout jet de dés. | | | | |
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| | | | On pense progresser en écrivant successivement sous l'influence des secondes, des jours, des années, des siècles. Et l'on comprend, un jour, que ce cheminement est celui de la régression, et que la seule chance de ressentir le souffle de l'éternité est de se concentrer dans un instant sans durée. | | | | |
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| | | | L'écrivain, c'est un champ en friche de magnétismes, la hauteur, à laquelle se condensent et éclatent des orages, la charge d'arômes ou d'éclairs. Les mots, presque aléatoires, dont respire toute la contrée, tombent sur lui, l'emplissent et en émanent en un courant plus propice à enflammer les yeux qu'à dilater les poumons. | | | | |
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| | | | Un livre est complet, s'il peut servir, à la fois ou plutôt cycliquement, de solution-produit, de problème-outil, de mystère-principe. Si une seulement de ces lectures survit au regard ironique, le livre ne mérite pas ton chevet. | | | | |
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| | | | Les buts de l'art : donner de l'ivresse à une forme sensée ou donner de la forme à une ivresse des sens. « Ce qu'on lit doit non seulement étancher une soif, mais enivrer »*** - St Augustin - « Non solum sapit, quod legis, sed etiam inebriat ». | | | | |
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| | | | La littérature - volonté de la représentation ; la musique - représentation de la volonté. Le monde se réduirait à elles deux. | | | | |
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| | | | Trois conditions nécessaires pour que l'éternité prête l'oreille à ton message : il doit être sans lendemain, l'aujourd'hui y doit être absent et l'hier constituer la perspective ou le point zéro de ton écriture. | | | | |
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| | | | La poésie peut avoir trois tons dominants : la prière, le récitatif, le gémissement - le souffle voué à la hauteur, à l'étendue, à la profondeur. Le miracle de l'Âge d'Argent russe, au début du siècle dernier, - trois immenses femmes-poètes, qui ont, chacune dans sa tonalité, incarné cet idéal : Hippius, Akhmatova, Tsvétaeva. | | | | |
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| | | | Le type d'amplification ou le choix d'opérateur - l'addition, la multiplication, l'élévation à la puissance - classent les écrivains en trois familles : se joignant à l'étendue, augmentant la profondeur, gardant la hauteur. C'est encore plus flagrant avec les philosophes : élargissant, transformant ou intensifiant l'existence. Les pires de tous, les modernes, affichent même la soustraction comme seule base du sujet et de l'être. | | | | |
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| | | | La montre, l'échelle et le zoom comme seuls outils de lecture moderne. Quand on n'a que l'intensité pour outil d'écriture, on ne compte, chez le lecteur, que sur le regard nu. Le feu, cet autre nom de l'intensité, fut le seul élément, que le bon Dieu biblique cachottier aurait escamoté à l'homme (« Il créa le ciel et la terre, et Son esprit planait au-dessus des eaux » - et le feu, alors ?), avant que Prométhée ne relève le défi divin. | | | | |
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| | | | Narrer, en littérature, c'est recoller les morceaux. Acceptable tant que la colle du style ne sert que la qualité de la mosaïque. Je préfère des collections de pierres précieuses, où chaque pièce surgit comme une perle, sans trace de mains affairées. Mais veiller à ne pas tourner en un kaléidoscope soumis au hasard des tournis ambiants. Fuir les continents, rester insulaire, pratiquer une « écriture en archipel » (Char). | | | | |
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| | | | Trois démarches intellectuelles dominantes : visant une thèse, une antithèse ou une synthèse. Je leur préfère celle qui voile, humblement et pudiquement, la source de la thèse et la conclusion de l'antithèse, et au lieu d'un bond dialectique prend forme d'une immobilité métaphorique. | | | | |
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| | | | La vie d'un sage est un fatras de hasards, et son livre est muni de filtres, qui excluent tout hasard fade. La vie du sot ignore le hasard, mais son écrit en déborde. | | | | |
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| | | | Exclus de ta vie des événements, qui auraient pu arriver à n'importe qui ; ceux qui restent se réduisent aux rêves imagés. Tu les fixes avec des métaphores, d'où jaillit une vie inconnue, mais dès que tu les développes, la vie se dissipe et tu entends les roues dentées ou tu lis les compteurs. L'art, c'est le courage de l'abandon, au sommet, ou mieux, en hauteur optimale. | | | | |
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| | | | Même les plus obtus des philosophes professionnels (« la tourbe philosophesque » - Rousseau) se doutent bien, que leurs concepts sont dus au hasard, à l'impéritie et à l'inertie, que leurs preuves ne sont que fatras de sentences d'apparence logique (« Les résultats de la «métaphysique» sont et doivent être nuls, plaisir à part » - Valéry), et que le poète, par son jeu de métaphores, atteint le même but avec autant de rigueur et avec plus d'élégance. Les plus courageux et humbles finissent par ne plus respecter que le poète. « La philosophie est effacement du signifiant et désir de l'être dans son éclat » - Derrida - misérable, tu ne comprends donc pas, que cet éclat ne peut être, tout entier, que dans la métaphore, dans le signifiant, dans la proximité entraperçue de l'ineffable, de l'éclatant ! | | | | |
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| | | | L'indépassable, en nous, est ce qui réussit à rester immobile. J'écris pour préserver ce centre de la bougeotte générale. Écrire pour ne pas se parcourir, et non pas se scruter pour se narrer. | | | | |
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| | | | Les rythmes devinrent si mécaniques, que mes strophes toniques ne seraient pas entendues rien que pour être prises pour syllabiques. | | | | |
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| | | | Tout liquide se canalise ; dans le livre d'aujourd'hui, qui fait couler tant de salive, de larmes ou d'encre, on ne sent plus que l'égout rectiligne aseptisé. | | | | |
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| | | | La fleur et le fruit, dans la vie, ne se rencontrent jamais ; la science trace la voie de la fleur au fruit ; l'art, sur la voie du fruit, nous conduit à la fleur. | | | | |
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| | | | Face aux adeptes du mot unique, qui s'imaginent cambrioleurs devant un coffre-fort, égrenant des chiffres, avant de se saisir du trésor grâce à la combinaison gagnante : je rêve de clefs, dont la beauté me ferait oublier toute serrure (« pouvoir enténébré de la clef » - Celan - « eingedunkelte Schlüsselgewalt »). Vol ou don. | | | | |
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| | | | Il y a des écrivains, qui t'enfoncent dans les impasses ou dans la honte, et tu leur balbuties des mots de reconnaissance et de joie. D'autres viennent pour t'aider, te ragaillardir ou te consoler, et tu leur renvoies du mépris ou de l'indifférence. | | | | |
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| | | | Ceux qui lisent peu se surestiment et ceux qui lisent trop - surestiment les autres. Le bon équilibre de modestie et de fierté naît de fréquentations égales des autres et de soi-même. | | | | |
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| | | | De beaux noms et titres préparèrent l'instrumentation de l'art des robots : « Ars Magna » (Lulle) et « Sigillus Sigillorum » (G.Bruno). | | | | |
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| | | | Le plumitif préfère la forme de rite sur un fond de raison ; je pratique les formes de raison sur un fond de mythes. | | | | |
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| | | | Dans l'écrit de jadis on sentait le frisson des mains, des cervelles et des plumes (« découvrir une chose, c'est la mettre à vif »** - G.Braque) ; aujourd'hui, le mode flagrant, qui domine, est copier-coller. | | | | |
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| | | | L'écriture, hélas, est mouvement ; mais, heureusement, deux courants y sont possibles : une avancée vers la différe(a)nce (espace/temps) avec le passager ou bien un retour éternel de l'Identique (chaldéen ou nietzschéen). | | | | |
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| | | | La poursuite d'une beauté doit aboutir au recueillement auprès d'un arbre : telle est la leçon d'Apollon vénérant le laurier surgi à l'endroit, où la terre engloutit Daphné. « La beauté donne le bonheur non pas à celui qui la possède, mais à celui qui la peut vénérer »*** - H.Hesse - « Schönheit beglückt nicht den, der sie besitzt, sondern den, der sie anbeten kann ». | | | | |
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| | | | L'écriture est une dramaturgie, où les mots-acteurs n'ont qu'une importance toute virtuelle. Autour des mots, un écrit crée un cadre acoustique : soit c'est du bruit répercuté par une lecture échotière, soit c'est du silence sacré animé par une lecture de recueillement. | | | | |
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| | | | L'écriture, c'est la culture de l'arbre complet, l'ouverture à l'unification dans toutes ses parties. La lecture, c'est la puissance d'unification (die Macht der Vereinigung - Hegel). | | | | |
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| | | | Trois axes d'opposition kierkegaardienne, dans l'art : l'éthique, la noblesse s'opposant à la vulgarité (à la correction démocratique) ; l'esthétique, le beau défiant le banal (le vrai du jour) ; le mystique, l'harmonieux fatal évinçant le hasard (sans regard vers l'intemporel). | | | | |
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| | | | L'écriture est un acte (et non pas un rêve) surveillé par une sensibilité, une mémoire et une intelligence, ce qui le décompose sur ces axes : la hauteur du style, l'étendue de l'ambition, la profondeur de la construction. | | | | |
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| | | | Travail du rêve (vers) libre dans les éléments : allitérations du solide, assonances du liquide, rimes de l'aérien, paronymes de l'ardent. | | | | |
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| | | | Les quatre éléments offrent à la poésie ses quatre facettes : la poésie de la terre - le mythe, la poésie de l'eau - le naufrage, la poésie du feu - le romantisme, la poésie de l'air - la musique. | | | | |
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| | | | Dans la création domine le mystère ; dans la traduction - le problème, dans l'invention - la solution. | | | | |
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| | | | Abus de guillemets - symptôme de graphomanie ; abus de points d'interrogation - symptôme de stérilité ; abus de points d'exclamation - symptôme de bêtise. On affirme le mieux son mal incurable par le courage d'un point final, où chacun puisse vivre en suspension : accrocher sa perfusion et tenter sa réanimation, oublier le remède, caresser le récipient roboratif et se moquer de l'excipient rébarbatif. | | | | |
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| | | | Les romans ou les vers ne sont que des applications, des images projetées d'un noyau, seul digne d'être peint, de notre climat intérieur, de notre réfringence qu'identifie la qualité de nos ombres. Et cette source ne peut se peindre qu'en maximes. Il faut être sot pour croire, que « toute opinion philosophique, énoncée sous forme d'aphorisme, est une bêtise » - Unamuno - « Cualquier opinión filosófica, formulada en el aforismo, es una tontería ». On n'étale que ce qui est difforme. | | | | |
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| | | | Naissance du style sec : le sang ou la larme pressent, prêts à se répandre sur ta page ; leur fermentation trop rapide risquerait de faire oublier le goût de leurs sources ; tu finis par te dédier à l'arbre, conservateur de sources illisibles, conducteur de sèves invisibles. | | | | |
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| | | | Le miroir narcissique, l'écran d'observateur, le métronome de savant, comme figures ou instruments d'art pour saisir ce qui se rythme ou se cadence, paraissent bien inutiles et niais, quand on a la chance de posséder un bon altimètre. | | | | |
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| | | | L'artiste d'antan voulait s'adresser à Dieu ; celui de nos jours se produit devant son spectateur ou son lecteur ; l'homme se pavane devant la femme ; la femme s'exhibe devant l'homme. Dans le lac, l'artiste Narcisse n'avait pas trouvé un miroir, mais une frontière, qui l'isolait des autres (comme la fontaine de Villon ou la mer de Valéry) ; le visage qu'il aimait était peint par son imagination, en tête-à-tête avec le dieu de la beauté. | | | | |
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| | | | Un pointillé d'artiste et ses chances d'aboutir à la vie ont la même fatalité géométrique et thermique qu'une constellation : un jeu des forces de gravitation et des réactions atomiques. | | | | |
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| | | | Le genre littéraire résulte de la qualité d'une analyse fonctionnelle : ou bien on fouille les propriétés d'une fonction - le récit large, ou bien on en énumère des membres d'un développement en série - le récit profond, ou enfin on se contente d'en dégager des harmoniques génériques - les maximes hautaines. | | | | |
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| | | | L'âme et l'esprit sont deux fonctions d'un même organe inconnu ; le romantisme se sert de l'âme comme le classicisme - de l'esprit. Seulement, il ne faut pas pousser trop loin sa fidélité, puisque derrière l'esprit se vautre la raison de reptile et derrière l'âme guette la folie de volatile. Heureusement, la reptation semble l'emporter, en séduction, sur la chute ; on nous donne encore un petit répit : « Le romantisme de la culture humaniste, toujours plus mince et vide, peut se maintenir encore quelque temps » - Heidegger - « Die immer dünner und leerer werdende Romantik des Gelehrtentums kann sich noch einige Zeit halten » - tout classicisme conduit vers une culture mécaniste. | | | | |
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| | | | Tu es avec autrui, quand tu réfléchis ou agis ; tu n'es avec toi qu'en écrivant, en verbifiant ta substance. | | | | |
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| | | | L'art consiste en ceci : dans tes vouloir, devoir, pouvoir - qui présupposent toujours une dualité - virtualiser leur objet, ne parler qu'au nom du valoir, devenir monologue de l'arbre (même Valéry n'en préconise que le Dialogue !), d'un arbre à variables, ouvert au dialogue, futur et virtuel, avec un arbre interprétatif. | | | | |
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| | | | Lecture intellectuelle : œuvre - masque - machine (Valéry). Lecture affective : plaisir impur - admiration purifiante - enthousiasme pur. Je sais qu'en jetant les masques, c'est-à-dire en renonçant au style, tu n'offres au regard qu'un visage impur, et que la machine ne peut tourner qu'à l'essence impure. | | | | |
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| | | | Avoir séjourné dans tant d'édifices achevés et monumentaux, pour arriver à cette conclusion : seules les ruines rhapsodiques rendent la prosodie la plus pure. | | | | |
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| | | | Dans le jugement d'un mot ambitieux, au quoi aléatoire (« vous ne l'auriez pas trouvé »), au pourquoi servile (« vous ne remonteriez pas si loin ») et au comment banal (« vous n'avez pas de bonne panoplie ») on devrait privilégier le qui souverain (« essayez de faire mieux ! »). | | | | |
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| | | | L'appartenance des adversaires à une même catégorie, telle semble être la règle de la bonne littérature. 99% des cas : des hommes opposés à d'autres hommes. Un sous-homme, face à un autre sous-homme, - Dostoïevsky ; un surhomme se moquant d'un autre surhomme - Cioran ; un homme dévisageant l'homme - Valéry. Comme Nietzsche - qui dresse le surhomme sur le sous-homme - j'ai dévié : je protège l'homme du diktat des hommes. | | | | |
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| | | | La bonne écriture est un palimpseste : une couche fraîche de mots, par-dessus les esquisses de notre âme à court d'outils. La mauvaise : le canevas des choses d'aujourd'hui forçant une peinture de reproduction. | | | | |
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| | | | Deux ambitions, dans l'art, le plus souvent opposées : étancher les soifs ou les entretenir, produire du contenu ou du contenant, polir des objets sensibles ou créer des outils intelligibles. | | | | |
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| | | | Deux objectifs louables de la philosophie : donner de la vie à la vie, enlever de l'art à l'art. | | | | |
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| | | | Le défaut d'écrivain le plus impardonnable à leurs yeux : l'Anglais - un faible sens de l'humour, le Français - un style manquant de rigueur, l'Allemand - le peu d'étendue de l'oreille, le Russe - le peu de honte dans le regard. | | | | |
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| | | | La profondeur d'une harmonie se reconnaissant dans la hauteur d'une mélodie - l'art réussi ; le monde, dans lequel tu vis, s'inclinant devant le monde, qui vit en toi (Hofmannsthal). Toute la littérature est là : soit ton âme accueille une mélodie et tu lui cherches des mots d'esprit, soit ton esprit subit le poids des mots et tu cherches une mélodie qui les porte jusqu'à ton âme. | | | | |
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| | | | Valéry juge ridicule la scansion métrique, mais les plus beaux vers français, qu'il cite, sont tous métriques ! « Et dans ses lourds cheveux, où tombe la rosée », « le dur faucheur avec sa large lame avance », « L'ombre est noire toujours même tombant des cygnes ! » Dans le dernier vers il entend un beau cadrage des m ; or la moitié des lettres m n'y correspondent pas au son m ! La misérable orthographe mieux écoutée que le mètre musical ! Et dans tomba - pont bas on n'entend pas de rime. | | | | |
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| | | | Le ridicule de l'alexandrin français : l'homme sachant compter (jusqu'à 12 !) est préféré à l'homme sachant chanter. Compter les syllabes n'a de sens qu'en versification métrique. | | | | |
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| | | | Tout développement est une souillure de la virginité, qu'il faut donner à toute œuvre d'art. Développer par complication - l'œuvre du Mal ; envelopper la complexité - l'œuvre du Bien (St Paul : « soyez sages dans le bien, simples dans le mal » !). Et l'ennui du développer l'explication ! | | | | |
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| | | | Trois ambitions d'un livre, la musicale, l'architecturale, la picturale : qu'on se trouve devant sa voix, qu'on soit heureux au milieu des ruines, que son dessin égale ses couleurs. | | | | |
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| | | | L'art est possible grâce à ce prodige : ce qui émeut et l'émotion s'ignorent. | | | | |
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| | | | Une fois sorti de l'ennui et de l'absurde du descriptif, tout bon créateur se tourne, successivement, vers la transformation, ses invariants, ses noyaux. Le sommet de l'art : réduire au noyau tout ce qui était transformable. Progrès des opérations : additionner, multiplier, annihiler ; progrès des opérandes : désigner, exprimer, substituer. « Méprise le savoir dont l'œuvre finale périsse avec son opérateur » - de Vinci - « Fuggi quello studio del quale la risultante opera more coll'operante d'essa ». | | | | |
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| | | | Le seul écrivain ayant réussi à se mettre hors de son siècle, en-dessous de son orgueil et par-dessus sa langue - Valéry. | | | | |
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| | | | Une contrainte de l'art : exclure le savoir réticent à la traduction libre en sentir ; une contrainte de la science : négliger le sentir, qui se traduit trop mot-à-mot en savoir. | | | | |
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| | | | Ma répulsion pour la dissertation vient aussi de cette observation, que le langage des questions et celui des réponses sont radicalement différents. La langue n'est un outil plein que dans le premier cas ; dans le second, on s'occupe de substitutions de termes, fournies par un interprète conceptuel et non langagier. Seul le premier langage est vraiment expressif ; le second est essentiellement mécanique. | | | | |
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| | | | Flaubert et Nabokov : l'ironie verbale et la poursuite de mots ou périodes justes pour narrer les faits. Que vaut tout ça, sans l'intelligence intuitive et profonde, sans un ton, ironique et hautain, pour chanter les rêves ? | | | | |
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| | | | Ne pas chercher à être lu, mais à être (ap)pris par (le) cœur (une brigue d'aphoriste tirée de Nietzsche). | | | | |
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| | | | Tout écrit est composé de trois parties : d'un noyau banal et reproductible, d'un remplissage vrai et insipide, d'une gangue fausse et prégnante. Ne pas donner l'envie de secouer ton arbre pour mettre à nu son noyau commun ; se fondre avec la gangue. | | | | |
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| | | | Pour ne pas profaner le mystère de l'être, - tout désert inspirateur étant déserté par le prophète du Verbe incarné, - le poète, ce prophète du mot désincarné, devrait traduire une théorie de l'inspiration en une théorie de l'incarnation : l'annonciation par un ange, la consubstantialité sinon avec le géniteur au moins avec son esprit, la maîtrise de la parabole, l'expiation des péchés du monde, le port d'une couronne d'épine ou d'une croix, la résurrection au milieu d'une ivresse, la transfiguration au-delà d'une certaine hauteur. | | | | |
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| | | | La littérature discursive suit le conseil de Bias : « Entreprenez froidement, poursuivez chaudement », tandis que l'aphoriste se dit : « Entreprends chaudement et surtout ne poursuis rien ». | | | | |
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| | | | L'écrit ne vaut que par sa musique ; et le descriptif et le discursif ne sont que bruit, si le récitatif ne s'y mêle. « Constituer le monde et l'homme comme la musique a été constituée à partir du bruit » - Valéry. Le même défaut d'oreille depuis Quintilien : « On écrit pour raconter, non pour prouver » - « Scibitur ad narrandum, non ad probandum ». | | | | |
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| | | | Le contact avec une œuvre d'art devrait rendre un grand homme encore plus grand et un minable - encore plus minable. Le goût socialo-réaliste ou américain veut agrandir tout le monde. | | | | |
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| | | | Une règle infaillible : chaque fois que tu t'absentes de ton œuvre, ce ne sera ni le bon Dieu ni l'éternité ni la beauté qui occuperont ta place, mais bien l'ennui, le mouton et l'inertie. Libre aux Flaubert ou Gide de penser le contraire. | | | | |
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| | | | Plus tu te laisses fasciner par le fond, plus étriqué devient ton diapason sur la chaîne : esprit - âme - cœur - corps - habit - le plus souvent, ce seront deux chaînons adjacents qui t'obstrueront le reste. Plus tu maîtrises la forme, mieux tu te passes des intermédiaires pour ne plus jouer, enfin, que sur le registre : esprit-habit, le reste n'étant que délicatement suggéré. | | | | |
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| | | | Ceux qui aiment l'art, puisque leur haute vie serait ratée, sont beaucoup moins nombreux, que ceux qui y sont indifférents, puisque persuadés que leur basse vie est une réussite. | | | | |
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| | | | Nos sens et l'art : l'un crée, parce qu'il voit des choses, l'autre - parce qu'il entend des voix, le troisième - parce qu'un attouchement le conduit à sculpter son regard, où le flair et le goût se disputent la palme. | | | | |
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| | | | Les ruses, cachotteries, feintes d'artiste ressemblent étrangement au travail de cambrioleur. L'appât de trésor, la trouille du banc des accusés, le gant musqué et le visage masqué. Et à la clé, souvent, le ridicule de la bredouille : « Le banc des accusés, ce n'est pas grave, ce qui est grave c'est d'y être acquitté, sous ricanement général ! » - Prichvine - « Не страшно, что будут судить, а страшно, что при общем смехе еще и оправдают ! ». | | | | |
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| | | | Socrate ne gagne rien des niais acquiescements ou objections de ses disciples, comme Faust de Méphisto (ni vice versa !) ni Don Quichotte de Sancho ni Hamlet d'Ophélia. C'est ainsi qu'on aboutit aux soliloques aphoristiques de Zarathoustra, de Messieurs Teste et Cioran. | | | | |
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| | | | Il faut écrire comme si tous les aveux t'étaient déjà arrachés, toutes les confessions recueillies, tous les testaments scellés ; il ne resterait qu'à bien libeller le destinataire innommable. | | | | |
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| | | | Il est trop facile de battre tes coulpes, lorsque tu es déjà terrassé ; c'est au comble de ta puissance, que tu devrais en enterrer les rêves. La confession, c'est la reconnaissance de ta faiblesse primordiale ; c'est pourquoi il faut la pratiquer, dès que tu ressens un accès d'orgueil ou de dynamisme. « L'art, c'est la confession gagnant de hauteur, c'est un monde de la faiblesse » - Pasternak - « Искусство - это повышающаяся исповедь, мир бессилия ». | | | | |
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| | | | Le don, la hauteur, la technique - trois sources irréductibles de l'art. On flaire le génie, lorsque la source principale reste délicieusement indéterminée. | | | | |
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| | | | On se désintéresse de plus en plus de la provenance des ordres, de la hauteur, à laquelle se déroulera le combat, du choix des armes, - et l'on proclame fièrement, que l'art est tout d'exécution... | | | | |
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| | | | Heureusement, créer n'est ni trouver herméneutique ni produire phénoménologique, mais jaillir métaphysique. | | | | |
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| | | | La hauteur indicible du qui devient intelligible par la profondeur du quoi et lisible - par l'étendue du comment. Les dimensions à ne pas confondre ! « Cette osmose, dans laquelle on n'arrive plus à reconnaître la frontière entre le quoi et le comment » - K.Kraus - « Jenes Ineinander, bei dem die Grenze von Was und Wie nicht mehr feststellbar ist ». Cette intersection - le point zéro de la création ! Quand le quoi et le comment s'attachent, avec un poids égal, aux buts et aux contraintes. | | | | |
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| | | | Toute émanation humaine, qu'elle provienne des bras ou du cerveau, contient et de l'homme et de l'œuvre : la part et du producteur et du créateur, de l'inertie et de l'élan. Et l'on a raison de négliger le premier et de ne s'intéresser qu'au second (« l'homme n'est rien, l'œuvre est tout » - Flaubert). Tout à tour, le Logos incarné ou le pathos désincarné. Mais l'implacable chronologie verticale de l'évanescence finale nous est donnée par Goya : « la mort de l'Objet, la mort de l'Auteur, la mort de l'œuvre et la perte du regard, la mort des Valeurs » - « la muerte del Objeto, la muerte de la autoría, la muerte de la obra y la pérdida de la mirada, la muerte de los valores ». Sur quelle longévité parier ? - de la main, qui traçait, ou de ce qui avait été tracé ? | | | | |
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| | | | Une fois ton imagination détachée des choses - deux issues plausibles : une chute à cause de la pesanteur, une ascension à cause de la grâce. Tu les accompagnes de pitié et d'ironie - leurs trajectoires se rejoignent. L'ironie étant égalisation du risible et de l'horrible, on comprend Pouchkine : « Le rire, la pitié et l'horreur, ce sont les trois cordes de notre imagination » - « Смех, жалость и ужас суть три струны нашего воображения ». | | | | |
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| | | | Extraire des harmoniques communes d'une agonie ou d'une onde de tendresse, les unifier en un frisson, où chacun entendra ce qui lui chante - la tâche d'artiste. | | | | |
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| | | | L'art est le but, l'âme - le moyen, l'esprit - la contrainte, la vie - la page blanche. | | | | |
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| | | | Tout bon écrit est une perle isolée ; tu la gâches de deux manières : en étendue, en l'enfilant avec d'autres perles (développement pour s'adapter au goût des pourceaux, tenants des écrans) ou en profondeur, en l'accrochant aux fonds solides (justification devant les lourdauds ignorant les écrins). | | | | |
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| | | | Tout ce que redresse la langue est voué à l'étendue ou à la profondeur de la terre, telle une idole, mais il relève de toi de la munir d'un regard vers la hauteur. | | | | |
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| | | | Les pharaons et les saints s'immortalisent dans notre désir de réécrire leurs funérailles ; le contraire de la création iconoclaste, c'est l'entretien de momies ou d'icônes, pour fêter les mortels. | | | | |
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| | | | Chercher à se débarrasser de son ombre trop grande (Flaubert, Kafka) ou chercher à propager des lumières extérieures (l'ambition des majorités) sont des buts médiocres, surtout comparés avec la belle contrainte - un angle de vue, jouant de la taille des ombres et de l'intensité des lumières, une union du nombre et de l'expression, une coopération du calculateur et du danseur : « L'horloge de lumière : mesurer ce qu'on manifeste, manifester ce qu'on mesure »*** - Valéry. | | | | |
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| | | | Ceux qui tiennent à leur visage et défendent leur liberté ne peuvent pas posséder le style, qui est le masque et l'aveu (Cioran). | | | | |
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| | | | L'artiste-artisan, par conviction ou par dépit, proclame, que le fond et la forme doivent être de même tonalité. L'artiste à la plume impassible veut justifier la platitude de la forme par la houle du fond à maîtriser, fond resté muet, dans une traduction servile. L'artiste-énergumène fait la découverte fondamentale : toute forme artistique doit être apollinienne ; ne peut être dionysiaque que le fond, lisible à travers la forme inventée et libre. | | | | |
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| | | | L'écriture est une savante reconstitution d'une tour d'ivoire, à partir des ruines ; une envolée des mots pour freiner la chute des sons ; un poids salutaire pour l'équilibriste indécis de la corde raide ; l'assentiment du regard en dépit du ressentiment des larmes : « Voué au regard, adoubé pour la Tour, ce monde me plaît »* - Goethe - « Zum Schauen bestellt, dem Thurme geschworen, gefällt mir die Welt ». | | | | |
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| | | | Nos rapports avec la vie prennent forme en fonction des trois types de son interprétation : par le cerveau (la science), par les sens (l'instinct), par l'âme (l'art) - la comprendre, la subir, la jouer. La vie semble être un jeu, puisque seul l'art fait durer l'illusion d'une fidélité à la vie. | | | | |
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| | | | Une œuvre est grande, si l'auteur y est invisible (Flaubert), ou si derrière le dramaturge visible transparaît un démiurge anonyme (S.Weil). Un anonymat partiel étant inévitable, je chercherais à le réduire à la seule langue visible et à l'exclure du message invisible. Plus l'auteur s'émancipe de son œuvre, plus l'œuvre fuit devant son créateur. « Les plus ardentes ambitions sont celles qui ont eu l'orgueil de l'Anonymat » - Modigliani. | | | | |
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| | | | Aucune profondeur initiale ne peut te protéger des platitudes du parcours. Mais le haut comment conduit, sans aucune continuité, miraculeusement et discrètement, à un quoi profond, l'un des miracles de l'art, peut-être le seul. | | | | |
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| | | | Entre Joubert et Valéry, la rhétorique française n'existe pas. D'où, au XIX-ème siècle, le pullulement des herménautes parasitaires. Translatio studiorum ou studium translationem (la noétique ou la médiologie) | | | | |
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| | | | Pour que le public s'aperçoive des poètes, il lui faudrait de la souffrance et de l'oisiveté ; dans cette société anesthésiée et affairée, les poètes sont condamnés à une inexistence. | | | | |
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| | | | Le fond à rendre est le même pour tous les hommes. C'est par le choix de la forme - syllogistique, narrative, pulsionnelle - qu'ils se distinguent : la profondeur, l'étendue, la hauteur. Mais pour s'entendre, le vrai dénominateur , le talent, suffit. | | | | |
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| | | | Le but de l'art : rendre une grâce de sentiment par une grâce de lumière. Il se trouve, que le meilleur instrument de cette traduction serait la grâce de tes ombres. | | | | |
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| | | | Le sentiment : ni outil ni contenu d'une bonne écriture. Il te faut une maîtrise psycho-linguistique de deux courants indépendants : de ton âme vers l'écriture et de l'écrit vers l'âme d'autrui. Idéaliste des sources, matérialiste des débouchés. | | | | |
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| | | | Une œuvre : le choix de l'objet (choses et relations), le choix du projet (angle de vue), le choix du sujet (style). Ambition suprême : que personne ne puisse te surclasser sur l'une de ces trois facettes, sans être obligé à changer les deux autres. | | | | |
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| | | | L'ennui devant la mesquinerie du genre narratif, le tissage des liens aléatoires entre les choses, tandis que le seul lien qui m'intéresse, quelle que soit la chose, c'est son lien avec Tout. | | | | |
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| | | | Intrigué par une silhouette, qui point sous les yeux de ton âme, tu te mets à frotter la vitre des mots ; le goût de la perfection mobilise toutes tes ressources pour la polir, au point qu'un jour elle devient un miroir, avec le seul objet reflétable, ton âme éblouie, irisée, mais sans silhouette. | | | | |
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| | | | Le but et la contrainte : rendre lisible ce qui est saintement invisible, rendre invisible ce qui est trop lisible. | | | | |
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| | | | Dans l'éternel retour, sur la spirale de la création, peu importe sur quelle étape tu t'attardes le plus (sur l'œuvre - Nietzsche, sur le créateur - Cioran, sur la création - Valéry), intensité - ironie - intelligence, envol - chute - invariants, - le regard tangent peut y être de la même hauteur et suivre la même direction. | | | | |
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| | | | Ni miroirs, ni échos, ni modèles, ni horloges, ni récits ne peuvent rendre ce qui sourd dans ton âme. Quelque chose entre une mélodie et une formule. C'est pour cela, peut-être, que même les tableaux auraient dû relever du genre aphoristique. Se fusionner en un minimum d'espace. Aucune effusion de cervelles ne remplace une fusion des âmes. | | | | |
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| | | | L'art crèvera à cause de son succès populaire. Le bourgeois, le vrai bienfaiteur de l'art, n'y voit plus un moyen de se distinguer du peuple, depuis que celui-ci pend des tableaux dans ses bureaux et chambres à coucher, dévore des polars et livres de science-fiction et applaudit la fanfare municipale. | | | | |
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| | | | Pour nous révéler, comme pour nous cacher, l'art, à l'instar des muscles ou des cervelles, est impuissant, imposteur et même faussaire. L'art ne peut que peindre notre circonstance : les barreaux de notre cage, l'élan de notre tour d'ivoire et le périmètre de nos ruines. Tout ce qui nous exprime nous imprime, tout ce qui nous développe nous enveloppe, - mais nous restons insaisissables. | | | | |
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| | | | L'Esprit et le Verbe, c'est tout ce qui te reconnaît pour Père. Quand le Verbe est vers Dieu, tu es dans le vers ; quand Il est Dieu Maximus, tu es dans la maxime. Et l'Esprit t'enveloppe d'un fond de silence. | | | | |
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| | | | Plus honnêtement on se contraint à ce qui ne s'affadit pas dans le verbal, plus on se dévoue au genre aphoristique. | | | | |
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| | | | J'aime voir le point zéro de l'écriture comme le dernier chaînon de : on est trois dans la naissance, deux - dans l'amour, un - dans la mort... | | | | |
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| | | | Un bel écrit est une partie d'échecs commentée, dont la beauté s'éploie surtout dans des combinaisons imaginaires en dehors de l'échiquier et constitue des contraintes plus que des réalisations. « L'idée est une mise en échec de la vérité » - Ortega y Gasset - « La idea es un jaque a la verdad ». La vie, elle aussi, est plus près de l'échiquier que de la scène : les plus beaux coups-actions ne se déroulent que dans l'imaginaire, impliquent des sacrifices et visent surtout la cible royale. | | | | |
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| | | | L'art commence par la création d'un langage, et donc, dans l'ancien, il est mensonge : « L'art est de la magie, débarrassée du mensonge d'être vraie »* - Adorno - « Die Kunst ist Magie, befreit von der Lüge Wahrheit zu sein ». On bricole de la vérité dans l'authentique, on crée du beau dans l'inventé. La vérité aide à vivre, mais la beauté apprend à rêver, bien que Nietzsche pense le contraire. Mais pour celui qui s'identifie avec l'axe entier art - vie, ce n'est qu'un retour du même. | | | | |
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| | | | Les valeurs particulières circonscrivent la vie, mais les axes entiers charpentent l'art. Il est trop facile de chanter la valeur de Wagner ; lui opposer celle de Bizet est bête, mais le défendre est une tâche si ardue, qu'elle est à l'honneur du talent paradoxal de Nietzsche. Son discours y est à prendre avec ironie et cynisme, sans pédanterie ni sérieux. | | | | |
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| | | | Toute plume, fatalement, commence par « agiter les eaux du langage » (Kierkegaard), mais le style naît de la capacité d'entretenir le début du sentiment plutôt que de maintenir le débit de la réflexion. | | | | |
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| | | | Dans l'écriture pleine se croisent crier, créer et croire. | | | | |
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| | | | Ce n'est pas l'invasion par le moi qui ravagea l'art moderne ; dans l'expression du moi il y a une part de l'inertie, langagière ou sociale, et une part spirituelle, en relation avec le Créateur ou avec la création ; c'est l'extinction de la seconde et l'hypertrophie de la première, l'inconscience de son origine, qui firent de l'art exhibition de parties banales et absence d'un tout mystérieux. Il faut savoir tirer de bons corollaires du théorème de l'amorphisme de Musil : « Si nous essayons d'abstraire de nous-mêmes ce qui n'est que convention inhérente à l'époque, il reste quelque chose de tout à fait amorphe »** - « Versuchen wir von uns abzuziehen, was zeitbedingtes Convenu ist, so bleibt etwas ganz ungestaltetes ». L'une de ces conventions, prêtées au moi formé par l'époque, est sa basse soif de reconnaissance : « L'art est une recherche souffrante du moi avide de triomphe » - A.Suarès. | | | | |
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| | | | L'artiste pusillanime, dans sa tour d'ivoire, signe un pacte avec les hommes et en devient bailleur ou locataire. Mais c'est le Faust magnanime, en s'acoquinant avec le diable, qui la transforme en ruines, tout en restant en compagnie de la folle du logis. | | | | |
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| | | | Le secret d'une grande littérature : créer le plus grand écart entre l'auteur et son rêve, et en vivre l'harmonie (Pouchkine ou Goethe) ou le conflit (Cervantès ou Cioran). | | | | |
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| | | | La grandeur, ou plutôt la hauteur, d'une œuvre : lorsque aucun nouvel argument n'apporte ni n'enlève rien, une évidence irrésistible du tout et une évanescence discrète des parties : « La musique est quelconque, comme le côté poétique ou dramatique, - mais tout s'absorbe dans l'Un, à une vraie hauteur » - Nietzsche sur Wagner - « Die Musik ist nicht viel werth, die Poesie auch, das Drama auch nicht - aber alles ist im Grossen Eins und auf einer Höhe ». | | | | |
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| | | | Il faut donner raison aux sots, ricanant que la meilleure sonorité provienne du creux : aller au bout de la forme aboutit au vide résonnant, se solidariser avec le fond débouche sur le bourrage raisonnant. | | | | |
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| | | | Dès que l'homme s'imagine, qu'il puisse créer comme l'oiseau chante ou vole, il ne produit que de sonores broutilles ou de ternes trajectoires. Tout art est de contraintes. | | | | |
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| | | | La philosophie devrait créer des états d'esprit comme la littérature crée des états d'âme. Créer un ciel, une hauteur, à laquelle s'illuminent ou se consument nos astres, nos espérances ou rêves les plus hauts. Mais les concepts des philosophes cathédralesques se vendent comme de petits pains (Dostoïevsky), mais « les concepts sont des aérolithes plutôt que des marchandises » - Deleuze. | | | | |
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| | | | Un appel, paternel et divin, est à l'origine de la création artistique ; mais c'est dans l'état d'abandon, d'orphelinat, qu'on atteint, Dieu sait pourquoi, la liberté d'artiste ; donc, proclamer la mort de Dieu est reconnaître la primauté de l'art. | | | | |
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| | | | Avant Balzac, les héros littéraires ne pouvaient pas exister dans la réalité, ce qui en donnait la hauteur. Depuis, on ne fait qu'approfondir ou d'étaler tous ces rentiers, comtesses, soubrettes ou apothicaires. D'où la grandeur de Dostoïevsky aux protagonistes tous loufoques. | | | | |
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| | | | Tout artiste veut parler de ses rêves ; mais c'est seulement chez les meilleurs qu'on voit, que leurs rêves sont dissociés d'avec leurs veilles. Chez les sots on revit la veille. | | | | |
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| | | | Le genre narratif dans la littérature : se consacrer à la description des couloirs, toits, escaliers d'un musée, où ne comptent que les tableaux. | | | | |
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| | | | La musique est le seul art - et même pas la peinture - où la lumière parvient à toi déjà décomposée en coloris séparés. La lumière est blanche ailleurs, et c'est le prisme de ta sensibilité et de ton goût qui produit les vraies couleurs. Et pour cette recomposition, l'intensité de tes ombres m'est plus importante que la pureté de ta lumière propre. | | | | |
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| | | | On doit entrer dans ton livre comme on entre dans un temple païen en ruines, sans objets familiers, sans confort ni viable ni vivable. Dans les livres d'aujourd'hui on entre comme dans des archives de l'année passée, tout y est pour héberger le promeneur de dimanche. | | | | |
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| | | | Tu dois régner déjà, en hauteur, sur le pays du regard et de la musique, avant d'envisager la cérémonie scripturale, qui assoit ou sacre ta tyrannie. Mais la foi précède l'onction, contrairement à ce que dit K.Kraus : « C'est dans l'écriture que se décide ce que je crois » - « Was ich sagen will ist was ich schreibe ». | | | | |
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| | | | L'écriture persuade d'une chose : aucune autre agitation de l'esprit ne vaut celle qui naît au bout de ta plume. Et elle rend le bête encore plus bête, et le délicat encore plus délicat. Sans l'écriture, on glisse imperceptiblement vers l'état de robot ou de mouton. « On se ruine l'esprit à trop écrire. On le rouille à n'écrire pas » - Joubert. | | | | |
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| | | | Ceux qui possèdent de bonnes ressources du rire n'écrivent pas : la tristesse de nos lignes est un palliatif de déviation des larmes de leur meilleur emploi. | | | | |
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| | | | Il faut que ton œuvre se lise comme une inquiétante épigraphe, plutôt qu'une paisible épitaphe. | | | | |
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| | | | Le médiocre, en étalant, d'une main incertaine, ses pensées tout prêtes, crée un faux mystère ; le bon artiste crée, en passant, de vraies pensées inattendues, en traduisant un mystère, qui vit en lui. « Ce que j'essaye de traduire est plus mystérieux » - Cézanne. | | | | |
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| | | | Même chez le plus raisonneur des penseurs, le message ne perd presque rien, si l'on en extirpe toutes les transitions pseudo-déductives. Le noyau métaphorique gagne à être débarrassée de toute la gangue des syllogismes. | | | | |
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| | | | L'art en toi - un moyen ; toi dans l'art - un but ; autrui - une contrainte. | | | | |
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| | | | Si la valeur de ton œuvre est sans «comment», on peut être sûr qu'elle fut conçue au nom de la hauteur ; Maître Eckhart se trompe et de type de justification et de dimension : « C'est à partir du fond le plus intime que tu dois opérer toutes tes œuvres, sans «pourquoi» » - « Aus diesem innersten Grunde sollst du alle deine Werke ohne Worumwillen wirken ». | | | | |
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| | | | Plume à la main, ce qui compte, c'est la profondeur de ton regard sur les fins, l'étendue de l'ironie sur le poids des moyens, la hauteur des contraintes. Bref, tu ne seras jamais ni choix ni mouvement. (« Nous sommes choix » - Sartre ; « tout est mouvement » - Héraclite). | | | | |
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| | | | L'œuvre d'art n'est pas réunion de liberté et de nécessité (Schelling) ; l'artiste ne met dans l'œuvre conçue que son regard créateur, qui est sa liberté (« La création comme liberté sans transcendance » - Jaspers - « Schaffen als Freiheit ohne Transzendenz ») ; la nécessité n'apparaît que dans son aperçu par son lecteur. C'est presque la définition même d'une œuvre d'art. | | | | |
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| | | | La poésie est une représentation qui se réduise à une ré-interprétation permanente. Moins on a besoin de remonter à la représentation, plus pure est la poésie. C'est pourquoi il ne faut pas s'offusquer du fait, que, pour représenter l'univers visible, le poète est en-dessous du peintre, et, pour représenter l'univers invisible, - du musicien. | | | | |
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| | | | Qu'est-ce que ma réalité ? - des sources, le fond, la fin mystérieux. Qu'est-ce que la réalité des autres ? - des causes justifiées, mécaniques. Vous comprendrez, que ce n'est pas un réaliste qui proclamait : « Un grand poète ne puise jamais que dans sa propre réalité » - « Der große Dichter schöpft nur aus seiner Realität ». Vénérer cette réalité suprême fait de l'homme - un surhomme. | | | | |
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| | | | Quand, par une exigence croissante, on presse le discours des bavards, on reste, dans le meilleur des cas, avec quelques misérables gouttes de leurs sueurs de rats de dictionnaires ; l'idéal d'écriture - quelle que soit la pression, donner, par l'expression minimale, l'impression d'une source, qui coule indépendamment de toute soif. L'idéal : l'expression haute et l'impression profonde ; mais ne pas oublier que le haut firmament ne doit pas faire perdre de vue l'horizon, et que l'impression profonde peut être produite même par la platitude. | | | | |
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| | | | Vis-à-vis de mes écrits je n'éprouve pas de sentiments paternels, puisque toute insémination ne peut y être qu'artificielle. Je ne m'en sens pas le fils naturel non plus, car dans ma substance pré-langagière aucune analyse génétique n'est possible. Et Valéry a doublement tort : « L'homme, père et fils des idées, qui lui viennent ». | | | | |
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| | | | Tu as beau t'exclure de ta palette - dès que tu prends un pinceau, des miroirs sont là pour renvoyer de tes reflets sur ta toile. Ce qui compte, c'est ce que tu exhibes devant eux : tes pieds, ton esprit ou ton visage. Et Gracián n'est pas allé assez loin : « Il y a des miroirs pour le visage, il n'y en a pas pour l'esprit » (« Hay espejos del rostro, no los hay del ánimo »). | | | | |
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| | | | La prose sans profondeur et la poésie sans hauteur se rencontrent dans la platitude. | | | | |
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| | | | L'ambigüité de l'art : ce que tu ressens comme travail sur et de la forme, sera pris pour fond, contenu ou ressassement. Ce que tu pressens comme réceptacle d'échos, sera entendu comme ta propre trompette, tambour ou voix grinçante. | | | | |
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| | | | Le chant du poète anime le silence du cœur, comme le sens divin remplit le vide de l'esprit. Le chant est aussi éloigné du bruit sensible que le sens - de la représentation intelligible. Et Chateaubriand se trompe de source : « Les poètes sont des oiseaux : tout bruit les fait chanter » - la musique naît dans l'âme, qui, chez le poète, est toujours neuve : « Cette 'âme nouvelle' devrait chanter et non pas narrer ! »** - Nietzsche - « Sie hätte singen sollen, diese “neue Seele” - und nicht reden ! ». | | | | |
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| | | | Dans un texte littéraire, une fois le brillant verbal démonté, qu'en reste-t-il à l'amateur des choses précieuses ? - des fils d'interprétation et des perles de représentation. Mais une belle disposition de fils, à l'origine d'un joyau, est, elle aussi, effet d'une représentation. Cependant ils continuent à tenir aux parades de masse et à bouder les hit-parades de classe. | | | | |
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| | | | Le style est affaire du seul talent ; aucun effort ou discipline ne t'en approchent. Mais ses symptômes sont : la hauteur des contraintes, l'ampleur des moyens, la profondeur des valeurs. Il n'est pas dans le développement d'un monde en mouvement, mais dans l'enveloppement d'un mouvement, qui est l'origine d'un monde. Le style des enchaînements n'est qu'une technique artisanale ; le vrai style jaillit des commencements, il est la fidélité à la source nouvelle. | | | | |
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| | | | Dans une œuvre d'art doivent apparaître tes négations et tes affirmations, résultant de tes contraintes ou de ton goût, ce que tes yeux évitent d'envisager et ce que ton regard perçoit dans les ombres de ta Caverne, des silences et des révélations, des voilements et des dévoilements. C'est aux non-artistes que s'adresse le pragmatique conseil d'Héraclite : « Ne voile ni ne dévoile, mais montre ». | | | | |
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| | | | Peu importe si les avis d'un artiste sont minoritaires ou majoritaires, tournés vers le passé ou abandonnés au futur, exhibent une ouverture d'esprit ou une clôture d'horizons, traduisent un savoir ou s'abîment dans une ignorance, s'adonnent à une reptation optimiste ou à une danse pessimiste, exhalent la bonté ou filtrent la haine ; le seul critère, qui placera son écrit dans une bonne case, c'est à dire dans une élite ou dans une étable, - c'est la qualité de ses métaphores. | | | | |
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| | | | La métaphore règne aussi bien en poésie qu'en prose et en philosophie ; elle s'attaque, respectivement, au langage, à la représentation ou à la réalité. Les plus connues des métaphores de la réalité : Dieu (pour tous les angoissés), l'Être (de Parménide à Heidegger), l'Idée (Platon), les catégories (Aristote), la perfection (de Spinoza à Valéry), la pensée (Descartes), la chose en soi (Kant), la volonté (Schopenhauer), l'intensité (Nietzsche). | | | | |
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| | | | Platon, en reprenant les poèmes de Pythagore et Parménide, les dilue avec de l'ennuyeux bourrage abductif, mais en préserve le fond poétique ; la sobriété critique d'Aristote et Kant prouva, quelle profondeur conceptuelle on peut tirer de la hauteur métaphorique ; enfin, vint Heidegger, poète-philosophe, dont le récitatif de l'oubli de l'être n'est que le lamento de l'oubli de la métaphore. | | | | |
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| | | | Le bruit, dans la littérature, ce sont des objets trop criards ; on le réduit en leur préférant des relations entre innommables ; la poésie est une dissolution musicale de représentations ; avec la seule intensité on atteint le stade suprême, en découvrant, que « l'intensité est silencieuse » - Char. | | | | |
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| | | | La démarche la mieux réussie vers la musicalité d'une œuvre, c'est la démarche bien calculée nietzschéenne : la sélection d'axes intéressants, la création d'une tension entre les extrémités, entre deux langages respectifs également défendables, le refus de faire son choix sur cet axe et donc la confiance aux langages, l'entretien de cette intensité comme ressource, contrainte et but de l'art. | | | | |
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| | | | L'un des axes, dans lesquels Nietzsche pratique ses retours éternels du même, est art - vie, où l'on finit par comprendre que vivre, c'est vivre en artiste, ce qui munit les deux extrémités d'une même intensité. | | | | |
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| | | | En dernière instance, toutes tes débâcles sont dues au manque de tes talents ; pour un défi minable tu ne lèves pas ton petit doigt, mais tout défi, pour lequel tu t'apprêtes à lever ta plume, est hors d'atteinte humaine ; dans tous les cas, tu te retrouves sur un banc des accusés : « L'ambition dont on n'a pas les talents est un crime » - Chateaubriand. | | | | |
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| | | | L'écriture doit être un rêve, mais la vie, qui y perce, ne doit pas l'être, car le rêve à l'intérieur d'un rêve, par une espèce de double négation, serait atrocement réel. | | | | |
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| | | | Deux types d'écrivain intéressants : celui qui porte, en soi, une lumière si libre, que le choix des objets à éclairer devient sans importance, et celui qui, trouvant que toute lumière ne peut être qu'extérieure, crée des jeux des ombres jetées par son soi ineffable. | | | | |
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| | | | Le livre est un compromis entre l'oiseau, ayant trouvé refuge dans l'arbre, et arbre, qu'il voudrait être ou chanter. En quoi se métamorphose cet arbre hanté, devenu et la cage et la hauteur ? - en ruines ? | | | | |
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| | | | La poésie - s'arracher à la routine du rapport chose-mot, pour redécouvrir la consistance primordiale ou initiale des couleurs, des arômes et des mélodies. « Le sens, dont on munit les choses, leur donna de l'âme, de la hauteur, de la proximité, mais les priva de couleurs »*** - Pasternak - « Введённый в вещи смысл одушевил их, возвысил, сделал близкими и обесцветил ». | | | | |
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| | | | Demeurer-dans-le-monde (Heidegger - in-der-Welt-Sein) est l'attitude la plus anti-vitale ; rien n'éloigne du monde comme l'art ; rien ne nous y ramène plus sûrement qu'une œuvre d'art (Goethe). Mais la poïésis, réduite au travail sans inspiration, fait qu'on ne prône, aujourd'hui, que l'être-à-l'œuvre (am-Werk-Sein). | | | | |
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| | | | La même lumière nous atteint, et en traversant notre soi se brise en reflets de mots ou de notes ; notre climat, cette matière transpercée, porteuse de la même brisure régulière, ne laisse, d'habitude, que des traces de nos yeux, cervelles, bras ou pieds ; mais un bon artiste, ce créateur de brisures nouvelles, produit un jeu d'ombres, dont la source de lumière reconstituée s'appellera âme. | | | | |
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| | | | Dans un écrit, il y a du réel, ce qui est porté par l'évidence d'une lumière - les faits et les pensées, et il y a de l'inventé, ce que te font ressentir les jeux d'ombres, le style. Une étrange inversion terminologique avec Valéry : « La structure de l'expression a une sorte de réalité tandis que le sens ou l'idée n'est qu'une ombre » - tandis qu'au fond, nous sommes d'accord sur la place de la forme. | | | | |
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| | | | L'explication de la dégénérescence de l'art se trouve quelque part dans les rapports entre l'âme, l'esprit et la réalité. Jadis, une distance salutaire séparait l'artiste du réel ; aujourd'hui, c'est le réel qui envahit toutes les âmes et tous les esprits. L'art a beau continuer à se réclamer de l'âme, mais l'âme elle-même n'est plus qu'un pâle reflet de la réalité. Et lorsqu'on cherche la source ailleurs, on se trompe et de lieu et de dimension : « Viens-tu du ciel profond ou sors-tu de l'abîme, ô Beauté ? » - Baudelaire - comme si le ciel avait une autre dimension que la hauteur et que posséderait l'abîme ! | | | | |
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| | | | Trois niveaux de perception du réel : les solutions de l'ingénieur, les problèmes de l'ingénieux, les mystères du génie ; et la dictature du réel signifie la domination du premier, même dans les têtes des artistes, qui ne se disent plus : « L'artiste se tourne vers le sens du mystère, qui entoure nos vies » - Conrad - « The artist speaks to the sense of mystery surrounding our lives ». | | | | |
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| | | | Mon arbre n'est fait ni pour l'appétit, ni pour l'ombre, ni même pour les yeux, il est fait pour le regard, qui, lui aussi, est un arbre, capable de s'unifier avec le mien, pour gagner en ramages, en hauteur ou en ombres. | | | | |
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| | | | Deux choses contribuent pour tuer l'art : la disparition de toute distance entre la réalité et la création ; l'instauration d'une seule scène publique, où s'exhibent, presque dans un même langage, la technique, l'amusement et ce qui, par inertie, s'appelle art. | | | | |
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| | | | Qu'on soit adepte du fragment ou du système, sa création se réduit toujours à un arbre, et l'ennui des systèmes est dans la sécheresse des branches surchargées de constantes, là où le fragmentaire verdit de ses variables vitales, pénétrant les racines, s'élevant jusqu'à la cime, animant les ramages et embellissant les fleurs. La langue systématique se construit ; l'arbre fragmentaire croît. | | | | |
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| | | | De ton écrit doit surgir une vie, sous forme d'un arbre ou d'un animal imprévisible ; mais tu sais, que les mots ne bâtissent que des structures et ne présentent que des bêtes domptées ; tu dois donc préparer le terrain d'un dialogue avec l'arbre requêteur, hors des forêts et des zoos, débouchant sur une unification vivifiante des inconnues en cages et d'un regard libérateur. | | | | |
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| | | | En commençant par se mettre au-delà du bien et du mal, l'art finit par se trouver au-delà du beau et du laid. Ou, pire, il devient « la laideur à la deuxième puissance, parce que libérée de son rapport à son contraire » - Baudrillard. | | | | |
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| | | | Le commencement - ta blanche main, la fin - ta noire mort ; la création et l'angoisse ; la forme de tes traits et ta toile de fond. Le talent est une bonne palette, indépendante du pinceau et de la toile ; le génie est le sens du tableau, dans lequel le pinceau reste invisible, la toile est bien tendue et qu'on n'y voie, n'y lise, n'y entende que la musique, c'est à dire les contours et couleurs de ton âme. | | | | |
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| | | | Les écrits des hommes sont composés, à 95%, dans le genre débrouiller, genre ennuyeux mais utile ; si tu l'exclus, il ne te resteront que deux choix : briller ou brailler - être sophiste du silence lumineux de Dieu ou activiste du bruit calamiteux des hommes. | | | | |
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| | | | Si tous les genres littéraires étaient aussi exigeants que la maxime, le métier de critique disparaîtrait aussitôt ; parasiter sur des romans bourrés de graisse narrative est chose banale, mais comment nourrir leur indigence sur l'ascèse décharnée d'un apophtegme ? Aux idées on peut opposer mille balivernes ; à la maxime on ne peut opposer qu'une autre maxime. | | | | |
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| | | | La peinture ou la sculpture sont faites pour proclamer nos triomphes ; la musique et la littérature - pour témoigner de nos défaites ; évoquer les œuvres des autres, en fonds de nos jérémiades, confirme nos aveux de vaincus. | | | | |
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| | | | L'art n'est pas l'expression de ce qui aurait existé sous une forme non-artistique ; les creux et présomptueux voient dans leur œuvre un sommet et s'y attachent, corps et âme ; les profonds, les hautains et les humbles en éprouvent presque une honte, puisque tout ce qui est exprimé ou fixe est si dérisoire, si aléatoire, une fois comparé avec le monumental inexprimable, qui nous pousse vers les plumes et pinceaux. « L'inexprimable se loge, inexprimablement, dans l'exprimé »** - Wittgenstein - « Das Unaussprechliche ist unaussprechlich in dem Ausgesprochenen enthalten ». | | | | |
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| | | | Tout se réduit au nombre : le fond et la forme, l'intelligible et le sensible, ce qui doit être dit et ce qui doit rester indicible, la science et l'art : « L'art est interprète de l'indicible » - Goethe - « Kunst ist eine Vermittlerin des Unaussprechlichen » - comme la science est interprète de l'intelligible pour le rendre lisible. « L'art ne reproduit pas le visible, il rend visible »* - Aristote. | | | | |
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| | | | Le but de l'art consiste à sculpter la statue de ton soi, dont l'essence est dans ce qu'on veut, ce qu'on peut et ce qu'on doit, au stade de potentialité, sans aucun complément d'objet, tandis que ce qu'on est présente très peu d'intérêt. « On est ce qu'on peut, mais on sent ce qu'on est » - Stendhal. Le pinceau descriptif est des plus grossiers et banals. Peindre exclut narrer. | | | | |
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| | | | La métaphore n'appartient pas à la langue ; elle naît d'une double et désespérante méfiance : face à l'indicibilité de la chose et à l'impondérabilité des mots ; la métaphore cherche à idéaliser la chose en en libérant le mot. Et Nietzsche n'y comprit rien : « les tropes ne surgissent pas dans les mots que sporadiquement, ils sont la nature même des mots » - « die Tropen treten nicht dann und wann an die Wörter heran, sondern sind deren eigenste Natur » - l'expression est dans l'élégance de la référence et dans l'originalité du référencé, et presque jamais - dans le mot même. | | | | |
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| | | | Devant une grande œuvre d'art, le plaisir est double : on cherche à en pénétrer les représentations et, à leur lumière, à l'interpréter. L'ennui des images banales : l'évidence des représentations et/ou l'interprétation mécanique. | | | | |
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| | | | Aphorisme accompagné de citations - on arrive à accorder à ce genre la palme absolue d'excellence au bout de trois humbles reconnaissances : que, dans tout écrit, ne comptent que ses métaphores, et que tout délayage l'affadit, que tout ce qui est intellectuellement intéressant fut déjà exploré par des autres, que les contraintes (miroirs, ennemis, fratries) sont plus nobles que les buts. | | | | |
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| | | | L'essence de la poésie, c'est la forme, mais son contenu, conscient ou inconscient, est philosophique ; l'essence de la philosophie, c'est le contenu, mais, pour être durable, sa forme doit être poétique. | | | | |
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| | | | Nietzsche n'a rien à dire ; son message est dans le chant. S'il avait écrit avec la lourdeur littéraire de Hegel ou Schopenhauer, personne ne l'aurait pris au sérieux. | | | | |
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| | | | L'écriture de Nietzsche fait penser à l'esprit français et au ton russe. Le style de Montaigne, Pascal ou Voltaire, le sujet y dominant le projet, et l'élégance de forme se moquant de la rigueur de fond. La véhémence et l'aristocratisme de Dostoïevsky, la pureté et la honte y étant inextricablement mêlées sur le même axe vertical. L'homme, ce soi connu, le soi haïssable, qui doit être surmonté par le surhomme, ce soi inconnu, le soi admirable. | | | | |
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| | | | Que je prenne un marbre brut, ou bien une pièce travaillée par des autres (qu'elle soit en marbre, en air ou en béton armé), mon apport et mon effort doivent être de même nature, et le produit - ne garder que mes traits. | | | | |
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| | | | Avec la poésie - comme avec la femme : l'avoir aimée sans retour peut embellir ton existence nocturne plus que des apparitions mondaines, familiales ou éditoriales, ou une conception d'héritiers, sous un toit commun, fatalement de plus en plus étanche aux messages des étoiles. | | | | |
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| | | | Aujourd'hui, Aristote nous expose surtout des évidences, Platon - surtout des banalités, mais Homère est une éternelle découverte et un étonnement sans fin. La philosophie sans poésie va tout droit aux archives. | | | | |
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| | | | Comme la science, l'art peut être appliqué ou fondamental, mais si la passion du pur savoir survit bel et bien, même au milieu des robots, la passion de la pure forme est étouffée par l'invasion des moutons, à moins que ce soit par le choix de mauvaises altitudes. | | | | |
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| | | | Avoir trouvé dans la vie une musique, que ne surpassera aucune sonorité discursive, avoir découvert à la réalité une hauteur, dont aucun verbe ne pourra envisager l'ascension, se sentir un fond que ne tapissera aucune parole, avoir compris, que le meilleur emploi de ta force est dans la peinture de tes débâcles - c'est seulement après ce parcours initiatique d'humble que tu pourras dire d'avoir écrit par faiblesse (Valéry) : « Quand, le même jour, vous songerez à votre force et à votre complet néant, je croirai, que vous êtes à la recherche de la forme » - L.Reisner - « Когда Вы, в один и тот же день, будете мечтать о своей силе и полном ничтожестве, я поверю, что Вы ищете форму ». | | | | |
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| | | | La netteté de la frontière entre la vie et l'art est signe d'artiste ; c'est en la franchissant qu'il devient, respectivement, maître ou esclave ; sa force n'a aucun sens dans la vie, son humilité n'a aucun sens dans l'art. | | | | |
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| | | | L'une des plus belles preuves du fond poétique de l'homme est l'énigme des premiers littérateurs, historiens ou philosophes, qui, tous, furent poètes ! « Dire et chanter était autrefois la même chose »*** - Strabon. | | | | |
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| | | | En musique, en peinture, en poésie, en philosophie règne, aujourd'hui, une conjuration de jargonautes professionnels, en fonction des goûts des directeurs, des lignes budgétaires, des héritages de vocabulaires. Un charlatanisme du fini, aux assises en béton, - vendre, signer, prouver - intelligent et mort ! Que le charlatanisme antique de l'infini, enfantin, naïf et fragile, fut plus humain ! - éclairer les hommes, les purifier de vices, les délivrer d'erreurs, les ramener à la vertu - bête et vivant ! « C'était du charlatanisme, mais du plus haut » - Napoléon. | | | | |
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| | | | Non seulement il est impossible de trancher si la beauté des choses naît en elles-mêmes ou dans notre regard, mais toute exclusive y débouche sur une tragédie : « Un être bien malheureux serait celui qui aurait le sens interne du beau et qui ne reconnaîtrait jamais le beau dans les objets » - Diderot, et le bonheur de celui qui est privé de son propre regard ne peut être que bien court et manquant de hauteur. | | | | |
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| | | | La vie est trop belle et trop incompréhensible, pour être rendue fidèlement par une œuvre d'art, mais celle-ci doit présenter deux facettes : ton humble musique et le silence majestueux de la vie, qui veut, à travers ta musique, se faire entendre. | | | | |
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| | | | Tout livre est un voyage vers une île ; les plus bêtes exhibent les coordonnées, les itinéraires ou les tarifs, d'autres vantent l'esquif insubmersible, qui les y propulse, d'autres encore narrent des conflits avec les autochtones ; tandis que sa meilleure image devrait refléter le message, que tu eusses confié à la bouteille, avant ton naufrage, réel ou imaginaire. | | | | |
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| | | | Leurs livres sentent les média, les bistros ou les bibliothèques, tandis que je ne m'intéresse qu'aux manuscrits trouvés dans une bouteille (MS. found in a Bottle - Poe). | | | | |
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| | | | Ce qui, de peur de vieillir, se tourne vers l'avenir est généralement bien fade : « Ce qui porte trop sa date vieillit et passe avec le moment » - A.Suarès ; il faut se détourner du temps qui court ; toute date, comme tout nom, ne doit pas déborder le cadre et empiéter sur ton tableau. | | | | |
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| | | | L'affranchissement du lieu et l'inactualité rendent l'esprit serviteur de l'imaginaire. Les noms et dates le transforment en tyranneau d'un réel trop palpable. « Toute localisation me semble odieuse, aussi bien que toute datation, pour nos pauvres fêtes de l'esprit » - Saint-John Perse. Ah, ce beau halo de l'acquiescement au réel non-daté et innommé ! | | | | |
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| | | | C'est avec les yeux de Jacob qu'il faut voir chaque étape, dans la constitution de ton œuvre : te désintéresser de l'édifice trompeur, dont ferait partie ta dernière ascension, ne pas prétendre connaître l'adversaire combattu, ne voir l'exploit que dans la hauteur de ton échelle, dans son origine angélique et dans la profondeur de ta blessure. | | | | |
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| | | | Se rendre compte de l'ineptie de tout système, c'est renoncer à la synthèse dialectique, laisser polyphonique toute partition ; l'art, dans lequel ne réussissent que les plus forts : Shakespeare, Dostoïevsky, Nietzsche. | | | | |
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| | | | Pour laisser la meilleure impression, seule l'expression compte : éliminer du chant tout ce qui aurait pu se narrer ; un bon écrit est davantage peinture qu'écriture. | | | | |
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| | | | L'intelligence, dans l'art, c'est la rencontre rare entre un talent et un goût, le goût étant orienté plutôt par un choix des contraintes que des buts ou chemins. Après une judicieuse exclusion de l'aléatoire mécanique, le talent ne produit que du vital artistique. Et Rilke : « l'art n'est qu'un chemin et non pas un but » - « die Kunst ist nur ein Weg, nicht ein Ziel » - s'arrête à mi-chemin, sans enchaîner sur deux négations de plus. | | | | |
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| | | | L'axe originel, qui, chez Nietzsche, se projette sur tous les autres, est celui de vie - art, une égale intensité répartie sur toute son étendue. Donc, ce qu'on appelle communément vital peut être qualifié, au même tire, - d'artistique. C'est surtout palpable aujourd'hui, où la vie est sans art et l'art - sans vie. | | | | |
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| | | | L'arsenal complet d'artiste - le talent, le goût, l'intelligence. Avec la seule intelligence, on est condamné à l'insondable ennui ; avec le seul goût, on pataugera dans la platitude ; avec le seul talent, on esquive la platitude, on se moque de profondeur, puisque le talent, c'est la hauteur, c'est à dire la maîtrise musicale du mouvement et de l'immobilité. | | | | |
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| | | | L'expérience de la vie réelle, qu'elle soit parsemée de souffrances ou de dîners en ville, n'apporte rien à un écrit artistique ; n'y comptent que le don de plume et l'intelligence. D'ailleurs, les plus troublantes voluptés comme les plus féroces douleurs furent peintes par des rats de bibliothèques (le voluptueux et le tragique, qu'oppose, à tort, Pavese, sont des matériaux d'égale substance). Une raison de plus de ne pas quitter ta tanière ou tes ruines et d'éviter des ateliers ou des forums. | | | | |
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| | | | Ils me parlent de ce qu'un quidam, écrivain de son métier, croit, adore, nie, tolère ; ils scrutent son esprit, ses phobies, son savoir ; au bout de trois lignes, je vois, que le bonhomme manque tout simplement de talent, ce qui enlève, irrévocablement, tout intérêt à ses rapports avec Dieu, l'intelligence ou l'âme. Chez l'observateur, la foi, l'intuition ou la passion ne valent rien, si le pinceau, qui les exprime, est dépourvu de bonnes couleurs. | | | | |
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| | | | L'intelligence, c'est la prépondérance de l'intuition sur la vision ; mais l'art, c'est le diktat du talent et de la noblesse, au-dessus de toute intelligence, le regard s'imposant et à l'intuition et à la vision. | | | | |
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| | | | Ceux qui ont beaucoup à dire font, d'habitude, du remplissage de formes, qu'ils ne maîtrisent pas, et une fois le travail accompli, ils éprouvent la sensation de vide ; le maître ne fait que rêver et créer des formes, qui parleront elles-mêmes, et à la fin il éprouve le sentiment de plénitude, car son œuvre aura rejoint la réalité, c'est à dire la perfection. « Écris sous l'attrait de l'impossible réel »*** - Blanchot. | | | | |
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| | | | Le métier, c'est à dire l'outil, doit nourrir son homme et encore davantage - son amour de l'art et son amour-propre. Laisse tomber ton instrument, si tu ne tombes pas amoureux de ce qu'il produit, sous tes doigts, ton âme ou ton cerveau : « Dans mon violoncelle, je reconnus une voix - ma voix ! - et j'en suis tombé amoureux »** - Rostropovitch - « В виолончели я услышал голос - мой голос ! - и я влюбился в неё ». En plus, violoncelle ne peut être qu'au féminin, en russe. | | | | |
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| | | | Le talent s'attache au bon, mais le génie vise le meilleur, qui reste pourtant invisible et inaccessible ; c'est cette cible que tu dois rendre présente, tout en ne montrant que la puissance de tes cordes. « Je rate la mesure que je vise ; seul un Dieu se doute de mon désir de mesurer le meilleur »** - Hölderlin - « Nie treff ich, wie ich wünsche, das Maß. Ein Gott weiß was ich wünsche, das Beste ». C'est la volonté finale qui prend le dessus sur le désir des commencements : « Choisir non seulement le bon, mais le meilleur, est une loi de notre volonté » - J.G.Hamann - « Die Wahl nicht nur des Guten, sondern des Besten, ist ein Gesetz unseres Willens » - heureusement, on s'aperçoit, ensuite, que le meilleur est toujours, en soi, - un commencement. | | | | |
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| | | | Le philosophe doit réunir les dons de peintre, de musicien et de poète, pour que dans le visible on admire l'invisible, pour que du bruit de la vie ressorte la musique, pour que la langue parlante soit plus forte que la langue parlée. | | | | |
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| | | | Dans l'art, on fait appel au microscope ou au ralenti, au macroscope et à la syncope, tandis que la vie ignore ces libres et variables effets d'échelle et de rythme, étant mystérieusement attachée à son absolutisme, à son arbitraire et à ses constantes. | | | | |
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| | | | Pour un écrivain, l'un des emplois les plus utiles de l'intelligence consiste à garder l'illusion, que l'écriture soit une communication salutaire avec l'au-delà de la mort et de l'angoisse, tandis que ce labeur est aussi trompeur et borné que tout travail abrutissant ou assourdissant. Vivre sans illusions est le lot des intelligences médiocres, même si elles sont puissantes. | | | | |
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| | | | L'artiste, qui ne serait pas un grand artiste, est-il inutile ? - oui, mais les grands le sont également et même au plus haut degré. Mais, contrairement aux cordonniers, les poètes, même médiocres, n'ont pas que des piétons comme commanditaires et juges. Il est vrai, que le gros du troupeau aurait pu et dû exercer le sacerdoce de boutiquier, sans vendre son âme. Seulement, quelques brebis galeuses auraient retrouvé leur véritable statut, celui de vagabond, de nomade. | | | | |
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| | | | Qui est le vrai producteur de mon œuvre ? - le moi ? mon esprit ? ma mémoire ? mon âme ? Tant de doutes sur la paternité, et encore davantage sur la valeur de ma progéniture, ni traître ni maître ; la pitié pour le moi et l'ironie pour l'œuvre entretiennent cette profonde ambigüité : « Évoquer ou révoquer l'œuvre dans le jeu souverain de l'ironie » - Blanchot. | | | | |
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| | | | Notre moi est toujours un mélange inextricable entre le propre viscéral et le commun mental ; clamer que je ne parle qu'en mon nom propre ou au nom des valeurs universelles n'infirme ni ne confirme rien sur la vraie part de ma voix primordiale dans le message (« Je ne peux écrire qu'à travers moi-même » - Gogol - « Не могу писать мимо себя ») ; on n'a son propre regard à soi que lorsque l'essentiel est dû au talent musical, à la fois de compositeur, d'interprète et de maître d'acoustique, et non pas aux thèmes, instruments, lieux ou forces. | | | | |
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| | | | La philosophie et l'art se séparèrent, puisque la philosophie ne s'occupe que de valeurs, que l'art abandonna, en se tournant du côté des prix : l'écrivain est dorénavant journaliste, le peintre - décorateur, le musicien - accompagnateur, le poète - chamane. | | | | |
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| | | | Le ressort de la poésie et de la musique est le même : le plaisir y naît non pas de l'excès des concepts problématiques, mais de la trajectoire mystérieuse de leurs accès ; la résignation de ne pas aller jusqu'au bout, de s'arrêter en chemin et de vivre le vertige d'un lien, qui fait oublier les objets liés. | | | | |
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| | | | La musique est l'art le plus innervé de mathématique, mais qui, en sa perception, ne fait pas appel au moindre calcul ; premier en jouissance, dernier en connaissances (Kant) - c'est ce qu'on devrait chercher ailleurs. « La musique est du calcul caché, dont l'esprit reste inconscient » - Leibniz - « Musica est exercitium arithmeticae occultum nescientis se numerare animi ». | | | | |
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| | | | En tout art, on trouve du calcul caché, mais si la méditation technique exclut la préméditation artistique, tu n'aurais rien à partager avec les poètes, tu resterais avec les géomètres : « Il faut se faire une optique, une vision logique, sans rien d'absurde » - Cézanne - on y reconnaîtra la raison des longueurs d'onde et des lignes, on n'y trouvera plus l'absurde du beau. | | | | |
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| | | | L'œuvre idéale : un fond, tragique, dionysiaque, humble, rendu par une forme, apollinienne, royale, maîtrisée. | | | | |
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| | | | Aucune liaison matérielle, causale ou hiérarchique entre le rêve inarticulé, qui soulève l'artiste, et le rêve surgissant, ensuite, de son œuvre. On ne narre ni ne récite ni même ne peint son rêve ; c'est l'écrit ou le sculpté lui-même qui doit être un rêve en soi, à la généalogie obscure. | | | | |
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| | | | La poésie est la traduction du message de Dieu ; le mythe - du message des hommes, donc une traduction de la traduction. La poésie est une chute en déshérence, une supplique lancée à une belle image ou à un bel instant, pour qu'ils s'immobilisent, t'illuminent et t'abandonnent. | | | | |
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| | | | Que devient un vaste talent, sacré ou purifié par un souffle de génie ? - Haydn se retrouvant dans la profondeur intense de Beethoven ou dans la hauteur gracieuse de Mozart. | | | | |
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| | | | Les profonds et les médiocres s'attachent au fond (les connaissances, la cohérence, la justice) : les profonds - pour le maîtriser, les médiocres - à cause de son prestige, les deux - parce qu'ils gardent la tête haute ; les hautains, dans leur âme profonde, s'accrochent à la forme (la musique, le ton, la noblesse). Le vrai commun asservit les têtes ; le beau unique rend libres les âmes ; le bon est à portée des cerveaux et des bras des premiers, il ne quitte pas l'étoile des seconds. Les positions doctrinaires, face au fond, ne traduisent plus rien de personnel ; seule la pose musicale d'esthète ou d'ascète, face à la forme, peut faire entrevoir une promesse d'originalité. | | | | |
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| | | | L'exercice d'intelligence ou l'exercice de plume sont des rivaux, mais qui apportent des résultats paradoxaux, qu'on attendrait plutôt de l'autre : le premier apprend à distinguer entre le bruit et la musique, et le second conduit, dans les domaines les plus graves - la vérité, la liberté, le nihilisme, la cité, - à l'abandon de prises de position au bénéfice de prises de pose. | | | | |
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| | | | L'image s'oppose à la copie (empreinte ou accointance) ; l'expression, c'est la représentation par images, représentation sensible par-dessus représentation intelligible. | | | | |
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| | | | La mathématique part d'un but dont la solution découle de l'harmonie et de l'élégance des définitions nouvelles, de ces contraintes initiatiques ; le commencement de la poésie et de la philosophie se trouve dans des contraintes, c'est à dire dans un sentiment ou dans un goût, pour lesquels un bon regard trouvera toujours des buts harmonieux et élégants. La maxime est un genre, qui cherche un compromis : elle n'est que définitions, mais ne véhicule que le sentiment et le goût. | | | | |
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| | | | Tout artiste d'antan devenait intellectuel ; l'intellectuel moderne s'éloigne de plus en plus de l'artiste. L'artiste est le sens de la forme, l'intellectuel - celui de la profondeur. Le génie visite le premier, la passion - le second. Le génie peut être passionné, mais on n'a pas encore vu de passions géniales. | | | | |
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| | | | Le style que j'apprécie le plus est le style inaugural, le style de l'aube ou des commencements, de l'accès, par essor ou par chute, vers le point zéro de tout ce qui est vital, accès donnant sur la hauteur. « Écrire, c'est avoir la passion de l'origine »** - Jabès. | | | | |
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| | | | On écrit sous l'impulsion de la logique ou de la musique ; il faut être méfiant du premier courant et essayer de suivre fidèlement le second ; mais les deux se concilient, comme la contrainte se concilie avec le but. « Nostre vie est partie en folie, partie en prudence. Qui n'escrit que regulierement, il en laisse en arriere plus de la moitié » - Montaigne. | | | | |
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| | | | La musique est le seul art, où tout créateur, quel que soit son talent, ses goûts ou ses ambitions, traduit la noblesse du fond et poursuit la caresse de la forme ; c'est pourquoi la musique est la meilleure métaphore de notre existence et de nos meilleures productions. | | | | |
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| | | | Aussi bien dans les questions de fond que de forme, on doit choisir entre symphonie et rhapsodie ; mais si l'intelligence vote pour un fond symphonique, le goût se prononce pour la forme rhapsodique ; étaler une mosaïque, avec des cailloux, ou dresser un tableau, avec des perles, - les meilleurs choisissent le second terme. | | | | |
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| | | | Deux modes d'écriture : la constitution - tenir au tout, laissant les parties à son service ; l'institution - extraire la perle de toute coquille profonde et laisser le souci des colliers ou des bouées de sauvetage - au tout surfacique. | | | | |
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| | | | La place de la nature dans nos œuvres : pour exhiber une perle, un plongeon dans les profondeurs suffit, mais pour ériger une statue, il faut avoir préféré le marbre à l'argile et l'art d'enlever (Michel-Ange) à celui de lever (Archimède). La nature doit servir davantage de contrainte que de but. | | | | |
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| | | | L'absence de talent artistique se remarque non pas tellement par le manque de moyens d'expression, mais par la déficience des contraintes : l'élimination de banalités, qui est une tâche du haut goût, est plus dirimante que l'affirmation d'originalité et même de profondeur. | | | | |
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| | | | La poésie moderne, de plus en plus, est réduite aux relations entre mots et déclarée intransitive ; quand, en plus, elle est désespérément anti-réflexive et foncièrement symétrique, elle aura beau parler et marcher, elle ne nous fera ni chanter ni danser. | | | | |
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| | | | La danse est une marche ayant la hauteur pour horizon. « Le chant est une parole excitée jusqu'à l'extase extrême » - Wagner - « Der Gesang ist die in höchster Leidenschaft erregte Rede ». Dans ces marches et ces paroles, il s'agit de n'en extraire ou de n'y entendre que de la musique. | | | | |
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| | | | L'artiste ne doit ni ne peut peindre la vie, il veut l'inventer, c'est à dire rendre vivante sa peinture. Les couleurs routinières ne sont pas plus près de la vie, que les couleurs inventées. Pour être vivantes, elles doivent créer une illusion irrésistible d'une autre vie, aussi énigmatique que la réelle. Le talent, le goût, l'intelligence comptent plus, pour la vivacité des touches, que le respect servile de la routine, de la version courante, de la fidélité photographique. Mieux on fabrique l'outil (organon, logique), moins on a besoin de s'en servir. L'infusion de l'être, fidèle à l'effusion de la vie. | | | | |
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| | | | Ils s'imaginent, qu'il existe une littérature naturelle, aux mots épousant fidèlement les choses, et une littérature déviée, ne guettant que l'élusif et le trouble. Cette fidélité béate à un réel dominateur semble ignorer, que les seuls êtres, qui peuplent la littérature, sont des objets à naître, des fantômes demandant surtout, de la part de celui qui crée ce réel docile, - des sacrifices. | | | | |
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| | | | Le hasard et la platitude - deux ennemis techniques de l'art, d'où le caractère prophylactique de la volonté de système ou de la volonté de puissance, de la maîtrise des sources ou des langages, - les contraintes de profondeur ou de hauteur visant le but, qui est la musique. | |
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