BIEN

Devant les assauts méthodiques de la machine, le bien, avec le beau et le mystère, fait partie des derniers bastions. On ne peut plus, hélas, claironner en les déclarant inexpugnables ou imprenables. Un travail de sape introduit dans nos châteaux assiégés des hérauts de charité proclamant la conscience en paix, des mercenaires de la joliesse dressant des étendards mercantiles, des messagers pseudo-mystérieux porteurs d'images cryptiques à usage mécanique.

P.H.I.



 


Action

N'importe qui peut faire du bien, il suffit d'être fidèle au poids des habitudes ; pour être bon, il faut un sacrifice, il faut renoncer à peser et à encenser l'action. Le meilleur départ du bien se trouve sur ton front qu'auréole la honte ; le pire - dans une main traduisant un dessein de la cervelle au repos. L'action est pour le bien ce que le fard est pour le sourire.

Amour

Il est très facile de se rendre compte qu'on n'est plus amoureux : on perd l'envie d'être bon avec tout le monde et l'on se résigne à être une crapule comme tous les autres. Aimer, c'est sentir, que tout le bien et tout le beau se donnèrent rendez-vous aux bouts des doigts ou des yeux aimés. Savoir se passer de juges et de justice.

Aristocratisme

L'aristocratisme de la bonté consiste à vouloir être bon sans retour et même en pure perte. Il est des courants, dont la destinée serait de nous traverser, sans que nous en infléchissions le sens ni la vitesse. Comme si notre mission n'était que d'en garder l'inaltérable pureté. Être une rive connaissant mieux le fleuve que ne le font ses flots.

Art

Pourquoi un cœur d'or peut-il mener à un art impitoyable ? Parce que l'art, c'est l'oubli des mystères autour des idées et la tentative d'en recréer d'autres autour des mots. L'art, c'est revêtir la nudité de nos premières images et de mettre à nu notre dernière honte. Habilleur de ce qui n'existe pas, déshabilleur de ce qui, hélas, existe.

Cité

La charité est bien vue par la cité ; elle rend les canines et griffes presque aimables, anime les jours des affamés et calme les nuits des repus. La fraternité aristocratique ne promet qu'une déchirante liberté des vaincus ; la liberté démocratique apporte la lisse fraternité entre esclaves et maîtres. Sur tous les abattoirs flotte le drapeau rose du bien public.

Doute

L'homme de bien est plus soumis au doute que l'indifférent, car la logique du robot ne connaît que des certitudes. La traduction du motif en geste a beau se réclamer de la bonne volonté, leurs verbes ne se déclinent pas sur les mêmes registres et produisent des messages incompatibles, des mélodies qu'il est impossible d'écouter simultanément.

Hommes

Notre contemporain dit, en citant l'Histoire, que plus on veut apporter de la santé aux pensées des hommes et plus l'émotion de l'homme en sort malade. L'homme devint atrocement robuste côté cervelle et lamentablement flasque côté cœur. Jamais l'humanité ne faisait autant de bien social et jamais elle n'était aussi froide.

Intelligence

L'intelligence nous commande l'intérêt d'une société sans cœur, car générant un PNB supérieur. Il faudra bientôt nous abêtir, pour avoir l'idée de tendre une main à celui qui tombe. Aujourd'hui, on reconnaît un homme intelligent par la qualité de sa nourriture, de ses vacances et de son argumentation justifiant le refus d'aumône.

Ironie

Difficile, pour un ironiste, d'en appeler à la munificence. À moins de marquer du rouge crocodilesque le front et les yeux. Le cynique veut le bien et en discourt, le stoïque le peut et le voit, l'ironique le doit et lui fait la nique. Le bien, pour lui, sort, placide, du dédale du cœur, pour s'égarer, penaud, dans la droiture des actes.

Mot

Associé à la bonté, tout mot transforme en vaudeville ce qui avait de bonnes chances de rester comédie. Le mot est aussi impuissant avec le bien qu'avec le bonheur : il devrait les priver de leur côté actif, désir et vouloir, et les voiler d'une épaisse passivité - pudeur et devoir. Le succès des tragédies prouve, que le meilleur outil du mot est la négation.

Proximité

Le synonyme du bien est la honte. C'est en rougissant aux mêmes lieux ou instants qu'on reconnaît son proche. Aux hommes à bonne conscience, au front plissé et au cœur en bronze, la proximité est question de topologie monétaire et tribale. Plus l'étranger t'est proche, plus proche tu es du bien. En te reconnaissant dans les lépreux tu te rapproches de la santé.

Russie

Comment s'appelle le pays, où l'on mélange et oublie la justice et le bourreau, et s'apitoie sur le bagnard et le pendard ? La Russie. Que l'Asie cherche son nirvana en s'oubliant, que l'Europe trouve sa paix en fouillant sa mémoire - la Russie n'a plus ni mémoire ni oubli, ces facultés mécaniques, - elle réinterprète ce qui n'a plus de représentation.

Solitude

Il faut avoir vécu une inexorable solitude, pour comprendre, qu'un cœur tendu vers l'intérieur mérite davantage l'aumône qu'une main tendue vers l'extérieur. L'ultime ressource du solitaire - vouer au ciel sa charge de bien. Quand celle-ci est ressentie comme un fardeau sans destinataire, c'est le comble d'esseulement et de désespoir.

Souffrance

Le mérite principal du bien n'est pas dans l'évanouissement de la souffrance, mais dans le rehaussement de son lieu. Tu souffres moins du mal, qu'un autre t'inflige aveuglement, que du bien, que ton cœur se figure et que ta main défigure. En fait de fidélité, rien n'égale le regard. En fait de sacrifice - le bras tombé.

Vérité

Les vérités vivent dans un pays ou l'on ne reçoit qu'un seul ambassadeur des hommes, leur cerveau. La bonté, comme la beauté, y sont des agents secrets, pour faire parler le vrai, méfiant et évasif. Au lieu d'envahir la vérité, il vaut mieux lui imposer des échanges de type colonial : ses matières premières contre ton savoir-écrire.

 

 


 

L'attitude inepte : vilipender le progrès en brandissant les noms de la St Barthélémy ou de l'Holocauste. La seule régression, qui vaille la peine d'être dénoncée est l'automatisme de la bonhomie. « Nous sommes automates dans les trois quarts de nos actions »*** - Leibniz - ce taux (qui fut de moitié-moitié chez Pascal), aujourd'hui, décupla : « L'homme tourne à l'automate ; tout y sera, moins l'esprit ; cette loi est celle du troupeau »** - A.Suarès - ce qui t'échappa, c'est que l'esprit même, aujourd'hui, tourne au troupeau. Les cœurs y sont illégitimes, et les âmes - orphelines.

Le bien n'est jamais dans les buts, ceux-ci sont toujours louables. Il l'est encore moins dans les intentions (« Nul n'est méchant de son plein gré » - Socrate), celles-ci sont toujours hypocrites. Il est dans la nature des contraintes, que tu n'as même pas besoin de résoudre, pour les accepter. « La grandeur de l'ame n'est pas tant tirer à mont, et tirer avant, comme sçavoir se circonscrire »** - Montaigne.

Pour réduire le litige entre le bien et le mal à une querelle de mots, je dirais qu'elle est dans le rapport entre l'éternel et le perpétuel.

Le mal, c'est le refus, par l'esprit, de lectures multiples ; mais même pris à la lettre, il est l'absurde assurance de la lecture phonétique des hiéroglyphes ou idéogrammes, confusion entre l'oreille raisonnante et le cœur résonnant.

La préméditation du mal cédant à l'automatisme du bien - les hommes y gagnent, l'homme y perd.

La confusion et l'hésitation accompagnent plus volontiers un geste de bien qu'une maligne visée.

Au-delà du bien et du mal, on tombe sur le bon ou sur le mauvais, ce qui est peut-être plus instructif, mais moins constructif. Pour bâtir les châteaux en Espagne, on a plus besoin de nuages que de briques.

C'est peut-être l'embarras, infligé par l'idée de la pitié, qui explique, que la tristesse se blottisse instinctivement en nous, tandis que la joie cherche à se répandre vers l'extérieur. Et comme l'écriture puise surtout dans l'au-delà de l'épiderme, elle est mieux pourvue en grimaces qu'en sourires.

Une belle sensation : tu te verses dans l'infini, c'est-à-dire, sans rien ajouter ni modifier dans une somme monumentale. Même une chute peut en être l'origine : « Qui tombe ne soustrait rien au Nombre sacré. La chute sacrificielle rejoint la source et y guérit »** - Rilke - « Wer fällt, vermindert die heilige Zahl nicht. Jeder verzichtende Sturz stürzt in den Ursprung und heilt ». Peu importe si c'est pour t'en réjouir ou pour « te tourmenter de visions infinies, qui te dépassent » - Horace - « quid aeternis minorem consiliis animum fatigas ». Admirer l'horizon « assez vaste, pour permettre de chercher en vain » (S.Beckett) ton regard délicieusement insignifiant.

La révolte du mal contre l'avoir avait engendré l'idylle socialiste ; celle du bien contre l'être - le souriant humanisme. De nos jours, les accointances du bien avec l'avoir et du mal avec l'être enfantèrent du monstre froid du libéralisme.

L'homme libre dénonce d'autant plus facilement la mentalité d'assisté, que la non-assistance à l'homme en détresse n'est un flagrant délit pour aucun code (on ne peut être pris que sur le fait). La pitié devint l'un des sentiments les plus honteux chez l'homme évolué. Chez le Français elle réveille du mépris, chez l'Allemand - de l'irritation, chez l'Anglo-Saxon - de l'indifférence sarcastique.

Dès que l'éthique prétend dicter le premier pas de l'esthétique ou de la mystique, l'inquisition ou le réalisme socialiste s'érigent en juges du mystère et du beau. Pas de cheminement dans le bien, pas de dynamisme, il n'est que dans le recueillement. Et si le mal n'était que dépassement du purement potentiel ? - « le mal devient vraiment mal dans la mesure, où il sort du potentiel » - Schelling - « das Böse ist nur bös, inwiefern es über die Potentialität hinausgeht ». La beauté ou le mystère se révèlent, le bien se laisse crucifier, sans compter sur l'interprétation de ses stigmates.

La vraie pitié est indissociable du sentiment de sa propre honte ; sans celle-ci, celle-là n'est que de la sensiblerie. Dans l'action, la honte est de la juste pudeur, et dans la réflexion - de la justice pudique ; et puisque les deux seuls dons que Zeus voulut répartir équitablement parmi les hommes furent la justice et la pudeur, la honte est primordiale, pour que le feu humain de Prométhée ait une coloration divine. « La vertu supérieure n'est pas vertueuse, la vertu inférieure ne quitte pas la vertu »** - Lao Tseu.

Le bien simplifie, le mal complexifie. C'est pourquoi il y a plus de diables que d'anges.

Tu n'effaces pas le mal d'autrui par du bien. Mais par le mal, tu effaces ton propre bien. Laisse le bien rêver au fond de ton âme, et ne le réveille pas, pour le confier aux bras : « On ne peut libérer le Bien, sans libérer le Mal »* - Baudrillard.

On passe dans le camp du mal, chaque fois qu'on préfère au rêve - un acte : « Les bons sont ceux qui rêvent ce que les méchants font »** - Platon. Nous sortons tous ex-æquo de l'épreuve des actes ; c'est le rêve qui, seul, nous fait pressentir la troublante présence du bien, au fond de notre moi immobile.

Non seulement le faire, mais déjà le dire, nous expulse du royaume du bien, pour nous livrer au mal ; le bien appartient à l'écoute, au silence, à la contemplation ; c'est le bien qui est condamné à rester secret et ne relever que du mystère ; penser le contraire est bête : « Le Bien a pour vocation de se dire ; le Mal est lié au secret » - Mishima. Pas de dit sans dédit, pas de fait sans méfaits.

La destruction relève du bien, car elle innove, donc elle nie. Le maintien et la consolidation sont des mérites du mal, qui préserve ce qui est acquis. La femme serait donc plus près du mal que l'homme.

La bonté est la faiblesse des hommes de cœur, la méchanceté est la force des hommes sans cœur. Préférer l'optimisme de la faiblesse au pessimisme de la force, l'impasse au sentier battu. « Du pessimisme, il y a toujours une issue, de l'optimisme - aucune » - Don Aminado - « Из пессимизма еще есть выход, из оптимизма - никакого ».

Le vrai optimisme est optimisme de fait et non pas de décision, ce dernier cas étant propre du vrai pessimisme. Le cruel pessimisme périodique est utile comme une intervention chirurgicale amenant la santé optimiste. Les pessimistes de fait sont amenés à la cruauté des tortionnaires, qui ne font que combattre les contagions.

Pensée sans regard de la charité est demi-pensée. Charité sans analyse de la pensée est charité double.

Tenir au soi, connu et bien enraciné, c'est végéter. On gagne en vitalité, quand on suit l'appel du soi, inconnu et déraciné. Au lieu d'un arbre, te voilà un oiseau. Se faire partie de quelque chose, qui est plus évolué que les deux soi, et qui est prêt à t'accepter pour frère.

Ne regrette pas de ne pas t'appartenir. Regrette de ne pouvoir te donner.

Tu cesses d'être ton toi (ou deviens plus que toi-même), dès que tu produis un mot ou une note, qui ne découlent de rien (le moi n'a ni paroles ni notes) et qui émeuvent les autres. C'est pourtant le seul moyen de manifester, que tu restes toi-même. Ces signes naissent près de ce point ineffaçable en toi, que n'atteignent ni les chaînes ni les courants.

Que j'envie celui qui est guidé par une étoile, dont la lumière atteigne la surface de sa vie et fait voir au chanceux la hauteur d'un présent vivable. La platitude de l'avenir et la profondeur du passé sont de mauvais séjours : « Celui qui est attaché à une étoile ne se retourne plus » - de Vinci - « No' si volta chi è fisso a una stella ».

La veille : l'angoisse du cœur et la paix de la tête. Le sommeil : la révolte de la tête et la charité du cœur. Bercées par la mort dans l'âme.

Le Bien ne se manifeste que dans le Beau. Le Vrai maintient la forme du Beau. Le Bien en sacre le fond.

Deux attitudes également inacceptables : coller, avec certitude, des étiquettes du bien ou du mal sur tout geste ou ne pas croire à l'opposition du bien et du mal. Agir, c'est labourer ; dormir, c'est libérer. Le besoin de garder secret le bien n'est que l'aveu de lucidité remarquant une strate du mal dans toute couche retournée du bien.

Ne s'intéressent au bien des hommes ni ne le recherchent que les régimes tyranniques. Ce qui engendre un mal si cyclopéen, que pratiquer un bien secret et personnel devient accessible même aux indifférents.

Jadis, pour être juste il fallait être bienveillant ; aujourd'hui, il suffit d'être bienveillant, pour être injuste - l'impartialité est le sens de la justice des machines.

Ils voient la racine du mal dans le mensonge, dans le trucage, dans l'irrationnel. Tandis qu'il envahit le vrai, le translucide, le raisonnable. Le mal est vraiment radical (« das radikal Böse » de Kant, dont on ne voit aucune raison compréhensible - kein begreiflicher Grund ist da), et la racine s'appelle (tout) acte (et le poing nu y est aussi pernicieux que la technique, dans laquelle Heidegger place son mal radical à lui, semblable à Sartre ou aux Orthodoxes, avec leur manque d'être, en tant qu'origine du mal, à rapprocher de l'oubli de l'être). Et aucun péché originel n'en couvre la moindre parcelle ; le seul palliatif étant agir, les yeux et l'âme éteints.

L'explication de la paix d'âme du salaud d'aujourd'hui : contrairement aux époques précédentes, il ne voit plus les bleus, plaies et bosses de ses victimes. Le bâton pesait sur la conscience beaucoup plus que le papier et les cartes de crédit. « La conscience tranquille nuit à la santé de l'âme » (Euripide) et finit par l'étouffer. Et sans l'âme, c'est à dire sans conscience, ils vivent en torpeur, sans connaître la honte : « Les blessures de la conscience ne se cicatrisent jamais » - Publilius - « Cicatrix conscientiae pro vulnere est ».

On comprend l'homme par sa réaction, face à une hyène égorgeant une gazelle. Trois familles se présentent : justifier, maudire, faire confiance à la vie - réalistes, humanistes, ironistes.

L'imbécile de demain dira de plus en plus souvent - je veux comprendre, le médiocre - je peux faire et le sage - je dois me taire.

Les frontières entre l'actuel et le virtuel s'estomperont dans le siècle à venir. Dans un musée, on vous fera voir des idées, des mots ou des images, que cultivaient des siècles bornés par la souffrance, le doute et l'arbre. La transaction et l'interaction évinceront définitivement le vol et le don, le poing et la larme.

Quand il n'y aura plus de pollution matérielle, les belles âmes s'en prendront à la pollution verbale. Toute personne, employant des expressions non-traduisibles immédiatement par des machines, verrait chuter ses chiffres de vente.

Il ne faut pas penser, que les amputés du sens de la honte soient des cyniques ; le plus souvent ce ne sont que des innocents - et si c'était la même chose ? - le vrai casse-tête !

Impossible de mettre les ailes au service de nos exercices de reptation terrestre. Sur Terre, l'aile pèse et freine ; dans l'air, étouffe la gravitation.

Défendre le faible au nom des valeurs du fort - telle est l'attitude confortable des intellectuels d'aujourd'hui à indignation facile. Je suis pour le noble, à résignation difficile, et qui est toujours un faible et qui méprise la morale du fort.

Signe d'artiste : fuir la paix, chercher le cygne à protéger ou l'hydre à abattre. Sans combat, tu es machine ou macchabée déambulant. La vie est un miroir de nos solitudes ou un mouroir de nos attachements.

Comme la poésie nous soulève par son inspiration de l'inexprimable, le bien nous touche par la conscience de sa propre impossibilité, ou plutôt de celle d'émaner de nous-mêmes : « le bien réel ne peut venir que du dehors, jamais de notre effort » - S.Weil.

Le bien imaginaire est incolore, le mal imaginaire est plein de couleurs. Le bien réel est inépuisable, le mal réel est creux. Comment être sincère dans une pièce d'imagination ?

L'éthique n'échappe à l'ironie que par ses moyens esthétiques. L'esthétique ne peut s'appuyer sur l'ironie que si elle se donne des fins éthiques.

Aphrodite, touchant la matière, deviendrait un démon ; si tu tiens au beau, au bien et à l'intelligence, libère-toi des choses et ne t'attache pas à l'action.

Ni le beau ni le vrai n'ont de contraires intéressants ; ils n'ont que des complémentaires, tels ennui ou rêve ; de même, le bien se complète par l'ironie, et puisque le bien est divin, on est tenté d'attribuer l'ironie - au Satan ; j'ai beau chercher ceux qui maîtriseraient les deux, je ne trouve que Dostoïevsky. La profondeur de nos démons reflète la hauteur de notre ange - cette formule goétique ne s'applique qu'à ceux qui connurent la souffrance ou la pureté ; elle exclut le repus de la terre.

Le sens de la pitié commence par le renoncement à l'ambition, c'est pourquoi les femmes ont la dent moins dure que les hommes. Le sens du beau commence par le visage de femme, c'est pourquoi il y a si peu de femmes-artistes et pourquoi, pour certains, la vérité occidentale est dévoilement d'Orientales.

En politique, le cœur est toujours à gauche, la raison - à droite. La pitié vient du cœur, la justice - de la raison. La honte, qui t'empêche d'encenser le berger lauré, la haut-le-cœur, qui te retient de vanter le mouton ruminant les lauriers. Qu'il est ennuyeux de porter la cervelle du loup et la tendresse de l'agneau !

Pour nous blesser, on vise, en nous, ce qu'on voit. Ne montre donc pas ce qui ne défie personne : ton cœur, tes ailes. Et qu'on ne voie que tes mains et pieds.

Les hommes de demain seront de trois castes : développeurs, exécutants, marchands. Les décideurs d'aujourd'hui deviendront tous marchands, les chercheurs - développeurs, les artistes et les incapables - exécutants.

Dans le monde futur, il n'y aura pas de contraintes morales, chacun consacrera, librement, au moins 7% de ses revenus aux œuvres de charité, ne demandera jamais plus de 3% d'intérêts sur les prêts octroyés à ses enfants et versera des sommes correctes sur le compte de sa mère renvoyée dans un mouroir. « Une nouvelle base du 21-ème siècle - une nouvelle responsabilité de chaque dollar » - Obama - « A new foundation for the 21st century - a new sense of responsibility for every dollar » - de siècles de l'art au siècle-dollar.

La grandeur, dans ce monde, est sans pitié, et la charité - sans grandeur. La sagesse du serpent ne sait plus s'entendre avec la pureté de la colombe. L'homme libre, cet esclave-maître, prit parti pour le mal. « L'homme de bien est libre, même s'il est esclave ; l'homme mauvais est esclave, même s'il est maître » - St Augustin - « Bonus etiam si serviat, liber est ; malus autem si regnat servus est ».

La hauteur du goût, la largesse du geste, la profondeur de la parole ne devraient pas être dictées par le cadre de ta vie. Parfois, en changeant celui-ci, on arrête, par le même, la générosité du riche, l'appel à la justice de l'esclave, le panache du poseur.

Tantôt il faut se laisser guider par l'origine du premier pas, tantôt par le barycentre des contraintes, tantôt par l'épicentre des buts. Et non par la circonférence de la galerie.

Une larme, dans laquelle se déforment les lignes et les choses, inspire plus de grandes divinations que les lentilles grandissantes de la praxis.

L'homme de troupeau, c'est l'homme fort ; la pitié reste l'apanage de l'homme noble en déroute ; les valeurs sans prix ne gagnent rien dans une transvaluation ; l'intelligible est un matériau de l'art plus souple que le sensible - quand on comprend tout cela, on ne garde de Nietzsche que ses métaphores et l'on jette sans regret, à la poubelle, ses pensées.

On s'aperçoit un jour, que tout ce qui est perfectible en l'homme n'est que secondaire. Et que l'essentiel est incorrigible et immuable. On abandonne, avec regret, Tolstoï et se joint, à son corps défendant, à Dostoïevsky.

Derrière le mal tu ne vois aucun visage, tandis que tout bien cherche à se loger dans un sourire familier. Le diable, c'est l'anonymat des hommes, le diable n'existe donc pas ; Dieu, c'est le désir de confier ta joie aux yeux chers, yeux absorbant ton regard.

En quête du sens de la vie, tous les hommes se retrouvent plus ou moins aux mêmes horizons. La vraie différence réside peut-être non pas dans les itinéraires pressentis, mais dans les sens qu'on étouffe pendant le parcours. Les plus prometteurs, pour que l'on puisse prétendre à la droiture et au souffle égal, paraissent être la honte et la pitié.

L'ignorance présente toujours des signes extérieurs du mal (et un intérieur sain et vide), le savoir en porte des tumeurs intérieures (et un extérieur plein et livide). La sottise étouffe la honte, l'intelligence la camoufle.

De l'influence néfaste de la langue sur l'éveil du sens moral : en français, il n'y a pas de mots non ambigus, pour désigner le bien et le mal. Bien manger et avoir mal aux dents occultent ce que voient si nettement Allemands et Russes.

L'esprit a sa source dans la culture, le rêve - dans la nature, mais le bien ne réside ni dans la nature ni dans la culture, c'est un intrus de la fête de l'homme, un exilé dans la patrie des hommes.

Ce temps béni, où la graisse, en leur montant à la tête, irriguait, en passant, le cœur ! Aujourd'hui, la graisse se dépose directement dans les têtes, et le cœur s'enfonce dans un régime sec.

Nos symboles animaliers du bien et du mal, agneau ou hyène, sont trop criards et banals. Chez les Hindous, le cygne ou la vache intriguent davantage, le premier interprétant le mal et la seconde incarnant le bien.

Le mal - tout ce qui m'oblige à lutter (même le doux Jésus m'y invite : « que celui qui n'a point d'épée vende son vêtement et achète une épée », par la voie de Mercure, de surcroît ! Et que ce décembriste, ami de Pouchkine, y est plus chrétien : « Nos mains cherchèrent l'épée et se trouvèrent chargées de fers » - « К мечам рванулись наши руки, и - лишь оковы обрели »). Le bien - tout ce qui me rend capable de fidélité ou de sacrifice. Et l'intersection n'est jamais vide. Le sacrifice se prouve par détachement du visible, la fidélité - par attachement à l'invisible.

Qui est plus débonnaire - celui qui compatit aux bourreaux du Christ, épuisés et mal payés, ou bien celui qui, sans états d'âme, investit massivement en Celui Qui allait gagner (il fallait être un Byron, pour aimer Hérode) ? Que ceux qui misèrent bien aient maintenu la profession décriée et même qu'ils en aient augmenté la solde est sans importance.

Ils sont tellement habitués à se laver les mains, qu'ils oublient d'avoir une sale conscience.

Être au-delà du Bien et du Mal paraît - à Nietzsche et à Valéry - être la condition de la liberté. C'est une liberté qui est déjà à portée des meilleures des machines. L'esclavage du rouge au front ne se programme qu'en deçà de l'homme.

L'horreur de notre époque : la haine n'emplit que des âmes incapables de pitié pour le faible ; la pitié ne visite que ceux qui sont incapables de haine du fort.

Le monde sans haine, sans ombres, sans négation, exclurait l'amour qui, tout en unifiant les choses, a besoin d'inconnues, tandis que « si la haine n'était pas dans le monde, toutes les choses n'en feraient qu'une » - Empédocle.

Un goût ne peut pas être parfait sans l'ironie, cette arme du vaincu ; une âme ne peut pas être haute sans l'élan de la pitié pour un malheureux plus pur que toi. Valéry, qui ne fut jamais meurtri ni n'eut d'amis en ruines, reste affreusement incomplet.

Aux yeux des autres, la hauteur s'associe avec ce qui est cruel et la goujaterie - avec le débonnaire. Tandis qu'à leurs propres yeux le hautain défait et honteux se morfond sur un banc des accusés et le mufle triomphant s'érige en procureur ou juge, ignorant la pitié.

Les scélérats oublièrent le remords ; il ne travaille plus que les purs.

L'homme parfait : une fusion entre Rousseau (la pitié de l'homme naturel) et Cioran (l'ironie de l'homme inventé). Les grands imparfaits : Nietzsche - le faible sans pitié, et Valéry - le fort sans ironie.

La bonne pitié ne cherche ni à consoler ni à comprendre, mais à vivre en exalté l'absence de remèdes.

Presque malgré moi je suis réduit à l'état, où je ne peux plus nuire à personne, à l'état d'innocence ; et je découvre, que l'innocence est le boulet le plus sûr, pour nous attacher au banc des accusés.

Le bien ne survit pas à son cocon originel de rêves ; éclos en chrysalide de reptation, il se métamorphose en répugnant parasite d'actes. Rêver, c'est renoncer à l'irréversible.

Un Asiatique disait, que l'univers se produisait par le bien, l'obscurité et la passion. Je me demande si ce n'est pas la même et unique chose. Cela dit, les trois s'opposent à la machine et la défient.

Pourquoi n'y a-t-il ni Gnose de la laideur ni Gnose de la sottise, comme il y a une Gnose du Mal ? La rancune serait-elle plus vivace que la nausée ou le dédain ?

Le bien n'est peut-être que sym-bolique, l'Un platonicien ; c'est dans le multiple, le dia-bolique, que s'incarne le mal. La parabole va au symbolique, l'obole sied au diabolique. C'est pourquoi l'inventeur de nouvelles variables - le créateur d'inconnus de Nietzsche - cherche dans l'unification un rachat ou un équilibre. « L'harmonie est l'unification, la pensée commune de ce qui pense séparément »*** - Pythagore, qui mérite vraiment son titre d'Apollon Hyperboréen !

Le mal se faufile, se colle à toute tentative de faire le bien, telle une ombre. Et l'on cherchera à se détacher des choses, pour rester pure lumière, pour être le bien.

Les dogmatiques de tout poil pensent que, en agissant, ils engendrent soit le bien soit le mal ; la-dessus, ils suivent, étourdiment, le mal-inspiré Platon : « Les bons sont causes du bien, hors de cause pour tout mal ». On peut être dans le bien, jamais - le faire.

La pitié, aux yeux de l'homme moderne, désigne un faible, et son inquiétante hantise, c'est d'en faire partie. Il préfère la justice du robot à la pitié de l'homme.

Je préfère la pitié, fibre tendue par un appel intérieur, à la compassion, flèche fixée sur sa cible. Jaillissement d'une source vitale ou adaptation au relief aléatoire.

Aujourd'hui, c'est un robot qui t'accorde l'aumône. Le salut du mendiant suivit le progrès humain : la pitié, la lâcheté, la mécanique. « Au lieu de faire de l'éthique une dimension de la pitié, on en fera la maxime de processus » - Badiou - vos processus impitoyables déterrent des situations et enterrent la pitié.

Quand ton âme fait taire tous les motifs, le bien apparaît comme tentation et même chute (« La tentation est pire que le meurtre » - le Coran). Tu te mets à douter de l'origine des ailes, qui cachent ta honte. Tu apprendras à porter ton âme en écharpe.

Il est si facile, aujourd'hui, d'être juste, qu'on en oublie d'être bon - c'est à cela qu'aboutit « être bon est chose facile, le difficile c'est d'être juste » - Hugo.

Ce qui me rendit le bien sujet digne de curiosité, c'est l'unique cafouillage, chez les sages, pour le définir : « la connaissance des choses » - Sénèque ; « ce qui est utile » - Spinoza ; « ce qui élève et valorise » - Goethe. Mais je ne peux pas le voir comme « ombres furtives, accablements humides, nuages fugitifs » - Nietzsche - « Zwischen-Schatten, feuchte Trübsale, Zieh-Wolken ».

Le vrai ne se juge qu'en profondeur - d'où le peu d'intérêt que je lui porte. Le beau m'emballe par la hauteur - d'où mon prurit aux épaules. Mais le vrai casse-tête, c'est le bon, qui ne convainc que par l'absence de toute épaisseur, de toute propagation, tout en étant à l'opposé de la platitude et de la clôture, c'est un Ouvert vivant de ses limites inaccessibles.

Dieu créa le remords, pour nous donner le rêve des défaites ; les hommes créèrent le repentir, pour que nous rebondissions vers une promesse de victoire.

Ils pensent, que le mal vient de la faute, tandis qu'il vient beaucoup plus souvent de la certitude d'être immunisé contre elle. L'innocence ou la perfidie produisent le même taux de forfaits (les premiers passant du rêve à l'acte, les seconds dotant l'acte - de rêve). « Justifier à moi-même mes propres actions - dernière infirmité du mal »** - Byron - « To justify my deeds unto myself, the last infirmity of evil ».

Ils attribuent aux autres la volonté de faire le mal et se bercent de la certitude de ne pas vouloir en faire eux-mêmes. Des âmes malivoles (Rabelais) n'existent pas. Le mal est dans la fusion même du vouloir et du pouvoir (appelée souvent - ô ironie ! - le devoir), et l'ultime chance du bien étant une barrière étanche entre eux.

L'origine du mal - l'objet de ta bonne action n'est jamais le bon ; et non pas à cause de ta faiblesse ou hypocrisie, mais parce que le bien est sans objet ; le mal, c'est ton choix de l'objet qui porterait le bien. Le bien commence par l'invisibilité du choix initial et l'illumination de la fin.

Une source certaine du mal - la justification de l'acte par le motif ou par la finalité. Pourtant, c'est dans le motif (sub ratione boni, ex integra causa) ou dans la finalité (ad finem) que se trouve la seule possibilité du bien. Le bien serait-il pure potentialité, et le mal - son développement toujours intempestif ou défectueux (ex quovis defectu) ? La morale devrait se situer, en entier, avant toute action, qui est amorale dès son déclenchement.

Le mal éthique, comme la barbarie esthétique, ont pour origine l'application de la facilité de la vérité à la déraison du bon ou au chaos du beau. La préférence du littéral au figuratif. « Le littéral, c'est le barbare » - Adorno - « Das Barbarische ist das Buchstäbliche ». C'est quand on arrive à vivre de métaphores qu'on devient homme de bien. Le barbare ne perd jamais le contact avec ce qu'il évoque, c'est un homme fermé ; l'homme Ouvert vit de ses limites - que le littoral m'est plus sympathique que le littéral !

Le mal n'est jamais dans une déviation, ni dans l'existence du chemin ni dans ses provenances ou destinations, - mais dans le cheminement même. À moins que le départ réel des pieds ne serve qu'à entretenir l'exil immobile et virtuel de l'âme : « Les vrais voyageurs sont ceux-là seuls, qui partent pour partir » - Baudelaire.

Tu es à l'œuvre du mal, dès que tu te sens débarrassé de la honte. Mais même la conscience d'être en faute, face à l'omniprésence du mal, n'est guère un antidote. Le mal se faufile dans toute œuvre du bien, comme le terrible précède le beau.

Pour te mettre à rêver, ne laisse pas ta nuit de Walpurgis se transformer en nuit d'orgie.

Le mal : avoir la liberté de traiter son prochain en créature divine et le traiter en robot ; le bien : avoir la liberté de traiter son prochain en robot et le traiter en créature divine.

L'effroi, le jour où tu te diras : il ne reste plus un SEUL beau livre, que tu n'aurais pas encore lu ; et la conscience, jusqu'à présent étouffée par la bonne lecture, qui se remettra à te tarauder de plus belle. « De bons livres plus une conscience en paix, voilà la vie idéale » - Twain - « Good books and sleepy conscience : this is the ideal life ».

Plus stoïque est ta sérénité face au mal, plus ironique est ton « angoisse devant le bien » (Kierkegaard)

Au-dessus du bien et de la liberté de le choisir (« Dieu n'a point fait l'homme droit, mais capable d'être droit » - St Augustin - « nec Deus fecerit rectum hominem ; sed qui rectus posset esse ») est la miraculeuse faculté d'y prêter attention, faculté, qui s'appelle conscience.

Chez les Grecs et les Russes, le beau et le bon se fusionnent aussi étroitement que, chez les Romains et les Français - le beau et le vrai (le compromis entre les deux serait une philocalie, l'union des trois). Le mot de Dostoïevsky : « Le monde sera sauvé par la beauté » - « Красотой спасётся мир » - mènera les premiers vers la bonté et les seconds - vers la vérité : « Ce qui s'y présenta comme une beauté s'avérera vite une vérité » - Schiller - « Was wir als Schönheit hier empfunden wird bald als Wahrheit uns entgegengehn ». C'est d'autant plus frappant que la seule beauté, d'après Dostoïevsky, c'est le Christ, celui même qui disait être la Vérité !

Le vrai appartient à la raison ; le beau réside dans l'âme. Mais nos rapports avec le bien se forment à travers l'un ou l'autre : « le beau est un enjeu terrible ; pour le gagner, le diable défie Dieu, et l'âme humaine est ce champ de bataille » - Dostoïevsky - « красота страшная вещь, здесь Бог с диаволом борется, а поле битвы - сердца людей ».

Les balivernes nietzschéennes sur le surhomme et sur la volonté de puissance proviennent de sa méprise : il prit la recherche de la vérité - effectivement, une manie des sots ! - pour la morale (qui suppose le respect du faible et le sacrifice par le fort). Heidegger, en n'y voyant que la machine, fut plus lucide : « La vérité de l'être revendique le sacrifice de l'homme » - « Die Wahrheit des Seins nimmt das Opfer des Menschen in Anspruch » - de deux concepts cadavériques résulte ou, plutôt, surgit le geste vital, le sacrifice, ce concept vital appelant, en général, au renoncement du geste ou même au suicide en musique : « La mort est la hauteur insurpassable de la vérité de l'être dans le chant du monde » - Heidegger - « Der Tod ist das höchste Gebirg der Wahrheit des Seyns im Gedicht der Welt ».

Le suicide serait une question d'incapacité de renouveler ses réserves : « Tant que l'on peut donner, on ne veut pas mourir » (Desbordes-Valmore). Tant que l'on veut prendre, on peut vivre. Tranquillement. En esclave : « On n'a la liberté de tout faire que lorsqu'on a tout perdu » - E.M.Remarque - « Erst nachdem wir alles verloren haben, haben wir die Freiheit alles zu tun ».

Nous avons peut-être deux âmes : une forte et héroïque, sachant faire des sacrifices, et une faible et sainte, osant la fidélité. Elles auraient deux canaux d'échanges : l'ironie face à la force et la pitié pour la faiblesse. Dans la pitié, la noblesse fait que l'âme sacrifie sa force impure à la pure faiblesse.

Sur la balance du bien et du mal, la conscience est son point d'appui ; plus elle tend vers le bien, plus d'effet prend le levier du mal et plus chargée doit être l'extrémité du bien, pour espérer un équilibre.

La beauté n'est pas une lumière, mais déjà une réfraction par le prisme de notre âme ; le retour aux sources n'a pas de sens. Le mal n'est qu'une zone virtuelle du spectre d'une lumière des actes ; avec un prisme exigeant, tu arriveras toujours à l'afficher sur l'écran de ton âme, quel que soit l'acte.

En dehors des cas pathologiques, le choix entre le bien et le mal, avant l'action, ne se pose quasiment jamais. Ce n'est pas le choix, mais la sensibilité au problème même du mal, qui désigne l'homme du bien : savoir déceler, après toute action, le fil du mal qu'elle produisit ou introduisit. Le mal, c'est la manipulation, « le bien, c'est la manifestation » - Kierkegaard.

Aucune relation entre ta (non-)participation à l'œuvre du bien et l'intensité de l'angoisse, qui t'étreint. La gratuité du bien est absolue. L'être y est plus près de la source mystique que le devenir : être bon y est la seule solution du problématique faire le bien. Certains prêtent au Christ (à travers Nietzsche) cette belle parole : « Pour être bon, il suffit d'être faible »*** (Enthoven).

Cette sotte fiction : l'âme humaine déchirée entre Dieu et Satan ; le vrai déchirement - trouver satanique toute action s'inspirant de la pensée tournée vers Dieu. Il n'y a pas de Satan, il y a inaccessibilité de Dieu par l'action. Voir le Satan, c'est manquer d'ironie, qui en confirme l'inexistence : « L'ironie est un trait d'esprit, qui dévitalise la réalité du mal » - Baudrillard.

De l'irréductibilité des sens : dans le bien, le beau ne doit jouer aucun rôle ; dans le beau, il faut aller au-delà du bien. La pitié est la valeur extrême du bien, il faut donc aller même au-delà de la pitié, devenir impitoyable - tel est le message - nullement anti-humaniste ! - de Nietzsche ! Mais la pitié est aussi une des valeurs extrêmes du vrai : « Il n’est point de pensée qui, poursuivie jusqu’au plus près de l’âme, ne nous conduise sur les bords privés de mots, où subsistent seules la pitié, la tendresse et l'amertume »** - Valéry.

Le sot pense être capable d'être bon et juste ; le sage comprend, que l'existence même des sens de bien et de justice en prouve la tragique inaccessibilité. Fausse espérance et vrai désespoir. Épicure n'y a rien compris : « Le juste reste hors inquiétude ; tandis que l'injuste en est frappé au plus haut point ». C'est la montée du rouge au front qui te fait sentir la proximité de la justice : « Plus je suis juste et plus je suis coupable » - Levinas.

Le mal se nourrit de toute action ; le seul moyen de l'épuiser est de ne jamais lever le bras. L'homme est à l'opposé de Méphistophélès (« Une partie de cette force, qui veut toujours le mal, et fait toujours le bien » - « Ein Teil von jener Kraft, die stets das Böse will und stets das Gute schafft ») - il est l'un irréductible qui, en même temps, veut le bien et fait le mal. Le faire est le mal, et le désirer est le bien.

Le mal n'est jamais ni un sujet ni un objet, il est un immédiat complément d'action voulu par un verbe par trop transitif et pas assez réflexif.

La sublimation du mal, par le ton de ton verbe, ne le ramène pas au royaume du bien : la profanation du bien, par l'action de tes bras, l'entache du mal indélébile. La sublimation est une opération d'esthétique et non pas d'éthique.

Que ton cœur soit plus près du plus faible ; que ton esprit ne défie que le plus fort ; que ton âme ne s'attarde en aucune compagnie et reste seule et désarmée.

Cloué au banc des accusés, je ne perçois pourtant aucun juge ; ni le réquisitoire de Dostoïevsky ni la plaidoirie de Nietzsche - « qui a le droit de juger ? » - ne me concernent ni ne m'intéressent. « La réflexion éthique a la primauté sur la réflexion ontologique, en nous dédiant à cet autre, en qui Dieu se révèle, en tant que déjà coupables » - Levinas.

Le sens du bien, c'est le sens de la honte : proclamer l'innocence du devenir, c'est avouer le vide de l'être.

Le bon et le juste ne sont que d'arbitraires et relatives projections des absolus Bien et Justice. Et Maître Eckhart y est étonnamment bête : « La bonté s'engendre dans le bon, et cela est également ainsi du vrai et de la Vérité, du juste et de la Justice, du sage et de la Sagesse » - « Die Güte zeugt sich in dem Guten, das gilt auch ebenso von dem Wahren und von der Wahrheit, von dem Gerechten und von der Gerechtigkeit, von dem Weisen und von der Weisheit ».

L'état de compassion est signe de maturité de l'âme. Mais ce qui m'intéresse le plus, c'est quelle en fut l'avant-dernière saison ? Le remords, l'angoisse, la toquade ? Et c'est ainsi que l'amour s'appellera pénitence, faiblesse ou force.

L'être débute avec la honte de la faute originelle (« Au fond de l'être de l'étant se trouve la faute » - Jaspers - « Seiendes ist im Grund seines Seins schuldig ») ; versé dans le devenir, il se mute en destin (« Le destin est la vocation du vivant pour la faute » - Benjamin - « Schicksal ist der Schuldzusammenhang des Lebendigen ») ; ce qui me gêne dans le devenir, c'est son innocence (« Unschuld des Werdens » - Nietzsche).

Il n'y a pas de combat entre le bien et le mal ; c'est le combat qui est le mal.

Le bien est intouchable ; aucune réflexion, et encore moins, aucun acte ne t'en approche. Le mal est fait dans les mêmes proportions par des éclairés et par des ignares, par des agités et par des fainéants. Et Arendt a tort : « La triste vérité, c'est que le plus de mal est fait par ceux qui ne se posent jamais la question du bien ou du mal » - « The sad truth is that most evil is done by people who never make up their minds to be good or evil ».

Être conscient du mal : savoir, que dans tout ton arbre, héraldique, idéel ou gestuel, se niche un serpent ; et tu ne sais jamais si, pour te tenter, il te tendra un fruit, une fleur ou une ombre. En l'attendant, que l'espérance s'occupe de ton arbre : « Si ton arbre reste verdoyant dans ton âme, un chant d'oiseau y naîtra peut-être » - proverbe chinois.

Le bien est essentiel, car il n'a pas de contraire (et Plotin y jongle mal : « il est nécessaire qu'il y ait des maux, s'il faut qu'il y ait quelque chose de contraire au Bien », tout en étant, ailleurs, meilleur logicien que Sartre : « l'être n'a pas de contraire »). Le mal naît du changement de lieu d'exercice, lorsque, au lieu de jaillir au cœur, la source du bien se met à emporter le bras.

Le bien est faux, s'il est cause ; le mal est vrai, s'il est effet d'une action. Maintenant vous savez ce que veut dire : « Tous les faux biens produisent de vrais maux » - proverbe chinois.

Tu te projettes vers l'extérieur - tu es inondé de honte ; tu te recroquevilles à l'intérieur de ton âme - tu y bois la pureté. De la rencontre entre ces deux regards naît la sagesse ; Platon se montre myope en opposant le philosophe aux coupables et aux âmes saintes.

L'action, dans la sphère du bien, est comme l'observateur, dans un microcosme, - elle perturbe la bonne mesure. Une fois débarrassé de cette gangue, on pourra dire, que « de toutes les choses, la plus exacte mesure est le Bien » - Aristote.

Réévaluer n'est pas renommer (umwerthen - umnennen de Zarathoustra) ; un nouveau langage est changement de modèle, beaucoup plus que de vocabulaire. La raison accepte facilement la mutation du vrai en faux, par une substitution de langages ; mais le cœur s'insurge, lorsqu'on procède de la même manière avec le bien et le mal. Pourtant, l'analogie est irréfutable. C'est que la raison est plus près du langage temporel et le cœur - de l'interprète intemporel.

Dieu créa l'axe du bien, sans en fixer ni le point zéro ni l'unité de mesure ; reconnaître l'inquiétante mobilité de ces deux paramètres est signe de la liberté et de la noblesse d'un homme, mais c'est ce qui le prive et de la paix d'âme et de la sérénité d'esprit. Le sot soit encense un bien absolu soit fustige un mal absolu, tandis que n'est absolue que l'existence de l'axe. Aucun repère n'éloigne définitivement ton acte de la proximité axiale du mal.

Pour être dans le bien, il suffit de rester en soi-même ; pour faire le bien, il faut se porter au lointain et ne pas en voir les effets. Le bien n'est question ni d'étendue ni de volume, mais d'une seule dimension - de la hauteur. Moins bas on met la racine du bien, plus on se fait du bien au sommet de soi-même.

Un homme fort et sociable prônant la morale nietzschéenne ne peut être qu'un salopard ; elle n'est noble que chez ceux qui, comme Nietzsche lui-même, sont et se sentent infiniment seuls et faibles.

Oui, l'homme a une inclination naturelle au bien et une vocation à porter le fardeau du remords ; mais il ne peut plus s'en apercevoir, sur les routes plates, où le porte la facile inertie.

Les âmes naïves s'imaginent, que le malheur du monde ne viendrait pas de la force des pires, mais de la faiblesse des meilleurs ; c'est la force même qui est l'origine du mal, et le pire mal se produit, lorsque les meilleurs y accèdent et s'en servent.

Pourquoi est-il impossible de se débarrasser du mal ? - parce qu'il est impossible d'être juste sans loi ou d'être véridique sans logique.

Si je devais associer le bien avec un élément, je choisirais la terre, cachottière et immobile ; l'air soulève, et le bien est sans ailes ; l'eau coule, et le bien est hors le temps ; enfin, le feu doit être alimenté, et le bien est auto-suffisant. Gibran en fait un drôle de gourmet : « quand le bien a faim, il cherche des aliments jusqu'aux sombres souterrains, et quand il a soif, il l'étanche même avec des eaux stagnantes » - « when good is hungry it seeks food even in dark caves, and when it thirsts it drinks even of dead waters ».

Le bien n'est jamais dans l'œuvre ; il est irrémédiablement entaché par toute forme de force, que ce soit dans le geste ou dans la pensée. C'est l'âme coupable et non pas l'esprit capable qui colore nos actes, et Hamlet cherche des couleurs du mauvais côté : « il n'existe ni le bien ni le mal, c'est la pensée qui les crée » - « there is nothing either good or bad, but thinking makes it so ». Le bien est l'émoi silencieux, pudique, humble et immobile de l'âme, bien que son objet puisse être altier, grandiose et remuant.

Le bien est une fin de l'homme, mais le mal, ce n'est ni une déviation ni une tentation sur le chemin, c'est le chemin lui-même. Tout cheminement nous fait pencher du côté du mal : « penchant au mal, destination au bien » - Kant - « Hang zum Bösen, Bestimmung zum Guten ». Le libre arbitre (Willkür) fondu avec des choses vues, c'est le mal ; le regard, moulé par la liberté, c'est le bien.

L'opposition entre le bien et le mal (le ressentiment de Dostoïevsky, l'idée empruntée par nietzschéen) est bête, puisque le vrai mal naît de l'incompatibilité entre le muscle et le rêve. La vraie innocence est la vraie honte, puisque, pour atteindre à l'une ou l'autre, il faut aller au-delà du bien et du mal, dans une même direction.

Ils pensent que le mal vient des créatures du souterrain ; tandis que c'est, au contraire : puisque le mal est omniprésent à tous les étages, l'homme conscient se réfugie dans un souterrain ou se contente d'une ruine.

La honte face au bien inaccessible, le sacrifice au nom du beau - ce sont nos faiblesses ; tandis que tout usage de notre force est banal et presque mécanique : « L'originel ne peut apparaître que dans la faiblesse »** - Hölderlin - « Das Ursprüngliche kann nur in seiner Schwäche erscheinen ».

La merveille de l'éthique humaine est la reconnaissance que le bien le plus irrécusable loge dans nos faiblesses, jusque dans notre immobilité. Mais cette reconnaissance demande de la force, même si notre faiblesse est plus humaine, c'est à dire divine, que la force : « L'homme n'est pas une force, mais une faiblesse au cœur de l'être » - Merleau-Ponty.

Pour savoir si l'homme tient vraiment à l'œuvre du bien, il lui faudrait mettre d'abord une camisole de force : l'homme « aux bras liés est capable d'accomplir énormément de bien » - Dostoïevsky - « со связанными руками может сделать бездну добра ».

L'une des plus grandes énigmes de la Création : le mal métaphysique, le mal moral et le mal physique auraient la même origine. Et là où le linguiste réclamerait trois noms différents, le sage percevrait le souffle du même Verbe.

La vision la plus bête - et la plus répandue ! - du problème du Mal : il y aurait deux antagonistes, Dieu et Satan, qui, dans notre cœur, se livreraient à une lutte (c'est une mélecture de Dostoïevsky) ; tu te trompes ou te laisses séduire par Satan, et voilà que tu œuvres pour lui. Dieu peut se passer de Satan et de luttes ; Il crée notre conscience et nous laisse libres ; c'est ainsi que la honte précède toute prise de décision (hypo-crisie !) et se mue, à la fin, en conscience trouble, chez l'homme libre et conscient, ou en bonne conscience - chez l'esclave insensible. « La honte est un mouvement de sens opposé à la conscience » - Levinas - conscience psychique ? conscience morale ? C'est la conscience interne, et non pas le fait externe, qui reflète et incarne - je dirais même - crée ! - le Mal.

L'idée est ce qui doit être justifié ; la bonté et la beauté sont mouvements d'âme se passant de toute justification ; ce qui est dit de bonté - donc, des idées - n'est pas bonté, et dire, que « la beauté est idée, beauté et vérité sont une seule et même chose » - Hegel - « die Schönheit ist Idee, so ist Schönheit und Wahrheit dasselbe », est inepte !

Si tu n'es ni paralytique ni laideron ni idiot du village, il existe sur Terre au moins un être humain, que tu as rendu malheureux. Comment peut-on vivre sans honte ? Aujourd'hui, on l'étouffe par une anesthésie douteuse du véridique : « Le bonheur, c'est pouvoir dire la vérité, sans faire souffrir personne » - Fellini - « La felicità è poter dire la verità senza far soffrire nessuno ». Jadis, poursuivi par la honte, on était plus exigeant, comme Socrate ou Tolstoï : « Le bonheur, c'est le plaisir sans remords (repentir) » (« Счастье есть удовольствие без раскаяния »), et l'on vivait malheureux.

La liberté, si importante en éthique, est inutile en esthétique : la grâce ou le donné s'y passent de notre liberté et vont tout droit à l'âme, sans interpeller notre volonté. « La liberté n'est pas de décider, mais d'être décidé » - Enthoven - la liberté est de savoir au nom de quel sacrifice tu décides et au nom de quelle fidélité tu es décidé !

Ils ont beau aller au-delà du beau et du hideux (Baudelaire), ou du bien et du mal (Nietzsche), la bonté et la beauté, inséparables de l'âme, nous rattrapent tous. Les plus obtus, ou les plus rapides, ou les plus sourds, s'imaginent y tomber seulement sur le vrai livide ou sur l'être insipide et se mettent à hurler à la mort de Dieu, tandis que, par cette fission, c'est leur propre vie qui fiche le camp au profit de la seule cervelle.

Je ne vois pas comment on pourrait assassiner un fantôme et conclure à la mort de Dieu. Je n'en vois ni l'intention ni l'arme ni le lieu. La honte ne serait pas l'effet plausible, mais la cause immédiate de toutes ces confuses annonces. Et l'origine de la honte est toujours la même : le pénible décalage entre le penser et le faire, entre l'image et le mot, entre la hauteur du sensible et la platitude de l'intelligible.

Le fond de l'homme est fait du Bien ; mais toute tentative de lui donner une forme, c'est à dire d'agir, produit du Mal, qui donc n'est que de la forme.

Le vrai Mal ne sort blanchi d'aucun confessionnal ; le Mal est, par définition, sans rédemption possible ; il est sécrété, chaque fois que l'âme croit avoir entendu une réponse à son interrogation du Bien, ce grand muet, contrairement à ce grand orateur qu'est le Beau.

Les valeurs métaphysiques n'ont pas de négation : le Bien, qui nous travaille, n'a pas besoin d'un Mal, qui n'existe que dans l'acte et jamais - dans le cœur, comme le frisson du Beau dans l'âme n'a rien à voir avec le frisson du dégoût dans les yeux ou dans la raison.

La liberté dans notre métaphysique : le bien n'est pensable que grâce à la liberté de faire des sacrifices ; le vrai ne se fixe que dans la fidélité au langage, au libre arbitre dans la construction de modèles ; mais le beau n'a aucun rapport avec la liberté, l'art est une liberté en soi.

Le bien est l'essence de l'homme, entourée d'inévitables accidents, dont le nom est - le Mal. Mais toute définition doit se fonder sur la nécessaire essence et non pas sur la contingence des accidents : « À quoi te sert ta philosophie, si tu t'attardes au mal accidentel » - Shakespeare - « Of your philosophy you make no use, if you give place to accidental evils ».

Qu'est-ce qui est à l'origine de l'homme, la chute d'un ange ou la socialisation d'un prédateur ? La première version, la rousseauïste, est invraisemblable, le progrès global paraissant être une norme. Mais la seconde hypothèse voudrait dire, que Nietzsche a raison, et que la pitié mène à la décadence, à la chute. Seulement, il ne faut pas oublier, que sans la pitié, la société ne peut converger que vers deux modèles : le mouton et, en second lieu, - le robot, les deux espèces ignorant aussi bien la chute que l'essor.

Progrès en pureté : exhiber la main donnante, cacher la main par l'objet qu'elle donne, voir, dans les deux, des ombres honteuses d'un regard lumineux.

Le premier sentiment des paléochrétiens fut la repentance, métanoïa, - une noble pose ! Car le mal, c'est faire souffrir ; mais il n'est pas de geste, dont ne souffrirait quelqu'un ; donc, le seul moyen de se rapprocher du bien est la honte primordiale. « Le repentir, un gage troublant, mais précieux, de notre nature plus noble » - Fichte - « Es giebt Reue, ein beunruhigendes, aber doch köstliches Unterpfand unserer edleren Natur ».

Le besoin, qu'a un cœur profond d'agir, est une source du mal, au même titre que le besoin, qu'a un haut esprit de nommer, est une source du hasard. On va jusqu'à les confondre : « Le Mal est la volonté de nommer à tout prix » - Badiou.

Dans un crime, il est difficile de distinguer la part du dessein de celle du hasard. Mais c'est bien le hasard qui se chargea d'ériger la loi, qui réclame la preuve du dessein.

L'intelligence sait, qu'il n'existe aucun vaccin contre le mal, que tu ferais ; et c'est un silence et non pas un conseil qu'elle attend de ton cœur : « Le dernier mot de l'intelligence est une humble et douloureuse requête à la bonté » - A.Suarès.

Le face-à-face, le bien contre le mal, n'existe pas ; n'existe que le bien, qui introduit le mal, chaque fois que tes mains levées au ciel sans réponses tombent et s'occupent de la terre sans questions.

Notre étonnante faculté de rejouer, mentalement, une mélodie, sans qu'aucun bruit ne retentisse ; le mal, c'est comme ce bruit, il n'est pas l'absence de bien, mais cette onde sonore ravageuse, que produit le bien renonçant à la musique du rêve et se matérialisant en bruit des actes.

Misérable ! - si tu penses pouvoir choisir entre le bien et le mal, comme on choisit entre le respect et la violation d'une loi, et que tu prétendes ainsi accéder à la liberté, - tu n'es qu'un esclave d'une raison sans cœur.

On te juge le mieux, lorsque tu te donnes ; mais dans ce que tu donnes, c'est à dire dans ton offrande en tant qu'œuvre, on ne perçoit que la direction vers toi, ou ton soi déjà articulé, jamais ton soi inconnu, celui qui te poussait à te donner - un cercle vicieux, c'est ce que voulaient dire Nietzsche ou Sartre : « On se perd en se donnant »**.

Donner, c'est semer au champ de l'esprit ce que tu récoltes au champ de l'âme, aux saisons intemporelles. « Tout ce qui n'est pas donné est perdu » - proverbe indien. Perdu pour l'éternité. Le marchandage est une poinçonneuse de l'heure.

Donner est facile ; ce qui est difficile, c'est garder ta main donnante en-dessous de la main prenante.

L'origine de l'éthique ne peut se trouver que dans la hauteur d'un ciel vide ; les misérables cherchent à la fonder dans de vaseuses cogitations ontologiques.

La fonction primordiale de la comédie et de la tragédie est d'entretenir en nous l'ironie et la pitié, ces deux meilleurs sentiments humains ; j'ai bien peur, que la tragédie soit morte, puisque la pitié a définitivement tari dans les cœurs des hommes ; pourtant c'est la pitié qui apporterait à nos passions - la purification (catharsis) - Aristote.

Le bien est le seul universal qui échappe non seulement à une traduction en actions, mais aussi à une représentation par idées. « C'est la passion du bien, ce n'est pas l'idée du bien, qui changera le monde » - J.Benda - laissons le monde en paix, c'est l'intranquillité humaine qui y trouvera son compte. Ce ne sont ni les passions ni les idées qui changent le monde, mais une mauvaise inertie chargée d'un bon fatalisme. Toute accélération de l'histoire moderne est tangente et contingente. Par ailleurs, l'idée devrait n'être qu'enveloppement d'une passion, comme « les passions ne seraient que les idées au premier stade de développement » - Lermontov - « страсти не что иное, как идеи при первом своём развитии ».

Deux lamentables artifices, fondés sur une négation mécanique : Baudelaire et Nietzsche, s'imaginant qu'en renonçant au beau ou au bon, on puisse les rejoindre, les réinventer ou les réévaluer au-delà du bien et du sublime, qui, eux, sont toujours en-deçà de nos épidermes, cervelles et âmes.

Pour survivre ou seulement pour pouvoir vivoter sans trop de cauchemars ni remords, le bien, plus que de cécité, a besoin de paralysie. Le bien conscient ou agissant est un imposteur. Le bien est une langue muette : « Le bien, c'est une langue, qu'entend le sourd et voit l'aveugle »* - Twain - « Kindness is the language which the deaf can hear and the blind can see ». Homère, découvrant le beau, œdipe découvrant le vrai, en deviennent aveugles.

Génie du Mal est une élucubration jamais réalisée ; tout génie porte haut son cœur d'humaniste ; la seule hiérarchie verticale, qui ne s'écroule pas sous un regard croisé du vrai, du beau et du bien, est donc la hiérarchie des talents. Aucun génie que je connaisse ne manque de noblesse ; celle-ci en fait partie intégrante.

La seule haute félicité au monde est le frisson - enthousiaste ou tragique - devant le miracle de la vie (le beau) ou de l'homme (le bien). La rencontre de ces deux frissons s'appelle amour, ce nom inconnu, qu'on donne souvent au Dieu connu. « L'amour rend l'homme égal de Dieu » - Feuerbach - « Die Liebe identifiziert den Menschen mit Gott ».

Aucune lumière n'éclaire le problème du mal ; on ne peut en mesurer l'ampleur incontournable qu'à l'ombre de ta honte ; n'écoute pas Confucius : « La conscience est la lumière de l'intelligence, pour distinguer le bien du mal » - la bonne conscience n'est faite que d'ombres !

La source intarissable du péché : l'inexistence d'actions libres. « Difficile de faire le bien, sans multiplier des sources du mal »* - Ruskin - « It is difficult to do good without multiplying the sources of evil ».

Le seul bien, inaccompli, indubitable, inarticulé, est en moi ; une fois hors moi, et portant mes initiales ou empreintes, il est juste bon pour le remords ou la honte. Et St Paul n'a qu'à moitié raison : « Dans ma chair, le bien n'habite pas : vouloir le bien est à ma portée, mais non pas l'accomplir ».

Oui, nous sommes, tous, sortis de la tragédie grecque ; mais les lignes d'héritage divergèrent : de la culpabilité innocente d'œdipe ou de Prométhée, les uns s'accrochent à l'innocence, décrétée par une loi extérieure, d'autres se morfondent dans la culpabilité, né d'un chaos intérieur. On est livré au robot ou à l'aigle. Au feu prométhéen, le robot d'aujourd'hui préfère les saloperies œdipiennes, face à ses parents, ou les exploits œdipiens, face aux Sphinx mécaniques.

Ce qui est tragique, ce n'est pas que le mal triomphe du bien, mais que tout axe du bien doit forcément comporter une composante du mal, dès que l'action ou l'intelligence se joignent au sentiment.

Pour Nietzsche, au-dessus, ou mieux, au-delà de tous les axes, bien - mal, puissance - maladie, nihilisme - acquiescement, surhomme - dernier homme, seigneur - esclave, ce qui compte, c'est la mesure dite intensité, la pose, véhémente et incohérente, et non pas une position, sobre et argumentée. Pour se permettre d'être impitoyable et éhonté, par combien de hontes et de pitiés avalées a-t-il dû passer ! Et de même, Platon, avec ses diatribes contre la démocratie et les poètes dans la cité. On ne connaît que trop les positions des philosophes ; on n'en connaît pas assez les poses. De Vinci ou Valéry, apportant à l'art davantage d'intensité, en incluant la science au même axe artistique.

Tu deviens vraiment sensible au mal, quand tu sens un mal sortir, irrévocable, de tes mains agissantes et qui pourtant n'auraient commis aucune faute.

Les plus lumineuses des vertus, comme les plus sombres des vices, gagnent à ne pas être avoués ou divulgués, gagnent soit en pureté soit en intensité. Les plus belles lumières et ombres vivent de l'hypocrisie.

Le Bien se loge loin des bras, et encore plus loin - du cerveau ; le fait et le pensé, même appuyé par le bel écrit, ne nous rapprochent en rien du bon (le beau est l'aveu d'impuissance du bon) ; la morale descriptive et l'éthique prescriptive n'ont aucun contact avec le Bien.

Le Bien se blottit en-deçà de ton cœur, et au-delà - reste invisible ; le Mal, lui, saute aux yeux, chaque fois que tu lèves un bras ; ceux qui disent que voir le Mal, c'est mal voir (Leibniz), ont un regard trop presbyte.

Il existe un bel et grand mystère du Bien, avec sa jauge, qui s'appelle la Honte, mais il n'y a pas de mystère du Mal. Le mal s'annonce, menaçant, à toute tentative de traduire le mystère du bien en problème, il s'incarne dans sa traduction en solution.

La liberté humaine est dans le choix d'actes et de mots, censés rendre nos sentiments, qui restent grands muets ou grands absents de la scène vitale ; ni l'amour ni le bien ne sont connus qu'à travers traductions ; tout langage du bien, qu'il soit verbal ou gestuel, ne peut être qu'elliptique (réduit à l'action, le mal, lui-même, ne serait qu'« ellipse du bien » - Plotin).

La rancune de ceux que tu rendis malheureux soulage le poids de ta honte ; c'est leur gentillesse et leur sourire qui sont proprement insupportables.

Le mensonge non suivi d'action peut n'être que songe ; la vérité traduite en action est toujours porteuse de mal ; tandis qu'une sagesse de foire proclame que « le mal est entré dans le monde par le mensonge » - Kant - « das Böse ist von der ersten Lüge in die Welt gekommen ».

Tant que j'habite la réalité, c'est à dire l'action, la mauvaise conscience me suit ; on ne peut la calmer qu'en plongeant dans le rêve : « Je sais que je suis enchanté ; cela suffit, pour garder ma conscience en paix » - Cervantès - « Yo sé que voy encantado, y esto me basta para la seguridad de mi conciencia ».

Une certaine noblesse des Anciens venait de la distinction, qu'ils faisaient entre la morale pour l'âme et celle pour l'action ; chez les modernes, seule la dernière survécut, ce qui, paradoxalement, amena la funeste paix d'âme, aequitas animae, dont rêvait l'Ancien, tout en les débarrassant du ballast de la noblesse, qui est, avant tout, le sentiment de honte, periculum animae.

Le premier calmant des troubles de la conscience est l'action, avec ses illusions sur le droit (consistant en connaissance des lois et des codes) et la puissance (se réduisant de plus en plus à l'appui sur un bouton). « Que nos bras forts soient notre conscience »** - Shakespeare - « Our strong arms be our conscience » - la cécité des muscles se compléta par la surdité des cœurs et le mutisme des âmes.

La vertu, aujourd'hui, est si bien calculée, si sage et presque intelligente, que, sur ce fond, le vice apparaît comme plutôt sympathique et naturel. On n'est plus au bon vieux temps, où n'importe quel Pécuchet, ayant effleuré quelques almanachs, pouvait clamer que la vertu « est belle, car le vice est bien bête » - Flaubert.

La voix du beau est tournée vers la hauteur extérieure, elle s'y matérialise sous forme de création ou de goût ; la voix du vrai est au bout de la langue, elle peut se contenter même de la platitude. Mais la voix du bien n'est destinée qu'à notre profondeur intérieure ; projetée à l'extérieur, sous forme d'actes ou de raison, elle n'engendre que la honte et le désespoir.

Peut-on être caressant, le ventre creux ? Il y a plus de chances de tomber sur un tendre chez les affamés que chez les rassasiés. Tous les pieux appels de remplir les estomacs avant les têtes, pour améliorer l'humanité, donnent à l'estomac rempli un poids démesuré et vident la tête de tout doute impondérable.

Être bon n'est souvent qu'une évidente bêtise des hommes d'esprit, tandis qu'être méchant témoigne parfois de leur esprit ; l'ironie est leur esprit, comme le sérieux est la bêtise des écervelés.

La confusion entre être bon et être bon pour quelque chose (confusion héritée, peut-être, de Platon et de son agathon : « L'essence de l'idée platonicienne est de rendre bon pour quelque chose » - Heidegger - « Das Wesen der idea ist, tauglich zu machen »), elle explique la perte de prestige du bien en Occident ; le russe, avec ces deux termes nettement séparés (хороший et добрый), continue à y voir quelque chose de sacré.

Le sacré n'est pas au-delà du bien et du mal, il en est la frontière verticale, comme la loi en est la frontière horizontale. Créer du sacré, c'est trouver au bien une place en hauteur, soulevant de la terre celui qui y élèverait ses yeux, en quête du sacrifice, ou démonisant celui qui y mettrait sa main, porteuse de sacrilèges.

Le vice - se servir de la fontaine du bien comme de l'eau courante, d'un système d'irrigation ou d'arrosage, y voir un outil ou un moyen ; la vertu - mourir près d'elle, les mains et les genoux pliés, y voir une noble contrainte.

La liberté spirituelle est une valeur mineure, se réduisant à une banale évaluation de la part du conformisme ; la seule liberté, qui mérite réflexion, est la liberté éthique, le pouvoir de sacrifier son soi connu, pour rester fidèle à son soi inconnu, être autre (Sartre).

Si les sophistes et Nietzsche effacent la frontière entre le bien et le mal (die Grenze zwischen Gut und Böse verwischt sich), cela ne veut pas dire, que la vie en soit entachée au même point, mais que, au royaume des actes, cette frontière est impossible à tracer ; mais devant la conscience et devant les mots, cette frontière est chaque fois recréée et redessinée avec netteté, par la sensibilité ou par le talent. Platon et Aristote nous ennuient avec leurs valeurs ou prix fixes, tandis que ce sont des vecteurs à variables (des arbres !) qui décrivent mieux le monde.

On est face à un vrai arbre et non pas à une structure conceptuelle, botanique ou généalogique, quand on est capable de faire, mentalement ou sentimentalement, le parcours complet entre ses racines et sa cime, ses fleurs et son ombre. « Même l'arbre en fleurs ment, dès l'instant, où l'on le regarde fleurir, sans percevoir l'ombre du Mal » - Adorno - « Noch der Baum, der blüht, lügt in dem Augenblick, in welchem man sein Blühen ohne den Schatten des Entsetzens wahrnimmt ». L'oubli d'un attribut ou d'une saison de l'arbre est source du Mal, et l'ombre est soumise à cette loi aussi bien que les fleurs. La pose la plus favorable pour une vision unificatrice de l'arbre s'appelle, hélas, - immobilité ; et cet angle de vue unificateur s'appelle hauteur ; l'arbre artificiel ainsi unifié étant dédié à la perfection de la réalité. La connexité entre fleur et fruit, racine et sève, cime et ombre, c'est cela, l'arbre.

Si faire retentir ta musique intérieure est ton premier souci, ce n'est pas du remplissage de la salle que tu t'occuperas en premier, mais de son acoustique, c'est à dire d'un vide utile. Si l'œuvre du bien existe, elle serait bien dans la fidélité à la musique et dans le sacrifice des ovations, à l'opposé de : « le Mal revient où le vide est attesté » - Badiou - le vide, c'est le fond, et le Mal, c'est de le laisser informe, le Bien étant la naissance de formes.

Il n'y a que deux valeurs métaphysiques - le beau et le bien, puisqu'ils échappent à toute nécessité ; les aveugles du beau tâtonnent sur l'être, les sourds du bien se disputent l'avoir. La nécessité commande le vrai ; c'est pourquoi, tout en le découvrant en nous-mêmes, on le retrouve, miraculeusement, hors de nous, la rencontre de la transcendance et de l'immanence. Mais les plus éclopés se vautrent dans la platitude du vrai, qui n'est pas de leur fait et donc dépourvu de beauté profonde et de haute bonté.

Ce qui nous exclut des orbites du Bien, c'est que nos trajectoires sont tracées par des Codes.

Tous savent, que sur la voie du mal on n'atteint jamais le bien ; peu savent que toute voie du bien mène au mal ; les vraies routes du bien sont impraticables et ressemblent, en tout point, aux impasses.

Le bien est grandiose, puisqu'il n'est, Dieu merci, que possible ; le mal est minable, puisqu'il est, hélas, nécessaire.

On rêve de l'acte vertueux, ensuite - de l'acte exempt de péché, puis - du péché sans pénitence, et l'on finit, systématiquement, avec la honte, le seul vestige inébranlable de nos édifices moraux.

La morale articulée, servant de justification de nos actes, n'a pas grand-chose à voir avec la morale inarticulée, cette valeur métaphysique, à l'origine de nos péchés, de nos hontes et de nos enfers. On a raison de bannir la première de nos meilleures sources, mais il n'est donné à personne d'endiguer le flux de la seconde, flux né dans des hauteurs inconnues des actes.

L'homme défait, l'homme du sous-sol, abandonné des choses et des hommes, lie sa déconfiture à la perversion de la morale ambiante, veut s'ériger en surhomme par un affect du commandement, mais finit par témoigner de la pitié la plus banale, la pitié de soi-même ; faute de contacts reconnaissants ou reconnaissables, il proclamera la distance même - intensité, ce qui n'est visible et sensible qu'à lui-même.

Le bon choix d'objets de ton ironie et de ta pitié : se moquer de ce qui n'est grand que parce que pesant, caresser ce qui n'est petit que parce qu'impondérable.

Pauvreté du dictionnaire : la liberté-grâce de l'esthétique n'a pas grand-chose en commun avec la liberté-ascèse de l'éthique et encore moins - avec la liberté-regard de la mystique.

La démocratie est dans la négation : l'énumération exhaustive d'actes passibles de peines publiques ; la tyrannie, c'est l'affirmation - du bonheur, de la grandeur, de la justice. À réfléchir, pour ceux qui voient le mal dans la négation ; non pas pour renier la démocratie, mais pour se résigner à vivre dans le mal et pour se méfier du bien, qui ne se contente pas d'affirmer, mais passe à l'acte.

Dans ce que notre sens inné perçoit comme manifestations, ou tableaux, du bien, l'action proprement dite ne joue que le rôle de pinceau ; un bon regard peut y passer outre, sans nuire à la vérité ou à la complétude de la perception du tableau. Mais le mal, sur le tableau vital, c'est la présence du pinceau lui-même : « Le problème entier du mal bascule dans la sphère de l'acte » - Ricœur.

La mauvaise conscience est une excellente conscience ! C'est celle qui s'élève en nous, pour nous accuser, même sans citer de faits. Ce qu'ils appellent bonne conscience est, en fait, une très mauvaise conscience, car elle les prive de toute honte. « Conscience en paix - meilleur oreiller » - proverbe allemand - « Ein gutes Gewissen ist das beste Ruhekissen ».

Dieu plaça en nous un ver du remords et de la honte. Toute la modernité s'efforça de nous en débarrasser, en envahissant nos oreilles de bruits rassurants et endormants. Mais « la bonne conscience est une invention du démon »** - Schweitzer. Toute la philosophie de l'Antiquité fut au service du Malin, tandis que « le philosophe doit être la mauvaise conscience de son temps » - Nietzsche - « der Philosoph hat das schlechte Gewissen seiner Zeit zu sein ». Tant que le bon droit n'est qu'écrit, son encre se substitue au sang. Le sang ne charrie que le remords. La bonne conscience est une question de circulation.

Deux genres d'hommes, qui profanent le problème du Bien : ceux qui ne suivent que leur foi et ceux qui n'obéissent qu'à leur raison. Les deux finissent par voir le Bien, qui ne l'est qu'invisible. Le Mal, lui, n'est visible qu'à ceux qui n'ont pas que les yeux pour voir.

Il n'y a que deux espèces qui, face au problème du Mal, gardent une conscience tranquille : les moutons, puisqu'ils vivent dans l'action, et celle-ci, étant collective, n'interpelle pas leur âme individuelle, et les robots, puisqu'ils évoluent selon des algorithmes et ceux-ci, étant infaillibles, n'imaginent plus de bugs spirituels. Le muscle et la cervelle, livrés à eux-mêmes, - deux ennemis du bien.

La logique rend limpides nos rapports avec le vrai ; le goût justifie nos enthousiasmes face au beau ; mais rien ne calme nos hontes et nos doutes devant l'énigme du bon - ni la volonté ni l'humilité ni la justice ne peuvent y être juges. Et la philosophie, au lieu des litanies pseudo-logiques à la gloire de la vérité et des sermons pseudo-esthétiques pour la défense de la beauté, devrait se pencher, avant tout, sur les prières balbutiantes au nom du bien.

Être-coupable est ta demeure, la ruine de tes faits, où se dresse, invisible, la tour d'ivoire de tes cauchemars et de tes rêves. Ta justice fantomatique. Mais la justice robotique des hommes trace si facilement le chemin entre l'injustice commise et le verdict de culpabilité.

Les actions, censées bonnes, sont souvent plus ambigües et troubles que d'évidents vices ou péchés ; Dieu serait donc plutôt bon, et ce serait l'homme qui inventa le Malin.

Ni l'analogie ni la négation, à partir du bien, ne nous éclairent sur la nature du mal, mais le déchirement tragique entre le bien métaphysique, que nous portons dans notre âme, pure et infinie, et l'action, imposteuse et finie, et qui se charge de la traduction impossible de ce bien inarticulable.

La vertu et le vice sont, aujourd'hui, soit des produits vendus sur marchés publics, comme les licences d'apothicaire, soit des ressources d'ascension sociale, comme les diplômes.

Qu'est-ce que la vertu ? - l'art de créer un équilibre entre le désir et la réalité. Tout vice naît par excès ou par défaut, soit de désir soit de réalité.

La vertu est immatérielle, et pourtant on ne peut pas douter de sa miraculeuse présence innée dans notre âme. La vertu est manière, et le vice est matière. On peut démolir le vice ; on n'arrivera jamais à extirper de nous la vertu ; la vertu reste constante et immuable, quels que soit le volume du vice aboli, écarté, commis ou favorisé.

Être homme entier, que tout avance en toi en même temps, - c'est souvent un cœur à bout de souffle qui cherche cet équilibre mécanique. L'athlète se sépare de l'esthète et repousse l'ascète. La charité moderne, c'est une épreuve pour handicapés, arbitrée par des valides.

Jadis, c'est dans le châtiment que notre inconscient trouble lisait sa faute. Aujourd'hui, c'est notre conscient en béton qui n'a pas honte à voir du mérite jusque dans ses crimes.

Le bien, aujourd'hui, n'est évalué qu'à l'échelle économique ; la plus-value évinça la valeur ; tout activisme cérébral devint préférable à la générosité du cœur ; toutes les crapules disent que « le Mal agissant vaut mieux qu'un Bien passif » - W.Blake - « Active Evil is better than passive Good ». Le bien, agissant et sûr de son fait, ne peut être qu'un mal. Obnubilé, comme tous les autres, par l'action, vous ne risquez pas d'en avoir la berlue. Et votre idole, l'équanimité du bonze, est honnie par le bien, porteur d'une conscience trouble.

La liberté, dans les affaires de l'amour ou du bien, ne sert à rien ; dans les deux cas on subit un profond esclavage, qui nous fait rêver de hauteur ; dans l'amour, on devient regard, pour voir dans l'objet adoré toute la beauté du monde, et dans le bien, on devient ouïe, pour écouter sa conscience silencieuse et désorientée.

La puissance éthique - la pitié, la puissance esthétique - le talent, la puissance mystique - la création ; c'est bien étrange que le surhomme, prônant la volonté de puissance, ne le voie pas, et se rabatte sur la fumeuse vie, dans laquelle ne réussissent, aujourd'hui, que des sous-hommes. Étrange aussi de voir dans la volonté de puissance - une solution de tous les mystères, tandis que, pour un créateur, elle est le mystère même des commencements, ne se muant même pas en problème.

Le bien est dans le mystère, et tout mal vient de sa profanation par un problème ou de sa trahison par une solution. Le bien est donc dans l'infini, et le mal - dans des tentatives de le réduire au fini ; Aristote dit exactement le contraire.

Il est très instructif de se rendre compte que les critères, à l'origine de ces couples d'opposés : le talent - pour beau-inexpressif, l'action - pour bien-mal, l'intelligence - pour vrai-faux, sont si profondément différents, que chacun d'eux est presque inapplicable aux deux autres couples.

Dans tes propres violences ou affections, tu te sens esclave des premières et maître des secondes ; c'est pourquoi tu t'absous si facilement du mal que tu commets dans un état passionnel, mais que le mal, qui accompagne une franche tendresse, te taraude et ne fait que gagner en intensité.

Mesurer, sur les axes métaphysiques du bien, du beau et du vrai, est une opération assez banale ; c'est le choix d'origines et d'unités de mesure qui est délicat. Sur l'axe du vrai, l'origine est dans l'axiomatique et l'unité - dans l'élégance déductive ; sur l'axe du beau, l'origine est désignée par le libre arbitre du goût et l'unité s'évalue par rapport aux autres artistes ; enfin, sur l'axe du bien, l'origine coïncide avec le commencement de tout acte et l'unité est dictée par l'intensité de la honte.

On nous a tant attendris avec la mesure du bien et tant terrorisés avec la démesure du mal, que j'ai fini par vénérer l'impénétrable démesure du bien, hors toute réalité, et par me désintéresser de la trop transparente et réelle mesure du mal.

L'unification, au sein d'un même homme, de la pureté et de la honte, de l'ange et de la bête, est le mystère central de la morale et qui rendait Pascal - ironique, Dostoïevsky - perplexe, et Nietzsche - lucide.

Deux axes primordiaux, sur lesquels s'évalue tout homme : force - faiblesse, pureté - impureté, critère social ou critère intime. La bête surgit du premier axe, l'ange se profile dans le second. Mais, pour un créateur, par-dessus ces axes se mettent le talent et la noblesse, dans une unification par intensité.

Le devoir moralisateur chrétien, enseigné pendant deux millénaires, de St Paul à Hegel, fut battu en brèche par Nietzsche - vers le vouloir, et par Valéry - vers le pouvoir, qui, curieusement, se rencontrent dans la volonté de puissance.

La volonté est bonne, quand elle reste dans son enfance appelée désir. Passée à l'acte et déjouée par le hasard, elle s'éloigne du bien. Et, enfin, même si la volonté humaine est mauvaise, l'homme est visiblement né de la bonne volonté de Dieu (c'est ainsi qu'il faudrait lire la Bible). Dieu éprouve la liberté qu'il donna à l'homme ; mais au lieu de la traduire en larmes, l'homme en fit une arme : « La Bonne Volonté n'existe pas. La volonté est un mal ; elle est l'écrasement des autres ou l'égoïsme » - W.Blake - « There can be no Good Will. Will is always Evil ; it is persecution to others or selfishness ».

Trois modes de manifestations métaphysiques chez l'homme : la nécessité, la création, le miracle - l'inéluctable du vrai, l'irrésistible du beau, l'incompréhensible du bon. « La source du bien est à chercher non pas dans le fixe et l'habituel, mais dans le miracle » - Bakhtine - « Добра надо ждать не от устойчивого и привычного, а от чуда ».

Le beau et le bon surgissent avant le vrai ; l'émotion et la honte - avant la pensée ; le cogito est postérieur au rubeo : « J'ai honte, donc je suis » - Soloviov - « Я стыжусь, следовательно, существую ».

On doit posséder le vrai ; on veut faire le bien ; mais le beau, on ne peut qu'en attendre des caresses. Et puisque aucun sauveur, aucun illuminé, aucun prophète ne s'était jamais intéressé au beau, je dirais, une fois de plus, qu'au commencement, peut-être, n'était ni la charité de l'amour, ni la vérité du verbe, mais la Caresse du regard. Le beau, c'est une désespérance qui soulève, le bien - une espérance venue du fond de la terre, le vrai - une plate certitude.

Si tu manques de penchant spontané pour le bien passif, que le désespoir actif t'y aide ! Devant le vide des causes premières, soit on garde sa capacité d'emballement (en l'appelant espérance ou désespoir !), soit on se met à calculer des causes intermédiaires (et l'on l'appelle raison).

Dans la valeur d'une action, le sacrifice ou la fidélité devraient compter plus que l'intérêt. « L'intérêt n'est la clef que des actions vulgaires » - Napoléon. On se lave très simplement de la vulgarité en noyant l'intérêt dans des intentions moussantes. La clé des actions nobles est inutile, la noblesse étant tournée vers le toit et non pas vers la porte.

Le Mal n'est pas un défaut de l'Être, ni même une propriété du Faire, mais une déchirure incurable entre l'Être, porté vers une vague liberté, et le Faire, net et asservissant.

Les raseurs éthiques nous parlent d'un penchant à la faute, conduisant l'homme au mal (les plus bêtes, comme Badiou, parlent même de trahison, à travers un simulacre de vérité), et d'un penchant au bien, le conduisant au salut ; mais le bien, c'est la sensation de la hauteur, d'un sommet, par rapport auquel tout mouvement nous mènera à une pente, une chute, une déchéance ; et le seul moyen de rester dans le bien est de rester immobiles, ou, pour lui rester, au moins, fidèles - de revivre sa hauteur comme un souvenir d'un séjour paradisiaque, d'où nous sommes chassés.

Quant aux perspectives d'application du bien, le constat central, amer et navrant, c'est : l'éthique s'arrête au « tu dois ! ». Aucun verbe à l'infinitif (agir, faire, créer), aucun complément d'objet ou de manière (ton prochain, le monde, toi-même, l'intensité) ne peuvent s'y joindre, sans que tout l'arbre éthique ne s'écroule. D'ailleurs, ce serait l'interprétation la plus plausible du silence wittgensteinien.

Ni Socrate ni St Augustin ni Montaigne ni Rousseau ni Kant ni Tolstoï ne brillent par des actions, qui découleraient de leurs idées. On ne doit juger les hommes d'après leurs pensées, et encore moins d'après leurs actes, mais d'après leur talent de rendre un fond de bonté - par une forme de beauté !

Qu'est-ce qui nous fait renoncer à l'action et fait plier notre genou ? - Dieu qu'on vénère, la femme qu'on adore, le bien qui émeut. Rien ne nous apprend mieux l'avantage des yeux fermés et du rêve ouvert.

Que peut-on être naturellement ? On peut être naturellement bête, bas, mesquin, mais l'intelligence, la hauteur, la grandeur réclament l'artifice. Je ne vois qu'une seule exception à cette affligeante liste - on ne peut être homme du bien que naturellement ; toute méchanceté est artificielle.

Le bon est celui qui a de la pitié pour les rêves et de l'ironie pour les actions ; le méchant est ironique avec des rêves et impitoyable dans l'action. « Les bons sont ceux qui se contentent de rêver ce que les méchants font en réalité » - Freud - « Die Guten sind diejenigen, welche sich begnügen von dem zu träumen, was die Bösen wirklich tun ». En plagiant Platon, tu donnes trop de sens aux rêves (qui doivent rester mélodies insensées) et pas assez - aux actions (qui n'ont que du sens sans mélodies).

Il suffit de ne pas quitter le vrai, pour rester dans le bon, - cette funeste sottise socratique est à l'origine du plus terrible Mal, qui ait jamais frappé le monde, lorsque, au XX-ème siècle, les fanatiques du vrai unique se transformèrent en justiciers. Que le roi Salomon fut plus intelligent, en ne demandant à Dieu que de lui accorder « un cœur attentif afin de savoir distinguer le bien d'avec le mal » !

Le devoir intemporel devant Dieu s'étant mué en droit temporel des hommes, tous se jugent dorénavant hommes de bien, selon la loi du jour. Cette dualité séculaire n'existe plus.

Il n'existe ni vérité absolue, ni liberté absolue, ni beauté absolue ; il n'existe que le bien absolu, puisqu'il n'est traduisible dans aucun autre langage que celui de notre cœur, avec sa muette et irréfutable éloquence. Mais tout ce qui est beau est bon : « Ce qu'on dit sur 'beau' s'applique à 'bon' » - Wittgenstein - « What has been said of 'beautiful' will apply to 'good' ».

Le mal accompagne le faire non pas parce qu'on se trompe ou se laisse dévoyer, mais parce le mal est déjà dans le fâcheux écart qu'on constate toujours entre sentiment et acte (l'acrasie aristotélicienne ou dostoïevskienne, l'impossible maîtrise du soi irrationnel, inconnu), mais aussi parce que l'onde, provoquée par l'acte et propagée par la fatalité, mutile nécessairement quelque être ou quelque sentiment sans défense.

Deux degrés de honte : non seulement tu n'es point fier du regard, qui se forma en toi, à coups des mots, des votes et des abstentions, mais, même à l'intérieur de ce regard, tu trouves si facilement des failles, des ruptures, des chutes. Est-ce parce que tu ne poursuivis jamais le vrai ni n'envisageas jamais l'incarnation du bon ? Ou bien parce que tout ce qui est viscéral sent trop son milieu d'origine ? D'où ton intérêt pour la peau et sa caresse.

La honte apparaît en hauteur chaque fois que tu cèdes à la tentation d'agir au nom d'un bien profond ; mais c'est peut-être ce qui entretient une intensité sur l'axe primordial pitié-honte et rend la vie plus dense : « Seuls ceux qui se mettent à l'œuvre du bien vivent pour de bon » - Tolstoï - « Живут лишь те, кто творит добро » - puisque leur pitié aura rejoint leur honte.

Tu peux être dans le bien que tu sens t'interpeller, au fond de toi -même, - mais tu ne peux pas le vivre. La vie est faite d'actes et de rêves, le Malin se tapissant dans les premiers et l'ange t'accompagnant dans les seconds. Les activistes se mettent au service du Malin, lorsqu'ils imaginent que leur bonté puisse combattre le mal ; tu devrais ne combattre que l'ange complice, qui te rappellera que tout recours à l'acte te rendra boiteux.

La pitié a des sources à l'opposé de celles de l'amour, quelque part à côté de la noblesse, tandis que l'amour surgit là où sévit le hasard impitoyable. Donc, il est bête de proclamer : « La pitié est un amour déchu, avili » - G.Bernanos. Un amour muni de titres en règle manque trop de pores, pour résorber les plaies. La pitié est le lot des exilés de la terre, que le monde traite d'exilés du ciel. L'amour s'essouffle, mais la pitié dépasse tout.

On devrait réhabiliter la réputation de l'âne ou de la vache : une épopée sur la patience et l'ironie ou un poème sur la pitié. La naissance et la mort de l'Europe virent, elles aussi, la déterminante présence bovine : en taureau violeur et en veau d'or consentant. Quand on chasse la poésie, ce qui reste ressemble à s'y méprendre à du beuglement. « La pitié est au cœur ce que la poésie est à l'imagination » - Joubert.

Le faible, qui ne peut pas être assisté, et qui doit donc périr, est celui dont la palette est pauvre, et son pinceau - impuissant ; le fort, qui doit triompher, a la puissance au bout de sa plume. C'est ainsi qu'on doit lire le cas critique de la morale, exploré par Nietzsche.

Chercher le bien d'après les actes est aussi illusoire que juger le beau d'après son succès commercial. « Il faut mépriser ce qui est jugé beau par la loi et bon par la victoire »** - Gorgias.

La force doit pratiquer l'art du sacrifice, et la faiblesse – oser la fidélité ; le drapeau blanc y sied à la force, et la faiblesse s'y manifeste comme une honorable force.

La fidélité à ce qui n'est plus que ruines est peut-être un sacrifice de plus, et, dans ce cas, Thomas d'Aquin a presque raison : « Toute œuvre de vertu est dite un sacrifice » - « Omne opus virtutis dicitur esse sacrificium », où il faudrait substituer liberté à la place de vertu.

Toutes les idées (qu'elles soient scientifiques, esthétiques ou mystiques) peuvent se réduire soit à une abstraction dans une représentation, soit à une corporéité dans un acte. Une seule exception, et là je suis d'accord avec Platon, - l'idée du Bien, qui fuit le concept, mais fuit encore plus - la réalité de la matière, des esprits ou du temps. On sait où résident l'amour, la noblesse ou l'intelligence, on ignore tout de la demeure du bien ; c'est un foyer sans portes, toits, murs ou fenêtres, d'où ne part aucun chemin, aucune lumière, contrairement à la vision platonicienne : « L'idée du Bien donne l'être et l'essence aux autres idées ». Ni l'intelligence ne peut procéder du Bien, ni l'âme ne peut émerger de l'intelligence.

La plupart des idées ou des mouvements d'âme admettent une traduction en matière ou en substance, mais « le Bien est au-delà de la substance, dans une surabondance de majesté » - Socrate - on peut agir au-delà du bien, on ne peut que rêver au-delà de la substance.

Après les holocaustes du XX-ème siècle, tant de lamentations sur le mal radical, qui ferait partie de la nature humaine, et sur la scélératesse des idées, tandis que la leçon principale aurait dû être la séparation définitive entre les idées et les actes et le retour des plus belles des idées dans leur milieu naturel - le rêve.

En morale, comme en intelligence, les plus belles poses ou idées, surgissent des représentations et non pas des interprétations ; Nietzsche, qui ne voit que des interprétations, est un mauvais juge et de l'une et de l'autre ; il resta au-delà et du bien et de l'intelligence ; il ne lui resta que la musique, mais qui est au-dessus de tout.

Les bons instruits se déchirent eux-mêmes et se désintéressent des autres ; les mauvais se mettent à déchirer les autres. « L'instruction améliore les bons et gâte les mauvais » - proverbe anglais - « Praise makes good men better and bad men worse ».

Tout homme sensible traîne, toute sa vie, le sentiment d'une irréductible faute. On finit par en voir l'origine dans notre naissance même, être né étant semble-t-il le premier délit de l'homme (Calderón). Depuis Sophocle, ne le comprennent que ceux qui, dans la vie patibulaire, se sentent habitués des bancs des accusés. Pour eux, difficile cohabitation avec la grâce indéniable d'être né ; à tout instant, ils espèrent la grâce, ayant pour circonstance accablante l'inconvénient d'être né. L'homme qui, un jour, comprend, qu'il est né de Dieu, assiste à sa première grâce et à sa seconde naissance, tel Dionysos.

La bonté et la beauté comportent toujours une dose de vérité, mais la vérité est toujours vide. On ne peut que la flanquer de bontés ou beautés purement décoratives. La vraie bonté est toujours défi de la vérité de ce jour ; elle est donc un mensonge, mais : « la bonté et les mensonges valent mieux que mille vérités » - Greene - « kindness and lies are worth a thousand truths ».

Le bien n'est qu'une forme passive de l'amour ; l'amour, comme le beau, a pour organe - l'âme fière, tandis que le bien loge dans le cœur chétif. Rien de commun, en revanche, entre le bien et le beau : le beau a aussi bien sa source que ses effets, pleins de grandeur et de puissance, tandis que le bien n'a qu'une source, vouée à la faiblesse et à l'inabouti. Et Plotin : « Le Bien est l'au-delà et la source du Beau » - ignore, que l'au-delà du Beau est l'esprit et sa source - l'âme.

Le mal n'existe que parce que tu es condamné d'agir, au lieu de prier ou de rêver. Le bien qui agit est un apostat, retournant au mal. « Que ferait ton bien, si le mal n'existait pas ? » - M.Boulgakov - « Что бы делало твоё добро, если бы не существовало зла ? ».

Aujourd'hui, la valeur des personnes se calcule en surface. La même platitude mesure la science sans conscience et l'ignorance avec arrogance, en absence des âmes hautes et de hontes profondes. « La profondeur de ta honte détermine la hauteur de ta personne »* - Iskander - « Глубина стыда определяет высоту человеческой личности ».

L'un des signes particuliers de notre époque est la disparition de la honte des firmaments humains. La platitude du bon droit ne permet pas d'élever le cœur et de voir que « il est honteux que nous soyons sans honte » - Abélard - « Impudenter sine pudore sumus ». En refusant d'avaler quelques doses prophylactiques de honte, tu attrapes une morgue contagieuse. « Ne rougir de rien - la pire des choses »** - Cicéron - « Perditissima ratio est, pudorem fugere » - rougir de rien serait une précaution raisonnable.

L'incertitude morale étant rivée à nos actes, il est plus honnête de faire de notre conscience un compagnon d'infortune, plutôt qu'une pure inspiratrice. « Il a fait de sa conscience non pas guide mais complice » - Disraeli - « He made his conscience not his guide but his accomplice ». C'est un signe de grande sagesse ! Nous sommes, solidairement, ce qu'est pour nous notre conscience ; nous faisons avec elle équipe, team, Mannschaft, selección, squadra, commando. On se prend pour guide, quand elle est chef, duce, Führer, caudillo, vojd, leader, conducator, timonier... La meilleure place, pour toi et pour ta conscience, est le banc des accusés.

Dans notre goût du beau, on sent une chiquenaude divine, mais le bien intraduisible ne témoigne que de Son souffle. « La conscience est la présence de Dieu dans l'homme »** - Swedenborg. Cette parousie intérieure troublante s'accommode bien avec une apostasie extérieure calmante. Dieu s'absentant de temps à autre, les hommes en profitent, pour peupler leurs doutes avec une idole sachant illuminer, d'une pâle lumière, les plus ténébreuses et crépusculaires de leurs impétuosités.

Tout est dit ; le droit de créer des valeurs est une misère, puisque toutes les valeurs passèrent déjà en revue ; il ne reste que des vecteurs, c'est à dire l'indicible, qui ne vaudra que par son chant ou par sa musique ; aux valeurs marchandes ou marchantes, on ne peut opposer que des vecteurs, qui nous mettent en danse ou nous rendent sans prix.

Le bien souverain : pouvoir tenir à l'excellence, c'est à dire, sur l'axe, que tu traces toi-même, avoir l'audace de te (dé)vouer à la valeur la plus noble, la plus brillante ou la plus intelligente, à laquelle s'adonnera ta voix, mais te servir de tous les registres de cet axe, pour ta musique ouverte.

La sensibilité parle au cœur, et tu accueilleras le pauvre et l'assoiffé. L'imagination parle à la raison et tu ouvriras les bras aux effractions du douteux pauvre en esprit ou assoiffé de justice. Et tu chercheras à élever ton cœur avec les mains.

Dans ce monde, la somme des maux n'est plus constante, puisque de plus en plus d'actions se déclenchent par la volonté des machines, que celles-ci soient électroniques ou câblées dans les cerveaux humains. La répartition des maux changea, elle aussi : le mal ne coule plus des mains et des langues, il déborde vers les têtes et les âmes.

Tous les moralistes voient dans l'oisiveté l'origine de nos maux : « Dans l'inaction, tu apprends à faire du mal » - Caton. - mais dans l'action, tu désapprends ce qu'est le bien. Toutefois, l'homme d'imagination n'est jamais moins en repos qu'en repos.

Les mots, bizarrement et peut-être hypocritement, affermissent la vertu plus que ne l'amoindrissent les actions. « Par mes paroles, je veux rendre à la vertu ce que je lui enlève par mes actions » - Sainte-Beuve. Contre le viol de ton âme, par ce maraudeur d'acte, il n'existe pas de contraceptif ; et tu seras obligé de porter à terme cet avorton de mauvaise conscience et de le garder toute ta vie. En se mettant à concevoir in vitro, l'âme perd sa virginité.

La chute du prestige de la vertu est une question de statistiques : les occasions de la pratiquer devinrent si rares, que l'organe responsable, l'âme, devint atavique. « Les grandes vertus sont des pièces d'or, dont on fait bien moins d'usage que de la monnaie » - Laclos. La noblesse, ne serait-elle pas réduction d'échanges et autarcie des besoins ? Et elle serait sans prix : « La noblesse est la seule vertu » - Juvénal - « Nobilitas est unica virtus ».

N'ayant pas atteint la dignité de marchandise, la vertu quitta les lieux d'échange. En tant que contrefaçon de la vérité, elle eut quelques succès sans lendemain. « La vertu est sa propre récompense » - Plaute - « Virtus omnia in sese habet ».

Si l'on savait ce que c'est que le bien, on lui attacherait aisément le devoir de nos contraintes, le pouvoir de nos actes ou le vouloir de nos buts. Mais la vision naïve domine : « Vouloir est de l'homme, vouloir le mal est de la nature corrompue, vouloir le bien est de grâce » - Calvin. Tu te trompes de verbe : au lieu de vouloir il serait plus juste de parler de pouvoir et devoir. Ce n'est pas le but, mais les contraintes qui nous orientent vers le mal ; non pas le désir, intime et désarmé, mais la puissance du robot ou l'obéissance du mouton.

Ne créent ni ne prient que des esclaves. Esclaves d'une passion ou d'une vision. Devenus maîtres, ils se mettent à produire. « Le savoir produisait le bien, qui produisait le beau, tandis que le sacré illuminait toute chose » - M.Henry. œuvres et autels se transforment en lignes de produits. On crée et prie devant le rêve, on produit dans la réalité : « Il n'y a plus de résolution symbolique, par le sacrifice, de l'excédent de la réalité »** - Baudrillard.

Le vrai bien est insensé, exceptionnel et impuissant ; dès qu'il se croit universel et raisonnable, il se met au service du mal. « À cette impitoyable époque, parmi des folies, accomplies au nom du Bien universel, la bonté insensée, pitoyable ne disparut pas » - V.Grossman - « В ужасные времена, среди безумий, творимых во славу всемирного добра, бессмысленная, жалкая доброта не исчезла ». Comme la vérité allant au-delà du sens, comme la beauté dépassant les sens. Y rester attaché, sans qu'aucun regard ne nous surveille, même dans la solitude, - est notre plus beau mystère.

La relation entre le bien et le mal est celle entre l'arc d'Apollon, à la corde bien bandée, et les flèches ou les cibles, qu'Arès ou Hadès lui tendent.

Dieu nous fit bons ; l'esprit, en ne nous poussant que vers le vrai, nous fait perdre le sens du bon ; et c'est le sentiment qui en pâtit le plus : hors nature et hors d'esprit, il ne suit que la loi mécanique. « Toutes les aspirations saintes de l'homme sont en lui, dès avant qu'il pense et qu'il sente »*** - Proudhon.

Le sage a la chance de pouvoir ignorer les plus terribles des maux, qui auraient pu annihilier les plus irrésistibles de ses consolations. Les œillères aident qui a un bon regard. « Le mal qu'on connaît est encore le meilleur » - Plaute - « Nota mala res, optima est ». Le mal, qui infeste la rue, est dérisoire, par rapport à celui qu'on subodore aux bouts de ses propres doigts. Au moins, pour la stature du juge, qui s'en chargerait.

Les démons solitaires ou les forces du Mal n'existent pas ; c'est la solitude qui nous rend démoniaques, et c'est toute force employée qui est maléfique. Tout démonisme en littérature est une pose, annonçant la solitude et renonçant à la force.

La source du beau est cachée, mais beaucoup d'actes en découlent. La source du bien est cachée, elle aussi, mais, cette fois, aucune voie vers le moindre acte, elle l'une de ces fontaines intouchables, près desquelles on meurt de soif. « Je te loue, ô Seigneur, de nous avoir refusé l'exacte connaissance du bien et du mal » - Saadi. Depuis, on gagna beaucoup en exactitude et en puissance, et surtout on changea son réceptacle : le chœur se substitua au cœur.

Le pauvre ne hurle plus, puisqu'il n'y a plus d'oreilles compatissantes ; il ne clame plus, il réclame.

Ce qui est merveilleux sur la scène du monde, c'est que tout acte de bonté comporte, en même temps, des couleurs du beau et des grandeurs du vrai. « Impossible que cet univers fabuleux ne soit qu'une scène de lutte entre le bien et le mal. Cette scène est trop large pour ce drame » - R.Feynman - « This marvellous universe can not merely be a stage of struggle for good and evil. The stage is too big for the drama ». L'ampleur du bien s'y complète par la profondeur du vrai jeu et surtout par la hauteur du beau décor. La vraie merveille, c'est la même intensité du mystère qui y enveloppe et l'espace et le temps.

Nous vivons l'époque des grandes Invasions des machines. Je parie que, contrairement aux premiers barbares, les seconds n'amèneront aucune Renaissance, que du clonage des robots sans honte ni pitié. « Le jour, où la pitié devient moquerie, commence un âge barbare » - Michelet.

Ce siècle est celui des greffes des cœurs en bronze, et au plus tendre âge. De ces cœurs bronzés, à toute collision, ne jaillit désormais qu'une sonorité porteuse de messages en nombre.

Ce qui existe, sans pouvoir être traduit en actes, peut être appelé immortel. « Le mal doit être constamment ressuscité, alors que le bien, alors que la vertu sont immortels » - Steinbeck - « Evil must constantly respawn, while good, while virtue, is immortal ». L'immortalité des gestes, en revanche, dure d'habitude jusqu'au prochain échec martial, conjugal ou électoral. Des résurrections, sans stigmates ni descentes aux enfers, se pratiquent à coups de code d'accès aux tombes à concessions renouvelables.

Nous sommes tous condamnés à agir et, donc, à jouer le jeu du mal. Mais il faut chercher en toi l'homme du bien, qui y assiste et en a honte. Oui, la vie est du théâtre ! Le mal n'est que dans l'acte, mais la vraie nature de l'homme, où s'exprime le bien, se manifeste dans une dramaturgie invisible.

Les mauvaises causes ne font qu'additionner le crime, tandis que les bonnes le font se multiplier. Les mauvaises s'avèrent souvent être aussi soustracteurs des bonnes actions. Depuis que l'effet se moque de la cause, toutes ses références au bien et au mal n'ont plus de sens.

Ce que tu as de meilleur dans ton cœur ne peut être ni exhibé, ni traduit en mots ou gestes. C'est un trésor, dont la seule demeure est le cœur même. Ni le bien ni le soi inconnu n'ont de langage à eux ; ils sont inspirateurs, et non pas prototypes de tout ce qui est pris pour empreinte, symbole ou icône.

L'ironie est une réaction de la sensibilité au sens, tragiquement intraduisible, du bien. Quand le bien théorique (venant de Dieu) fait défaut, on voit dans le bien pratique (allant vers l'homme) - une réaction de l'humour à l'absurdité du destin.

On fit de l'indifférence une vertu, relevant du vrai amour. Dans cette équivoque se reconnaissent de minables acteurs et d'immenses observateurs, l'abject s'abouchant avec la sainteté par le choix du centre d'indifférence, à partir duquel l'éternel Oui est aussi accessible que l'éternel Non (everlasting Yea and Nay - Carlyle).

Le silence fait du bien, et le bien devrait faire, autour de lui, du silence. Le bien tenté, toujours entaché de mal, devrait engendrer la honte.

La meilleure place, pour celui qui veut aimer, est le banc des accusés, puisque tant qu'on juge on n'aime pas.

Les mêmes qui disent : « Méfiez-vous du premier mouvement, il est toujours généreux » (Talleyrand), précisent : embrassez la dernière pensée, elle résulte certainement d'un plus grand nombre que la précédente.

La certitude de notre débâcle finale rend vitale la tâche principale de la philosophie - la préservation de l'enthousiasme dans notre regard sur le monde (pour faire de nous des envoûtés éternels - Artaud). Même si nos maux essentiels sont incurables, la philosophie, c'est un poème de la santé opposé aux théorèmes de la maladie. Et puisque aucun système éthique ne nous sauve de l'abattement, la philosophie ne peut compter que sur l'esthétique, pour reconnaître, humblement, qu'elle cherche à faire accepter le cosmétique pour le thérapeutique. La philosophie doit être de l'hypocrisie salutaire, anesthésiante, droguante.

Ne meubler ton habitat, les ruines, que d'un banc des accusés, où se morfondrait ton incurable honte - tout le contraire du surhomme, pour qui la culpabilité est un symptôme de dégénérescence, et être bien-portant - le comble des béatitudes ; sur ces deux points, ce brave homme est indiscernable du dernier des goujats. C'est curieux que la bassesse cherche la compagnie des aigles, tandis que la hauteur se réclame des chauve-souris.

La sagesse banale classe comme bien ce qui procure un plaisir, et comme mal - ce qui provoque une douleur. C'est un cas du postulat de base : n'est vrai que ce qui marche. Pourtant, même les utilitaristes doivent connaître la peine d'amour et la mauvaise joie, à moins que Dieu, juste en répartition des dons de l'esprit et du cœur, prive certains d'entre nous - de l'âme.

L'appel du bien et le charme du beau logent et balbutient en toi-même, et l'essai de traduire ces voix en une musique intelligible est ton devoir. Mais nos contemporains se méfient de ce mot de devoir, où ils ne voient qu'une contrainte extérieure. Ce qui est insupportable pour l'homme moderne, qui finit par faire de son droit - le but, qui, sans présenter une grâce, libère de toute contrainte.

Le bien, ce ne sont pas de petites étincelles, aisément éteintes par de fausses opinions (Cicéron), mais une lumière inextinguible, que n'obstruent que les actions, projetant des ombres d'opinions, infidèles et vraies.

Si la bonté du cœur (et non pas de l'acte) est effectivement un signe de supériorité, ce n'est ni un plus ni un moins, mais une parenthèse. Et l'on finit par mettre entre parenthèses tout l'univers, le cœur et la raison, pour ne plus laisser de place à l'être (Husserl : « Was kann als Sein noch setzbar sein, wenn das Weltall, das All der Realität eingeklammert bleibt ? »).

Être capable du bien veut dire en être pénétré au point, que tu en gardes l'attirance et l'émotion, même en absence de tout acte. Li bien n'a aucune énergie, il n'a même aucune étoffe, il est impondérable. Le mal se dégage de l'énergie et de l'étoffe mises en scène, tout le bien n'est que dans les coulisses, où ne pénètre aucun acte.

Les hommes libres se débarrassèrent de la honte, considérée comme une forme d'esclavage. Plus ta conscience est tranquille, plus esclave tu es de tes actes, mais l'homme vraiment libre en porte sur lui, en permanence, la honte.

Le bien commence où le soi connu et agissant disparaît, au profit du soi inconnu et rêveur ; mais pour l'homme moderne, là où le soi inconnu à se met chanter, le mal se met à parler.

En agissant au nom du mal, tu n'as que la peur ; en agissant au nom du bien, tu as, en plus, la honte.

Le pauvre ne cache même pas, qu'il se vautre dans le vice, par nécessité. Le riche se dévoue à l'encensement des vertus. C'est la surface des faits. Tandis que, dans la profondeur des principes, « le vice est caché par la richesse, et la vertu - par la pauvreté » - proverbe grec.

La honte disparut chez nos semblables, avec l'intrusion de la raison dans tous les compartiments de l'âme. Et lorsqu'ils trouvent, qu'il n'y a pas assez de raison dans leurs microscopiques émotions, l'embarras qui les gêne sera appelé par eux - honte : « Ce n'est pas du mal que nous avons honte, mais de nos déraisons » - Strindberg. Ils ne comprendront jamais, que ce qui est hors de la raison peut ne pas être contre la raison. Tout homme sensé est hanté par la vague sensation de souillure, de péché sans acte ni expiation, dont il ne décèle aucune origine raisonnable.

L'action, c'est la trahison de l'intention (qui, toutefois, peut être encore plus pitoyable que l'action). Donc tu n'es pour rien dans le bien et tout dans le mal. « Pour le bien, l'action est plus que l'intention ; pour le mal, l'intention est plus que l'action »** - proverbe espagnol - « Para el bien, la acción es mas que la intención; en cambio, para el mal, la intención es mas que la acción ».

La honte ne te quittera jamais, puisque, papillon que tu es, et fier de tes ailes, tu sais, surtout à travers tout contact avec la terre, que tu n'es, au fond, qu'une larve ou une chenille, parasitant sur les fleurs.

Le vrai sentiment de honte ne naît pas des aveux accablants, mais du constat que tout aveu est un faux témoignage, aucun verbe n'ayant assisté à notre crime d'être né (Calderón, Trakl ou Cioran). L'omniprésence du remords, au cours de la vie, me signale que la vie elle-même porte les stigmates de cette faute.

Sur les axes du bien et du mal, de l'acquiescement et du nihilisme, de l'art et de la vie, la dépolarisation, c'est soit la platitude de l'indifférence, soit l'intensité, égale en artistisme. Des tours, aléatoires et anonymes, ou le retour éternel du même.

La plupart des cyniques, s'imaginant ironiques, ont cette morale de robots : ne faire ni bien ni mal. En effet, le résultat en sera le même, comme lorsqu'en renonçant à la profondeur et à la hauteur, on se retrouve dans la platitude. Même en dépit de soi, il vaut mieux tendre clairement vers un bien obscur.

La vraie culture est dans la redécouverte des traces du péché originel. Dès qu'on s'en sent inentaché, on se couvre de pâtés de barbarie. Mais ce n'est pas dans un passé qu'est placée la grandeur déchue de l'âme, mais dans la hauteur intenable, qu'aucune profondeur ne remplace. Le temps ne rachète pas ce dont nous prive l'espace. On exagère la nocivité du péché originel et n'insiste pas assez sur la monstruosité du péché final - de l'assassinat de la beauté, qui se déroule sous nos yeux.

Le bileux, celui qui se ronge, se réjouit de l'appel d'aimer son prochain comme soi-même. Le fielleux, celui qui ronge les autres, s'en moque. Mais toi, qui aimes déjà et ton prochain et toi-même, tu te dis : « Et alors ? ». J'envie la foi de ceux qui prêchent le désamour ; je n'envie pas l'amour de ceux qui y arrivent par la foi.

Plus de noblesse veut mettre ton âme dans ta pose, plus de déchirements et d'hésitations envahissent ton esprit. Mais quelle facilité d'adopter et de justifier une basse attitude ! La vilenie est dans le geste sans remords, la noblesse est dans la pose sans lumière. Le remords du faraud n'est que pose, et ses ombres ignorent la lumière originelle.

La sainteté a aussi peu à voir avec la hauteur, que le mal - avec la grandeur. Pourtant, c'est bien ainsi qu'on cherche à les peindre. Les plus grands bienfaits émanent aujourd'hui des hommes au service du mal. Et la hauteur se maintient par des soubresauts de la honte.

Le vrai dans la seule logique, le beau comme objet de l'esthétique, le bien étudié par l'éthique, tout cela cerne les valeurs, mais ne renseigne pas sur les vecteurs. Il faut, pour cela, se mettre par-delà le domaine lui-même, pour l'observer à partir des frontières, qui ne lui appartiennent pas.

La Bible promet une bonne circulation sur les routes planes du bon et des chutes sur les routes tordues du méchant. Je préfère la méchanceté des pierres d'achoppement, qui empêchent l'aplanissement de chemins, droits, obliques ou circulaires. La marche aux panneaux fait oublier la danse aux anneaux.

Sur son lit de mort, personne ne regrette de ne pas avoir tout fait pour sa carrière. Mais tous regrettent de ne pas avoir tout fait pour leur âme. Que la vie soit faite pour le bon et pour le beau, et non pas pour l'utile, est un joyeux mystère pour un poète, toujours renaissant, et un macabre problème pour un goujat agonisant.

Tous nos actes s'appuient sur une raison du mal. C'est si mécanique que, même si c'est de l'intelligence, alors, elle serait câblée si profondément qu'elle ne serait qu'algorithmique, contrairement à la rythmique du bien, cette musique incapable de retentir ailleurs que dans notre cœur.

Ils voient de l'amour des hommes jusque dans l'électromagnétisme et la vapeur. Les hommes sont aimantés par le champ du possible ; l'homme est électrisé par la charge de l'impossible. Aux hommes la vapeur fait ressentir une poussée dans les bras ; l'homme en sent son cœur enveloppé de brume.

Avoir appris à bien penser ne rapprocha jamais personne de l'œuvre du bien (d'ailleurs, le bien n'est que dans la pensée et point dans l'œuvre) ; Pascal voyait dans cet apprentissage un bon principe et non pas une préparation au passage à l'acte. Dans le domaine du bien, le comment de la pensée est moins important que le à quelle hauteur. Le poète pense rarement bien, mais il se trompe à une bonne altitude. Le comptable pense bien, mais dans des exercices de reptation. Le principe de la pensée ne devrait-il pas être de travailler sur la morale !

Le savoir hautain (la vanité des doctes - la boria dei dotti - G.B.Vico) se moque de la pitié, il est gêné par sa trop chaude intimité. Il faut encrapuler le savoir par de l'ironie, pour qu'il condescende au tendre.

La paix d'âme devint une épidémie, tempérée par l'indignation réglementaire. La résignation et la honte quittèrent les hommes d'aplomb et sans péché. Tous les écrivains prient sur la science, aucun n'interpelle les consciences. « Les bons écrivains sont les remords de l'humanité » - Feuerbach - « Die echten Schriftsteller sind Gewissensbisse der Menschheit ». La bonne écriture part de l'aveu honteux, que nos rêves ne se laissent reproduire ni en un geste ni en un acte ni même en un mot, qui est cependant leur ultime chance. La mauvaise littérature se dévoue à l'enterrement du rêve et à la proclamation des droits de l'acte.

Dans la vie, tu commences par clamer, dignement, en homme ordinaire, que tu préfères le bien au mal ; ensuite, fièrement, en poète, tu reconnais, que la musique du bien est au-dessus du bien ; et tu finiras, humblement, en philosophe, par savoir créer de la même musique, à partir du mal, - au-delà de l'axe du bien et du mal, le beau voisinant avec l'horrible.

Il n'existe pas de lutte entre le bien et le mal ; c'est la lutte qui est le Mal.

Tout le monde fuit les cloaques du vice ; le sot finit par bien tomber et s'installer dans l'étable d'un vice voisin, et le sage, même découvrant la caverne de la vertu, continue à songer aux fuites. La vertu est un rêve nomade dans la sédentarité des ruines.

L'angoisse et le fanatisme s'associent mieux avec la vertu que le courage et la paix d'âme. Ce sont des scélérats qui disent, que « la vertu est sans peur et la bonté - sans crainte » - Shakespeare - « virtue is bold and goodness never fearful ». Le mal, lui, se fait, le plus souvent, dans la sérénité, justifiée par une raison sans faille et accompli par une main sans crainte.

Le regard sur le mal est double : soit on suit l'histoire de la raison, soit celle du rêve – les actes ou les œuvres de fiction, la réalité ou l'invention. Dans la première, on constate des victoires constantes du mal sur le bien, mais dans la seconde – triomphe le bien. L'artiste, serait-il celui qui, à l'enchaînement fatal, le rêve – l'acte et donc le bien – le mal, ajouterait le deuxième chaînon : le mal – la victoire de Dieu sur le mal ? L'artiste est celui qui crée devant Dieu, surtout devant le Dieu inexistant mais irrésistible.

Les métiers en vogue : commissaires de Dieu, juges des Anges, avocats du Diable (Hamlet). La vocation en perte de vitesse : s'attarder sur le banc des accusés (Phèdre).

Le langage du bien, c'est la fatalité du banc des accusés, où tout innocent doit se morfondre. « L'accusé innocent craint la Fortune et non pas les témoins » - Publilius - « Reus innocens fortunam, non testem timet ». Tu n'as pas besoin de témoins, pour découvrir tes fautes. Que tu dois à la Fortune.

L'étendue, ou la hauteur, de notre vie se détermine par une pesanteur éthique, nous chargeant de pitié et de honte, et par une grâce esthétique, nous élevant jusqu'à la création ou la noblesse. « L'action du créateur, c'est une tentative d'expier une faute commise sans préméditation »** - Pasternak - « Творческая деятельность есть заглаживание неумышленной вины ».

Le mal, c'est le silence de la honte ; c'est pourquoi le vrai contraire du mal, cette grisaille de l'âme, n'est guère le bien rosâtre, mais - la noblesse, qui commence par un rouge au front !