IRONIE

Le problème, qui est propre à notre siècle, est la surproduction. Celle des navets est régulée par la réduction de surfaces cultivables ; celle des idées est nivelée avec leurs substituts jetables ; celle de la bile est jugulée par le garrot de l'ironie impitoyable. Une circulation trop libre d'avis empoisonnés fait peser sur notre sang le danger de gangrène ; l'ironie s'occupe de salutaires saignées quand ce n'est d'honorables funérailles. L'ironie nous épargne le ridicule du dernier pas, comme la pudeur nous refuse l'imposture de la maîtrise du pas premier. Autrui et Dieu s'en chargent.

P.H.I.



 


Action

Quand on est contaminé par l'ironie, toute cure par l'action ne fait qu'aggraver le mal. Le serpent d'Asklépios n'aime pas se lover autour de la massue d'Hercule. L'action met en contact illusoire le bras cassant et l'idée coulante, dont pâtissent les deux : le bras s'imagine droit et l'idée - traduisible en langage des gestes.

Amour

Tout ce qui est grand, choisit soigneusement ses défaites. L'ironie s'avoue être sans prise, face à l'amour désarmé. Seul, l'amour dépasse l'ironie en spontanéité des abattements et des enthousiasmes, en jobardise, face à l'incohérence de ce qui vous inonde. L'amour est une foi qui résonne, l'ironie - une foi qui raisonne.

Aristocratisme

Ironiser veut dire s'oublier. Et puisque la vraie aristocratisme, ce n'est pas une mémoire écrite mais une mémoire à écrire, elle fait appel à l'ironie, pour dessiner de nouveaux blasons. Ce qu'on gagnera en art héraldique on risque de perdre en statut véridique : le panache des signes ne traduira pas les taches des lignes.

Art

Tout artiste cherche à placer un diablotin ironique dans un coin de ses tableaux, pour dire, qu'aucun regard n'épuise entièrement une œuvre. L'ironie, dans l'art, consiste à renvoyer l'apprenti photographique dans un recoin négligeable d'un vaste atelier graphique. Ne pas se fier au témoin oculaire et s'identifier avec l'accusé par contumace.

Bien

L'ironie est l'optimisme actif du méchant et le pessimisme passif de l'homme de bien. L'ironie est un flagrant déséquilibre entre faire et être. Dans le faire on est aveugle, dans l'être on est sourd. L'ironiste est aussi prompt de rougir de ses tentatives cafouilleuses de générosité que de ses inattaquables raisons cyniques pour rester immobile.

Cité

Ironiser sur les couacs d'un rebelle est trop facile, essaye un peu d'ironiser sur la logique triomphante de la cité ! Ses orbites se rient de tes comètes, où tu tentes de faire régner l'apesanteur. Elle dénonce, sémillante, les trajectoires bancales, intenables, de tes astres et de tes constellations, qui prétendaient se passer de la masse gravitationnelle et se désagrègent.

Doute

En abusant d'ironie, on rend le doute - mécanique et plat. L'ironie devrait gonfler les nuances et atténuer ou percer les grosses murailles. Les certitudes sont d'aussi bons matériaux, à condition d'en bien dessiner la même perspective - l'impasse, où se joignent les plus prometteuses des trajectoires. Aboutir à la clarté et y rester - le privilège des sots vivant du désamour.

Hommes

Il était beaucoup plus facile d'ironiser sur les hommes, lorsqu'ils cultivaient encore quelques illusions et se mesuraient aux volatiles. L'ironie est un épouvantail inutile au milieu des utopies dévorées par des reptiles. Peut-on être ironique avec une machine ? Elle mérite un maximum de sérieux et un minimum de paroles intelligibles, juste quelques vociférations, le jour des pannes.

Intelligence

On rêve tant d'ailes intelligentes et de semelles ironiques et l'on se retrouve avec la semelle de plus en plus guidée par le sentier battu et l'aile de plus en plus collée à la bosse. Grâce à l'ironie, l'œil intelligent saura toujours extraire d'une bêtise béante une perle cachée. Et c'est toujours l'ironie qui t'avertit de la présence de pourceaux curieux de tes prodiges.

Mot

L'ironie s'insinue mal dans les couleurs ou les notes, où la farce manque toujours de force ; c'est parmi les mots qu'elle élit ses disciples, pour saper la réputation de la gravité et la tyrannie des idées. L'ironie est le refus de prêter hommage à un potentat, qui doit tout à l'héritage. L'ironie, c'est la redistribution de titres de noblesse parmi des mots jeunes et exaltés.

Proximité

Les agrandissements ironiques nous autorisent de parler de proximité, lorsqu'un éloignement vertigineux nous arrache des aveux ou des prières. Pour t'adresser à Dieu, commence par évaluer la distance, qui t'en sépare. Tout prurit aux pieds ou dans la cervelle, qui t'en rapprocherait, est signe, que tu te trompes d'interlocuteur.

Russie

Dans leurs berceaux, les grandes cultures européennes furent nourries par l'ironie, qui, depuis, ne les en a plus sevrées. Les exceptions : l'Allemagne, avec les austères Maître Eckhart et Luther, et ne renouant avec le reste de l'Europe qu'avec Nietzsche, et la Russie, qui ne suivit pas Pouchkine et perdit Nabokov en route et c'est cela, le véritable handicap pour son adoption dans la saine famille.

Solitude

Tout coup d'éclat ironique éloigne un allié potentiel - une tribu, une école, une consolation ; et tu finis dans un exil dévasté et morne, la solitude. Son danger est l'excès de fiel dans les sécrétions ironiques. Les plus radieuses grimaces, c'est à soi-même qu'il faut les faire, quand le monde n'attend de toi que visages ou gestes sages et programmés.

Souffrance

On pense, que c'est pour dissimuler la souffrance que l'ironiste nivelle ses états d'âme ; c'est, au contraire, pour mieux exhiber le bonheur, qui se méfie des mots non ironiques. Bonheur et douleur font bon ménage, tant que leurs biens hypothétiques sont mis en commun. Mais l'expérience leur rapporte des patrimoines en propre, et deux lignes de descendance distincte s'y ancrent.

Vérité

L'ironie est le meilleur dépositaire de la vérité. Ici, la vérité est sûre d'être aérée, remuée, renouvelée. Une fois dans les rouages de la réalité, la vérité n'aura de rôles que mécanique ou minéralogique. Il vaut mieux, pour elle, être jetable qu'indiscernable. Des vérités mortes se séparent du langage, des vérités vivantes peuvent s'exprimer en langues mortes.

 

 



L'ironie est la même déviance de la fonction première de l'esprit, comme l'oreille qui façonne un poème, ou les yeux qui sécrètent une larme.

L'objet le plus attendu du ciel est une bouée de sauvetage, l'espérance. C'est pourquoi on est tenté de vivre le monde comme un naufrage.

Un espoir secret : ma collection de défaites remportant un franc succès auprès d'un collectionneur d'exception(s).

Ce qu'on brigue dans la vie s'associe à la mer : songez au phare, à la bouée ou à la bouteille. Sauver les autres, se sauver ou, enfin, reconnaître sa déconfiture dans un message pathétique à destination inconnue.

Un but possible de l'existence : garder intact l'irréel dans les dévastations volontaires du réel.

L'ironie, c'est un compromis entre la volonté, qui produit, pour l'âme, un but intéressant, l'optimisme, et, d'autre part, la résignation, qui offre, pour l'esprit, d'excellents moyens, le pessimisme. C'est ainsi qu'il faut comprendre le désir et l'intelligence, qui réveilleraient, chez tout capitulard, en parallèle, l'optimiste ou le pessimiste. « Nul besoin de courage, pour écrire un livre, dans un sens pessimiste, mais avec une foi optimiste » - Chestov - « Чтоб писать книги с пессимистическим направлением, но с оптимистической верой, мужества не нужно ».

L'ironie, c'est la politesse du sens de l'harmonie : mesurer l'outrance, contenir le débordement, enraciner les envolées, rendre mélancoliques tes fureurs.

La rêverie est une question de voirie. Le rêveur n'entretient que les routes désignées par clair de lune.

L'ironie, ce n'est pas le renoncement à la perfection, c'est la conscience qu'aucun pas vers elle n'est définitif et qu'à chaque carrefour il y a des chemins, qui ne mènent nulle part, que tout chemin peut être vu comme un cul-de-sac. Je vois dans celui-ci une foi, un refuge et une vocation. Qui cherche s'y retrouve, plus désemparé que jamais ; les autres, qui se contentent de vivre, s'y installent confortablement. Et les ruines reproduisent le destin des culs-de-sac : « L'extase de l'homme est d'ériger un édifice et non pas d'y vivre, ce qu'il laisse aux moutons »*** - Dostoïevsky - « Человек любит созидать здание, а не жить в нём, предоставляя его баранам ».

L'ironie est la maîtrise de la réfraction de ce qui nous éclaire ou réchauffe, l'étendue du spectre allant de la réflexion à l'absorption, de la défection à la réfection. La méfiance devant le regard droit, devant la fidélité des empreintes ; la recréation d'une lumière souriante et infidèle, au milieu d'un sérieux ombrageux.

Ironie médicale : ne pas jouer aux empoisonneurs ni aux guérisseurs, prêcher l'incurable.

Je ne connais qu'un sentiment se passant de mots et ne trouvant aucune extrapolation chez les bêtes, c'est la pudeur. Transposée dans les mots, elle devient ironie.

Se sentir au centre est bête ; ne se voir que sur une circonférence est hypocrite. Ce qui est moins sot et prétentieux, c'est la hauteur ironique évitant de préciser par rapport à quoi on s'élève.

Le premier pas de l'ironie - l'abstrait prenant de haut le concret. Le second - tu comprends, que ton abstrait est le concret d'un autre. L'ironie est une succession ou, mieux, une simultanéité de la moquerie et de la contrition.

L'ironie juste, c'est-à-dire le regard du contemplatif et du faible, fait attacher aux illusions autant d'importance qu'à la réalité. Ne désillusionne que le cynisme, qui est l'ironie du fort.

S'imposer des contraintes, c'est se trouver un handicap permettant de mieux scruter la distance à ne pas parcourir.

Le cynisme étouffe l'élan, l'ironie le rend plus sacré, car plus éloigné ou isolé de ses sources défendables. Toute bougeotte s'achève en platitudes (prenez à la lettre l'avertissement de Jésus : « Si on vous dit qu'Il est ici, n'y allez pas », car l'essentiel mérite votre immobilité et absence), et le cynisme est mouvement. Souvenez-vous, que c'est l'ironie qui manqua le plus à l'œuvre nietzschéenne : « Le cynisme, la plus grande hauteur accessible sur terre » - « Das höchste, was auf Erden erreicht werden kann, der Cynismus » - sur les cartes psychologiques, toutes les coordonnées d'écoles sont plates ; le relief, et donc la hauteur, s'introduisent par la troisième dimension, créée par le talent, l'ironie et la noblesse

La vraie ironie, c'est l'art de vivre en fête le deuil d'une vérité. La fausse réduit en deuil la fête d'un beau mensonge.

Toute position se prête aux couleurs de triomphe, de routine ou de défaite. Le fiasco paraît être la teinte la plus prometteuse pour un homme de cœur terrorisé par la grisaille.

L'ironie serait la recherche d'un point, où rien ne puisse réussir.

Avec la profondeur s'étend le creux, avec la hauteur s'étend le vide. Le creux d'un cœur enseveli, le vide d'une âme dilatée. Que ne comble que l'ironie d'un espoir sans volume, cet « art des profondeurs et des hauteurs » - Deleuze.

L'ironie de la hauteur : glissade toujours possible de brillant vers béant ou baillant (bright vers broad ou bored, сияющий vers зияющий ou зевающий).

Pour goûter aux fruits de nos défaites, il faut qu'une victoire nous en donne le loisir.

Excès de sensibilité : on touche à un seul de tes cheveux, tu y laisses des plumes.

D'autres se hâtent lentement vers la résolution, je fuse vers la réticence. Pour promouvoir une conviction de caporal au grade d'insinuation étoilée.

Le papillotement est un mode d'existence enviable : ne s'intéresser qu'aux fleurs, mais ne produire que du fiel.

Aux yeux pessimistes, l'essentiel est dans la régression, aux yeux optimistes - dans la progression, aux yeux d'ironiste - dans la digression.

On fait appel à l'optique à la place de la mystique, et l'on descend au fond du puits, pour voir les étoiles. On prend la mystique au lieu de l'optique, et l'on voit Dieu dans un vide translucide.

Une justification pragmatique pour préférer la hauteur à la profondeur : anticiper leurs fins inévitables et reconnaître, qu'une ruine est plus habitable qu'une épave.

Ce sont bien des attributs du néant - mystère, hauteur, résignation - qui remplissent le mieux mon vide exigeant.

Tout moraliste devrait se féliciter des progrès de la mécanique dans les cœurs humains - ils communiquent de plus en plus en formules, dans une espèce de jeu des perles de verre (H.Hesse - das Glasperlenspiel). Le malheur, c'est qu'il n'y ait guère que des constantes et point d'inconnues.

Ce que d'autres tiennent pour une constante, l'ironiste le note comme une variable et la soumet à de telles contraintes, que seuls les initiés accèdent à ses valeurs.

Les Anciens reprochent aux hommes de parler plus qu'ils ne pensent et de penser plus qu'ils ne vivent. La pensée et la vie ayant muté, de nos jours, en schémas et en normes, et le silence de l'âme remplissant la parole, il faudrait dire aujourd'hui qu'ils pensent, malheureusement, plus qu'ils ne parlent et qu'ils vivent, hélas, plus qu'ils ne pensent.

Pourquoi l'image d'arbre périclite-t-elle ? Parce que tous les usages du bois - du gourdin au cercueil, de l'amulette à la Croix - s'abandonnent au profit des matériaux plus résistants. J'oublie souvent l'une des fonctions vitales de l'arbre : absorber les miasmes des actions humaines, pour faire respirer, ensuite, nos rêves. Le carbone des moutons pollueurs ou des robots imitateurs, transformé en oxygène du créateur solitaire.

L'ironie de l'arbre : même le plus consommé symbole de la création pâtit de la proximité d'un chien. Il peut se consoler - sa rivale, la montagne, a ses nuages :« L'ironie sentimentale : un chien hurlant à la lune, tout en pissant sur une tombe » - K.Kraus - « Sentimentale Ironie ist ein Hund, der den Mond anbellt, dieweil er auf Gräber pißt ». Il arrive même aux bons cerveaux de s'exprimer par vessies interposées : Sartre sur la tombe de Chateaubriand ; où peut-on lire encore ces pathétiques suppliques, gravées sur les tombes antiques : « Sacer est locus ; extra meiite » ? Par temps de déluges ou naufrages, il est plus urgent de lâcher des colombes que de cracher sur des tombes...

L'authentique déluge, qui déferle déjà dans nos basses contrées, menace d'engloutir le monde des âmes ; et ce livre est une Arche, où se réfugient toutes les espèces vibrantes et flamboyantes, disant adieu à leur monde perdu.

Perfides allusions dans le choix de bêtes évangéliques : le coq, le poisson, l'âne. L'annonciateur des aubes (des premiers pas) accompagne le reniement. La multiplication de poissons (enchaînement de pas) ne s'adresse qu'aux sots incrédules. Le triomphe (sens du dernier pas) se présente à dos d'âne. Une seule bête non allégorique, le chameau, est occultée aujourd'hui, car son message remet en cause le moteur de la croissance, la richesse.

L'ironie du sacrifice : ne t'assombris pas trop en portant la main sur ta progéniture - le Dieu espiègle veille à la substitution in extremis de la victime. Le plus souvent, il s'agira d'un bouc ou d'un âne de passage.

L'intelligence est, avant tout, un verre qui grossit (Lichtenberg), l'ironie - un verre qui rapetisse. Mais, une fois les yeux clos, le résultat, pour l'âme, s'inverse.

L'ironie de la porte : franchir son pas avec le même entrain, qu'il faille enfoncer une porte ouverte ou qu'on doive se trouver devant une porte condamnée. Savoir les convertir les unes dans les autres, pour continuer à pratiquer le culte du toit ouvert, qui t'offre ton étoile et non pas ta nouvelle cellule, et le culte des murs condamnés, qui te gardent auprès du banc des accusés et non pas des bureaux des robots.

Les uns, les plus sensibles, commencent par un oui ; les autres, les sceptiques et les aigris, - par un non. Mais les deux cèdent du terrain à la race dominante, celle dont le motif, le jeu et l'aboutissement se réduisent aux transactions, où les oui et les non portent le message des griffes et des cervelles et non pas des yeux ni des oreilles.

L'intelligence nous invite à coller le nez contre les choses, la nature - de reculer devant elles. Seule l'ironie permet de s'en approcher ou de s'en éloigner, sans broncher.

Quand on se dit : impossible d'être naturel, ou plutôt, de faire le naturel, - on a trois issues : le cynisme, l'ascétisme ou l'ironie, ou les trois à la fois, - Rousseau, Tolstoï, Cioran. « Être naturel est une pose très difficile à garder » - Wilde - « To be natural is such a very difficult pose to keep up » - les naturels adoptent des poses difficiles, les empruntés s'identifient avec des positions faciles.

Progrès du savoir : après Astrologie à la portée des duchesses on écrira Comptabilité à la portée des poètes. Le syllogisme poétique éteignant le dernier astre.

La poésie introduit la règle ludique dans le concours de couleurs de l'imagination ; l'ironie est un arbitre, qui met à égalité le vainqueur et le vaincu, avant qu'ils ne rejoignent la grisaille de la vie, où le jeu est minable. L'ironie et le jeu devraient surtout soigner leur premier enfant étymologique - l'il-lusion, l'art de capitulations devant le réel. « Pour la grande philosophie, apprendre à mourir et apprendre à vivre n'ont fait qu'un. Ce qu'elle n'a pas su faire : apprendre à jouer » - Axelos.

Le réel devint si soporifique qu'on s'en berce ; seule l'illusion nous tient encore en éveil.

La hauteur de l'illusion peut en faire une divinité inaccessible, la profondeur - seulement une idole familière. La vérité, qui selon Nietzsche serait une illusion, peuplerait soit temples soit usines. Mais en matière d'illusions, l'agitation ou la drogue ont le même but que l'art : « L'art au service de l'illusion, voilà tout notre culte » - « Die Kunst als die Pflege des Wahns - unser Kultus ».

L'ironie politique : ne t'imagine pas, que tes fracassantes destitutions auront des effets plus glorieux que les institutions tyranniques ou les constitutions démocratiques. Dans tout effort d'unification, tout n'est que substitution.

Ceux qui m'obstruent le plus la vue de la vie ne sont ni crétins ni menteurs, mais d'honnêtes diseurs d'honnêtes et d'encombrantes vérités. C'est à se demander si le réveil des consciences ne viendrait des imbéciles.

Les hommes à conscience éveillée furent jadis, en même temps, parmi les plus actifs et entreprenants. Aujourd'hui, l'humanité se divise nettement en coupables et en capables, presque sans intersection.

L'ironie de la critique littéraire : le bourreau assurant la longévité des œuvres décapitées.

Il faut être archaïsant dans toute idée de l'avenir et visionnaire dans l'approche futuriste du passé.

Dans le corps, où logent pèle-mêle l'âme, le muscle et la cervelle, aucune étanchéité sûre : on inocule une dose d'algèbre destinée au cerveau, on en retrouve des traces jusque dans notre capacité d'aimer.

Et si l'esprit et l'âme n'étaient que nos fantasmes, et si notre intérieur n'était prévu que pour les viscères et muscles ? Et si la caresse de notre peau était la dernière profondeur, qui nous soit accessible ? Même des robots doutent : « Rien de moins sûr que nous ayons un intérieur » - Lacan.

L'ironiste est celui qui pratique l'érotique de l'esprit, en inventant des caresses aux idées les plus excitantes.

Plus tu rougis de honte, plus ta plume verdoie (pour désavouer Cicéron : « le papier ne rougit guère » - « charta non erubescit »). Plus tu as de bleus au cœur, moins de blancs restent sur ta page. Plus tu te grises de toi-même, moins tu es touché par la grisaille des autres.

Permettre à tout enthousiasme d'aboutir logiquement à une pâmoison et continuer à le pratiquer, écrasé et compromis.

Pertes successives de vérités bien assises, accumulation frénétique d'illusions quintessenciées - à contre-courant des mufles et des robots.

On n'est jamais autant naturel ou libre que sous d'implacables contraintes qu'on s'impose. « La force naît de la contrainte et meurt de la liberté » - de Vinci - « La forza nasce nella costrizione e muore nella libertà ». La force inemployée, appelée ironie, serait-elle la liberté intérieure ? « C'est à l'ironie que commence la liberté » - Hugo. Le sérieux n'est pas seulement le premier ennemi du bonheur, il l'est aussi de la vraie liberté, de la liberté ludique. « Le sens de l'ironie est une forte garantie de liberté » - Barrès.

Le bonheur s'achèterait donc en liquide : « Le rire est la vraie monnaie du bonheur, tandis que tout le reste n'est qu'un chèque » - Schopenhauer - « Die Heiterkeit ist gleichsam die bare Münze des Glückes und nicht, wie alles andere, bloß ein Bankzettel ». Étant plutôt une promesse qu'un vulgaire transfert, le bonheur se métamorphoserait plus volontiers dans un chèque sans provision.

On peut pardonner à l'infini sa stérilité, lui, au moins, ne mène nulle part. On reconnaît la médiocrité par la longueur et la droiture des chemins, proposés dès la première rencontre.

À l'ironie amère des orgueilleux, je préfère l'ironie des humbles, l'ironie du sel, celle d'une larme, d'une perlée au front angoissé ou d'une goutte en mer déchaînée.

On fouille les plus sublimes de ses états d'âme - et ceux des plus illustres des hommes - et l'on se dit, que la dernière des canailles aurait pu les épouser moyennant une infime transformation. Il ne reste à chanter que l'âme elle-même, incapable de donner de la voix distincte.

Encore du calcul au service de l'ironiste : pour avoir plus de chances de donner un maximum de soi - commencer par reconnaître son vide. Ou, mieux car plus dynamique : voir en l'ironie un « va-et-vient permanent entre la création et la destruction de soi »** - F.Schlegel - « ein stetes Wechselspiel der Selbstschöpfung und Selbstvernichtung ».

L'automobile au service de l'ironiste. Les niveaux à régler, avant tout démarrage en écriture - l'essence du regard, le liquide de refroidissement pour l'allumage intempestif du cœur, le liquide de frein pour les glandes lacrymales.

Ironie de l'incrédulité : ne pas croire aux miracles, pour en être mieux surpris et bouleversé. Car celui qui y croit, les vit imperturbé.

Plus précise est la mesure de la grandeur de l'homme, plus mesquin il est. La grandeur est dans la faculté de supporter son incertitude.

Il faut puiser dans l'abondance avec les yeux. Dans le vide il faut puiser à pleines mains.

Dire que tout se vaut ne t'apprend rien sur ce qui est sans prix. L'ironie permet de prendre l'élan, mais le décollage exige un sol moins sarcastique.

La propension à t'étonner ne vaut rien si, dans toi-même, il n'y a rien d'étonnant. Imite St Augustin : « Je suis devenu énigme à moi-même » - « Factus eram ipse mihi magna quaestio ».

Chaque fois que tu rognes les ailes à ta verve, attirée par la largeur, tu promets de la hauteur à ta Minerve.

L'ironie du désordre et de l'ordre : plus tu respectes l'un plus tu succombes à l'autre.

Tu vois ton écriture comme abri d'un rêve agonisant ; tu aboutis à l'architecture des ruines comme seul cadre pas trop étouffant ; et, en fin de parcours, tu apprends, que même les ruines pourront être dévisagées comme une marchandise. Comme le devinrent la montagne et l'arbre, après la tour d'ivoire.

J'entamai ce livre dans la joie d'un chaos prometteur et évanescent ; je l'achève dans la gêne d'un système bâti malgré moi, système redoutable et définitif. Je n'eus aucune velléité d'ordre ; ma volonté de puissance put se passer de volonté de système. J'eus beau ne pas suivre un chemin - un chemin me suivit.

La meilleure chance de préserver le statut de parole vivante est d'en ériger une statue, de la pétrifier dans une belle formule. Ce qui est statufié s'interprète en vers, source de toute vie.

Si tu es prêt à décocher ta flèche d'Apollon, tu te retrouveras dans la pose de G.Tell, la pomme croquée par des autres, ton héritier mutilé et toi, sans la seconde flèche, pour t'en venger.

Je répertorie mes fétiches : la place de la lumière, le rôle de la pesanteur, la part du geste - et je suis horrifié par peu d'originalité de ce bouquet, puisqu'il correspond aux trois constantes physiques : la vitesse, la gravitation, le quantum d'action. Et avec mon regard sur la vérité je ne fais que suivre la chute de l'âge héroïque : la complémentarité se substituant à la causalité...

Jamais je ne me sens plus près d'une harmonie vitale que lorsque je vis en désaccord avec la vie.

Le savoir, la sagesse, la poésie - la pomme, le serpent, l'arbre. Ah, pourquoi Ève, au lieu de mordre dans la pomme, n'a apprivoisé le serpent ni n'est tombée amoureuse de l'arbre !

L'image d'étable est si ternie, que je ne vois que sous un angle fourrager même un brin d'herbe, qui y illuminerait l'espoir (Verlaine).

Ceux qui vaticinent sur le monde allant à sa perte sont généralement ceux qui ne connurent jamais la trouvaille d'avec eux-mêmes. L'obsession par des dystopies les prive de possession de la seule utopie qui vaille, celle de leur propre soi.

Trouver une excellente raison de désespérer de l'avenir (des fins de l'homme) devint tâche plus facile et, surtout, plus mécanique que de s'accrocher à une chimère prometteuse - une raison bancale mais suffisante, pour cultiver l'espérance des sources. « Ton but, c'est la source » - K.Kraus - « Ursprung ist das Ziel ».

Parmi la gent philosophale, l'une des oppositions les plus flagrantes est celle entre la source et le fondement (le Grund de Heidegger), le choix des commencements - partir d'une hauteur (et la source se trouve toujours plus haut que tous nos courants) ou bien bâtir sur une profondeur (qui ne traduit souvent que la gravitation tout mécanique). On meurt de soif de vouloir, près d'une haute fontaine, ou l'on nourrit ses bas appétits de savoir.

Jadis, pour nous détourner d'un choix sans issue, on brandissait, sous nos yeux, le spectre d'une impasse. Aujourd'hui, c'est dans des impasses que se trouve la seule échappatoire à l'étable, étable, où mènent toutes les grandes routes. Nulle part, en revanche, est une bonne destination : « De nouvelles routes bien tracées, pour aller toujours plus loin nulle part » - Ajar.

Ascèse joyeuse des pieds, extase mélancolique du rêve - deux battants, sans marches, d'une échelle menant à la hauteur.

Est esthète du pointillé celui qui n'admet pas d'étapes entre ascèse et extase.

D'autres cherchent la paix - en cultivant la révolte et l'angoisse. J'élève ma tour d'ivoire pacifique, au milieu de mes ruines résignées. La paix en est la forme, pour mieux préserver un fond lancinant. Les profondeurs sont vouées à la mesure imperturbée des ondes, et la hauteur - à l'écoute incertaine de la musique. Boehme a tort : « Qui ne désire que son repos, ne connaît pas ses propres profondeurs » - « Wer sich nur um seine Stille kümmert, kennt seine eigene Tiefe nicht » - il ne connaîtra surtout pas la hauteur divine.

Et si l'homme fut prévu pour être une espèce d'hyène, et seule la civilisation fît, que nous nous évertuions à défier le serpent, la colombe ou le mouton ? Lorsque j'y pense, je pardonne tout au robot.

Un nouveau courant de robots, philosophes professionnels ex-européens, qu'on pourrait qualifier de juste bons pour une université américaine. Ils sont pires que d'éternels moutons, justes et bons, qui partent méditer sur la tranquillité au pied des frangipaniers.

Verser des flots de larmes, pour ne garder que ce qui surnage dans le naufrage.

En littérature se vouant aux rêves, comme en informatique manipulant les connaissances, il y a deux clans : ceux qui les interprètent et ceux qui les représentent. D'habiles charlatans et d'inspirés visionnaires. De bons vicaires pratiquant de piètres herméneutiques, de bons herménautes n'accédant à aucun vicariat. Des homélies ou des hommes élus.

Le littérateur confond les perceptions d'avec les images, le philosophe - les images d'avec les représentations (« La rationalité consiste à pouvoir passer de la Représentation au Concept » - Levinas), seul l'informaticien représente le monde des perceptions et des images - en concepts.

Le rationaliste : la critique corrigeant l'erreur aboutit à la vérité ; l'ironiste : le mot métaphorique caressant une vérité indicible se rit de tout(e) critique.

C'est le matin que naissent les pensées les plus rationnelles. Et c'est pourquoi elles ont l'air si ensommeillées, endormies et endormantes. On ne rêve que dans la nuit du passé (« l'avenir est le présent ensommeillé » - Kafka - « die Zukunft ist eine verschlafene Gegenwart »). Le génétique, à l'origine du réflexif et du constructif.

La noblesse et la vitalité d'un mot se prouvent souvent par le refus de se reproduire.

La légèreté est un outil vulgaire et sot, pour narrer des balivernes, mais peut être irremplaçable, pour rabattre le caquet aux choses graves.

Pour ceux qui pratiquent plus souvent la danse que la marche et le chant que la parole, - la collision ou la dissonance sont des écorchures. Ce que ne comprennent ni marcheurs ni narrateurs. Le poète est celui qui sache changer en danse une claudication.

Une douleur évaluée par un barbare américain ou une soif hurlée par un repu européen, penses-y, pour qu'un regard plus pur que le tien ne voie dans tes noirceurs qu'une grisaille passablement lisible.

Exercice de dialectique hégélienne : voir le mode d'échange entre hommes triomphant, la transaction, comme une synthèse réussie des deux modes déchus, le sacrifice et la fidélité. Le marketing comme leur prolongement justifié. Le frayage des biens, des mots et des femmes s'effectuant selon la même loi.

Ce qui tue le rêve est son instanciation, sa spécialisation, sa prise en compte - il faut donc le maintenir en état de pure virtualité, d'abstraction irresponsable, non soumise à aucun démon vicissitudinal.

Pour tempérer ton penchant pour des termes pathétiques, imagine la blessure d'un asticot, l'affliction d'un moineau, la solitude d'une pie, la souffrance d'une araignée, le suicide d'une libellule. Te crois-tu plus digne d'être auréolé de ces productions cérébrales ?

Sans l'ironie, les seules issues sont le fétichisme d'esprit, après le premier triomphe, ou le masochisme d'âme, après le premier échec.

Auprès des navigateurs tu vaux par ce qui te manque : avirons, monnaies d'échange, havres bien abrités. Autant garder le rivage, en compagnie des meilleurs pilotes, et te laisser guider par ton étoile immobile.

Sois petit à leurs yeux, par la discrétion de ton ombre ou par l'éloignement. La force, aussi, est un mauvais compagnon sur la route du beau. La force n'est utile que pour le secondaire, les racines par exemple. Le déracinement, c'est la trompeuse et prometteuse faiblesse des nœuds variables, où de bons greffeurs reconstitueront des arbres unifiés.

N'écoute qu'ironiquement les conseils de la puissance ou de la sagesse, de Junon ou de Minerve ; n'oublie jamais, que c'est la beauté de la silencieuse Vénus qui l'emporte à tout concours divin.

Diatribes, jérémiades, philippiques - c'est toujours l'échelle et la langue du conformiste. Ne cherche pas à te débarrasser de l'accent de métèque, escamote les compléments de lieu, d'objet, de manière. Toute phrase coordonnée y est subordonnée aux sujets à noms trop communs.

Comment un métèque peut-il s'acclimater à Monaco, lui, qui est à domiciles multiples, ou sans domicile, - métaïkos - au milieu de ceux qui n'en ont qu'un - monoïkos.

Tu dois l'essentiel de toi-même à ce qui est contre toi, ce qui te freine ou t'arrête : l'étoile qui t'aveugle, le vent qui t'étouffe, l'arbre qui t'écrase. Ce qui est avec toi décore ton âtre, mais rapetisse ton être. Aie le courage d'appeler tes Furies, ex-Érinyes infernales, - Euménides paradisiaques - les Bienveillantes.

Refuse la pensée habillée d'une façon trop criarde, pensée accueillie en tant qu'uniforme. Présente-toi aux mots haillonneux, en rougissant et en cafouillant ; aie le courage, même au milieu du triomphe du mot-roi de dire que, pour un bon regard, il est toujours nu.

Les pires atteintes viennent des tentations nées en toi-même. La cuirasse de l'âme devrait être tournée vers l'intérieur.

L'ironie est le meilleur moyen de garder malléables les matériaux de l'âme. La haute prudence - transformer ce qui est le plus précieux - en vases protéiformes d'argile crue.

L'ironie et l'action : l'ironie des symptômes, l'ironie du diagnostic, l'ironie des palliatifs. Se moquer du hasard, de l'intelligence, de la force. Prendre au sérieux la musique, qui est leur antimatière, en-deçà de l'âme.

L'objection principale contre l'abstraction totale, dans le métier du mot (Mallarmé) : l'ironie n'a plus de sens, si l'on ne fait qu'évoquer des objets au lieu d'y toucher. Et sans l'ironie, point de littérature.

Ni la joie ni le deuil ne font entendre une voix, ils n'en esquissent que la tonalité. L'ironie en est peut-être le seul instrument fidèle, et encore. L'ironie est l'aptitude d'interpréter simultanément le plancher (les aigües) et le plafond (les graves) du message. Quand cette gamme est assez large, le courant passe, l'ouïe est aimantée ou électrisée.

Écrire sachant que tu n'as aucun secret à livrer ; vivre sachant que ta passion ne sera portée par aucun génie ; agir sachant que ton désordre ne cache aucun ordre. Ironie.

Tous les imposteurs, querelleurs et orgueilleux, sont persuadés, que le monde entier se ligue contre eux. « On reconnaît un génie par l'union sacrée des sots se liguant pour le combattre » - Swift - « When a true genius appears in the world, you may know him by this sign, that the dunces are all in confederacy against him ». Les sots ne ferraillent que contre d'autres sots, parmi lesquels ne tombe que par inadvertance un génie, à cause du ratage de l'encryptage ou de l'adressage de ses messages.

Oui, on peut mettre de l'âme jusque dans la phonétique, si la raison commande de beaux accords entre râles, soupirs ou borborygmes.

Pouvoir dire, après toute explication du monde - c'est plus compliqué que ça ou bien, c'est plus simple - l'ironie de l'intelligence.

Même l'ironie triche : au lieu de te rendre atrabilaire face à toi-même, elle te fait projeter ton fiel sur les autres. À la centième crise de défouloir tu t'en aperçois, mais l'orgueil d'auteur ne te permet pas de détourner les flèches décochées. Et, hypocrite, tu balbutieras : « Qu'Apollon guide dans les airs ma flèche rapide » - Eschyle.

Notre souffrance a le mérite de libérer notre acquiescement au monde - du soupçon de l'hypocrisie ou de l'insensibilité.

On ne peut se détourner de la vie, tout en la respectant, qu'en devenant théâtral (où l'on « se pavane ou se tracasse » - Shakespeare - « struts or frets »). Peut-on imaginer une tragédie au naturel ? Être théâtral, c'est avoir la sensation de la scène, le trac du spectateur, la foi dans une vie née du mot, l'aide du souffleur, l'appel des coulisses.

La sensibilité est inépuisable, c'est en insensibilité qu'il faut être économe. Progresser vers l'irrésolution et l'irréalisation des désirs, garder la ferveur de l'indifférence. Ne rester de marbre que devant ce qui est fort, se laisser porter par l'ardente patience. Ruiner le réalisme et engraisser l'utopie.

La sensibilité est affaire du choix de systèmes de coordonnées. Prenez le cœur : ou bien on le situe vers la cinquième côte, ou bien on investit en cliniques cardiologues, ou bien on le sonde à coup de larmes.

La suppression de Facultés de Lettres semble être le seul moyen de libérer la France de la tyrannie des critiques et sociologues d'art. Ou bien en laisser autant qu'il y a de chaires de topologie, le reste étant naturellement inséré dans des écoles d'ingénieurs ou de commerce (ergonomie de l'engineering).

J'aime manipuler ce qui peut me trahir à chaque instant. C'est pourquoi j'aime le français, mon ami idiolecte.

Le cafard et l'envie sont des maladies qu'on guérit par l'ironie qu'on applique à ses malheurs ou aux heurs des autres.

On a plus souvent besoin d'ironie comme arme contre ses propres emballements, plutôt que comme carapace, pour rester impassibles aux coups des autres.

Pour qu'un envol soit crédible il faut avoir des ailes légères ; pour qu'un abattement s'installe il faut un fond solide.

La possibilité d'être ailleurs, la paralysie du sens de l'enracinement - l'ironie spatiale. « Une vie rêvée nous attend ailleurs comme le salaire de la malchance ici-bas » - Enthoven.

L'ironie, c'est l'art de prendre au sérieux une boutade. L'art de porter un masque plutôt que de démasquer.

La maturité politique : se trouver, un jour, du côté du censeur ou de la matraque. La maturité lyrique : savoir boucher le cerveau et faire travailler l'oreille. La maturité spirituelle : fêter, un jour, une défaite.

L'apologie de l'ignorance et de l'impuissance : la jeunesse, ignorant les prémisses de la vie, parvient aux conclusions justes et exaltantes ; la vieillesse, inapte désormais à déclencher les conclusions, en maîtrise, parfaitement et amèrement, les profondes prémisses.

Tu as beau vouloir être gueulard et débordant. Il y aura toujours quelqu'un, qui n'y aura décelé que des vagissements ou fuites. L'une des leçons les plus utiles : t'imaginer, en permanence, un lecteur plus ironique que toi-même, pour continuer à écrire à la cantonade.

La maîtrise de l'ironie, c'est une collection de ressorts permettant de rebondir d'une paralysie du chagrin ou d'amortir une volte-face de la joie. La gravité cassante est affaire d'amortisseurs.

S'il faut bâtir sa vie, autant que ce soit en murs des capitulations, plutôt qu'en fondations des réussites ou en charpentes des mérites. Au-delà des murs, toute architecture se voue aux étables ou casernes.

Avant de te faire l'apôtre de quoi que ce soit, pense à l'inquisiteur, qui prendra ta suite. Ne vise aucune foi réglementaire, pour que la tienne propre ne soit jamais traitée d'hérésie.

L'optimisme ou le pessimisme ne sont que des saisons chez une même personne, qui est un climat. « L'espoir debout, le désespoir peut se coucher » - Gadamer - « Wenn die Hoffnung aufwacht, legt sich die Verzweiflung schlafen ». Le froid ou le chaud permanents sont pour des âmes étroites ; ils font oublier la fragilité du feu et de la lumière : « L'optimisme est propre aux âmes d'une seule dimension »** - Lorca - « El optimismo es propio de las almas que tienen una sola dimensión ». L'ironie consiste dans le pouvoir de choisir sa saison, en fonction des couleurs et fièvres du moment. On ne choisit pas son climat, et la suite de ses saisons est implacable : on accumule la force dans le pessimisme, pour la déployer en saison optimiste. Nietzsche tenta, sans succès, de : « s'imposer un climat de l'âme » - « so zwang ich mich zu einem Klima der Seele », en « tournant son regard vers l'optimisme lui permettant de retourner vers le pessimisme » (« ich drehte meinen Blick : Optimismus, um wieder Pessimist sein zu dürfen »).

La démonétisation du marché des idées est le meilleur moyen pour se rendre compte, que dans le troc des solutions notre époque n'a pas plus de marchandises que n'importe quelle autre. Être payé en monnaie de son espèce est un piège à crédules.

Les rêves d'enfant sont des visées de prédateurs en puissance, même s'ils sont couvés par des serins. Notre nostalgie de l'enfance est le regret de ne pas avoir su nous muer en colombe ou en rossignol et le vague soupçon d'être devenu vautour ou corbeau.

L'éviction de charlatans et d'intolérants - explication première de l'intronisation du robot.

Hostilité pour les fausses proximités : mot-à-mot, face-à-face, pas-à-pas. Prédilection pour leurs contraires : la réinterprétation, l'effacement, le premier pas. Mais on finit par retomber dans le corps-à-corps cynique, le nez-à-nez éthylique, le côte-à-côte idyllique, le bouche-à-bouche utopique, le dos-à-dos ironique.

La justice sociale en temps de crise : même les imbéciles doivent travailler dur, pour réussir.

L'ironie du regard : la liberté du choix de la hauteur, à laquelle l'œil veut bien s'accommoder.

L'ironie du flemmard : l'action cédant en attraits à son cadre, qui se mettrait à chercher un tableau convenable.

L'ironie de la sensibilité : reconstituer les secousses en déchiffrant le sismographe. Oublier les mesures et s'imaginer balance.

Comble de la vigilance ironique : s'effrayer du robot qu'on reconstitue dans tout mouvement sublime, se boucher les oreilles dans la solitude.

L'éloge de la superficialité : on ennoblit la chose par un attouchement, non par une maîtrise ni par un épuisement.

L'avis pathétique à savoir résister à la démolition en règle par l'ironie est celui dont la négation aurait les mêmes assises. Fait rarissime dans l'architecture foncièrement manichéenne du savoir.

Tout mot théâtral - et c'est le seul à survivre aux représentations de la vie - doit faire sentir, que lui aussi quittera la scène.

Ils aiment l'échelle de Jacob : le pas-à-pas et l'écoute. Je préfère le lit de Job : l'immobilité honteuse et hautaine et le regard. Moins les jérémiades.

Malhonnête, pour nos contemporains, est le contraire d'honnête. Pour un intellectuel, ce contraire est poète.

L'intérêt du travail dans l'impondérable : laisser quelques atomes échapper à la chute de tout enthousiasme. L'ironie gravitationnelle : s'enfuir après toute envolée lyrique, en feu d'artifice, afin de ne pas recevoir sur la tête ses débris bien éteints.

L'ironie urbaine : entretenir les socles aux greniers, ne voir que de la toile d'araignée autour des idoles érigées en places publiques, aimer des dorures à l'encre sympathique.

Jadis, l'histoire statuaire consistait en dégradation d'idoles en épouvantails ou vice versa ; aujourd'hui, le monument le plus répandu est celui du Manager ou Contribuable Inconnu.

Des rapports curieux entre l'anatomie et l'aristocratie : dans une génuflexion on place le chevalier, l'amoureux, le moine. Mais regardez le parcours du mufle : le coude dont il joue, le poing qu'il lève, ses doigts écartés brandis.

L'ironie apocalyptique : le paradis soumis aux cadences infernales, l'enfer suggérant des visions paradisiaques.

Dans la plus parfaite accommodation, l'ironie du regard décèlera, à sa guise, de la myopie ou de la presbytie. La bonne vue est question de bons foyers.

L'ironie : descendre une abstraction, d'apparence immuable, au niveau d'une chose, qui peut être ou haute ou basse. Ainsi on finit par ne plus vouer de culte qu'à la hauteur même.

Oui, il faut savoir ce qu'on a à dire, mais, dans le meilleur des cas, on le sait mieux après qu'avant. Et Platon, avec ses idées préexistantes, est trop statique : « Le sage a quelque chose à dire, le sot a à dire quelque chose », là où le dynamisme cioranien : « On n'écrit pas parce qu'on a quelque chose à dire, mais parce qu'on a envie de dire quelque chose » fait des merveilles. Le désir donne au talent - de la hauteur ; la vue ne fait qu'en élargir l'étendue.

Parmi les résultats finals de la vie, se sentir encoureur, plutôt que coureur ou procureur.

Déboulonner est plus facile que statufier ; inaugurer des ruines majestueuses serait le compromis.

Tout ce qui est sérieux peut être projeté sur le paradigme du théâtre. La projection réussit, si l'on n'a pas envie de courir dans les coulisses ni de chercher à vilipender un public trop distrait. Manipulation du rideau, décor en harmonie avec le son ou le verbe, éclairage de la scène, - autant de métiers de spectacle, qui échappent aux récitations peu déclamatoires du réel.

La noirceur de nos mauvais jours est une ressource et un matériau précieux, qu'il ne faut pas gâcher ni dissiper par un tourbillon d'amis ou de livres. L'appel d'air est d'autant plus entraînant, que la chape de plomb autour de toi est irrespirable.

L'ironie de l'art : les Orphée modernes, au lieu d'apprivoiser des fauves avec leur musique, deviennent fauves eux-mêmes.

Le même besoin, traduit en langues aristocratique ou démocratique : rêve ou amusement. L'élégance et la lecture ou bien le sport et l'ordinateur. Image en puissance ou image préfabriquée.

Nous suivons tous la voie de la raison. Les uns le font avec leurs pieds, sabots, écailles ; d'autres - avec leurs doigts, baguettes, longue-vue ; enfin, les meilleurs, - avec leur regard, absent et présent, plein tantôt d'admiration tantôt de dérision. Ne pas l'ériger en voie de salut, si ne l'éclaire pas ton étoile.

Tous les hommes sont faibles, mais certains ont la faiblesse de se croire forts, et dont quelques rares infortunés s'abîment jusqu'à un véritable succès de leur entreprise. Sans aucune chance de remonter à nos défaites sommitales communes. Oui, « la lutte vers les sommets suffit à remplir un cœur d'homme » (Camus), remplir d'instincts de charognard réussi.

L'ironie astronomique : pour mieux chanter son astre, en provoquer l'éclipse.

L'ironie intellectuelle : réduire la pensée prétendument profonde en image toute superficielle. On réussit, quand de l'image naît la sensation d'une nouvelle profondeur. On finit par comprendre, que toute pensée est superficielle.

L'ironie serait la bravoure des faibles, cette arme pitoyable de l'humilié, et la lâcheté des forts. La bravoure des forts te fait ironiser sur les autres, la lâcheté des faibles - sur toi-même.

Et si la vitupération contre tes ennemis n'était due qu'à la jalousie : contre le journaliste car il a plus de lecteurs, contre le marchand car il a plus d'argent, contre le psychanalyste car il a plus de mystères ? éreinter un moine, un troubadour, un vagabond - voilà ce qui est plus honnête !

Comme tout ce qui est chimérique, il faut te présenter en trois modes : par-devant, par-derrière et au milieu (l'Un, l'Être et la Volonté des Anciens). Mais contrairement à la vraie Chimère, il faut être serpent par-devant, chèvre par-derrière et lion au milieu. Sage et sifflant, en approche ; défait et bêlant, une fois éloigné ; emballé et rugissant, dans l'immobilité effrénée de soi-même.

Dans l'extase noétique ou la réflexion poétique, il faut être apprenti sourcier, pour conjurer la merveille du premier pas, et apprenti sorcier - pour disparaître, sans déclencher le pas dernier.

Mon allergie à toute culture de l'avenir : je sens bien l'arôme des fleurs telles que « L'aigle est au futur » (Char) ou le langage « au nord du futur » - « nördlich der Zukunft » (Celan), mais c'est le cerveau, toujours « à l'est de l'oubli » (Semprún), qui en attrape le rhume.

Celui qui dit, que Spinoza est le plus grand des philosophes, a la même image à mes yeux que celui qui tient Nostradamus pour le plus grand prophète et Freud pour le meilleur connaisseur de l'âme humaine - un charlatanisme génialement réussi à travers un langage violemment neuf. Serait-ce un trait commun des meilleurs des métèques, des Juifs ?

L'attribution de fins et de mesures est facilitée par l'inattouchement par l'infini. Mais la perspective de l'infini rend toute balance hors usage. Être fabricant de balances, en fin de compte, est le métier de la mémoire et du temps arrêté. Mais des balances pour peser les valeurs et non pas pour mesurer les poids.

Deux sentiers opposés attirent et mènent aux sommets de la vie : la poésie et l'ironie. Une fois au-delà des nuages, surchargé de vertiges, on est prêt à redescendre dans l'abîme. Déboussolé, on dévale par l'autre versant : dans l'ironie qui désaimante, dans la poésie qui électrise. On se vide.

Plus d'ironie condense la poésie, mais plus de poésie peut faire évaporer toute ironie.

Quand les chemins de la vie seront aplanis, le moindre grain de sable sera vécu comme un écueil. En attendant, fais provision de pierres de Sisyphe. Apprécie ton désensorcellement des panneaux de circulation, ton ironie impraticable, tes gestes en cul-de-sac, ton existence arrêtée sur une piètre route sous couvert de panne de ton essence.

La nuit on rêve, mais c'est à l'aube qu'on interprète les songes. Mais ce n'est que la nuit que le ciel écoute ceux qui ont besoin de lui. Le regard, c'est ce qui sait étoiler le ciel au gré de l'heure astrale.

Ne regarde pas la vie à ras d'yeux, en face, en regard. Le danger n'est pas dans son horreur, mais dans son ennui. La familiarité n'est exaltante qu'avec l'abject.

Il est honteux de n'être que ce que tu es, comme il est douteux, que tu puisses être ce que tu deviens. Dans les deux cas, tu restes dans les et quand, qui sont, hélas, les seuls à savoir ancrer ou héberger les rêves. Et tu n'ajoutes rien en multipliant tes séjours dans les pourquoi et comment, dont le confort berce ta mauvaise conscience de sans-abri et prive d'insomnie ton doute crépusculaire.

Que tu t'y fies ou que tu t'en méfies, tu te sépareras de la foi réglementée. Vis de la relecture des prémisses des règles, non de l'application de leurs conclusions. La grammaire de la création engendrant la création s'appelle Verbe, toujours à l'infini(tif). Dès qu'on passe à l'impératif, commence la servitude.

L'ironie est la pudeur des délicats. Elle dévie la verve de toute cible indigne, elle retire le jugement tranchant du monde du paisible savoir et le plonge dans l'univers du frisson caché.

Le mérite principal de l'ironie est de ne pas permettre, que la vie intérieure se réduise à la sottise extérieure, car dehors tout est relativement grave, l'absolue légèreté ne pouvant trouver refuge qu'en toi-même.

Par l'ironie, tu appris à ricaner de tes débandades au lieu d'en rougir ou de t'en étonner. Le rire - au dehors sans vie, le rouge - au front sans pli, l'étonnement - à l'âme sans prix. La ruine implicite perce dans le triptyque de J.Renard : « La genèse d'un esprit : 1. la stupéfaction, 2. l'ironie, 3. l'enthousiasme »** - à vivre simultanément !

La lumière ne caresse pas celui qui est riche en ombres, elle l'humilie. Les vraies ténèbres ne le paralysent pas, elles le relèvent. Les ténèbres enivrent d'un air de défaite, d'une véracité du vaincu. La lumière produit un état de sobre et faux triomphe. L'hallucinogène se moque du lucifère.

Être à égale distance de tout, sans bonne hauteur, peut être encore plus médiocre que de pencher d'un seul côté. Dans la contemplation de la lutte : accepter ou rejeter, bâtir ou contempler, expliquer ou s'éberluer, - seule une bonne hauteur te permettra de reconnaître le plus défaillant, pour le rejoindre à temps ! « Le triomphe de l'art est d'être capable de faire de la cause la plus faible la cause la plus forte » - Protagoras. Dans un haut combat, c'est à dire dans celui, où ne figurent ni la vérité ni la mécanique, la sophistique est infiniment plus digne et noble que la dogmatique.

Le rebelle se place du même côté que les hommes ; le faux ironiste leur tend le miroir et y voit le bas à la place du haut, le recevoir à la place du donner, la défaite à la place du triomphe. Mais le vrai ironiste est saltimbanque sur des passerelles escamotées, telle corde raide, entre ces extrémités, où s'arrête tout vertige.

L'ironie du dramaturge : être euphémique dans le genre tragique, être emphatique dans le genre comique. Ceux qui se prennent au sérieux font, banalement, l'inverse.

Toutes les révoltes, sous toutes les formes et contre toutes les monstruosités, furent tentées, sans avoir apporté le moindre titre de gloire aux rebelles confus et déchus. Je n'imagine plus de panache qu'au-dessus de la plus résolue des résignations. La rébellion contre le prurit de la vocifération et de la doléance.

C'est dans les métiers du cirque que je reconnais le mieux le tempérament des hommes. Les numéros que j'exécuterais : l'équilibriste (sur la corde raide du goût), le dompteur (de mon propre rapace), le clown (raillant mes succès amers).

Pour les uns, les conditions a priori de la sensibilité sont l'espace et le temps ; pour les autres - les structures et la logique ; pour les derniers en date, et les plus nombreux, - le moule et les voies bien tracées. Les pédants, les peintres, les pantins.

Le paradoxe ne mérite pas qu'on lui voue un culte. Il est juste une hérésie gymnique (une mise à nu par un gymno-sophisme) servant à remettre d'aplomb une foi essoufflée.

Comment s'appelle Diogène fuyant la cité, n'ayant plus de tonneau à agiter, pour s'aligner sur la foule, Diogène avec une pierre, que devint sa lanterne ? - Sisyphe ! Et Socrate réconcilié avec l'arbre : « Qu'ai-je à faire avec l'arbre ? je n'ai à faire qu'aux hommes de la cité » - et s'incarnant dans le Christ.

Le regard, au lieu d'être un casse-tête de l'écriture ou un attrape-cœur de la lecture devrait peut-être se présenter en « trompe-l'œil de la vie » - Rilke (« Schein-Dinge, Lebens-Attrappen »).

Fanatisme du refus de tout credo.

De la modernité de ma démarche : je prône la discrétion catastrophique (R.Thom) ou l'irréversibilité chaotique (I.Prigogine) - dans la trajectoire du regard, dans l'onde de l'émotion, dans le champ de l'intuition.

L'arbre serait un méta-élément (Bachelard), la véritable quintessence, dont descendrait l'homme se séparant du singe : en étendue de la terre, en profondeur de l'eau, en hauteur du feu et de l'air.

Même l'adorateur d'un seul de ces éléments - air, terre, eau, feu - dispose de tant de modes de défaillance : étouffer ou exhaler la pestilence, se déraciner ou s'enterrer, se noyer ou mourir de soif, se consumer ou éteindre sa flamme.

Les quatre éléments sont de beaux symboles des commencements ; quant à la fin, hélas, elle est unique et n'est que trop connue : quelques atomes - de feu, de terre, d'eau, d'air - dispersés dans un vide aux étoiles éteintes.

Encore sur les quatre éléments du Temps. Seul l'élément liquide parle amour et naissance avec Aphrodite ; les autres ne présentent que des drames : le feu avec Prométhée, la terre avec Antée, l'air avec Icare.

Tous, aujourd'hui, sont disciples d'Antée, toute leur force étant d'origine bien terrienne (« la force du sol et du sang en tant que puissance » - Heidegger - « erd- und bluthaften Kräfte als Macht ») ; une raison de plus, pour te déraciner du sous-sol, gardien des nourritures terrestres, et t'installer dans des ruines aériennes, gardant le souvenir d'architectures célestes.

Une taupe inondée de sa propre lumière, dans son noir souterrain, cherche un contact avec une haute lumière du ciel, mais ne laisse au regard du promeneur-lecteur que des mottes de terre, au ras du sol, avant de rejoindre, inondée de honte, ses repaires.

Le souci des hommes de paraître originaux et rebelles est si commun, qu'ils en devinrent parfaitement interchangeables et inoffensifs. « L'homme s'épanouit : toujours plus intelligent, douillet, médiocre, indifférent » - Nietzsche - « Es geht ins Klügere, Behaglichere, Mittelmäßigere, Gleichgültigere - der Mensch wird immer „besser“ ». Il sait où loge son soi et ignore la demeure de son âme. Je me sens de plus en plus seul à penser comme tout le monde et à sentir comme un ahuri !

De l'incapacité d'avancer naît souvent le chant gratuit des horizons ; de l'incapacité de trouver du charme dans la simplicité - le lourd plongeon dans des profondeurs ; de l'incapacité de se tenir debout - l'appel suicidaire de la hauteur.

L'ironie, c'est la pratique du contenant volontairement troué. On se moque du contenu solide, tandis que le liquide - le bienvenu - est trop prompt à se pétrifier ou à se putréfier. Autant l'évacuer à travers les mailles complices du style.

Entre faire face et se cacher la face, le courage, le plus souvent, consiste à faire le second choix, à préférer les yeux baissés au front plissé (« fronti nulla fides » - Juvenal). Nos revers nous reproduisent plus fidèlement, les façades ou frontispices cachant nos ruines.

L'argent joue le même rôle prophylactique que l'ironie : égaliser les choses paraissant incommensurables. Toutefois le nivellement par l'ironie se fait par le haut, par la hauteur, tandis que l'argent procède par le bas, par la bassesse.

J'observe, chez moi, celui qui produit et celui qui choisit (her-stellen contre vor-stellen), et je penche, sans hésiter, vers le second. Ce qui ouvre la porte au plagiaire et au charlatan, mais interdit d'entrée l'oracle et le turlupin. Produire, c'est remplir les lignes de signes ; choisir, c'est barrer les lignes indignes et éclairer les lignes malignes.

Travail de plume : porter le léger enthousiasme du premier jour de la vie, tout en en transportant la lourde dépouille du jour dernier.

Les vocations sportives ratées : lanceur d'éponges, arracheur de l'impondérable, lutteur avec des ombres - tout cela à cause du tir à l'arc, dont j'aime les cordes tendues, mais ne veux pas de flèches trop certaines.

Les meilleurs journaux intimes s'écrivent la nuit ; les rêves les plus profonds s'écrivent par des plumes éveillées.

Le rôle de l'âne auprès des autels païens, dans le rêve de Zarathoustra, aux portes de Jérusalem à Pâques - même la gravité mystique puise dans la légèreté ironique.

Le singe élit l'arbre, le vautour se tapit dans la montagne, le scorpion infeste le désert - avant de t'installer dans le paysage de ton choix, pense aux travaux de viabilité : terre brûlée ou table rase.

Polyglotte du silence : savoir se taire en plusieurs langues et se faire lire entre les lignes - par des analphabètes. « Quelle parole partager avec l'homme, qui ne partage avec toi aucun silence !? »** - Guénine - « О чём говорить с человеком, с которым не о чем помолчать !? ».

La mer n'est pas mon élément naturel, d'où ma phobie de la profondeur, toujours compassée. Pourtant, l'homme de la mer, le solitaire, n'a rien à apprendre de l'homme de la forêt , du grégaire. Du Waldgänger (ermite de la forêt), je devins Baumsänger (chantre de l'arbre). Enfant de la forêt, je devins idolâtre de l'arbre ironique, surtout grâce aux veillées transfiguratives dans la hauteur de la Montagne comique (Nabokov).

Sans création on n'aurait pas eu le Père libre, sans péché - le Fils libérateur, sans intelligence - l'Esprit libertaire. La figure géométrique de notre dévotion en eût été bouleversée, la Sainte Trinité plane s'écroulant en un Saint Binôme linéaire. Encore un coup sacrificateur dans la chair divine - et nous voilà dans une Monade désaxée, dépourvue de flèches directrices, un point anonyme d'un pointillé spatio-temporel.

Partout triomphent les professionnels : aujourd'hui, le thème de renonciation réussit le mieux au métier de ratés.

Ce siècle est persuadé, que le monde se décolore. Mais c'est sa propre vue qui baisse.

Celui qui pense, que renchérir en ironie déprécie l'émotion est à court de ressources lacrymales.

De l'effet désastreux de la ponctuation dans les affaires des hommes : la substitution au point d'interrogation (expliquant le monde à la Platon) du point d'exclamation (modifiant le monde à la Marx). Les analyseurs syntaxiques non-monotones s'égarent et le sens, guidé par les synthétiseurs pragmatiques monotones, s'en désolidarise.

Mes piteuses invitations à garder la hauteur devraient faire croire, que la Chute n'eut pas encore lieu et nous guette. Mais, par précaution, je ne fais pas l'ange mais la bête.

Se réduire au regard ou souffle, c'est éviter qu'on ne te traite en baudruche qu'on dégonfle par une piqûre d'ironie ou de poésie.

Ce livre est un argument involontaire en faveur de l'obscurantisme : les chapitres le mieux réussis sont ceux, où je suis le moins compétent.

Doxa, idée, preuve, mode d'emploi - la régression de la crédulité est affaire de style. Bientôt, la dernière métaphore sera exposée aux musées, à côté des tableaux, où le visiteur professionnel ricanera, en brandissant ses histogrammes et syllogismes.

La particularité de l'homme : animal à la fragilité des pieds sans souliers, du corps sans habit, de l'esprit sans proie clairement désignée. Mais je vois le premier Créateur, qui aurait vu l'homme immobile, nu et se sculptant soi-même. Hélas, le second fut plus rusé et moins artiste.

Tout précipité du langage aboutit à une banale fiction du continu. Il faut beaucoup d'esprit de système, pour réussir le bel effet du pointillé épitomique, du perspectivisme en archipel.

Dans la partie d'échecs, qui t'oppose à la vie, et dont l'issue fatale, à l'étouffé ou par pression positionnelle, est inéluctable, il faut que tu accordes au rapace d'en face un handicap, pour amortir la honte. Non pas quelques pions-courtisans, fous-hérauts, cavaliers sans panache, tours sans ivoire, dame avec ambitions - mais le roi lui-même. Tu te transformes ainsi en inventeur de nouvelles règles, en messager sans maître, en ange. « Dans le théâtre des humains, les places de spectateurs sont réservées à Dieu et à ses anges » - Pythagore.

Pour Socrate, l'ironie serait de remettre des questions, dont on connaît la réponse. Je pense, que c'est plutôt de démettre des réponses, dont on a oublié la question.

Ce n'est qu'en croisant les bras qu'on fait voir son vrai visage.

Le vertige tranquille s'appelle ennui.

Tout dénouement se terminant dans le néant (Nietzsche), il faudrait éviter toute continuité des nœuds et se réfugier, discrètement, dans le pointillé de l'être.

Plus on se rapproche de l'état d'innocence en rêve, plus on se voue au banc des accusés en action. Une étrange hypothèse : ce que le sage recherche spontanément s'avère être, mystérieusement, - du fruit défendu ! « N'est doux que défendu, le fruit ; sans lui est fade tout paradis » - Pouchkine - « Запретный плод нам подавай, а без него нам рай не рай ».

Mon nihilisme est tout végétal et saisonnier : dans l'arbre de vie, je ne conteste aux hommes que la place qu'ils accordent au fruit. Mon hibernation tombe sur la seule saison, où ils sont eux-mêmes, la maturité.

Les adjectifs, par leur droiture, sapent souvent les progrès de l'écriture ironique ; ceux que j'aimerais dénicher seraient de la famille de sacré (sacer), comportant son propre sacrilège, car nous renvoyant soit à saint soit à exécrable, auguste ou exclu, soit pour être divinisé soit pour être occis.

Cheminement des grands, vu à travers l'alphabet : ω - φ - Socrate, α - ω - le Christ, ψ - α - Freud. Il n'y en a qu'Un, qui a l'air de connaître l'Aleph et sa place.

Encore de l'alphabet grec : viser l'oreille de Θ, fuir l'œil de λ et la raison de Σ. Que Χ ne soit plus seulement une lumière, mais un jeu d'ombres inconnues.

Si le naufrage est l'événement pivotal de mon écrit, ce n'est pas parce que je construis moins bien mon esquif ni même que je subisse davantage de tempêtes, mais parce que le seul récipient d'un écrit noble me paraît être la bouteille qu'on jette à la mer. En plus, la posture de naufragé aide à se séparer, volens nolens, et même de bon cœur, avec des caisses de faux reliquaires, laissées dans l'épave de la vie.

Ce qui requiert, aujourd'hui, la volonté la plus inflexible est l'attitude de résignation.

C'est bien rendre le fond de l'existence que de proclamer : Vivons heureux en attendant la mort ! (P.Desproges) - ou, même mieux, car tourné vers le passé : par-dessus les tombeaux, en avant ! Un sacerdoce, une fortune ou une écriture n'agissent que sur la forme.

Après chaque virulente sortie garde l'ivresse des sens, qui t'empêchera de retrouver ta demeure, t'éloignera de tout domicile fixe et entretiendra l'indispensable vertige de l'exil.

Pour s'approcher de l'achèvement artistique, il faut accepter l'inachèvement de l'avant-dernier pas, ce pas de raison, précédant le pas dernier, le pas d'âme. Heureusement, l'art n'est pas la marche, mais le regard.

Les langages des bilans de la vie les plus répandus sont arithmétique : additions, soustractions, multiplications - ou logique : connecteurs, négations, quantifications. Il devrait plutôt être purement orthographique - place des points de suspension, d'interrogation, d'exclamation, choix de majuscules, élégance des traits d'union, calligraphie des aveux.

Il est certain que l'Orthographe divine est postérieure au Verbe ; toutefois, elle annonce la création du Temps (passant du passé simple au futur intérieur), puisque Chronos est né de Cronos, par une substitution d'une fière explosive (kappa - Κ) par une perfide chuintante (khi - Χ). Perdant sa dignité masculine surchargée, Cronos, en même temps, donna naissance à l'Espace anonyme.

Ta sensation d'exilé naît d'une fréquentation assidue des frontières, que tu finis par ressentir comme le milieu même de ton existence. L'homme, serait-il réduit à la communication avec le monde ? Serait-il privé de noyau ? « L'homme n'a pas de territoire intérieur souverain, il est toujours et tout entier - aux frontières » - Bakhtine - « У человека нет внутренней суверенной территории, он весь и всегда на границе ». Ta voix émanerait des membranes plutôt que des cordes intérieures.

Il est assez facile de tenir tête à ce qui est, il suffit souvent de lui passer outre. C'est ce qui n'est pas qui m'atteint et me blesse. Souffrir pour ou par ce qui est avilit le compagnon de l'irréel que je suis.

L'existant s'enfonce irréparablement dans un silence ou un vacarme, mais l'inexistant se prête trop facilement à être mis en musique. Se servir de mélodies, pour animer des silences ou échapper au vacarme.

Même la pseudo-négation de la torsade de Moebius plaide pour la platitude finale de tout parcours spatial.

À penser, en profondeur, les causes, on néglige de panser, en hauteur, les effets.

« Je meurs de soif auprès de la fontaine » - récite le rebelle d'aujourd'hui, et il s'en prend au plombier (à l'idéologie technicienne), qui nous amène de l'eau courante. Au lieu de fustiger ceux qui ignorent la vraie soif ou préfèrent la douche à la fontaine.

Comment reprocher à Pégase son goût pour l'étable, quand tout Bellérophon ne voit plus l'intérêt de s'attaquer aux Chimères ?

Une curieuse déviation des plus impétueux des poètes, esclaves de leur noblesse - Byron, Hölderlin, Lermontov - la litanie pour la liberté et la paix.

La philosophie - nostalgie des ruines au milieu de tout ce qui prétend se tenir debout.

Je dénigre tout chemin, car toutes les constantes universelles - vitesse, gravitation, quantum d'action - s'y donnent rendez-vous. Je leur oppose mes variables inexistentielles de la complémentarité, décorant l'arbre déchu de la causalité.

Le regard, ce serait cet outil de mesure qui perturbe le phénomène et obstrue l'objet ; l'observateur devient la seule réalité, digne qu'on n'en fouille pas les causes.

Je ne touchais aux arbres - de connaissance, de vie, de création - qu'une fois sorti de ma forêt natale, qui me cachait tout arbre.

Ce sont des pensées à reculons qui sont encore les plus efficaces, pour envisager l'avenir sans trop d'épouvante. Comme, pour plier le monde, rien ne vaut des « pensées à pas de colombes » - Nietzsche - « Gedanken die mit Taubenfüssen kommen », ou même des « illusions berçantes de la colombe » - Kant - « die Taube, die sich in der Illusion wiegt », dont se serait nourri Platon.

L'un des rôles de la philosophie est d'endormir, de bercer les consciences, pour qu'elles rêvent au lieu de calculer. Être guérisseur (Platon), thérapeute (« La philosophie est le remède de la douleur » - Cicéron - « Doloris medicina est philosophia »), chirurgien (Épicure, dont la philosophie promet « la santé de l'âme ») ou assureur (« primum non docere ») est également charlatanesque, le mal de vivre - et de penser - étant incurable, surtout chez les inimitables, qui ne peuvent pas profiter de la règle moutonnière - similia similibus curantur. « La consolation philosophique d'un Boèce installe en l'homme non pas tant la joie que l'anesthésie et la résignation »** - Jankelevitch.

Ils disent : enlevez la poussière, la buée, la gangue et vous atteindrez à l'authenticité. Si celle-ci existe, je la verrais plutôt dans ce que vous cherchez à enlever, dans ce qu'inventent notre mot ou notre larme. « Les sentiments sont inventés comme les mots. Tout est fabriqué et tout est naturel chez l'homme » - Merleau-Ponty. C'est l'outil de fabrication qui nous distingue : chez les uns, c'est l'imagination, le goût, la sensibilité ; chez les autres - l'inertie, l'imitation, l'algorithme.

Il faut réserver l'ironie aux choses nobles et n'adresser aux choses basses que des vociférations. Bloy fut plus intelligent que Flaubert : « Ma colère est l'effervescence de ma pitié ».

Les hommes, face aux portes closes, se démènent dans la recherche de bonnes clés. Dans mes ruines, j'ai une belle collection de clés, pour lesquelles j'invente de secrètes serrures. « Quand tu maîtrises la clef, tu trouveras de la grandeur dans tout écrit » - Novalis - « So ist uns alles eine große Schrift, wozu wir den Schlüssel haben ».

La tension de la corde et la pose de l'archer me sont plus sympathiques que le palmarès de cibles touchées. La clef présente le même avantage, face aux serrures. « Il n'y a rien de plus beau qu'une clef, tant qu'on ne sait pas ce qu'elle ouvre » - Maeterlinck. Et l'ouverture est d'autant plus belle, que la clef s'élit dans un beau concours de circonstances. Quelle fierté que de collectionner des clefs des impasses condamnées par les autres !

Remuant activiste de l'immobilisme.

Chantre des cervelles - la future vocation du poète, échoué à devenir accoucheur (Platon) ou ingénieur (Staline) des âmes.

Héros sans problème, mathématicien sans théorème, poète sans poème ? - on se met à y croire et se proclame philosophe.

L'ironie de l'espoir : préférer que le navire coule, mais que l'ancre reste.

Plus un système cohérent est élevé, et mieux il se traduit sur un mode lacunaire. Rien ne doit relier les sommets d'un relief hautain ! « Dans les hauteurs, le chemin le plus court va d'un sommet à l'autre : les aphorismes doivent être des sommets » - Nietzsche - « Im Gebirge ist der nächste Weg von Gipfel zu Gipfel : Sprüche sollen Gipfel sein ».

À la découverte d'un nouvel état d'âme, s'attribuer un prix d'excellence. Comme un prix Nobel couronne tout inventeur d'un nouvel état de matière.

L'abus de causalité : admirer le papillon, renifler la chenille, pondre un poncif.

Tu t'agrippes à l'arbre, te prenant pour un rossignol ; tu ouvres les yeux, t'observes et te découvres caméléon qui, ailleurs, serait trop visible ; tu refermes les yeux et te flagornes de n'être qu'une chauve-souris ou une chouette.

La paix d'âme est un objectif minable, indigne d'un vrai ironique, qui est anti-irénique. « La paix d'âme est une vilenie d'âme »** - Tolstoï - « спокойствие - душевная подлость ». Elle stérilise non seulement l'âme, mais aussi l'esprit : « ... telle une vague nostalgie ... la philosophie est le contraire de toute tranquillité »* - Heidegger - « ... als Heimweh nach ... Philosophie ist das Gegenteil aller Beruhigung ». Le sage antique, en affirmant le contraire, rejoint le sot moderne. « L'esprit est inquiétude ; l'inquiétude est la vraie attitude face à la vie » - Kierkegaard.

Tu découvres ta caverne - tu touches à la profondeur ; tu en fais des ruines - tu deviens accessible à la hauteur. « Ton essence vraie n'est pas cachée au fond de toi, elle est placée infiniment au-dessus de toi »**** - Nietzsche - « Dein wahres Wesen liegt nicht tief verborgen in dir, sondern unermesslich hoch über dir ».

L'arbre de vie, réduit aux seuls tronc, branches et sève (Lulle), est juste bon pour représenter un tout-à-l'égout. Que faire des fleurs et surtout des feuilles mortes ? Le corail de Darwin n'en rendait pas compte, en tirant vers la profondeur ce dont la raison pourtant fut dans la hauteur. L'arbre du savoir ne mène qu'aux vastes forums ou à la forêt profonde ; j'aime surtout l'arbre de l'homme solitaire, à hauteur de ses ruines.

Il ne suffit pas de prouver, que le Père céleste est un père Ubu ; il faut que ton verbe soit moins absurde que Son Fils.

L'inaboutissement extrême, qui te place devant un fait inaccompli, que tu reçois avec une résignation inexploitée.

Toute prétention à la nouveauté aboutit à l'une de ces deux questions : qui n'as-tu pas lu ? ou qui as-tu pillé ? « Qu'as-tu que tu n'aies reçu ? »* - St Paul.Être fidèle à l'immuable appel du Même est plus prometteur et personnel que sacrifier à la tradition de la rupture (Paz).

Le regard d'artiste, contrairement à l'homme de réflexion ou de prospection, va du présent vers le passé et non pas du présent vers l'avenir. C'est pourquoi la farce, parmi ses impressions, précède la tragédie.

Ils manquent d'espace ou de temps, pour développer leurs idées ; moi, pour envelopper mes mots, je n'ai besoin que de deux lignes en relief, une page entière me flanquant l'ennui et la trouille. « Qui ne pense pas pense qu'on n'aurait une pensée que lorsqu'on la tient et qu'on la revêt de mots. Il ne comprend pas, que ne la tient que celui qui a le mot, dans lequel s'incruste la pensée » - K.Kraus - « Der Gedankenlose denkt, man habe nur dann einen Gedanken, wenn man ihn hat und in Worte kleidet. Er versteht nicht, daß nur der ihn hat, der das Wort hat, in das der Gedanke hineinwächst ».

Dans la vie comme dans l'algèbre : pour connaître tes racines, transforme ton bric-à-brac d'inconnues disparates en une équation annihilante et, par substitutions impitoyables, arrive jusqu'aux solutions en arbre moqueur, qui te fera comprendre, que dans la vie non-mécanique il n'y a pas de solutions (au moins, dans l'intelligible : « La solution du mystère de la vie se trouve hors de l'espace et du temps » - Wittgenstein - « Die Lösung des Rätsels des Lebens liegt ausserhalb von Raum und Zeit »), il n'y a que des mystères.

Pour t'élancer à l'assaut des cieux, toute échelle, même celle de Jacob, même sans marches, est dérisoire. Rien ne vaut, en matière d'ascensions, un bon altimètre pipé, au milieu de bonnes ruines, où tu restes couché.

Même dans la mort il faut imiter l'arbre : mourir debout (« stantem mori » - Suétone), et continuer à projeter des ombres, à tendre vers le ciel et à s'accrocher aux racines.

L'orfèvrerie de l'absurde, sur trois plans : la platitude, la profondeur, la hauteur - Pénélope, les Danaïdes, Sisyphe.

Je ne me considérerai vraiment sans abri que le jour, où se sera accomplie la vision de Lucain : « Les ruines mêmes ont péri » - « Etiam periere ruinae ».

Tu te prends pour un hérisson (« un être sphérique » - Parménide), mais, aux yeux des autres, tu n'es qu'une « boule lisse » stoïcienne (« atque rotundus » - Horace), ou, pire, un « atome lisse de la volupté » de Lucrèce.

Tout ce qui monte, en continu (une prière, un appel, une révolte), est voué à la chute dans le néant, sans illumination aucune. Pour atteindre une hauteur honorable, ton élan doit se tourner vers l'intérieur et projeter au ciel tes ombres discrètes.

Je ne suis ni l'homme de la lumière, ni l'homme de l'un des quatre éléments, ni l'homme de la quintessence - je suis l'homme du septième jour, homme du dieu couché et désœuvré, réfléchissant sur le Verbe à venir.

L'enfer est chaud et traversé d'éclairs. Comment ne pas chercher le paradis dans un froid balayé de ténèbres ?

Intellectuel : perversion citadine du rustique philosophe.

L'abus de négation : « Je pense, donc je n'existe pas » est concevable, quoique « Je ne pense pas, donc j'existe » soit plus que douteux.

Vive l'e-book - enfin on navigue dans un livre, comme on naviguait sur une toile ! L'art linéaire se rétrécira encore le jour, où l'on surfera sur une musique.

L'homme, cette quintessence, ce cinquième élément, et les rois des animaux dans l'élément respectif : le requin règne dans la profondeur des eaux, l'aigle s'attarde dans la hauteur de l'air, le lion rôde dans l'étendue du désert en feu - l'homme fit son choix, il s'installa dans le bureau, bien terre-à-terre, refuge du mouton et musée du serpent.

Confusion des genres : la vie est bien une œuvre poétique, que la plupart des hommes perçoivent comme un mode d'emploi.

La superficialité est le privilège des grands ; projetée d'une profondeur, elle est grise, - elle est d'azur, projetée de la hauteur.

Prendre de la hauteur - décoller les choses élevées de leur inévitable côté niais tourné vers le bas : la foi, la bile, l'orgueil.

Il faut disposer d'une réelle différence, pour réussir à feindre l'indifférence.

Ce qui est sans prix mérite souvent qu'on l'acquière coûte que coûte.

Le cadre de vie sain de l'arbre : la lumière de l'ironie et l'ombre de la honte, la hauteur des cimes et l'épaisseur du feuillage. Le malheur du Bouddha, c'est de n'être illuminé qu'au pied d'un arbre et non pas à sa hauteur, où il faut peut-être être crucifié et avoir bu tant de hontes, avant de pouvoir se targuer de titre de sage.

L'ironie modale : qui peut perdre son esprit l'aura sauvé ; le scepticisme biblique : qui veut sauver son âme la perdra.

Les citations de ce livre ne jouent que des rôles de comparses. De mon banc des accusés, je cite à comparaître ces témoins à charge (Messieurs Teste), qui me rappellent des faits, que je n'ai pas accomplis. « J'avoue être cerné par la menace des fautes, que je n'ai pas commises » - Cocteau. Ce livre n'est pas un cento, bien que J.G.Hamann en ait fait un style respectable.

L'ironie du portraitiste : refuser de regarder et de reproduire la vie en face, car les traits de noblesse vont mieux aux profils. Le bon Dieu biblique refuse de faire voir Sa Face, mais promet de montrer Son Dos. Le Dieu coranique est plus libéral et franc : « Tout passera, seule subsistera la Face de ton Seigneur ».

Don philosophique : laisser de bonnes questions sans réponse ; don poétique : laisser de bonnes réponses sans question ; don logico-ironique : ne s'intéresser qu'aux questions contenant leurs propres réponses, comme une équation contient en elle-même ses solutions (à chacun ses domaines de valeurs, ses lemmes et ses interprètes). Et Musil : « Que tes réponses aient l'exigence du philosophe et l'art de poser les questions - du poète » - « Habe in den Antworten das Anspruchsvolle des Philosophen und die Fragestellung des Dichters » - commet une gaffe !

Progrès de l'ambition : suivre l'aiguille, qui marque les secondes, les minutes, les heures, les siècles ; être un astre, pour gouverner les cadrans ; se réfugier à l'ombre de sa propre étoile ; faire ciel à part.

Plus un sentiment est ardent, plus abstraite doit être la métaphore, qui cherche à l'épouser. « La poésie est aujourd'hui l'algèbre supérieure des métaphores »** - Ortega y Gasset - « la poesía es hoy el álgebra superior de las metáforas ».

Le fragment a une chance de rendre l'être entier, la dissertation n'en a aucune. Il n'existe pas de passages continus entre la marche et la danse, la parole et le chant, entre la prose et la poésie.

La pureté, la traversée filtrante des quatre éléments : tu succombes aux bacilles de l'eau, t'entaches de la suie du feu, te contamines du virus de l'air et finis par te donner au ver de la terre.

Justification gödelienne des élucubrations poétiques : dans un langage clos, le vrai est plus vaste que le démontrable. Et le vrai n'est qu'une plate projection langagière du beau, haut et indicible.

Vouloir, pouvoir, devoir s'associent, bêtement, avec, respectivement, la vie (Nietzsche), l'intelligence (F.Bacon), l'éthique. Il serait plus intéressant de parler de vouloir un type de pensée, de pouvoir révoquer notre suffisance, de devoir faire danser la vie.

Des candidats à l'éternité se trouvent surtout autour des choses, qui ne demandent pas de lendemain.

Du bon usage de nos sens : tu te bouches les oreilles - le monde danse sous tes yeux ; tu clos tes yeux - ton âme se met à chanter ; tu fermes ta bouche - et découvres de nouveaux arômes ; tu te pinces le nez - un pressentiment d'un bon goût t'envahit ; tu refuses de toucher aux choses - et tu en es touché par les meilleures.

Le profond ajoute du nécessaire ; le hautain élève le possible ; l'ironique multiplie le suffisant.

Quand on évalue l'ennui de ne trouver autour de soi que ce qui existe, ou, pire, l'horreur d'être cerné uniquement par ce qui cogite, on reconnaît à Descartes l'immense mérite d'un dualisme vivifiant. Avec lui, enfin, on peut penser l'inexistant et exister sans penser. Et en bon mathématicien, contrairement à Nicolas de Cuse ou à Spinoza, il n'abandonne pas l'homme aux seuls réalité ou langage, mais le force à passer par la représentation.

Si, de ta caverne, tu exhibes, à l'extérieur, tes ombres, elles pourraient produire un effet pittoresque. Mais prétendre maîtriser la lumière, reflétée sur les murs de ta grotte, ne peut être que grot-esque.

Trois raisons pour qu'une voix porte plus loin : plus de souffle intérieur, une meilleure acoustique extérieure, de meilleurs amplificateurs du son. Le sot de naguère devait s'époumoner ou tambouriner devant des princes ; le sot moderne, apaisé, est plus bruyant à cause des micros et caméras.

La honte des acolytes renégats aura assuré la gloire posthume à Socrate et Jésus : Platon et Xénophon, ainsi que les Apôtres, s'enfuient au moment du drame final de leur maître.

Ils se réjouissent chaque fois, que leurs yeux s'ouvrent - pour comprendre ou prendre ; je me félicite chaque fois, que je parviens, enfin, à les fermer - pour m'abandonner ou donner. « On jouit seulement de ce à quoi on s'abandonne » - Pavese - « Si gode solamente ciò in cui ci si abbandona ».

Les gouffres apocalyptiques modernes ne me font pas pousser les ailes ; l'abolition du Jugement Dernier ne me décloue pas du banc des accusés.

La vie t'apprend la navigation, la philosophie - la gestion du naufrage, la poésie - l'art de confier à une bouteille aléatoire et providentielle le vertige des fonds ou l'horreur des crêtes. L'ironie te cloue au rivage.

Les meilleures pages de philosophie et de poésie perdent de leur beauté et force, quand on les développe ou justifie. « S'il faut expliquer la chose, il ne faut pas l'expliquer »** - Hippius - « Если надо объяснять, то не надо объяснять ». L'expliqué est ce qu'on peut passer outre : « Il n'est en art qu'une chose qui vaille : celle qu'on ne peut expliquer » - G.Braque. Sous une belle forme, on peut toujours découvrir un bon fond, mais il vaut mieux ne pas l'exhiber. « Ce qui a besoin d'être démontré ne vaut pas grand-chose »** - Nietzsche - « Was sich erst beweisen lassen muß, ist wenig werth ». La poésie, en elle-même, est ex-plication de ce qui n'existe pas (l'im-plication dans ce qui existe étant anti-poétique) ; la soif de l'inexistant pousse les plus naïfs à le chercher dans la négation : « nier ce qui est, expliquer ce qui n'est pas » - Poe - « deny what is, and explain what is not ».

Pour un sage, l'ironie est sa vraie patrie, dont il remplit son exil, qui est sa vraie philosophie. F.Schlegel, en inversant les rôles : « la philosophie - la vraie patrie de l'ironie » - « Philosophie - die eigentliche Heimat der Ironie », referme le paradoxe (mais la naturalisation de l'ironie lui fut retirée, depuis que le néfaste droit du sol se substitua au noble droit du sang). L'ironie a une forme philosophique, tandis que la philosophie ne peut avoir qu'un fond ironique.

Plus fermement ils tiennent à l'authenticité, plus indiscernables - et même robotiquement artificiels ! - ils deviennent. Se fier franchement à un théâtralité maniériste quelconque dévoile mieux une personnalité.

Te contenter de ta démesure, faire étalage de ta modestie.

J'ai refermé sur la première page, sans retour ni regret, la plupart des livres, une fois ouverts ; je les ai nég-ligés, pas lus. L'intuition ne me désavoua presque jamais, mais j'aurais pu ne jamais lire ni Bloy, ni Sartre ni Thibon.

J'enchaînai sur les thèmes de mes ex-compatriotes, pour prouver que le destin des rois maudits ou le hasard du général Dourakine reproduisent la même trajectoire. Ce qui reste vrai après la substitution des rois par poètes et du général par capitaine d'industrie. À moins que l'on se sauve dans le pointillé.

Tu maîtrises l'étendue en jouant de l'accommodation de tes yeux ou des foyers de ta loupe ; en profondeur, tu prendrais plutôt un microscope de ta tête, et en hauteur - un macroscope de ton âme.

In vinum veritas ? - non, la vérité est dans l'étiquette, dans le vin il n'y a que le vertige !

L'hostie blafarde fait oublier le cramoisi du sang ; la communion par le pain (de ce jour) au lieu de la communion par le vin (faisant oublier ce jour) ; le solide social évinçant le liquide vital.

Le moule solidaire engendra la foule solitaire.

L'écoute de nos silences détermine souvent si nous nous entendons.

Être souffleur, souffreur, persifleur de sa vie ? La tailler, la bâiller, la railler ? Pour la quitter, le regard rouillé à l'intérieur, souillé par l'extérieur, mouillé sur la surface...

Avoir touché le fond n'apporta aucune mesure supplémentaire à ma sensation de hauteur.

Ton travail de conception doit garder toute sa valeur, quel que soit son aboutissement, son dernier pas (à ne pas faire !) : une Nativité miraculeuse, un avortement précoce ou une bâtardise démasquée.

Vu mon goût de ruptures et de capitulations, rien d'étonnant, que je suive à l'endroit la règle ; sauter pour mieux reculer, que tout le monde applique à l'envers.

Les ruines ont un double avantage : que ce soit face aux chaumières ou aux châteaux - on y adopte plus facilement l'attitude anti-stoïcienne : ne jamais commencer à mourir, à tout moment essayer de commencer à vivre. « Qui sait mourir à tout, trouve la vie en tout »*** - Jean de la Croix - « Quien supiere morir a todo, tendrá vida en todo ».

Les hommes apprécient ce et ceux, principes ou hommes, qui font bouger le monde ; ô combien plus intéressants sont ceux qui y dénichent quelque chose de délicieusement immobile, invariant, apparenté à l'éternel ! « Ceux qui peuvent saisir ce qui est toujours égal à soi sont philosophes »*** - Platon. L'enfer, c'est le prurit des pieds ; et « l'immobilité, ce seul fragment de notre ressemblance à Dieu, qui nous reste du paradis »** - F.Schlegel - « Müßiggang, einziges Fragment der Gottähnlichkeit, das uns noch aus dem Paradies blieb ».

Le cœur à hauteur d'arbre - la devise d'une école d'arts martiaux extrême-orientale ; quand je survole toute l'étendue de mes capitulations, j'atterris à cette défaite supplémentaire : le regard, de toute évidence, ne se réduit pas au cœur. Mais c'est à la lueur du drapeau blanc que s'illuminent les guerriers de l'ombre.

Dis-moi dans quel état tu te laisses aller - l'ivresse ? la lucidité ? le désespoir ? - je te dirai ce que valent tes productions. L'ironie paraît être l'état rêvé des meilleurs. Une soif entretenue, une ivresse appelée de ses vœux - le contraire d'Aristote : « Nous devons quitter la vie comme un banquet - ni assoiffés ni ivres ».

Sois poète avec toute passion : cherche à faire durer ses premiers soubresauts en lui attachant le titre de platonique, suivant l'idée platonicienne - en séparant la musique - des cordes ; la poésie, c'est l'écriture de points d'orgue.

L'ultime sagesse débouche, le plus souvent, dans de triviales platitudes. Que la sagesse dans la vie (Lebensweisheit) ou dans l'art, par exemple, n'y apporte presque rien, et que le talent dans le second et la passion dans la première nous exemptent, en général, de passions, dans l'art, et de talent, dans la vie.

Pour aller en enfer, il faut une barque et un nautonier expérimenté ; pour atteindre le paradis, il suffit quelquefois un bon souffle et une bonne voile, au-dessus même d'une épave.

L'avance technologique de l'âme sur le corps ne doit pas dissimuler ce paradoxe fondamental : l'âme n'est qu'un matériel, qui n'est mis pleinement en valeur que par le génie logiciel du corps.

Pour ne pas couler à pic ni s'embarquer sur un esquif de passage, il faut faire coïncider les moments où tu perds pied et où tu retrouves tes ailes. C'est ainsi que tu peindras les charmes d'une île déserte à être confiés à une bouteille de détresse.

Le bavard viole l'ineffable ; le laconique caresse l'indicible.

La relation sagesse-folie manque de symétrie : si le Socrate fou est bien Diogène, le Diogène assagi devint directeur commercial ou sous-préfet.

J'aborde les sons et couleurs en termes si abstraits, que mon discours n'intriguera que les sourds et aveugles - le point zéro des sens et du sens.

La familiarité légitime avec la pensée te rend impuissant du verbe ; l'intimité - viols ou rendez-vous secrets - avec la langue, la fait enfanter de pensées inattendues et proches. « Les pensées, qui naissent, sans être recherchées, sont les plus précieuses » - Edison - « The thoughts that come unsought for are the most valuable ».

Certains de mes édifices méritent leur titre de ruines non pas à cause de l'architecture, mais de la voirie : tout chemin partant d'eux menant vers le seul lieu digne de nos rendez-vous avec l'arbre, vers nulle part, impasse pour les uns et chantier pour les autres, les meilleurs (Holzwege de Heidegger ?).

L'ignorance étoilée est souvent le dernier recours, pour ne pas laisser le savoir éteindre le scintillement de ta dernière espérance. L'étoile étant le contraire de jovialité, la poésie, paradoxalement, est, à la fois, l'ignorance étoilée hyperboréenne et le gai saber méridional !

Le fond est trop paisible ; la profondeur - trop soumise aux courants du jour ; il ne reste que la surface, où la hauteur puisse vivre sa houle et sa nuit étoilée.

Aux autres, ton âme est une boîte noire ; pour repêcher son épave, savoir quels nombres y sombrent ou quelles fibres y vibrent, présente le même intérêt.

On est tellement habitué à conspuer le paraître, qu'on oublie, que c'est pourtant le seul moyen de faire entrevoir l'être, le créatif non le reproductif. L'authenticité traduit l'espèce, l'apparence exprime le genre. « Pour vouloir paraître, il te faut un sacré être  » - Beethoven - « Man muß was sein, wenn man was scheinen will ». Ce qu'on est ne se livre ni à l'apparence ni à la bona fide, donc « il faudrait être tel que l'on paraît » - Shakespeare - « Men should be what they seem ».

Regarder la mort ne sert qu'à provoquer une traîtrise hystérique de ta plume. Pour sa maîtrise ironique, il suffit de regarder le cimetière.

Ce livre est un chant des ruines, avec l'acoustique d'un château en Espagne, avec un auditoire moitié fantômes des combles moitié lépreux des souterrains.

Même la faiblesse, même le désespoir, même le vide peuvent être vécus avec intensité - la leçon centrale de Nietzsche (déjà amorcée par Platon : « Le plus beau des liens est celui qui rend au plus haut degré un soi-même et les termes liés ») ; la volonté de puissance ne vise que l'intensité de la vie. L'intensité de l'inconscience - source de toute poésie ; l'intensité de la conscience - critère de la liberté (Bergson).

Les grands vivent en amateurs et meurent en maîtres ; les sots sont de plus en plus professionnels dans la vie, ce qui rend leur trépas d'autant plus amateur et grégaire.

On ne se retrouve au milieu des ruines qu'à la suite d'une chute ; dans le seul cas, où je les salue, la chute fut due non pas à la pesanteur terrestre, mais à la grâce céleste.

L'originalité ironique : tu trouves une égalité entre le nouveau et l'ancien ; l'originalité grave : tu en prouves l'inégalité.

Tu dois être prêt à voir tous les hauts faits - du sacrifice au suicide - s'écrire en termes d'une hygiène de vie. Le Vrai, le Bien, le Beau et l'Amour - traîner, squelettiquement, dans les structures de l'Intersubjectivité.

Je regrette, que l'habit ne fasse plus le moine. Souvenez-vous du premier objet, que les contemporains de Socrate ou de Jésus se disputèrent à la mort de ceux-ci ? - c'était leur chlamyde. Leurs verbes, en revanche, ne sont que des résurrections collatérales.

Tout philosophe est un châtelain, dont le goût architectural est défini par le choix de leurres : la philosophie de cartes (la plus étendue), la philosophie de sable (la plus profonde), la philosophie d'ivoire (la plus haute).

Le plus souvent, quand le vaste vague, après la lecture d'un raseur, persiste, tu n'as qu'à t'en prendre à sa tête ; mais si la haute clarté d'un bel ouvrage se dissipe délicieusement et instantanément, c'est, souvent, parce que tu l'aurais pris au pied de la lettre.

Tout haut fait mérite, au bas mot, d'être mis à plat.

Ceux qui pleurent, aujourd'hui, prêtent à rire ; ceux qui rient sont bêtes à pleurer.

Ce que j'écrivis est chimiquement inerte, physiquement neutre, mathématiquement aporistique. Je ne m'attends ni aux réactions de fusion, ni aux courants de sympathie, ni aux corollaires fraternels.

Aucune assise crédible, pour notre enthousiasme, dans la réalité. D'où notre travail de sape, pour réduire toute construction sensible à l'état des ruines ou des souterrains. Mais dans l'intellection et dans le langage, le même travail d'architecte érige des tours d'ivoire aériennes ou des châteaux de feu fulgurants.

C'est en fuyant la sensation d'assiégé - « environné de néant » (Sartre) ou « cerné par l'être » - Heidegger - « besessen vom Sein » - que je me trouve au milieu de mes ruines, obsidionales de l'intérieur.

La jeunesse, c'est la hauteur, où l'on dénude sa vraie forme - ondoyante, houleuse, moutonnante ; la vieillesse, c'est la profondeur, où l'on découvre son vrai fond - rocheux, sablonneux ou fangeux.

La tour de Hölderlin : trois vues temporelles, par trois fenêtres, - la source, la vie, la chute ; la tour de Montaigne : trois niveaux spatiaux - la vie, le rêve, la création.

La plus vaste tour de France - la tour de Montaigne ; le plus haut cimetière - le Cimetière Marin de Valéry ; la fontaine la plus profonde - la Fontaine du Vaucluse de Pétrarque.

Mes plus chaleureuses poignées de main se firent par-dessus la rue de l'Odéon : la réelle, avec R.Debray, et l'imaginaire, avec Cioran, deux voisins se faisant face, au propre et au figuré, et s'ignorant, et que je réunis fraternellement.

La rue des Hautes Formes, à Paris, est un cul-de-sac en zigzag. On n'accède à la rue des Artistes que par une espèce d'échelle de Jacob, où tu te frotterais plutôt à un chien oublieux qu'à un ange attentif. Café de la Renaissance, à la sortie d'un cimetière, comme l'impasse de Satan - à l'entrée d'un autre. L'impasse de l'Enfant Jésus menant vers un mouroir. Avertissements.

Je traverse un bourg en Campanie ; une rue s'appelle via della Scuola Eleata ; j'apprends que je marche sur les traces de Zénon d'Élée et de Parménide ; c'est ici, dans cette Grande Grèce, qu'ils inventèrent la philosophie ; c'est moins bien connu qu'Agrigente d'Empédocle ou Syracuse d'Archimède.

Un village à conseiller à ceux qui veulent en finir avec la vie : Saint-Gilles-Croix-de-Vie, en Vendée. Tsvétaeva faillit s'y suicider, ce que réussit, au même endroit, 70 ans plus tard, la compagne de Cioran. Le hiéroglyphe égyptien, avec une croix de vie, signifie - vie...

L'œil s'humidifie ou s'enflamme, et la cervelle en est souvent complice, pour l'entretenir ou le traduire ; la dévoyeuse, la componction à traquer, la gravité desséchante ou frigorifiante, se tapit dans l'écriture.

La solution de l'être est dans un projet, son problème - dans un objet, son mystère - dans un sujet : du plus facile au plus ardu. Mais on ne trouve le meilleur que s'étant perdu : « se vouer au mystère, c'est se mettre sur le chemin de l'errance » - Heidegger - «  die Entschlossenheit zum Geheimnis ist unterwegs in die Irre », ou ayant renoncé aux objets : « ce mysticisme sans objet, qui est en moi » - Valéry - il voulait dire est le moi.

Chez les poètes modernes, les appels à l'éternité devinrent si soporifiques et pitoyables, que je me demande si l'on n'y tient pas là un sérieux concurrent à : « L'actualité est le pire ennemi de la poésie » - Char.

La liberté a pour fondement le même schéma que l'arithmétique : étant à l'étape N, maîtriser le passage à l'étape N + 1. Le bon mathématicien le répète jusqu'à l'infini ; l'homme libre trouve le zéro d'un nouveau départ. « La liberté est absence de la cause » - Berdiaev - « Свобода есть беспричинность ». Non, la liberté est l'art de néantisation des causes, l'art de création de zéros de départ. Mais non la néantisation du monde, qui aboutirait à la liberté de l'imaginaire (Sartre), puisque même les yeux fermés, nous restons fidèles au monde, qu'il soit visible ou non.

Le L'avantage de tenir aux points zéro : on tendra vers l'infini par une simple inversion de son néant originel, tandis que les intermédiaires, les médiats, les nains sur les épaules des géants s'efforcent à convertir le fini en infini.

Le culte des façades, dans l'architecture intellectuelle, me devint si insupportable, que je dédiai mon chantier au style béni des ruines.

La généalogie du regard est aussi une raison valable de l'intérêt qu'on porte à l'arbre. Seulement, sa vraie physionomie naît d'un réseau et non d'un arbre.

Tu oublies souvent la vocation de l'arbre de recevoir dans ses branches des volatiles, qui pourraient concevoir la bonne idée d'y chanter. Dans tous les cas, ils devraient être de la même famille : « On ne chante juste que dans les branches de son arbre généalogique » - M.Jacob. D'autres arbres ne sont que des réseaux ou graphes, dépourvus de fleurs de ta noblesse héréditaire.

Posture grotesque, dérisoire - écrire devant le bourreau. Se narrer devant le Juge est légèrement plus prometteur. Mais les meilleures chroniques littéraires, échappant à toute hystérie épique, naissent sur le banc des accusés, dressé dans tes ruines désertes.

Tu m'accables de chiffres ahurissants lus sur des thermomètres ou altimètres, mais je ne décèle, chez toi, ni fièvre ni hauteur.

Sotte attitude : se croire au ciel et prodiguer conseils à la terre. La hauteur est dans la posture de l'arbre : « Arbres, éternels efforts de la terre, pour parler au ciel » - Tagore.

Éros munit la raison d'ailes, que les rats de bibliothèques déchiquettent en autant de plumes décharnées, pour griffonner des pages asexuées.

C'est en cédant à la tentation de l'inertie qu'on tombe souvent sur la source des élans inédits. Du désintérêt pour la nouveauté jaillissent soudain des soifs intemporelles.

Fuir ces deux chantiers prometteurs : le terrain vague pour le salut de l'homme et le terrain d'essai pour la destruction du monde ; te contenter de tes ruines sans lendemain.

Le squatter de mes ruines est un personnage aussi inexistant que le prolétaire de Marx ou l'aristocrate de Disraeli. Et il rêve ou des chaumières hautaines ou des châteaux de paille.

C'est par la faculté de s'inventer qu'on prouve le mieux l'existence d'un soi-même ... intéressant. « Vivre, ce n'est pas se trouver ; vivre, c'est s'inventer » - Shaw - « Life isn't about finding yourself. Life is about creating yourself ».

Ne te chagrine pas trop, que le Dichter s'érigea en Richter (poète-juge) ; console-toi, que le Henker se recycla en Denker (bourreau-penseur).

Les hommes n'intéressent Cioran qu'une fois conduits, par ses soins, au bord de la chute. Quand on sait de quels précipices et hautes tours on se tire aujourd'hui, sans la moindre égratignure, on se contenterait de cartographies et architectures plus ironiques : les ruines cernées par la platitude. Béni silence des chutes vers le ciel ! Toutes les demeures bâties au bord du Vésuve (Nietzsche - « Baut eure Städte an den Vesuv ») sont désormais munies de sismographes.

L'art ironique descendant ou ascendant : mettre la hauteur au centre et, à l'horizon, - les ruines ; ou bien accepter les ruines au centre et continuer à viser l'horizon altier.

Pseudo-valeurs, refuges des médiocrités : vérité, liberté, authenticité. S'opposant au rêve impossible, à l'esclavage d'une passion, au désespoir autour d'un moi introuvable.

Le Talmud réduit le côté bestial de l'homme à sa physiologie et met en relief ses trois côtés angéliques : avoir de l'intelligence, rester debout et parler hébreu - le contraire de ma vision : savoir écouter son âme, rester couché, respecter les langues mortes, gardiennes de l'éternel silence.

Mes ruines ne sont jamais vides : ou bien c'est le principe qui ruina le sentiment ou bien c'est le sentiment qui ruina le principe. Le survivant s'occupe des funérailles du sauvage ou du barbare (« le sauvage méprise l'art, le barbare déshonore la nature » - Schiller - « der Wilde verachtet die Kunst, der Barbar entehrt die Natur »).

Aucune pensée ne peut être complète, si elle n'esquisse pas sa chute.

Dans ton goût immodéré des défaites, méfie-toi de leur reproduction trop mécanique, à l'instar du moteur de la modernité : reproduction des succès.

Les mauvais maîtres cherchent à nous libérer, les meilleurs se contentent de nous subjuguer.

Dans le travail de démolition des illusions ou des certitudes, rien de plus terriblement efficace que le culte du talent, qui abolit toute portée, aplatit toute profondeur et n'érige que la hauteur sans socle.

Dans la mesure où la question devient plus profonde, les réponses opposées deviennent plus faciles à soutenir. Ce n'est que sur des questions niaises qu'un esprit dogmatique puisse encore briller.

Qu'est-ce qui s'oppose au monde schopenhauerien ? Quelque chose d'immonde, de ce qui subordonne, à l'inverse d'Arthur, la volonté à l'intelligence et la représentation - à l'interprétation. La vie et l'art - à l'action.

C'est l'humilité et la honte, plus que le courage et l'orgueil, qui inspirent les pensées les plus audacieuses.

Où réside la honte ? - dans le corps ou dans l'âme ? - quelle nudité a plus besoin d'être cachée ? « Le corps est l'habit de l'âme ; il en couvre la nudité et la honte » - J.G.Hamann - « Der Leib ist das Kleid der Seele. Er deckt die Blösse und Schande derselben » - la caresse sauvant l'altesse.

La gravité désolante du christianisme est due au choix du lien de parenté divine le moins passionnel - Père-Fils. De combien de folâtres et ironiques adeptes supplémentaires pourrait s'enorgueillir l'Église, si ses Pères s'étaient penchés, par exemple, sur le lien Belle-Mère - Bru ! Entre la nature et notre âme !

L'origine musico-patibulaire de la corde tendue de ton arc de mascarade : l'effroyable facilité qu'a l'imagination, pour trouver, à tout instant, d'excellentes raisons soit à chercher une corde, pour te pendre, soit à gratter les cordes de ta lyre, pour chanter ta félicité.

Progression de la profondeur : du Pensif de Michel-Ange au Penseur de Rodin - l'échine plus courbée, le nez encore plus près des choses, l'attraction de la hauteur s'exerçant encore moins sur l'âme.

Le Dieu tonnant se nourrit d'ambroisie ; le Dieu de l'amour se moque des légumes de Caïn et se régale du sang de l'agneau d'Abel.

Dans chaque homme on trouve la triade chrétienne : le Père - le soi inconnu, le Fils - le soi connu, l'Esprit Saint - l'amour. La dernière hypostase se justifie par le fait, que l'amour est le seul sentiment humain, qui n'appartienne ni à l'ampleur de l'espèce ni à la profondeur de l'individualité, et nous voue à la hauteur des béatitudes, des prières et des souffrances.

Le plus beau mérite de la liberté est de nous permettre de nous accrocher à de belles servitudes.

Ici naît mon moi, à la maïeutique si multiple, que je convoque des cohortes des meilleurs accoucheurs.

La meilleure façon de montrer ton mépris du temps est de bâtir pour tes rêves un séjour intemporel, dans le style anachronique des ruines, ce séjour des meilleures espérances. « Le temps est ce qui meurt, l'espoir est ce qui naît » - J.Ferrat.

Le secret de mon optimisme incurable : j'attrape toute illusion d'exception, qui pénètre dans mes ruines et m'immunise ainsi contre toute piqûre de déception.

La maîtrise des idées n'apporte pas grand-chose à la qualité de tes valeurs, mais elle présente un intérêt purement prophylactique : tu t'injectes des avis, de plus en plus empoisonnés ; les idées, tout de suite, t'en immunisent ; et tu finis par ne plus t'aliéner le moindre point sur un nouvel axe entier de valeurs - tu te dévoueras, libéré d'attachements pesants et unidimensionnels, aux vastes ailes des émotions ou des mots.

Non, la vie n'est pas une peine qu'on t'inflige (n'empêche, que le seul mobilier, encore debout, dans tes ruines, est un banc des accusés) ; la vie est tout ce qui précède les verdicts des hommes.

Tu procèdes en toi à un évidement béni, en ne t'emplissant que de ce qui t'épuise. « Plus profondément le chagrin creusera votre être, plus vous pourrez contenir de joie » - Gibran - « The deeper that sorrow carves into your being the more joy you can contain ».

Seuls les poètes et les ... logiciens voient dans l'inexistence d'objets ou de faits une grande et belle source de leurs (é)preuves. Les autres se contentent de l'inexistence divine.

Dans le métier de l'habit des pensées il y a deux filières indépendantes : la haute couture ou la fourniture de hauts modèles (top-models). On oublia qu'à l'époque, où la toge et la chlamyde étaient les seuls cache-misères, le philosophe était vu comme un tisserand (Platon).

Deux lectures du perfide et ironique impératif de Delphes, « Connais-toi toi-même » : les sots en arrivent à la jubilation niaise, faussement réflexive - « Je me suis retrouvé », les sages - à la mélancolie passive du « Je suis perdu ».

Ruines et arbre - deux meilleurs dépositaires de nos créations : « France, je remplis de ton nom les antres et les bois » - Du Bellay.

Dénoncer les mensonges du monde, c'est si bête et utile ; chanter sa perfection - profond et si illusoire ; s'inscrire en faux apporte des fruits, circonscrire le beau - des ombres et des fleurs.

Pour être entendu, j'ai créé une grande salle obscure, avec sa hauteur, son acoustique, ses portes étroites ; l'ennui, c'est qu'elle ne correspondrait à aucun auditoire plausible.

Il n'y a que ton étoile qui peut te combler aussi bien par une lumière, qui te fait ouvrir les yeux, et par des ténèbres, qui te les font fermer au bon moment. « Cette obscure clarté, qui tombe des étoiles » - Corneille. Rebondissant en obscurité ostentatoire (telles les valeurs somptuaires valéryennes, opposées aux valeurs fiduciaires) et remontant au ciel. L'état d'âme embue l'œil, l'état d'esprit le dissipe et dessèche. « Dieu, ce mot ténébreux, gonflé de clarté » - Hugo.

Le mot n'arrivera jamais à reproduire ce qui est vraiment grand ; c'est pourquoi ironiser sur l'exprimé (et non sur l'inexprimable : « Devant ce qui est grand et grave, l'ironie est petite et impuissante » - Rilke - « Vor den großen und ernsten Gegenständen wird die Ironie klein und hilflos ») n'est jamais un blasphème.

La lettre, jadis, ne tuait que faute d'antidotes. À coups de bonnes vaccinations et de bonnes prothèses, même l'esprit n'est plus une maladie honteuse et ne contamine ni ne mutile personne.

À l'origine de mes meilleures espérances se trouvaient des pertes, suivies de l'étonnement de pouvoir me passer des choses perdues ; mon désespoir, lui, poignait surtout des acquisitions, qui m'asservissaient.

Je n'ai pas assez de foi pour croire dans le scepticisme.

La justification anatomique de la position couchée - préservation de la verticalité du regard et de l'horizontalité du goût : « Les yeux sont horizontaux et le nez - vertical » - le Bouddha.

Le conflit entre le fond et la forme s'illustre le mieux par le tiraillement entre l'enthousiasme, ce fond de notre âme, et l'ironie, cette forme de notre plume. Mais en en inversant les rôles, on commet une faute de goût, que remarque Pessõa : « L'enthousiasme est une grossièreté ».

Dans une écriture honnête, il faut accepter une fusion entre le sous-homme du souterrain dostoïevskien et le surhomme de la montagne nietzschéenne, entre une canaille au fond et un ange de la forme.

Pour commencer ta philosophie par l'ironie, nul besoin de courage ; c'est pour conclure ironiquement, qu'il te faudra résister à la lâche tentation du sérieux.

De l'abus de négation de la négation : Nietzsche n'a ni l'ironie ni la gaieté, mais il proclame partir de l'ironie (le mot, en tout cas, signifiant, à l'origine, requête), voit sa négation dans le sérieux, nie celui-ci, pour tomber sur la gaieté, dont il croît inonder le public incrédule. « On ne peut guère rester sérieusement avec soi-même ; c'est parce qu'on est frivole qu'on ne se pend pas » - Voltaire.

Pour penser avec force et hauteur, il faut sentir sa faiblesse et bassesse.

Tous mes naufrages sont de la pure invention, puisque je n'emprunte aucune route maritime, n'ai pas de marchandises d'échange, manque d'esquif et ne vois aucune bonne houle au-dessus des profondeurs racoleuses.

Plus bête est ton interlocuteur, plus la vérité devient le seul outil de communication fiable. Et tu t'y embêtes...

En avançant dans un terrain profond, on est tenu à prendre tant de précautions qu'on finit par ramper ; la hauteur, elle, ne se donne qu'à l'aile insouciante, munie d'un regard perçant.

Le mauvais pessimiste découvre un ver dans la pomme et décrète l'évacuation du paradis ; le bon optimiste vit, enthousiaste, même dans l'enfer, en y cultivant l'arbre du savoir - le pommier.

Plus on parie sur la force et plus sombre est le pessimisme qui, immanquablement, s'ensuit. À comparer avec l'optimisme, qui accompagne les pensées nées de la faiblesse et des capitulations. Que ton idée-force soit : la fuite doit toujours figurer parmi tes maîtres-mots.

Plus harmonieuse est ta berceuse - une espérance passive, plus mouvementé sera ton rêve - un désespoir actif. Un beau chant vespéral doit précéder un beau regard nocturne.

Au récit, bas et long, oppose l'aphorisme, haut et court. Altum in parvo.

Pour entretenir l'appétit de rêves célestes, tu dois savoir varier le fatalisme des nourritures terrestres : tu dois en pourrir, tu peux en mourir, tu veux t'en nourrir.

En accédant à une idée par des sentiers battus, tu en reconnais la défaite.

Il est facile de vivre au-dessus de ses moyens ; vivre au-dessus de ses buts, vivre des contraintes, est plus passionnant.

Comment résumerais-tu l'action du Verbe ? - une lecture joyeuse de l'univers ; et maintenant écoute les premières paroles des Annonciations de son faux messager, l'Archange Gabriel : à celle qui ne sourira jamais, il dit « Réjouis-toi », et à un analphabète - « Lis ».

On connaît beaucoup moins la lascivité de Sabaoth que celle de Zeus, puisque celui-là faisait appel à l'engeance volatile, pour s'y identifier, voire pour s'y hypostasier ; et si Hercule doit sa puissance à l'interminable nuit, que Zeus s'offrit pour cocufier Amphitryon, Jésus doit la sienne à la nuit des temps, qui s'abattit sur l'Europe pour un millénaire.

La platitude d'un discours se reconnaît par l'abus d'amplitudes, comptez-y des absolument, merveilleux, inepte, génial, débile, sublime, nul, adorer, exécrer. Comme le poids du troupeau se reconnaît le plus nettement dans le soliloque d'un mouton.

Il y a tant de penseurs, qui louent les vertus d'un silence révélateur, et qui abusent de nos oreilles avec leur interminable bavardage. Dans un domaine, où compte avant tout la musique, faite de violences et de silences. Même Nietzsche tombe dans ce travers : « L'essentiel de ta vie se déroule non pas aux plus bruyantes, mais aux plus silencieuses de tes heures » - « Die größten Ereignisse, das sind nicht unsere lautesten, sondern unsere stillsten Stunden » - l'essentiel n'est pas dans la force du son, mais dans son amplitude-intensité, dans la ligne musicale de crête ou de faîte. Il faut faire comme Beethoven et se dire, en permanence, que le vrai sourd, c'est le monde, et ne pas chercher des oreilles adéquates.

N'est véritable passion que ce qui redouble d'intensité, une fois soumis à l'examen, sans concession, de la .

Il doit exister une énigmatique relation de cause à effet entre l'exotisme du lieu géographique et la tonalité de l'écriture, qui s'y éploie : quand je compare mon environnement avec celui de Byron, Leopardi et Nietzsche, je trouve d'amusants parallèles.

La chose, pour laquelle ma tête se démène le plus, est l'immobilité de mes bras. La bougeotte des périphériques s'explique souvent par la faiblesse de l'unité centrale.

La simplicité est le retour éternel du regard de sage, qui s'arrête, successivement, sur les choses naturelles, rationnelles, réelles, complexes : la bonne simplicité est une complexité naturelle.

Dans la vie, comme en mathématique, le réel se réduit aux valeurs unidimensionnelles, tandis que l'imaginaire invite à forger des vecteurs complexes ; cet imaginaire, qui naît de l'extraction impossible de racines des valeurs négatives, pour aboutir à l'existence nécessaire de solutions des problèmes rationnels.

On est un Ouvert, lorsque son intérieur coïncide avec son soi - encore de l'ontologie mathématique.

Quel meilleur ami des quatre éléments que l'arbre peux-tu trouver ? - fils de la terre, avec la soif de l'eau, tendu vers l'air et se livrant au feu.

Le feu apporte la vie, l'eau la porte, l'air la supporte et la terre l'emporte.

Une seule de ces sentences est pondue par un écolâtre de philosophie : « la logique est le monde de l'être-là », « l'être-là est la logique du monde », « le monde est l'être-là de la logique » - si tu arrives à défendre toutes les trois, comme l'auteur, ou, comme moi, - à t'en moquer, tu te débarrasses de toute timidité, face à la terreur des logorrhéisants. Si tu trouves cet exercice amusant, voici, en prime, un autre : « L'essence de l'être-là se loge dans l'existence » - « Das Wesen des Daseins liegt in seiner Existenz », en y substituant, de plus, à se loge : se tient debout, à quatre pattes ou assis (en catégorie supérieure d'ahuris, on substituera, ensuite, l'être à l'existence, pour continuer à s'ek-stasier).

L'infini renaît en absence du fini, et devient un pur être - qu'en dites-vous ? - du charabia ? - oui, vous avez raison. Et que penser de son reflet spéculaire pascalien : « Le fini s'anéantit en présence de l'infini, et devient un pur néant » ?

Il faut reconnaître, que l'homme devient de plus en plus théophore, semblable à ce Dieu, qui serait démuni de frissons et tropes et s'occuperait directement d'intellections : « Ni la sensation ni l'imagination ne peuvent L'habiter, et Lui embrasse du seul intellect » - Abélard - « Deo nec sensum nec imaginationem inesse posse, sed eum cuncta intellectu ». Le plus curieux serait qu'entre-temps le robot apprenne à pleurer et à rêver !

Ce n'est pas la naïveté qu'apprécie un esprit vraiment libre, mais le chemin, qu'il faille parcourir, pour arriver de la naïveté à la profondeur, le chemin, qui est trop court et trop banal, pour des choses graves. Plus on a de la hauteur et plus désespérantes peuvent être des naïvetés qu'on parvient ainsi à sauver.

C'est dans les ruines des actes qu'on prêche le mieux l'errance des pensées. Les toits et auges des étables fixent les visées et limitent les vues.

Que le tragique soit exclu de leur philosophie, ça se comprend, puisqu'ils veulent produire des manuels d'utilisation, mais que le comique subisse le même sort les exclut eux-mêmes du champ philosophique. D'ailleurs, la bonne philosophie commence par l'invitation simultanée du comique et du tragique, ce couple engendrant, presque par inadvertance, le robuste ironique.

Sans l'ironie, l'esprit n'a ni grimaces ni sourires ; il devient masque posthume ; veux-tu encore qu'on devine ton visage ?

Pour savoir que les choses connues ne sont pas grand-chose, il faut en avoir connu énormément.

Pour être convaincant, il leur faut, sous les pieds, un sol solide, une chaire universitaire ou une profonde expérience, tandis que rien n'y vaut un abîme.

Il faut avoir des dons de Kant ou Heidegger, pour briller par son essentialisme ; tandis que même sans talent aucun on se fait remarquer par son existentialisme. La conclusion : défier les moyens essentialistes, se méfier des buts existentialistes - en se fiant aux contraintes ironiques.

Le fond de l'homme est tapi de mathématique : je ne peux expliquer la manie de collectionneurs que par la notion d'ensemble qui, câblée, les travaille de l'intérieur ; de même, chez ceux qui préfèrent l'opération aux opérandes, je devine souvent un corps, un groupe ou un anneau tout algébriques.

Pour surmonter l'homme, il faut emprunter le chemin de la résignation, qui passe, successivement, par la profondeur épique, la superficialité comique et la hauteur tragique, pour aboutir aux ruines sans chemins ni géométrie, aux rires et pleurs tournés vers les étoiles.

Ce que Voltaire dit des (bons) genres vaut pour les systèmes : sans ou avec un système on n'échoue que par l'ennui.

Des chemins, dont les pieds du goujat éprouvent le prurit, il y en a hors de toute poussière, pierraille ou bitume ; mais le mode de déplacement, sur ceux-ci, n'est point la marche, mais la danse, le vol ou la chute : le voyage est bon, « pourvu que ce soit hors du monde »** - Baudelaire.

Pourquoi disparurent les sirènes ? - parce que tous les marins, au lieu de s'attacher voluptueusement à un mât, se bouchent leurs oreilles d'auto-pilotes ; rien n'est plus destiné aux naufrages ; les bouteilles de détresse ni ne reçoivent ni n'émettent aucune ivresse ; les ménades sont au chômage technique. Et après avoir perdu leurs plumes, les sirènes perdirent leurs voix.

Tu tends ton arbre de quête et tu t'attends à ce qu'un arbre lecteur s'unifie avec lui, dans une fusion foisonnante ; mais, la page tournée, ton arbre chute, et tu ne dois pas t'offusquer, si tout un chacun, sans arbre interprétatif à lui, se serve du tien comme d'un vulgaire bois de chauffage ou d'allumage. « L'arbre une fois abattu, en prend du bois qui veut »** - Érasme - « Arbore deiecta, ligna quivis colligit ».

L'intensité comme but et contrainte : que le premier et le dernier pas se fassent par enchantement. Les sots de tous les temps : partir de l'enchantement et aboutir au désenchantement ; les naïfs font un parcours en sens inverse. La bêtise moderne : partir et finir par désenchantement.

Ce n'est pas le caractère passager des choses qui justifie l'ironie de leur approche, mais l'absence absolue de miroirs, dans nos palettes, et la contingence de nos pinceaux. Et Sartre : « Dans l'ironie, l'homme crée un objet, qui n'a d'autre être que son néant » - ne veut pas y voir un modèle parmi d'autres, qui ne sont néant que face à l'existence.

Les nœuds modernes se dénouent grâce aux algorithmes sans failles ; et l'orgueil de suspendre son jugement ou de tirer son épée devint pure bêtise. Le dogmatisme tranchant ou le scepticisme acéré ne servent plus qu'en matières éphémères.

Tout homme intelligent passe par la tentation du dogmatisme ou du relativisme ; pour se débarrasser de celui-ci, suffit le talent ; pour maîtriser celui-là, suffit la noblesse ; les deux - armés d'ironie, c'est à dire d'une saine distance. Le fruit de cette fusion, c'est le culte de l'intensité égale sur l'axe des idées et des valeurs : se détacher de l'horizontalité du bruit, pour demeurer dans la verticalité de la musique, devenir vecteur de ce qui tend vers le beau ou le sublime.

Le dogmatisme - ceci ou cela ; la dialectique - ceci, mais aussi cela ; le relativisme - cela vaut ceci ; l'ironie - cela sert à ceci. L'ironie entretient l'intensité de l'axe tout entier ; les autres s'occupent de ses partitions.

J'admire ce livre d'autant plus fort, que sa puissance externe n'a aucun lien avec la faiblesse interne de son auteur.

Sur notre liberté : on trouvera toujours un tel angle de vue sur notre libre choix, qu'il semblera sortir tout droit d'une inertie quelconque. Et de plus, l'action s'y présenterait comme inaction, le sceptique - comme acédique. « La réflexion aboutit, tout droit et légitimement, - à l'inertie, c'est à dire, au je-m'en-foutisme »* - Dostoïevsky - « Законный, непосредственный плод сознания - это инерция, то есть сознательное сложа-руки-сиденье ».

N'en déplaise à la fatuité des hommes du monde, les plus beaux chants furent composés par ceux que n'aura inspiré aucune muse. Pire, la présence d'inspiratrices fait souvent pencher les palettes vers des recettes de cuisine et de vaines lumières. Les présence de ou grâce à deviennent des buts banals ; les absence de et malgré restent contraintes vitales.

L'évolution de l'image de la philosophie : une bergère insouciante se transformant subrepticement en berger rongé par le souci (Heidegger). La volupté cédant à la volonté, le soupir - au devenir, le naître - à l'être, la caresse - à la bassesse.

De l'accélération du progrès : pas un seul dieu nouveau depuis deux mille ans, pas un seul philosophe nouveau depuis cinquante ans, pas un seul poète nouveau depuis vingt ans. Et le dernier homme nouveau, R.Debray, je le croisai il y a cinq ans...

Pour l'écriture de la musique vitale, la force est trop monocorde ; la faiblesse y a des ressources insoupçonnables, surtout à la verticale, par exemple : « Je suis un héros, parce que je suis faible » - C.Rosset.

L'ironie est l'un des rares moyens pour valoriser la faiblesse et pour gagner un peu de liberté gratuite ; elle ne te rend jamais plus fort, mais elle t'amène à être plus libre.

Les plus grands bavards écolâtres sont aujourd'hui ceux qui prêtent au silence les vertus de profondeur et de majesté et en chantent la communion et le déchiffrement. Quels hymnes à la solitude et à l'angoisse se composent dans leurs colloques se terminant par des dîners en ville !

La déroute finale étant inévitable, tu dois faire de la sorte, qu'une humiliante reddition se vive comme une aimable abdication : saigner en manant, signer en monarque.

Le comique exige d'être recherché, poli, rendu succinct, c'est en quoi il est supérieur au tragique, qui se trouve partout, où se fait jour la vie, débordante et crue.

Un seul des verbes - être, vivre, écrire - peut s'allier à la sagesse : on est plus souvent faible que sage, on vit au hasard de l'insignifiance, seul l'écrit peut parfois damer le pion au hasard et à la faiblesse, et encore...

Entre le don de plume et l'intelligence - aucun lien ; la plupart des hommes intelligents, en se mettant à écrire, n'exhibent qu'une bêtise piteuse. Socrate dut s'en douter.

La surface, ou l'épiderme, permet de visualiser la profondeur ou de caresser la hauteur.

Ce que je reproche à la gaieté est de répandre en plate étendue ce qui avait une chance de s'élever jusqu'à la hauteur d'un enthousiasme.

Le fait de dire tout haut ce qui doit n'être dit que tout bas, en aparté, doit être considéré comme une chute. Et de quel essor et de quelle puissance peut-on avoir besoin, pour chuchoter ce que hurlent, impudiques, les autres !

Les plus pures des abstractions antiques se trouvaient à l'aise en compagnie des ivrognes, hétaïres ou pâtres ; de quelles ivresses, de quelles voluptés peut se réclamer ce sage moderne, dont les seules quêtes sont : l'Être, l'Un et l'Ego, sont-ils transcendants ou transcendantaux, immanents ou réels ? - des robots enrayés, des programmes, qui bouclent dans un vide stérile des circuits sans vie.

Je me relis et je n'y trouve aucune trace des lieux, où je bouquinais ou bossais ; ni Moscou ni Paris, mais la Méditerranée, elle y est omniprésente, elle qui illuminait les autres, elle qui m'enténébra. Je me fiche de ma cervelle comme de mes muscles ; je veux coucher mon âme en compagnie de mes caresses.

Parmi les valeurs assurant un succès littéraire, l'intelligence semble être le pivot central, inamovible ; jadis, la réussite, à 90%, étais due au talent, à 9% - à l'intelligence, à 1% - au savoirnbsp;; aujourd'hui, cette proportion se renversa, mais l'apport de l'intelligence reste le même.

Les pays avec le taux de philosophes et de poètes professionnels le plus élevé du monde : la Suisse, la Belgique, les USA. C'est aussi dans ces pays-là que la révolte serait la plus intransigeante, la liberté - la plus menacée, l'esprit - le plus raréfié, mais la philosophie de l'esprit - la plus respectée. « Aux USA, la sentimentalité et le sexe s'épanouissent au dépens de l'amour » - Badiou. Toutes les passions s'y réduisent aux giclées de neurotransmetteurs.

Tout le monde sait rire de soi-même, mais du soi hésitant et maladroit, tandis que c'est le soi arrogant et bon calculateur qui le mériterait davantage.

Les sons et les couleurs entrent dans notre conscience, sans que le moi le réclame ou y intervienne ; c'est le moi qui doit y être (en)traîné, et son apparition, comme à l'intérieur de la conscience, marque le début du Je réflexif.

On peut juger de l'intérêt d'un courant d'idées par la variété ou l'amplitude des talents qui s'y adonnent : quand on voit l'ennui d'un même ordre qui émane des meilleurs ou des pires des psychanalystes ou des phénoménologues, on comprend pourquoi, parmi les nietzschéens, on trouve les pires et les meilleurs des talents.

Choisissez, au hasard, un nombre (parmi 0,1,2,3,4), un élément (parmi air, terre, feu, eau) et un verbe (selon la modalité : vouloir, devoir, pouvoir, l'auxiliarité : être, avoir, faire, la créativité : imaginer, inventer, feindre, la phonétique : pendre, peindre, pondre ou selon n'importe quel autre critère) ; aucune vie ne suffira, pour épuiser la question : que veut dire leur combinaison ? - c'est pourtant le contenu de 95% des écrits philosophiques.

Présentez à un philosophe, un tantinet imaginatif, une phrase du journal d'aujourd'hui, une phrase composée par un ordinateur et un beau vers : il y trouvera, respectivement, de la largeur statistique, de la profondeur mystique, de la hauteur lyrique. C'est cela, l'intelligence mécanique, ou plutôt ses trois degrés successifs.

La dérive d'une Bouteille à la Mer, est-ce un chemin ? Est-ce encore l'écho d'un beau naufrage ou déjà l'annonce d'une piteuse épave ?

Les immobilistes s'opposent aux hommes de progrès ; ceux-ci prônent la réconciliation (die Aufhebung hégélienne) aboutissant à un gain de hauteur (die Erhöhung) ; ceux-là se contentent de garder une hauteur incommensurable et inaltérable, après avoir acquiescé au monde entier.

Tous ceux qui saluent une évolution ou une expansion de la nature psychique, poétique ou intellectuelle de l'homme font preuve, systématiquement, d'une étrange bêtise. Voici, par exemple, une perle d'un homme de progrès : « La pensée moderne a réalisé un progrès considérable en réduisant l'existant à la série des apparitions, qui le manifestent » - de ces abominables ratiocinations dont les Français teutonisés sont les seuls à détenir le secret.

Au lieu de patauger dans l'essence de la profondeur (das Wesen des Grundes - Heidegger), dont la plate existence me barbe, je plane dans l'inexistence de la hauteur, son universalité me suffit.

Dans la dispute entre la profondeur et la hauteur, c'est encore la musique qui tranche le plus définitivement : l'intelligence, vouée à la seule profondeur, ne peut battre que de sourdes cadences, tandis qu'en hauteur on croise même jusqu'aux inanités sonores (Mallarmé).

Tôt où tard, tout homme lucide fait ces deux terribles découvertes, touchant au Temps et à l'Espace : l'Histoire n'a aucun mystère à nous livrer ; l'univers n'a pas de capitale, où pulserait la fontaine, que cherche tout créateur ; de toute province perdue peut jaillir un premier jet de la création. Et l'on arrête ses recherches temporelles et se plonge dans ses trouvailles hors espace.

Il n'est pas honteux d'avoir des convictions ; il est honteux de ne pas trouver de préjugé, qui leur serait supérieur.

Chose, objet, substance, essence, existence, étant, être, l'Un, Dieu - quand tu réussis à les traiter, tous, comme des objets, tu peux proclamer la mort de Dieu comme l'aboutissement de l'éternel retour du Même, étalé en mille facettes : « Dans l'infini - l'éternel retour du même ; au ciel, le multiple devient l'Un, le système » - Goethe - « Wenn im Unendlichen dasselbe sich wiederholend ewig fließt, das tausendfältige Gewölbe sich kräftig ineinander schließt ». Semper alternum des commencements extérieurs n'est possible que grâce à semper idem des naissances intérieures.

Où peut mener la création ex nihilo est bien illustré par l'étymologie du Plan divin : Je créerai comme c'est écrit ! Ce qui, en araméen, se dirait - abracadabra !

Dans le métier de haute couture - enfilage de pensées, je suis fournisseur de hauts modèles (top-models), de perles langagières.

L'avantage principal d'une paix d'âme est d'offrir les meilleures conditions, pour en peindre le tumulte.

On perçoit le ridicule de la profondeur aristotélicienne en retrouvant, tels quels, les concepts de cause, agent, matière, produit dans les work-flows modernes banalissimes.

Mon français écorché fera sourire plus d'un lecteur indifférent, ce qui m'arrange : l'un des buts de ce livre étant de me rire de mes propres écorchures.

Si ma langue est si souvent rompue, c'est peut-être que je tente trop lourdement de la ployer (Montaigne).

Lorsque, en cherchant la paille dans l'œil de mon prochain, j'entends que, n'étant pas autochtone de souche, je devrais chercher la poutre dans mon propre œil, je m'insurge contre ces deux ruines de l'arbre, dont je n'assume l'avenir que sous forme des cendres. Mourir, ni par le temps ni par la main des hommes, mais d'une fusion-unification entre l'air des mots, le feu de l'âme et cette terre française, qui me met près de ses meilleures fontaines, dont l'eau me reste intouchable.

Le monde dont le bavardage ne laisse aucune place au silence est un monde muet.

J'ai de la sympathie pour la trouvaille variable des mensonges furtifs, puisque ainsi, par une négation toute mécanique, on fait un pied de nez à la recherche constante de la vérité éternelle.

Sur de vraies idées s'appuient les fondations, se comptent les étages et se scrute le vide du ciel. Sur de fausses - l'envie de s'envoler ou de virevolter. « On perdrait courage si on n'était pas soutenu par des idées fausses » - Fontenelle.

Commettre une erreur capitale - ils sont terrorisés par cette perspective, sans se douter, que leur premier souci aurait dû être - ne pas se fendre d'un banal et véridique ennui.

Deux cas de figure intéressants dans les rapports entre l'écrivain et son herménaute : ou bien la lecture du second n'apporte rien de plus haut, ou bien la lecture du premier, après celle du second, n'apporte rien de plus profond. La valeur de l'écrivain se mesurerait uniquement en hauteur.

Ceux qui geignent le plus fort leur désenchantement ne surent jamais chanter. Ceux qui narrent les images sont ignares du chant.

Dès qu'on se met au service des idées, on devient serviteur moutonnier incapable de produire des idées soi-même.

L'ironie n'abat que des idées minables ; l'idée irréductible aux mots serait couronnée, voire rehaussée par l'ironie généreuse quoique impitoyable. « Une idée est un concept accompli jusqu'à l'ironie »** - F.Schlegel - « Eine Idee ist ein bis zur Ironie vollendeter Begriff ».

Le plomb que tu voues à tes ailes provient peut-être non pas des profondeurs de la terre, mais d'un fusilier ou d'un imprimeur ; avoir tiré des coups de feu, avoir tiré des livres - pour te permettre une vie à tir d'ailes.

L'erreur irrémissible des profonds consiste à voir dans la pensée un produit fini, tandis que, pour les hautains, elle est de la matière première ; les premiers l'avalent et la digèrent, les seconds la pétrissent et malaxent comme de la pâte molle, pour la soumettre à leur propre feu.

Ce n'est ni la cervelle ni l'estomac que vise mon livre ; et je devrais me réjouir, que personne ne l'avale ni le soupèse, puisque « être indigestes, c'est ce qui assure l'immortalité des œuvres d'art » - Musil - « die Unsterblichkeit der Kunstwerke ist ihre Unverdaulichkeit ».

L'ironie est question de style et d'élégance et non pas de conciliation ou de tolérance (c'est dans l'ironie que Hegel placerait sa fumeuse synthèse menant tout droit vers la vérité...). L'ironie commence par la reconnaissance, que la fabrication de vérités est une chose banale, ne méritant pas qu'on la prenne au sérieux.

Le jour le plus sinistre pour un invétéré rêveur sera celui, où l'on aura définitivement prouvé, que, déjà, dans la première cellule vivante était contenu l'algorithme, qui devait mener, inéluctablement à l'homme, qui rêve le beau et rougisse pour le bon. Le second, à l'échelle de la sinistrose, sera celui, où l'on fabriquera une cellule à partir d'une collision de cailloux.

À partir de la requête : « Est-ce vrai que 2 + 2 = 4 ? », il est facile de diviser les répondants en trois catégories - naïfs, poussifs, créatifs ; les premiers voudront remplacer 4 par 5 ou se référeront à la logique universelle, les deuxièmes interrogeront l'alphabet auquel appartiennent les graphies 2 et 4, les troisièmes se demanderont de quelle addition et de quelle égalité il s'y agit.

La raison de mon affection pour les impasses : toute recherche de la pureté ou de la compassion y aboutit ; n'ouvre de grands chemins que la recherche du lucre.

Le philosophe s'intéresse aux textes et non pas à la littérature ; il s'ennuie à mort avec le profond et avec l'intelligent ; pour tester sa faculté de débrouillage savant et tropique, il lui faut de l'aléatoire, du décousu, de l'insensé ; c'est ce qui explique la volupté des charognards professoraux à autopsier et à glorifier des déments et des faibles d'esprit, tels que Mallarmé, Trakl, Khlebnikov, Joyce.

L'ironie est un sens des hiérarchies, le refus du sérieux, que votre antagoniste prête au niveau courant ; c'est pourquoi, face aux Européens, les Américains sont si pitoyables, avec leur sérieux indécrottable voué à l'Administration, au management, à la drogue, à l'homophobie, au salut de l'âme.

Le noble ou le sacré n'émanaient pas plus du trône et de l'autel que de leurs héritiers modernes, mais ceux-là, au moins, engendrèrent tellement de belles métaphores, que je ne vois toujours pas surgir de la Bourse ou des salles-machines.

Ceux qui affrontent la mort, sourire aux yeux, furent connus d'avoir affronté la vie, grimace aux lèvres.

Jadis la vie fut ennuyeuse, et l'art y apportait de la bigarrure, de l'étonnement et du dépaysement ; aujourd'hui, je ne sais plus où l'ennui a sa source principale, dans une vie transparente ou dans un art sans ombres. Faute d'un soi intéressant, se prêtant à un dialogue, les profonds sont terrassés et les hautains foudroyés - par l'ennui ; ils trouvent le palliatif en psychanalyse, en gastronomie, en débauche ou en journalisme.

C'est la position debout qui conduisit le langage de l'homme du borborygme à la métaphore ; mais seule la position couchée permet de produire des métaphores irréductibles aux borborygmes.

Le sérieux ne sied qu'aux balivernes ; il est le dernier refuge des imbéciles ; plus un sujet est tragique et profond, mieux un courant ironique et hautain en essuie les larmes.

La musique la plus pure fut écrite par deux sales personnages, Mozart et Tchaïkovsky ; la musique la plus optimiste et fraternelle - par ce sinistre misanthrope de Beethoven ; la musique la plus noble et divine - par ce petit-bourgeois et grenouille de bénitier, Bach. Et l'accord entre le personnage et son œuvre annonce, si souvent, une médiocrité. À comparer avec l'homme Nietzsche : ce minable petit-bourgeois, respectueux des titres, grades et fortunes, guettant des signes de reconnaissance ou d'admiration de la part de n'importe quelle canaille - c'est parmi les petits-bourgeois que se recrutent des adorateurs du surhomme.

Le masque de la transparence, masque brodé de routines et d'habitudes, n'est porté que par des sots, orgueilleux, imperturbables et vastes ; les profonds et les hautains se résignent à l'authenticité de leurs visages opaques, animés par un cerveau créateur ou par une âme déracinée.

Le progrès de la compréhension des discours des sots est toujours quantitatif (et l'on finit par comprendre même les jargonautes philosophiques) : mieux on comprend un penseur-poète, plus on l'admire ; plus on comprend un professeur prosaïque, mieux on le méprise.

À mettre dans Introduction au végétarisme : La grande dame, avant de s'attendrir au théâtre sur Roméo et Juliette, déchiqueta avec ses canines et introduisit dans son tube digestif la côte, découpée dans le cadavre de l'agneau tué par une décharge électrique dans l'abattoir municipal.

Le premier mérite de l'au-delà est qu'il n'existe pas, ce qui permet au bon créateur de le réinventer, à la place du Démiurge, faiblard ou cachottier. Mais contrairement à l'avis des robots, croyant naviguer dans l'en-deçà, celui-ci, semble-t-il, n'existe pas non plus : « Il n'existe ni un en-deçà ni un au-delà, mais une grande unité, dans laquelle sont chez eux les Anges »** - Rilke - « Es gibt weder ein Diesseits noch ein Jenseits, sondern die große Einheit, in der die Engel zu Hause sind ». Ange est le nom qu'on donne à celle des bêtes, qui vit davantage de ses barreaux que de ses terreaux ; elle prouve sa liberté par le respect des contraintes mystérieuses et non pas par la connaissance des buts problématiques ; elle reconnaît ne pas se connaître ; elle devient le soi connu, tout en voulant être le soi inconnu, être messager de ce qui n'existe pas.

On a beau chercher le meilleur remède pour se débarrasser du souci de l'être de l'étant, rien ne vaut la néantisation de l'en soi pour soi.

Le voyage à partir du rien vers l'être, en s'arrêtant sur les étapes de l'étant, s'appelle le devenir. Telle est l'abyssale philosophie de Parménide, Hegel, Sartre, Heidegger. Certains s'apercevront, à la fin, que l'être n'est rien d'autre que le rien du départ ; d'autres, encore plus perspicaces et courageux, appelleront cette bourde gênante - éternel retour du même, se détourneront de toute négation, pour prôner l'acquiescement universel.

Les citations de ce livre sont un tribut à l'intentionnalité et, en même temps, sa réfutation : tant de mes métaphores gagnent (en clarté) à être encadrées par un arbre structurel (des substances ou relations) et par un arbre logique (des fraternités, négations ou antonymes) ; mais l'unification avec d'autres arbres aurait tout autant gardé l'essence du mien.

Peindre des raisons sans faits - noble et subtile tâche ; les tâcherons narrent des faits sans raison.

L'écrivain intéressant n'aborde que des sujets graves, pour ne les traiter qu'avec légèreté et cynisme ; et c'est avec lourdeur et sérieux que les raseurs s'attardent aux seuls sujets qui sont à leurs portée et hauteur - aux balivernes.

Il est certain que les profondeurs du savoir recèlent quelque chose de solide, y croire et s'appuyer la-dessus est sain ; la hauteur du regard naît d'un vide saint et aérien, où rien d'aptère ne saurait se maintenir. Mais la verticalité donne le vertige ; la platitude rassure et calme les consciences aux ailes rognées.

Peu importe à quel moment tu es visité par une idée - en courant, en marchant, en rampant, - elle ne doit surgir de tes mots qu'en dansant ; tout bruit de la vie doit y être remplacé par la musique. Laisse d'autres parler d'authenticité ou d'amplification, sois filtre.

Pour mériter notre attention, tout livre doit former un idéal. Un algébriste rappellerait, que cet idéal se définit au sein d'un anneau de l'éternel retour ou d'un corps ouvert à toute manipulation, tandis qu'on nous assomme de sous-représentations de certains groupes par trop associatifs et pas assez réflexifs.

Ceux qui affichaient le plus grand mépris face à la foule, furent de ceux qui éprouvaient la plus grande soif de gloire auprès d'elle. Plus fréquemment et ironiquement tu lui dis oui, mieux tu te désintéresses de ses jugements.

En dessinant sa vie non en lignes droites, mais en pointillé, on reste dans les avant-derniers pressentiments et évite la pénible idée du sentiment dernier : « La mort trace la dernière ligne des choses » - Horace - « Mors ultima linea rerum est ».

En cherchant un compromis, en calculant une moyenne, en modulant ou en équilibrant, entre la profondeur et la hauteur, entre l'humilité et la fierté, entre la honte et la pureté, soit on se retrouve dans une platitude, c'est à dire dans un silence, soit on n'en garde que l'intensité, c'est à dire la musique, cette meilleure rencontre des extrêmes : « La beauté est la ligne médiane de multiples extrêmes » - Emerson - « Beauty is the mean of many extremes ».

Des mélodies ou des harmonies font venir les mots ; si la musique, qui en naît, est divine, des idées y apparaissent, comme par un coup de baguette magique. Il n'y a pas beaucoup de place au fichu silence, que vantent les creux. « La pensée ne travaille que dans le silence et la vertu dans le secret » - Maeterlinck. Apologie du pédant et du brigand ! La pensée est un journalier bruyant au service de son employeur grand seigneur, le mot. Invisible, elle n'a pas besoin de se dissimuler. Ce n'est pas le secret qui embellit la vertu, mais sa franchise avec le vice.

Je pense, donc je puis, donc je suis, donc je fuis - le parcours du capitulard.

L'oubli de l'être est une paraphrase de la mort de Dieu, et pour ces deux carences, les remèdes respectifs, le souci et l'intensité, sont des synonymes. Curieusement, même leur demeure serait la même - le langage ! Mais tous les deux ne sont peut-être que l'incapacité d'y lire un retour éternel du Même.

Peut-on être, en même temps, immunisé contre le pessimisme et allergique au désespoir, être optimiste à l'occasion et rejeter l'espérance inodore ? L'espérance est affaire des poumons : désespérer en respirant, espérer en soupirant - à l'inverse de Cicéron : « tant que je respire j'espère » - « Dum spiro, spero » et d'Anselme : « désespérer en soupirant, respirer en espérant »*** - « desperem suspirando, respirem sperando ».

Un paradoxe entre noms et verbes, prix/valeur et apprécier/valoriser, peut se voir dans la définition du bon et du mauvais narcissisme : le mauvais valorise, de l'extérieur, le prix de ses copies, et le bon apprécie, de l'intérieur, la valeur de ses créations ; chez le premier, ses productions sont des traces reconnaissables du soi, chez le seond - des échos d'un soi inconnaissable.

Ce n'est pas le séjour au milieu du beau ou du bon, qui détermine l'envergure de l'homme, mais sa navigation entre ces deux sphères ; le talent et l'ironie sont ces deux guides, qui accompagnent les passages respectifs de l'éthique à l'esthétique et vice versa.

Que peut vouloir dire « au nom du Père... », si, par définition, on ignore le nom de l'Intéressé ? En toute rigueur, on aurait dû psalmodier : « par référence au Père... ». Tous savent, que c'est l'inexistant qui se prête le mieux aux métaphores et ellipses.

Les sots préfèrent le labyrinthe, où domine le chemin ; les savants bâtissent des réseaux, où domine le nœud ; l'ironiste part des nœuds inexistants, ce qui transforme tout chemin en errance, en impasse ou en pointillé, et cette structure finit par présenter tous les traits d'une authentique ruine, à l'espace discret et au temps arrêté.

Quand tu comprends, qu'aucune lumière n'est à toi, et que tu n'es qu'un manipulateur des ombres, tu prêtes plus d'attention à l'irréalisable, qui doit percer dans ton action ; de même - à l'invisible dans ton regard ou à l'innommable dans tes mots.

Comment reconnaît-on la naissance imminente d'un mystère ? - par des annonciations de conceptions miraculeuses. Comment une solution, garantissant des multiplications de pains, s'élève-t-elle jusqu'au mystère des péchés inexpiables ? - par une épiphanie, nous rendant momentanément aveugles.

Dans mes ruines peu fréquentables, j'ai beau faire un pied de nez à tous ces bâtisseurs d'édifices du savoir ou de maisons de l'être - j'ai honte devant celui qui refuse les murs, comme toute construction viabilisée, et vit dans un Ouvert, aux sommets d'une sensibilité (Nietzsche) ou d'une intelligence (Valéry), ou bien devant celui qui, dès qu'il voit une pierre, veut l'attacher à son cou (Cioran). C'est le culte d'un Chaos – sentimental, mental ou verbal ; chaos voulant dire un Grand Ouvert, celui qui était au Commencement (Hésiode) !

On ne parle jamais de fenêtres ou de toits, dans des édifices paradisiaques ou infernaux ; mais il y est souvent question de portes : « L'enfer a trois portes, où l'âme se perd : désir, colère, concupiscence » - Bhagavad-Gîtâ. Heureusement, il y a toujours la fenêtre de l'ironie (ad augusta), par laquelle on voit, que les portes plus étroites (per angusta) ne sont pas plus recommandables, bien que la braise y soit moins ardente.

Qui est encore plus raseur que le bougon passif, pestant contre son temps et vénérant une époque révolue ? - le terrien dynamique, béat et résolument moderne ! L'intemporel devint translucide aux yeux privés de regard.

Celui qui cherche le repos intérieur provoque le plus d'agitations extérieures ; de mes appels à l'immobilité extérieure j'espère retirer quelques turbulences intérieures.

J'aime la résistance de la langue russe à l'ontologie verbaliste gréco-latino-germanique ; au lieu de creuser l'être de la chose, elle la fait d'abord se tenir debout ou couchée et ensuite la réduit au banal mettre (стоять/ставить - лежать/класть).

L'admirable parallélisme des vocabulaires philosophique et ensembliste : le rationnel ne peut pas dépasser en puissance le naturel ; le réel est infiniment plus vaste que le rationnel, il est le support de la continuité (cardinal du continu), le rationnel ne se manifestant qu'en discontinu, en dénombrable ; aucune cardinalité intermédiaire n'existe entre le réel et le rationnel ; pour échapper à la linéarité, le réel a besoin d'une généralisation par l'imaginaire et donc, par le complexe.

Dans ma géométrie spirituelle, les deux dimensions de la platitude s'appellent temps et espace, sujets mystérieux, mais dont l'étude n'a jamais produit de mystères ; sur la troisième dimension naît la dialectique entre le haut et le profond, où aucun mystère n'affleure, on ne peut y compter que sur ses propres vertiges, pour creuser ou pour s'envoler. « La dialectique n'est pas la neutralisation synthétique de deux termes préexistants et opposés » - G.Châtelet.

Pourquoi opposer la communication dans l'espace à la transmission dans le temps (R.Debray), puisque non seulement on peut communiquer à travers les temps et transmettre à travers l'espace, mais les meilleurs de ces contacts se font hors temps et hors espace, soit en profondeur, soit en hauteur ? Et même si « l'intrication temporelle est supérieure à l'étalement spatial, le non commutatif est supérieur à la symétrie »* - Badiou, le oui distributif est supérieur à la réflexivité.

C'est Jules César qui expliqua, mieux que quiconque, la raison de l'intranquillité des poètes : « Plus que de ce qu'ils voient, les hommes s'inquiètent de ce qu'ils ne voient point »**.

Sur son lit de mort, l'homme se retrouve dans l'état, dans lequel il est né : sans cheveux, sans dents et sans rêves, qui lui permirent, à l'âge décent, d'apprécier le goût, la caresse et l'émoi. Et il finira par retomber dans la seule chose, qu'il savait faire à la naissance, - dans les pleurs et gémissements.

Le sage représente le monde, le poète l'interprète, le journalier le modifie ; Platon se moque de Marx, Nietzsche ne le remarque guère ; tant d'invariants réels ou d'unifications imaginaires nous laissent devant le même arbre.

Il faut nous méfier de l'ivresse, qui accompagne nos incursions dans l'inexistant : la bêtise et la banalité l'innervent même plus que le réel même ; l'imaginaire doit compléter le réel, sans se substituer à lui ; sans la profondeur du savoir et la hauteur du valoir, les deux risquent de ne former qu'une vaste platitude.

Comment traduit-on, aujourd'hui : l'artiste peint un tableau ? - le plasticien maintient son installation ! Le mot rencontre le son ? - le concept émerge du bruitage.

L'écrit lui-même devrait être un rêve, - au lecteur de savoir fermer les yeux et de choisir sa nuit ; l'écrit des charlatans provoque presque le même effet : il est somnifère et nuit, sans rêve ni lumière ni ombres.

De l'importance de la culture générale dans les affaires publiques ou privées : Hitler pouvait refuser le privilège de fournisseur attitré de chambres à gaz à celui qui n'était pas assez sensible à la peinture ou à la musique ; Staline pouvait accorder deux voire trois années de sursis à un poète, qui saurait la différence entre un Ossète et un Géorgien, mais destiné à recevoir une balle dans la nuque. Congédier son domestique, pour avoir violenté Vaugelas (Molière), est un abus de la même lignée.

La maîtrise de la verticalité : avoir sondé la profondeur, pour donner de l'élan ironique et sacrificiel à ton esprit ; avoir prêté un serment de fidélité à la hauteur, pour que s'y éploie ton âme ; avoir un pied-à-terre dans la superficialité, pour que ton cœur s'y adonne à la caresse des sens.

Partout, sur ton corps, peut se loger la poésie : la caresse - poésie des doigts, la danse - poésie du pied, le chant - poésie de la bouche, l'humilité - poésie du cou, le rêve - poésie des yeux, la musique - poésie de la cervelle, le jeu - poésie du sexe, l'ivresse - poésie du palais.

Celui-là n'a rien à dire, le reproche qu'on entend, le plus souvent, chez les sourds au chant ; ça ne marche pas, disent les inaptes à la danse ; ça ne colle pas, se lamentent les esclaves des étiquettes, inhabitués aux mots libres.

Plus lucide est la conscience de ton impuissance, plus résolument tu veux ne vivre qu'intensément.

Jadis, on tenait à son visage et méprisait son corps ; aujourd'hui, tant de soucis pour son corps, mais il n'y a plus de visages.

Où la part de vérité est plus désirable que la vérité entière ? - dans une poésie, dans un décolleté, dans un diagnostic létal.

L'intérêt qu'on porte aux frontières peut viser plusieurs fins : la curiosité de leur franchissement, la chaleur d'une fraternité qu'elles engendrent, le vertige d'un élan vers elles ; la connectivité de l'espace, la clôture dans le temps, l'ouverture vers l'infini.

La superstition anti-poétique : dans une paix d'âme, croire en irréalité de la mort, s'accrocher, par l'action, au réel de la vie ; la foi poétique : trembler, dans son esprit, devant la réalité de la mort, vibrer, dans son âme, pour l'irréel de la vie, c'est à dire pour son rêve.

Pour un béat optimiste, la vie est une solution et guère un problème. Comme, pour le vrai pessimiste, la mort n'est pas un mystère, mais un problème. « Ne se suicident que les optimistes » - Cioran. Et l'ironie est une capitulation inconditionnelle du pessimisme surarmé de la raison devant l'optimisme désarmé de l'esprit.

Bâtis des ruines, destinées à la vie. On se méprendra sur ses habitants, qui ne peuvent être que fantomatiques. C'est la bêtise humaine qui voit dans tout fantôme - un mort.

C'est à vous pendre d'ennui que de lire des récits de conquêtes et d'indignations, rédigés par des plumes médiocres ; mais quel afflux d'enthousiasme, avec de chatoyants tableaux, peints par des suicidaires, défaits et résignés !

L'ironie est, avant tout, question d'imagination et de puissance - savoir recréer ses propres saisons d'âme, que ce soit dans des ténèbres boréales ou sous un soleil de Midi. Quand on en manque, on est soit un mouton, subissant le calendrier commun, soit un robot, optimiste ou pessimiste, - vivant dans le meilleur (Leibniz) ou dans le pire (Schopenhauer) des mondes.

La jeunesse : chercher à se mettre sur les épaules des géants, pour mieux voir et avancer vers des fins ; la vieillesse : chercher des points zéro, pour mieux rêver, immobile, des commencements. C'est la place de la musique qui les distingue : elle est le commencement du jeune ; pour les vieux, elle n'en est qu'un « dernier écho » (Nietzsche).

La fraternité contemplative offre l'âme ; les bras, les cerveaux ou les épaules sont affaire de la coopération active. « Le pygmée, juché sur les épaules des géants, voit plus loin que les géants eux-mêmes » - Lucain - « Pigmaei gigantum humeris impositi plusquam ipsi gigantes vident ». Mais le pygmée se réduira aux choses vues, tandis que le géant aura laissé son regard. Le géant crée la hauteur ; le pygmée a toutes ses chances en profondeur ; en hauteur, il « n'est monté que d'un grain sur les espaules du pénultime » - Montaigne.

On sait où, dans les affaires des hommes, aboutit le culte des fins - à la basse domination de la finance. Prôner les débuts a l'avantage de faire de toi un éternel débutant. Mais le pire serait ne tenir qu'aux moyens - tu serais médiocre, moyen.

Dans la peinture des commencements, l'arbre originelle doit être plus présent que la source, la généalogie préférée à l'archéologie.

Mon arbre est un compromis, ou mieux - une union, ou encore mieux - une unification entre le matérialisme et l'idéalisme : j'admire l'existence même des constantes dans l'univers de la matière et j'admire l'essence même des variables ou des inconnues, dont est capable l'univers de l'esprit. Mais l'admiration, c'est un autre nom pour désigner la caresse, qui est le commencement ou la racine de tout.

Il y a tant d'aberrations logiques, en français et en allemand, à cause de l'article indéfini coïncidant avec le nombre 1 ; prenez, par exemple, un attroupement de 3 Français, ou mieux - de 1 Français, de 3 Françaises, de 7 Bataves, de 11 Helvètes - et fourrez-le, en tant que sujet, dans le Chant du Départ : pour elle un Français doit mourir, le sacrifice d'un bouc émissaire devenant une boucherie sans solennité aucune. Tandis que dans ein Volk, ein Reich, ein Führer, on touche aux nombres et non pas aux espèces ; à comparer avec ce net contraste : a nation, an empire, a leader - one nation, one empire, one leader.

Que la gent spinoziste est constituée, essentiellement, par l'idiot du village, se voit dans cette ahurissante confession de l'un d'eux : « M'inscrire dans l'être par une œuvre qui dépasserait le temps, servir un public et le convaincre de la pertinence de ma réflexion par sa cohérence » - je ne sais pas ce qui y est le plus comique et répugnant : l'idiotie et la misère du style, l'idiotie et la mesquinerie de l'ambition, l'idiotie et la sénilité de la cervelle ?

Qui, - la logique, l'art ou la science, - doit s'offusquer le plus, en écoutant ces formules galvaudées et inacceptables : la politique est l'art du possible, la philosophie est la science du possible ? Plus la philosophie se prend pour une science, plus elle est ennuyeuse ; plus la politique veut imiter l'art, plus calamiteuses sont les conséquences. Pourtant, la philosophie devrait nous apporter de l'enthousiasme, et la politique - de la stabilité.

Ton talent (intellectuel, poétique ou donjuanesque), est-il si nettement au-dessus du talent pragmatique de l'homme qui a réussi, pour que tu puisses traiter les hommes, qui ne s'aperçoivent pas de toi, d'aveugles ? Tant de perles pourrissent dans des coquilles sans vie, dans des profondeurs polluées par des chercheurs d'épaves.

Vouloir rester incompris est aussi bête que ne compter que sur ce qui est à comprendre ; les mélodies de l'inconnu s'écrivent entre les lignes, et elles valent plus que les lignes du connu.

On a besoin de plus d'énergie, de talent et de force, pour entretenir la pose de perdant que pour tenir le rôle de gagnant.

Tu veux chanter, en poète, l'esprit ou l'amour, la vie ou l'âme, et voilà qu'un zoïle bienveillant devine, que ce ne sont que des représentations de l'être (ou, pour paraître plus savant - de l'ousia), - te voilà proclamé métaphysicien, et ton chant promu ratiocination.

Si je devais choisir, comme tout le monde, un contraire ou un complément à l'être (comme devenir, temps, avoir, néant, destin, événement, étant), je prendrais la représentation, qui, pour l’œil, semble recouvrir l'ensemble de l'être, mais pour l'esprit, en laisse une infinité d'aspects irreprésentables ou insondables.

Ceux qui sont incapables de broder une vision intellectuelle du monde, veulent l'en protéger en invoquant son manteau sacré, cousu de vie réelle et impénétrable à l'abstraction. Et ils l'habillent en paillettes, ignorants qu'ils sont du fait, que l'univers n'est sacré que nu. Un déshabillage conceptuel et artistique annonce plus de promesses chaudes que leurs habits imperméables.

Depuis que tout esquif vital devint insubmersible, la métaphore du naufrage obligatoire perdit de prestige et entraîna dans sa déchéance celle des messages confiés à la bouteille de détresse. Ce qui, dans un cœur, fut perçu jadis comme irremplaçable ou irréparable se répare mécaniquement ou se jette, pour laisser place à des pièces d'échange jetables.

Une paix d'âme peut devenir une espèce de ce calme mortel, qui paralyse le voilier. Heureusement, tôt ou tard, même un tout petit changement de pression cardiaque ou atmosphérique amènera des vagues à l'âme ou à la coque.

Je comprends le culte de la vérité pratiquée aux temps anciens, puisque se rapprocher de la vérité voulait dire s'éloigner de la réalité. Mais aujourd'hui, où le vrai et le réel vont main dans la main, se vouer à la recherche du vrai, c'est s'adonner à l'ennui.

Une tentative de réhabilitation de la vérité : ce qui est profondément vrai se reconnaît par sa haute danse, à nos yeux étonnés et incrédules. En plus, c'est l'exact opposé de la devise moderne : est vrai ce qui marche.

Créer sa fortune, la gérer, s'ennuyer et s'intéresser à l'histoire de l'art, perdre sa fortune - de ces quatre modes d'existence, il n'en reste qu'un seul, où l'intérêt pour l'art ne compromet la fortune plus que le zèle commercial ou l'effort artisanal. « La misère, couveuse de tout art » - Apulée - « Paupertas omnium artium repertrix ».

On s'attache d'autant plus à arriver à ses buts qu'on a moins d'allant dans ses contraintes.

S'absenter de ce qui est - le privilège de l'ironiste ; s'y incruster - l'insolence du sceptique ; s'y faire invisible - l'astuce du cynique. Brûler de ce qui n'est plus ou ce qui ne sera jamais, en savoir remplir le vide.

Il me plaît, ce plaisir enfantin de savoir que, parmi mes auteurs cités, il y en a trois, qui portent mon prénom, et qui sont, tous les trois, des poètes, tout en provenant de trois tribus différentes.

Trois sujets, trois sources inépuisables d'ennui et de niaiserie - la vérité, la liberté, l'être. Mais si je peux opposer à la vérité et à la liberté leurs contraires plus aguichants, le rêve et la contrainte, les innombrables antonymes de l'être - le devenir, l'avoir, le paraître, le néant, la contingence - irradient la même grisaille. Et le superlatif n'y est pas plus brillant que le négatif ou le comparatif : « L'Être est ce qu'il y a de plus vide, de plus général, de plus net, de plus usité, de plus sûr, de plus oublié, de plus exprimé » - Heidegger - « Das Sein ist das Leerste, das Allgemeinste, das Verständlichste, das Gerbräuchste, das Verläßlichste, das Vergessenste, das Gesagteste ».

Le terme, qui revint à la mode - le déploiement, pour parler d'une expansion commerciale ou des antennes captant le bruit du monde. Jadis, on l'associait aux voiles ou aux ailes. Nietzsche y voyait le premier instinct de tout être vivant cherchant à déployer sa force (seine Kraft auslassen). Mais qu'est-ce qu'on peut déployer ? - son savoir, son tempérament, son talent, ses faiblesses, sa solitude ? Et dans quelle direction ? - vers la platitude du vous, vers la profondeur du nous, vers la hauteur du soi ?

Chez les absurdistes, on remarque surtout qu'ils ne sont guère doués pour le sublime. Les farcesques, en revanche, souvent débordent de ce don oblique. On accède à la farce par une voie absurde, et donc humoristique, ou par une voie sublime, et elle s'appellera ironie.

Le chant convient mieux aux ombres, la lumière se donne même aux récits ; mais il y a des coqs, qui s'imaginent que non seulement le soleil est leur production, mais qu'il se lève à cause de leur chant, comme certains chants du cygne en annoncent le coucher. Il faut être reptile, pour ne pas aspirer aux astres et se contenter d'une Terre, qui tourne en rond.

Brutus et Cassius, pour briller, choisirent un bon stratagème : sur le fond de nos absences - abandons ironiques - se dessinent nos traits les plus hautains. « La présence diminue la gloire » - G.B.Vico - « Minuit praesentia famam ».

Le paradoxe doit n'être qu'une maîtresse, qu'on ne doit jamais épouser pour la vie, sinon on s'abêtit dans le ricanement et la grimace (Cioran y succombe). C'est là qu'est la différence entre ceux qui prennent congé de leurs paroles, dès que celles-ci conçurent, et ceux qui épousent leurs idées. Les naïfs, qui croient en paroles vierges, finissent par épouser celles qui n'ont aucun appât.

C'est en ravaudant ses jours troués qu'on devient grand couturier de la nuit ; c'est en adoptant une pose qu'on traduit le mieux une inspiration. L'acte ne serait que coutures opératoires, le maniérisme - que coupures respiratoires. Le cœur de l'art à travers les cardiogrammes des mots. L'art de se mettre apte au travail s'appelle inspiration.

Après avoir chanté les doigts de sa muse, la rose et les astres, le poète déclarerait que ce fut la maîtrise de l'anatomie, de la botanique et de l'astronomie, qui rendit son métier possible - c'est exactement ainsi que se présentent les philosophes, avec leurs pitoyables invocations de la logique, de la science, du savoir.

Vouloir être sublime (la pose de dandy) ou faire le sublime (la pose héroïque), ces deux ambitions ne réussirent jamais à personne. Seules des contraintes ironiques peuvent être sublimes, contraintes, à travers lesquelles passent et le ridicule et le honteux. Les ruines survivent et aux salons et aux champs de bataille.

Ils prennent trop à la lettre les mots de hauteur ou de profondeur et cherchent à nous proposer des échelles ou des puits, tandis qu'il suffit de nous rappeler le besoin d'ailes ou le besoin d'échos, les deux - à travers des caresses verbales et non pas des messes doctrinales.

La grisaille écologique au service de mes couleurs égologiques : je cherche à protéger mes paysages des cadres trop moutonniers et à lutter contre le refroidissement du climat de mes étoiles dans des trous noirs robotisés.

Il y a des philosophes, chez qui on sent surtout un intense climat (Platon, Nietzsche, Heidegger) ; chez les plus raseurs, on ne voit que des paysages inanimés (Aristote, Descartes, Kant).

La caresse, pour l'âme, serait la même chose que le mordant - pour l'esprit.

Jadis, avec les hommes, ce fut comme avec la grammaire : autant d'exceptions que de règles ; aujourd'hui, les règles des hommes devinrent si parfaites, souples et inviolables, qu'aucune brebis galeuse ne dépare plus le troupeau compact et homogène.

Reconnaître une pitoyable insignifiance de l'enfance est signe qu'on reste jeune ; tous les esprits séniles s'extasient devant la pureté et l'innocence de cet âge sans grâce, sans étonnement, sans rêve.

La conscience d'échec nous tient en éveil, lorsque la vie nous sourit ou nous berce ; l'enthousiasme se vit le mieux au milieu des ruines.

Si tu as soif d'une vie intense, ne cherche pas le vin, mais un naufrage et une bouteille vide, à laquelle tu confieras les tempêtes sous ton crâne. Mais si ce n'est pas la vie, mais la soif qui te préoccupe, crée une fontaine imaginaire, faite uniquement pour entretenir ta soif.

Le sérieux, c'est l'impossibilité de falsifier un fait ou un dogme ; il a sa place en sciences, en religion, en amour, en musique ; mais nos facettes, créatrices ou libres, brillent par le contraire du sérieux qui est l'ironie - l'invention de nouveaux langages, par de nouveaux soupirs, grimaces ou rires, qui redressent les valeurs installées dans l'habitude ou la platitude.

Derrière la rigolade permanente de l'homme de la rue se devine un permanent sérieux, cet effet d'une sombre ignorance ; sous le sérieux permanent de l'homme d'esprit se lit une permanente rigolade, cet effet d'un gai savoir.

Ils pensent que le philosophe est un homme, qui crée des concepts, formule des questions, nous comble de ses réponses, soupèse des savoirs ou déchiffre des théories, tandis que c'est surtout celui qui, en toute circonstance, peut (doit ou veut) nous faire rire ou pleurer, au choix, au lieu de calculer ou de nous morfondre.

Ils écrivent en puisant dans un puits profond, plein de leurs idées, souvenirs, savoirs, et ce qui s'avère être de l'eau courante, mue par la même pression extérieure. Tandis que la condition nécessaire d'une écriture est la présence d'une haute fontaine, te faisant mourir de soif. La soif inextinguible (insatiabilis satietas de St Augustin est la plus belle contrainte d'homme de goût.

Très comique confusion entre le vide physique et le vide mathématique, chez les badiousiens  : mettez dans un ensemble vide deux ensembles, vous obtenez un ensemble différent de deux ensembles unis ; c'est la matrice formelle de l'addition algébrique. Il a du mérite, cet ensemble vide subissant une si brutale intrusion ! Et, rongée d'envie, la matrice informelle se réfugierait dans une soustraction topologique. Toutefois, la mathématique de l'Ouvert, chez Badiou ou Sloterdijk n'est pas plus risible que la logique de Hegel - de vastes, indigestes et irresponsables logorrhées.

L'ouvert physique et l'ouvert topologique - aucune ressemblance ; et l'on observe, chez les poètes et les philosophes, que les plus perspicaces, comme toujours, sont, inconsciemment, plus près du concept mathématique que de l'image mécanique. Pour les pauvres d'imagination, l'Ouvert est tout bêtement ... pénétrable (même pour Heidegger : « L'Ouvert laisse se pénétrer » - « Das Offene läßt ein ») ; pour les subtils, il est la condition tragique (Nietzsche et Rilke) de l'intensité de nos irréductibles élans. L'Ouvert est ce qui est dans la limite inaccessible, ce qui ne peut ou ne doit pas se connaître : « Ce que Nietzsche est et fit, demeure ouvert » - Jaspers - « Was Nietzsche ist und tat, bleibt offen ».

Quand je vois, avec quelle facilité, des tas d'hommes, privés de tout talent littéraire, empruntent le style et le vocabulaire de Spinoza, Hegel, Husserl, je comprends mieux le talent singulier de Pascal, Nietzsche ou Valéry, qui n'ont aucun véritable acolyte.

Mon entreprise de réhabilitation des ruines s'apparente davantage à l'élévation de la Tour de Babel qu'à l'imagination d'une tour d'ivoire (il faut être Nabokov, pour que ce soit la même tour), puisque mon refus de la langue unique est plus radical que le chipotage autour du choix des fondations, qu'il s'agisse du sable, des souterrains ou des cartes.

Mes ruines sont un compromis entre une église et un tombeau, où s'entremêlent l'ouvert du ciel et le fermé de la terre, le dehors des appelés et le dedans des élus, la verticalité des voûtes et l'horizontalité des racines, le ver du doute et le ver certain.

Les ruines ne sont pas une détérioration du château, mais une amélioration de l'étable ou du centre de calcul, auxquels se réduit l'habitat moderne. Les ruines affichent un lien fondamental avec le passé, en se faisant observatoire des astres, et sachant que, comme eux, elles sont vouées à l'extinction ; mais, au lieu d'émettre de la vaine lumière, elles inondent le ciel - des ombres discrètes.

La citation offre un excellent moyen de fuir les casernes et les salles-machine, et de ne s'entourer que de ruines, qu'on crée soi-même, en escamotant ou en démolissant son contexte et en la renvoyant à ses origines, au point zéro des fondations et des styles.

Pour que ton âme se sente chez elle dans tes ruines, il faut que ton esprit ait réussi à devenir un véritable et honorable sans-abri.

Les idéalistes et les matérialistes s'anathématisent mutuellement, mais quand un observateur impartial compare leurs summums respectifs - la relation Père-Fils, en partant du sujet transcendantal, ou la relation Être-Étant, en partant de l'objet immanent, - il est face au même degré d'aberration que dans le mystère du sexe des anges ou du clinamen de Lucrèce.

Un magnifique exemple de naissance de métaphores vibrantes à partir d'un impassible concept : l'Ouvert est une chose qui coïncide avec son intérieur - une sobre définition mathématique, qui, transposée au domaine spirituel, redessine les frontières et les limites de nos aspirations ou de nos espérances : tout point, où le moi n'est plus seul, ou s'arrête, sans continuer à me toucher, ne m'appartient pas ! De même : le Clos - la différence entre la chose et son intérieur appartient à la chose. Toute limite de mes élans, toute frontière de mon identification, m'appartiennent - le refus de la transcendance.

Le paradoxe est une ruse technique, se prêtant bien à l'humour, mais n'atteignant pas à l'ironie ; c'est pourquoi, des paradoxes - le moral du grave Nietzsche, l'esthétique de l'espiègle Wilde, le psychique du désespéré Cioran - seul l'esthétique est à sa place.

Il y a une bonne douzaine de fausses raisons pour aimer ce livre. « Si tu réussis, ce sera pour de mauvaises raisons » - Hemingway - « If you have a success, you have it for the wrong reasons ».La vraie, la seule, je ne vous la dirai pas ; c'est ce fameux pinceau qu'on ne doit pas voir sur le tableau d'un maître.

Vous êtes sûrement poète dans votre langue - ce qu'on disait des vers français de Rilke ou de Tsvétaeva, mais pour le comprendre et l'apprécier, il faut être soi-même et poète et polyglotte.

Certains chagrins ne s'expriment qu'à travers des rires ; certaines joies sont le mieux traduites par un mot mélancolique ; c'est ce qui s'appelle ironie - une bonne amplitude et harmonie des opposés. Le refus de tomber dans la platitude expressive, par défaut de moyens, et même l'espoir d'en sortir grandi, par vertu des contraintes.

Les Plus Déserts Lieux, PDL, les mots, hésitant entre la force et la liberté, et trouvant, comme par hasard, des échos dans : Prime Data Language, Public Document License, Popolo della Libertà, un poundal (mesure de la force).

Les adeptes de chaque élément ont leurs propres façons d'avancer vers leurs buts : l'eau - écopage ou repêchage, le feu - sainte simplicité ou feu de paille, la terre - sentier battu ou horizontalité, l'air - musique d'élans ou de chutes.

La responsabilité, ce fléau mental, robotisant toutes nos fonctions, des artistiques aux artisanales, devint si envahissante, que même son dernier challenger, la poésie, lui succomba, en grande partie. Quand on le constate, on pardonne à la gent professoresque l'immense irresponsabilité de ses logorrhées philosophiques.

La parenté entre la haute poésie et la philosophie profonde est si proche, que l'intimité entre elles, poussée trop loin, relèverait de l'inceste (Husserl) et engendrerait des monstres.

La chair, le muscle, l'épaisseur d'une belle idée sont constitués presque exclusivement de vernis ; chez ceux qui n'en ont pas, et qui se gargarisent de leurs idées nues, on se croirait face à un squelette (Hegel ne m'y contredirait pas).

Les discours sirupeux ou baveux devinrent si dominants et perdirent à ce point tout souvenir de fraîcheur ou de renaissance, qu'on pourrait regretter la sécheresse de jadis : « L'âme sèche est excellente, avec son feu toujours vivant » - Héraclite - même si aucun Phénix ne touche plus la terre et réside, invisible et immobile, en hauteur aérienne.

La même monotonie, soit inertie soit ennui, accompagne ceux qui ne vécurent jamais un moment de grâce, d'illumination ou de conversion (comme St Paul, St Augustin, Dostoïevsky, Nietzsche, Tolstoï, Valéry, Wittgenstein, Heidegger). Pour avoir sa voix reconnaissable, il faut avoir entendu des voix d'inconnus.

Dans les mentalités horizontales règne le dynamisme, qui assure la stabilité dans la platitude ; la verticalité se maintient grâce à l'immobilité de ce qui est le plus vital, immobilité vécue comme une chute ou une envolée, en fonction du vecteur courant de ton regard.

La géométrie en philosophie : un vecteur, c'est le sens d'un axe de valeurs plus l'unité de mesure. À comparer avec des savants, non-géomètres de Platon, campés dans une valeur donnée sur un axe plus des mesures, que tout le monde pourrait prendre à leur place.

On associe à l'horizontalité deux dimensions, et à la verticalité - une seule, curieux effet de la gravitation et de notre position debout. Notre passé martial place, par analogie, la flèche du temps sur l'axe qui s'étend devant nous, tandis que nos gauche et droite forment la vastitude figée. La bonne verticalité serait celle qui prendrait pour porteur solidaire - la flèche du mouvement devenue immobile ; ainsi, l'horizontalité ne serait plus traitée de platitude, ni la verticalité - de girouette.

La mathématique à la rescousse de l'immobile ou de l'invariant : en algèbre - des éléments neutres, en analyse - la notion de convergence, en géométrie - l'égalité, ou la mêmeté, représentées le mieux par l'unification d'arbres.

Ce qui est fascinant dans l'arbre abstrait, c'est que, après de subtiles substitutions, on puisse placer ses racines ou ses fleurs dans n'importe laquelle de ses parties, comme ses ombres ou ses fruits. « L'âme sèche est excellente, avec son feu toujours vivant » - Bhagavad-Gîtâ. Et l'on parierait, que les fruits à admirer y précèdent les fleurs à goûter. Comme mon étoile, que je vois dans une profondeur, et qui me permet de projeter mes ombres - vers le haut, que n'habitent que des rêves ; tout le contraire de l'étoile-pensée de Nietzsche, répandant sa lumière sur chacun, vers en-bas (« zu jedermann hinunterleuchten »).

Les étoiles éteintes laissaient jadis d'horribles ténèbres dans nos âmes orphelines. On n'en connaît plus que les orbites et les masses, et l'on en oublie la fausse, mais irrésistible attraction. Le progrès du recyclage lyrique fit de ces cendres du néon, à l'énergie renouvelable.

Sache que, pour briller, rien de plus prometteur que la maîtrise des ombres ; tous ceux qui veulent porter des lumières finissent dans la grisaille de l'oubli et de l'indifférence, sans reliefs ni ombres.

Pourquoi est-il si facile de rendre notre âme solidaire du cerveau, du visage, des mains, des pieds ou de la peau, et non pas des viscères, de l'aorte ou de la vessie ? L'âme serait-elle vissée aux opérations mécaniques et nullement - aux opérateurs organiques ? Et la peau, avec sa soif de caresses, serait-elle l'élément le plus profond de notre soi ?

Le chemin vers soi-même est aussi bête que le chemin contre soi-même ; la docte introspection comme la confession indocte ne valent pas grand-chose là où règne l'invention - le regard initiatique sur le soi inconnu, les yeux fermés sur le soi connu.

On aurait dû réserver les mots absolu et infini - aux mathématiciens, pour définir la convergence, et les mots immortel et purs - aux curés, pasteurs, popes, gourous, imams, chamanes, rabbins, marabouts, manitous, pour souligner leurs divergences. Dès que des philosophes s'en servent, on n'entend que des preuves bancales ou des logorrhées cloacales.

La manie des hommes de garder les pieds sur terre se propagea jusqu'au métier d'écrivain, qui, pourtant, consistait jadis à faire chanceler la terre sous nos pieds.

Pour stigmatiser un écrivain, aujourd'hui, ils ne trouvent pas de reproche plus cassant que : il a une vision faussée du monde, tandis que moi, je n'y lis, le plus souvent, qu'une fidélité, photographique et insupportable, fidélité à la vérité du monde, vérité pleine d'ennui, d'inertie, de conformisme stylistique, culturel, psychologique. Le bon écrivain est toujours faussaire, puisqu'il ne règle ses comptes au monde qu'avec des pièces à sa propre effigie.

Le médiocre aime la peinture de la fin du monde, le scientifique en scrute le commencement, et l'ironique cherche, chez les deux, de la hauteur, celle d'un déluge ou celle d'une source, pour y deviner la solution d'une vie humaine ou le mystère d'une vie divine.

Je tiens à l'écriture des commencements ou du premier matin du monde, par réflexe agacé contre le beuglement ambiant sur la fin du monde.

Quand tu as compris, que toi, comme tous les autres, tu empruntes tous tes sujets, tes objets et même tes projets - aux autres, et que tu ne peux rendre ta nature la plus immédiate et la plus mystérieuse que par des artifices, dont toi-même, tu es le premier à être surpris, tu acceptes, sourire ironique aux lèvres, d'être traité d'artificiel et d'emprunté.

C'est le déclin inexorable de toute idée (invitant à son sacrifice) qui justifie la fidélité au mot ascensionnel ; plus vaste est l'amplitude entre l'idée calculable et le mot imprévisible, plus riches seront les palettes, les timbres, les mélodies, qui développeront l'idée en l'enveloppant du mot.

Aimer le verbe plus que l'homme se justifie, le verbe expiant les péchés et chantant les vertus de l'homme ; le verbe est un mot, demeurant dans la hauteur et visant la profondeur, il en est l'équilibre ; l'homme, la plupart du temps, se vautre dans la platitude.

La seule hauteur, qui mérite notre fidélité, est absolue ; les relatives, les comparatives, ont le même avenir que toute profondeur – la douce platitude. Et l'ironie, tout en étant fatale pour les hauteurs relatives, est bienfaisante – pour l'absolue ; elle ne monte jamais, elle descend toujours (Jankelevitch), mais elle fait s'attacher à une bonne hauteur invisible, mais palp(it)able.

Techniquement, est philosophe celui qui serait capable d'inventer une interprétation, amusante ou démesurée, à partir de n'importe quelle sottise, grise et banale. C'est pourquoi il faut le mettre à l'épreuve, en lui présentant des platitudes sans la moindre aspérité idéelle ou verbale, pour voir s'il y trouvera une bonne prise ou un bon levier. La gymnastique philosophique devrait s'appeler gymno-sophisme.

Qui, aujourd'hui, est philosophe universitaire ? - c'est celui qui, sans vergogne, alignera des centaines de pages charabiques, partant de Le non-être (néant, rien, ensemble vide, inexistant) n'est pas ou de Penser, c'est penser à quelque chose (à Dieu, au bonheur, à la liberté), et développant ces avortons par ce qui aurait pu les précéder ou s'en ensuivre. On tire, au hasard ou en suivant la routine séculaire, des mots dans un sac, avec une douzaine de verbes et une douzaine de substantifs. Dans la logorrhée ainsi produite, toute négation s'accole et s'insère sans aucune résistance ; l'interchangeabilité verbale et conceptuelle y est un jeu d'enfant.

Quelques questions anthropomorphiques, au sujet de Dieu : main de Dieu - combien de doigts ? Dieu est omniscient - où est Sa mémoire centrale ? dans la moelle épinière ou dans l'hémisphère cérébrale gauche ? Dieu récompensera le vertueux - par un chèque ? payement en nature ? Dieu est en colère - tape-t-Il du pied ? bave-t-Il ? Dieu reconnaîtra les siens - à l'odorat, au goût, au toucher ? par reconnaissance des formes ?

Tu as beau bâtir un système irréfutable, prouvant que tes plus beaux essors naissent d'un génie profond, d'une vaste angoisse ou d'une haute solitude, ton intelligence ironique lui substitue facilement une autre justification, où n'apparaissent qu'un petit amour-propre froissé ou de petites défaillances. C'est ainsi qu'on doit entretenir un sain esprit critique.

Les absences, ce qui fut soigneusement évité - les choses, les angles de vue sur les choses, les idées consensuelles - contribuèrent peut-être davantage à la qualité de ce livre, que ce qui s'y faufila à travers ces mailles des contraintes, pour, de présent, devenir donné - des cadeaux gratuits aux dons précieux.

Le rasoir d'Ockham ou la raison suffisante de Leibniz feraient partie de mes arsenaux de contraintes, si je pouvais leur trouver une bonne cible victimale.

Quand tu as assez ri et pleuré avec Don Quichotte, tu t'en retournes vers l'expérience de Robinson : mais au lieu d'attendre que, un jour aléatoire, la mer te recrache, tu te mets à préparer ton propre naufrage, hors temps, tu choisis sa latitude et la profondeur vitale, au-dessus de laquelle tu auras vu, pour la dernière fois, la hauteur sentimentale, tu chevaucheras les vagues, tu chasseras les images et tu pêcheras les mots à confier à la bouteille de détresse.

Le rire de ceux, qui soi-disant évitent ainsi de pleurer, révèle surtout le discrédit, que portent, chez eux, la honte et la pitié. Au milieu des rieurs sans honte, toute larme devint piteuse.

Le héros de notre temps : il ne triche pas devant le fisc, il fit fortune en débutant dans un garage, il a un flair commercial. Devant une telle figure, tout homme de bon goût est frappé d'horreur et d'ennui ; il lui faut un Néron ou un César Borgia, pour que ses gammes de compositeur soient assez vastes et pathétiques. Le bon est nécessaire dans le beau, mais il doit y être totalement inventé, pour être crédible. Le bon réel est soporifique.

Le bon sens a beau être un bon cuisinier, le bon goût est dicté, Dieu merci, par les commandes des gourmets de nos sens tout court. « Entre le bon sens et le bon goût, il y a la différence de la cause à son effet » - La Bruyère.

L'ironie, la musique et la métaphore semblent être des synonymes, lorsqu'on y voit le contraire du sérieux dans, respectivement, la vie, la pensée et l'art, et ce synonyme, bizarrement, s'articule autour du jeu.

Depuis que les sages nous font peur avec leurs vérités mortelles, dont personne n'est jamais mort, mais dont la grimace continue à faire jaser, « les femmes fuient les sages comme des animaux venimeux » - Érasme - « puellae sapientem haud secus ac scorpium horrent fugiunt ». Quand la femme s'en laisse contaminer, elle acquiert la capacité de poser tant de problèmes, tout en perdant celle d'exposer des mystères : « La femme n'est intelligente qu'au détriment de son mystère » - Claudel.

L'intelligence est plus proche du pêcheur que du chasseur ; l'eau trouble et l'art de bien orienter sa ligne de faîtes sont souvent de meilleurs atouts qu'une faim à calmer. Les oiseaux de proie ou les limiers n'intimident que des rats (de bibliothèques) ou le petit gibier.

Mon âme s'émeut, donc mon esprit devient - c'est ainsi que Pascal et Nietzsche répliqueraient au cogito, et où les verbes seraient aussi éloquents que les noms, les pronoms et les conjonctions, plus éloquents que penser et être.