| | | | L'Européen fait de la richesse un arbre et songe aux scieries, vergers ou jardins publics. Le Russe lui aussi songe à l'arbre, mais c'est dans une jungle, pour tyranniser les moins agiles, ou dans une oasis, pour oublier le désert ambiant. Avec la misère, le Russe ne s'en tire pas mieux : là où le Latino sait danser et peindre, le Russe ne sait que penser et geindre, tout en gardant sa médiévale superbia paupertate. | | | | |
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| | | | Pour faire honneur à l'amour, il faut en devenir esclave ; pour s'adonner au savoir, la servitude ascétique est nécessaire ; pour peindre le vrai, il faut être esclave du bon - telle est l'attitude du Russe. Et même tous les exploits industriels soviétiques se réalisèrent grâce au travail des esclaves du Goulag. | | | | |
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| | | | La souffrance incite à la haine, dit l'Occident, et en l'éradiquant il bâtit une justice. La souffrance mène à l'amour, dit le Russe, et en l'encensant il se paralyse. Dès qu'il voit un malheureux, le Russe se répand en lamentations résignées et compatissantes, là où l'Européen chercherait une administration défaillante, un médicament ou une blague. | | | | |
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| | | | Trois questions russes classiques avec des réponses plausibles : que faire ? - rien ; à qui la faute ? - à celui qui agit ; où vivre ? - ailleurs. | | | | |
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| | | | L'Europe : l'histoire d'un combat - entre l'Antiquité et le Christianisme - où l'on prend parti du vainqueur, de l'Antiquité. La Russie : le même combat, entre deux fantômes, portant les mêmes noms, mais plutôt absents de ses latitudes, où l'on se range du côté du vaincu, du Christianisme. | | | | |
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| | | | Le Russe ne veut forger que pour les dieux (Mars, Apollon, Vénus), qui sous-payent en général leur main-d'œuvre, l'Européen - pour réaliser sa production à juste prix auprès de Mercure. | | | | |
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| | | | La Russie serait passionnante, ne serait-ce qu'en étant l'unique lieu sur terre, où la sauvagerie et l'intelligence entrent en contact aussi rapproché, dans le temps et dans l'espace. | | | | |
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| | | | Entouré d'hommes extraordinaires, en Russie, on finit par presque oublier la société abominable, dans laquelle ils sont plongés. Admiratif devant une société extraordinaire, en Europe, je finis par ne plus m'intéresser à ses hommes abominables. | | | | |
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| | | | Il y a plus de choses qui appellent, chez le Russe, l'étonnement ou l'écart que le constat ou la filiation. L'apprentissage de la complexité ne le rend que plus fasciné par l'étonnante simplicité de ce qui est grand ou de ce qui a vraiment besoin de liberté : « La liberté est moins nécessaire dans les grandes choses que dans les moindres » - Tocqueville. Il tient à l'enfance du regard, il tient en piètre estime la maturité des pieds. | | | | |
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| | | | Le Russe ne reconnaît pas le mal dans le mal. L'Européen ne voit pas le bien dans le bien (nonobstant les conseils de Villon). En Russie sévissent de braves gens sans éducation du mal. En Europe, font du bien les indifférents se moquant du bien. « L'homme privé de liberté du mal, deviendrait robot du bien »** - Berdiaev - « Человек, лишённый свободы зла, был бы автоматом добра ». Ce robot incarnera les vertus publiques qui, semble-t-il, s'ensuivent du règne des vices privés. | | | | |
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| | | | Le bien et le mal se pétrifient, par un fanatisme ou par un souci de clarté, dans une justice normative des hommes. Le Russe, étranger au fanatisme et ennemi de la clarté, reste à l'écart de cette rigidité salutaire. | | | | |
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| | | | La vie est un prétoire. Le Russe se sent coupable devant ses juges, il se comporte en menteur, fanfaron, cachottier, sans avoir rien à se reprocher. L'Européen, avec du poids et force paroles bien assénées expose ses prétentions, la conscience en paix. Pour celui-ci, le non-lieu est une certitude psychologique. Jamais le Russe ne s'entendit avec ses défenseurs. Pire, il y vit toujours des complices de ceux qui le tyrannisent ! | | | | |
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| | | | L'accord, non sous contrainte, mais de bonne foi, avec le tableau outrancièrement gris, mais cohérent, du monde sans ailes, sans larmes, sans sortilèges, - c'est cela, l'Europe. La libre expression de l'autorité du troupeau. La Russie - des bergers loufoques, risibles, un troupeau vacillant, haletant, interloqué, disloqué, disparate. | | | | |
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| | | | Plus on est doué, en Russie, plus on est écorché. La conscience trouble est ici signe d'une grande personnalité. | | | | |
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| | | | Ce qu'on ne trouve que chez les Russes : ce vague à l'âme sentimental s'adressant à autrui et rempli du désir de lui tendre une main - que dis-je - un regard secourable. Voir en chacun un malheureux potentiel est une belle attitude ! Toute la noblesse de la littérature russe tient à ce mot de Pouchkine : « Dès que tu pénètres l'essence des choses, l'indignation, dans ton âme, cède sa place à la compassion » - « Вникнем во всё это - и вместо негодования сердце наше исполнится состраданием ». | | | | |
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| | | | Tout ce qu'il y a d'intelligent et dynamique, en Europe, va dans la politique ou dans les affaires. Seuls des incapables et des timorés se contentent de rêver ou de déblatérer. Comment s'entendre avec la Russie, où se produit le contraire ? | | | | |
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| | | | La Russie m'est étrangère par ses mensonges nés dans un mièvre dolorisme. L'Occident m'est étranger par ses vérités accessibles aux machines. L'Occident m'est cher par ses mensonges rebelles. La Russie m'est chère par son humilité devant une vérité toute nue et pudique en même temps. | | | | |
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| | | | En Occident, être élu signifie se hisser au-dessus de la foule en s'appuyant sur elle, en y puisant son énergie vitale. En Russie - en la fuyant, sans en connaître visage ni jugement. Voilà pourquoi les Russes ignorent leur pays, tandis que les meilleurs esprits européens sont hérauts et chroniqueurs de leur temps. L'aristocratisme dévitalise. | | | | |
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| | | | À l'école russe, le mot le plus entendu fut amour : amour du paysage ou de la langue natals, de la musique ou de la mathématique, du Tsar ou du Parti Communiste. Donc, une école de l'échec, puisque tout amour est une défaite. À l'école du monde évolué, le mot omniprésent, envahissant, ravageant est réussite, où l'acharnement ne laisse aucune place à la passion, ni la lutte - à la pitié. Chesterton : « Nietzsche : on s'engage non pas pour aimer, mais pour lutter. Tolstoï : on s'engage non pas pour lutter, mais pour aimer » - « Nietzsche : we should go in for fighting instead of loving. Tolstoy : we should go in for loving instead of fighting ». | | | | |
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| | | | Exemple de systématique incompréhension. Les Russes donnent à l'Europe trois mots - intelligentsia, nihiliste, structuraliste. Le premier finit par refléter la place de l'abstraction dans le discours, le deuxième - la place du refus de l'ordre, le troisième - la place de l'ordre dans le chaos. Et dire que pour les Russes, le premier désignait la sensibilité, face à la souffrance d'autrui, le second - la préférence d'un ordre ascétique intérieur au désordre esthétique extérieur, le troisième - la voie spatiale des contraintes, qui suit, dans le temps, la voix des buts ! | | | | |
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| | | | L'intelligentsia européenne : se soucier du bonheur universel ; l'intelligentsia russe - se lamenter sur le malheur particulier. La première cherche à amender le Code fiscal, la seconde - à essuyer une larme. La première voit la contradiction la plus dramatique dans l'incompatibilité entre l'universel et le particulier, la seconde - dans l'incommensurabilité entre le rêve et l'acte. | | | | |
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| | | | Le messianisme russe ignore, aujourd'hui, quel monde doit être sauvé. | | | | |
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| | | | Quand est-ce que les Russes pourront participer aux forums mondiaux, où se tient le langage de la santé ? Ils ont déjà acquis le droit de disserter sur la souffrance de l'âme et la maladie du corps, mais la haute santé de l'esprit est un sujet réservé au débat, dont ils sont, actuellement, exclus. | | | | |
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| | | | L'esprit traduit bien la force de notre santé, mais nos souffrances et nos faiblesses ne se confessent qu'à notre âme, d'où l'exubérance maladive des lettres russes, dominées par l'âme. L'Européen moyen voit chez un Dostoïevsky une littérature de cabanon, de malades, résignés et fatalistes, à ne pas lire, par hygiène intellectuelle. Le cabanon, appelé ailleurs caverne, terrier, sous-sol ou maison des morts, n'attira jamais ceux qui s'attardent dans des salons, antichambres ou chaires. Débordante de santé, de résistance et de clarté, leur littérature, en général, est tout à fait hygiénique. | | | | |
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| | | | L'ironie au royaume du goujat, le millénarisme du peuple théophore : la prophétie d'une fraternité en Christ se mue en complicité avec l'Antéchrist. L'appel à une liberté dans la douleur se traduit en recherche d'un bonheur sans liberté. L'impossibilité de construire une société chrétienne sans le Christ. | | | | |
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| | | | L'humanisme originel devint rationnel à la Renaissance, le revirement complètement ignoré par la Russie et qui explique la plupart de ses différences d'avec l'Europe. L'humanisme irrationnel devint une quête exclusivement russe : « La fiction russe est celle du Chaînon Manquant de l'humanité ; son crâne est celui du surhomme » - Chesterton - « Russian tale is the tale of the Missing Link ; his head is the head of the superman ». Mais, d'après lord Tennyson, le Russe aurait les pieds du dernier des hommes : « piétinés par les derniers et les plus vils des hommes, les Moscovites aux cœurs glacés » - « trampled by the last and least of men, icyhearted Muscovites » - va, pour les pieds, mais, pour les cœurs, tu oublias soit leur place soit le bon thermomètre. Celui qui voit le Russe last and least, a de fortes chances d'être solidement installé loin des horizons et encore plus loin des firmaments, dans la bonne moyenne, la médiocrité, la platitude. | | | | |
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| | | | L'Occident a le culte de la volonté, l'Orient - de la contingence. Les Russes ne voient dans la volonté que de la contingence incarnée, et dans la contingence ils n'apprécient que la part de la volonté. « Cette abondance n'est que manque ; cette soif de tout n'est qu'incapacité de se contraindre » - Hofmannsthal - « Dieser Überreichtum ist eigentlich Mangel ; dieses Alleswollen nichts als die hilflose Unfähigkeit sich zu beschränken ». | | | | |
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| | | | Le journal me dit presque tout sur l'Europe, presque rien sur la Russie. La musique me dit presque tout sur la Russie, presque rien sur l'Europe. Le roman me les fait entrevoir au même degré. Seule la poésie ne dévoile rien, elle est l'invention même de climats et de paysages. | | | | |
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| | | | Les Européens se mettent en troupeau pour mieux marquer leur égoïsme. Les Russes s'isolent pour mieux clamer l'altruisme. Ceux-là atteignent leur but, ceux-ci ratent le leur. | | | | |
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| | | | Les Européens sont acteurs de leur vie commune, les Russes sont spectateurs de la leur. Ceux-là jouent la vie, ceux-ci la déjouent ou la sifflent. | | | | |
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| | | | L'Européen veut de la concentration pour sa raison et de la liberté - pour son cœur. La paix comme aboutissement : « Être libre, c'est croire l'être ! » - Unamuno - « ¡ Ser libre es creer serlo ! ». Chez le Russe, c'est le contraire : il veut de l'étendue pour son action et de la fatalité pour son sentiment. Comme aboutissement - la révolte. Être libre, c'est savoir à ne plus croire. | | | | |
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| | | | En Orient, ils réussissent à être à égale distance de tout. En Occident, on est toujours dans l'épicentre de la vie. Le moi oriental s'éclipse en embrassant un infini sans forme. Le moi occidental s'étiole en mille directions indifférentes. Plutôt mort qu'esclave, dit l'Européen. Plutôt esclave que pécheur, disaient nos ancêtres. Plutôt pécher que sacrifier, disent-ils aujourd'hui, tous. | | | | |
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| | | | L'Orient apporte la réponse à : « Comment bien vivre ». L'Occident pose la question : « Qu'est-ce que vivre ? ». La Russie balbutie : « Pourquoi vivre ? ». L'ironiste montre « où et quand vivre ». Le pourquoi étant le premier souci du philosophe, Nietzsche pense que l'artiste « ne peut retrouver son souffle vital qu'en Russie » - « in Rußland wieder aufleben kann ». | | | | |
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| | | | Deux manières d'avancer, pour une civilisation : la conviction (l'Asie) ou la conciliation (l'Europe). La Russie, en se plaçant entre les deux - dans l'adhésion - se condamne à l'anémie. « Dans l'âme russe, ce qui est divin, c'est la résignation » - Conrad - « what's divine in the Russian soul - that's resignation ». | | | | |
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| | | | On n'a pas besoin de dieux, pour se sentir pécheur ; mais ne pas croire en Dieu, créateur de la vie et de la honte, c'est se réduire au végétal ; les pires des dieux trompeurs sont les dieux nationaux : « Ton pays fraie avec le péché, me dis-tu ; je te rétorque - le tien se passe de dieux »** - Akhmatova - « Ты говоришь - моя страна грешна, а я скажу : твоя страна безбожна ». Sans dieux, toute vertu inaperçue est double vertu, tout péché expié - moitié de péché. « L'inextricable cohabitation de Dieu et du Satan, dans la poitrine russe » - H.Hesse - « Das dichte Beieinander von Gott und Satan in der russischen Brust ». | | | | |
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| | | | L'Asie - contenu sans forme ni vie ; l'Europe - forme et contenu sans vie ; Russie - vie sans contenu ni forme, l'« Empire des catalogues, une collection d'étiquettes » (Custine). La vitalité fluide russe peut remplir tout vase, sans en garder ni le fond ni la forme d'aucun. | | | | |
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| | | | La vie prend son sens, pour l'Européen, dans des buts évidents ; pour l'Asiate - dans d'évidents moyens. Le Russe voit, derrière chaque but, d'impossibles moyens et, derrière chaque moyen, un but sans intérêt. | | | | |
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| | | | Le Russe est un individualiste portant le témoin du bien commun. Dans ce genre de course, l'Asiate redoute le départ, l'Européen - la déconvenue à l'arrivée, le Russe - la course elle-même. | | | | |
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| | | | L'âme russe n'a pas la trempe asiatique, ni ses pas - la prudence européenne. La première se grise d'innocentes libations ; les seconds s'embrouillent sans indicateurs érigés par la volonté défaillante. | | | | |
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| | | | Il semble, en effet, qu'il n'y ait que deux peuples aimés de Dieu : le peuple juif et le peuple russe. Le premier, pour en être élu ; le second, pour en être abandonné. Ce qui les différencie, c'est que les uns exhibent leurs remords et les autres les avalent. « Les Juifs ont inventé la conscience » - Hitler - « Das Gewissen ist eine jüdische Erfindung ». Dieu abandonne Celui qui est sur la Croix et accompagne ceux qui suivent une bonne Étoile. « La Russie, ce point zéro de l'Histoire, non élue, mais abandonnée de Dieu » - Tchaadaev. | | | | |
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| | | | La bonne conscience génère une qualité, que ne connut jamais le Russe - la spontanéité naturelle. Des efforts titanesques et un résultat mitigé, une paresse infâme et une puissante originalité. « Une mauvaise conscience peut rendre la vie intéressante » - Kierkegaard. | | | | |
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| | | | La cause, pour laquelle on s'engage, delo, en russe, c'est-à-dire action. On comprend pourquoi le Russe, immunisé contre l'action, martèle, qu'il n'existe pas de cause justifiant notre palpitation. On ne prend en sympathie, en Russie, que des causes perdues, désespérées, des défaites annoncées. Pays de St Jude et de Ste Rita. Psychose (psy-cause ?) du doute plutôt que narcose des certitudes. | | | | |
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| | | | L'intellectuel russe est né d'une larme compatissante. Son homonyme européen - des débats autour des faits divers. Tenir la conscience en éveil ou susciter un écho journalistique. Être attiré par le tragi-comique ou par le curieux. | | | | |
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| | | | L'intellectuel européen préfère les sens uniques, il est tout entier dans le déchiffrage du réel. Le Russe l'alterne avec la poétisation du réel : sa dramatisation ou son idéalisation. Le trafic est si dense dans le premier sens, tandis que dans le second la fréquentation tarit. | | | | |
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| | | | L'œil russe est ravagé par le doute vital, mais son oreille est bizarrement trop perméable aux certitudes puériles. L'œil européen est dévitalisé par des certitudes mécaniques, mais son oreille est munie de filtres subtils du doute. Le regard russe et l'ouïe européenne - les slavophiles ; le sens oculaire russe et le sens auditif européen - les occidentalistes. Les premiers sont plus intelligents. | | | | |
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| | | | La grandeur de la littérature russe : l'intérêt pour et la défense de l'homme seul. La solitude d'un discours se confirme par sa lisibilité sur une île déserte ou dans une caverne. | | | | |
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| | | | Un autre exemple de mésintelligence. Les personnages littéraires russes, appréciés en Europe, représentent des idées ou des comportements : Raskolnikov, Ivan Karamazov, Anna Karénine. Tandis que les Russes, eux-mêmes, s'attachent davantage à ceux qui incarnent leur âme : Tatiana Larina, Natacha Rostova, Aliocha Karamazov, les Trois Sœurs. | | | | |
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| | | | Le Dostoïevsky politicien est un pamphlétaire impuissant et nullement oraculaire. Aucun des personnages des Possédés ne vit le jour. Le héros central de la Révolution russe ne fut deviné que par Mérejkovsky dans l'Avènement du Goujat (héritier du gros animal de Platon, du Léviathan de Hobbes, de la multitude de Rousseau). | | | | |
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| | | | J'aime Pouchkine parce qu'il n'est pas russe, Dostoïevsky à cause de ses hystéries allégoriques, Tolstoï pour ses interprétations palpitantes des Évangiles, Akhmatova pour n'avoir pas touché à la vie, Tsvétaeva pour en avoir été poursuivie jusqu'en halètement, Pasternak pour y avoir trouvé un vocabulaire, Soljénitsyne pour sa langue. Aucune raison reçue ou respectable. | | | | |
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| | | | La Russie : l'angélisme de Pouchkine, les Âmes Mortes de Gogol, le Démon de Lermontov, le sommeil d'Oblomov, le souterrain de Dostoïevsky, le purgatoire de Tolstoï, les bas-fonds de Gorky, l'enfer de Soljénitsyne - que des coulisses, rien sur l'avant-scène. On déjoue la vie au lieu de la jouer. On préfère être forcené ou obscène - hors de bon sens, hors de scènes - plutôt que se sentir trop près de la rampe. | | | | |
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| | | | Dans la pièce de la vie, le Russe prête l'oreille au démiurge et non pas au dramaturge ; c'est pourquoi il se défie des solutions en forme de mises en scène ; il est dans le mystère du spectateur ou dans le problème de l'acteur : « Tous les Russes sont bouffons du Dieu Souverain, qui s'en amuse dans la lune » - A.Suarès - en plus, Il doit se trouver sur son côté invisible, au moins pour les Russes : « La Russie me fit don de ténèbres de Dieu » - Rilke - « Rußland schenkte mir das Dunkel Gottes ». | | | | |
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| | | | Si les Russes n'avaient fait qu'imiter Pouchkine, ils auraient eu une littérature européenne comme les autres, avec les hommes au centre. Mais ils lui donnèrent leur cœur, l'âme se tournant vers l'homme et cela donna une grande littérature russe. | | | | |
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| | | | Ce paradoxe : chez le théâtral Dostoïevsky, l'implacable logique des personnages loufoques ; chez le naturel Tolstoï, la fortuité des attitudes des personnages sensés. C'est le hasard tolstoïen et non pas la ratiocination dostoïevskyenne qui se refléta mieux dans la Révolution russe. G.Steiner le vit de travers : « Un peu d'espérances de Tolstoï et beaucoup d'appréhensions de Dostoïevsky se réalisèrent » - « Some of Tolstoy's hopes and most of Dostoevsky's fears were realized ». | | | | |
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| | | | Ce ne sont pas les idées, mais bien les fesses démocratiques de Tourguéniev, qui irritaient tant Dostoïevsky et Tolstoï. Ce qui est scénique pour la Douma (parlement) est obscène pour la douma (introspection). | | | | |
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| | | | Je peux juger des rimeurs d'un pays européen après m'être entretenu avec un de ses garagistes ou banquiers. Mais le poète russe n'a pas de patrie. | | | | |
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| | | | Le Russe, dans son isolement des catacombes, prêche la rencontre des foules fraternelles ; le Français exhibe sa solitude polaire, quelques heures après un dîner en ville, en compagnie de son éditeur. | | | | |
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| | | | Les mots - symboles - idoles : pureté - pour l'Allemagne, bonté - pour la Russie, beauté - pour la France. Les pires des abominations naissaient de l'opposition d'une idole aux deux autres ; les plus beaux triomphes - d'une mise à l'épreuve par les autres de son idole. | | | | |
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| | | | La Révolution russe fut la seule révolution non nationaliste du monde. La seule à entraîner dans sa perte la nation elle-même, invitée dès le début à se renier. | | | | |
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| | | | La Révolution russe est la dernière guerre de religion européenne. L'Inquisiteur est battu, le confessionnal est sans danger, les indulgences et les icônes se diffusent comme produits périssables. | | | | |
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| | | | Avec son expérience communiste, la Russie donna bien à l'humanité la terrible leçon, dont les Russes parlaient depuis trois siècles. Mais ce n'est pas le totalitarisme qui en est la victime la plus intéressante, mais bien l'humanisme, ce bel enfant jeté en même temps que la boue et le sang concentrationnaires. | | | | |
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| | | | Sur les fonts baptismaux d'un rêve, l'eau tourna rapidement au sang, qu'on jeta, horrifié, et l'enfant avec. La prochaine fois, le Christ se tournera vers un pays aux rites laïcisés et aux liquides lymphatiques, la Russie en loques mendiant sur le parvis. | | | | |
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| | | | Un bel amour entre le Rêve et la Justice aboutit à la naissance d'un avorton. Le père, stérilisé de force, creva de honte, la mère se vendit au plus offrant, leurs ébats de jadis déclarés criminels. L'histoire du communisme russe. | | | | |
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| | | | L'expérience communiste en Russie : vu comme une haute espérance par les meilleures têtes européennes et vécu comme un profond désespoir par les meilleures têtes russes. | | | | |
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| | | | Le personnage négatif pour l'Anglo-Saxon, c'est un névrosé, pour le Français - un sot, pour l'Allemand - un philistin, pour le Russe - un homme transparent. | | | | |
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| | | | L'Anglo-Saxon réduit la philosophie à une grammaire, le Français - à une logique, l'Allemand - à une structure, le Russe - à une poétique. | | | | |
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| | | | Le même potentiel du délire est attribué à chaque nation. L'Allemagne le consacre à la poésie, la France - à la politique, les USA - à la religion. Le délire russe ne contient que ... du délire, pseudo-poétique, pseudo-politique, pseudo-religieux. En tout cas, « les plus grands biens, qui nous échoient, sont ceux qui nous viennent par le moyen d'un délire » - Socrate. | | | | |
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| | | | Presque tout, dans ce monde, est de nos mains - dit l'Européen. Rien dans ce monde n'est résultat de mes actes - dit l'Asiatique. Je ne regarde dans ce monde que ce qui ne porte trace d'aucune main - dit le Russe. | | | | |
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| | | | L'Orient cherche à anéantir le rêve par l'inaction introvertie ; l'Occident - à le profaner par l'action extravertie ; la Russie - à le cultiver sur son épiderme. | | | | |
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| | | | Pour présenter un livre, le Français citera son éditeur, l'Allemand - le libraire, l'Américain - le type de couverture, le Russe - le genre de larme ou de rire qu'il chercherait à partager. | | | | |
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| | | | En énumérant les symptômes du pessimisme, Nietzsche mettait, jadis, avant Dostoïevsky et Tolstoï, les dîners chez Magny. Les dîners en ville (comme jadis les dîners chez Agathon) continuent à avoir, en France, une place d'honneur, même à l'époque d'un optimisme général. | | | | |
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| | | | L'Occident fête davantage Noël, pour saluer la promesse d'une vie de rêve ; la Russie s'accroche à Pâques, au vague souvenir d'un rêve de la vie. Le compromis, dont l'exemple nous fut donné par le protagoniste lui-même : faire de sa vie une rencontre entre la Crèche et la Croix. | | | | |
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| | | | Que partage-t-on avec ses amis réunis ? Une table (les commensaux), un chemin (les conviés), une vie (les convives), ou seulement une bouteille (собутыльник) ? La vraie vie commençant, pour un Russe, par un oubli, le choix de la bouteille s'explique tout naturellement. | | | | |
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| | | | Tant de barbarie russe s'explique par une lecture abusive de la juridiction démocratique : dura lex - dura, en russe, voulant dire niaise. | | | | |
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| | | | Ce chapitre est le seul, où j'employai le pronom nous, pourtant dans aucun autre mes complices ne sont plus fantomatiques. Je ne pourrais même pas signer comme Celan : « Russkiy poet in partibus nemetskich infidelium ». | | | | |
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| | | | Le sommeil de la raison, de même que la coupure du courant, rendent l'homme ou l'ordinateur improductifs et inoffensifs. C'est la tentative de l'homme de faire rêver l'ordinateur ou de pratiquer le rêve de raison qui engendrent des monstres (Goya). L'humanisme réel est un rêve de raison et la Russie soviétique - son monstre. Pourtant, le mot Soviet est un calque russe du grec - symbole. | | | | |
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| | | | Le césar romain fut roi, prêtre et dieu, le basileus byzantin - roi et prêtre, le secrétaire général moscove - seulement prêtre. Le seul lieu de culte s'étant fixé au marché, dans la Rome moderne, sans dieu ni maître ni héros, personne n'a plus envie de lever la tête - cette société ne peut être qu'horizontale, où tout échange n'est que fourrager. | | | | |
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| | | | Chant accueillant un beau rêve et parole rébarbative ; danse, où vibre une belle âme, et marche disgracieuse ; musique touchant nos meilleures fibres et rugissements qui glacent ; intelligence atteignant de hautaines cimes et bêtise à se terrer de honte - tel est ce pays, le plus déséquilibré et le plus déconcertant du monde. « Le petit bourgeois, offensé, ricane de ces chants, le saint visionnaire a les yeux pleins de larmes » - H.Hesse - « Über diese Lieder lacht der Bürger beleidigt, der Heilige und Seher hört sie mit Tränen ». La triple énigme pour Nietzsche : « Les méchants n'ont pas de chants. - Mais d'où vient le chant des Russes ? » - « Böse Menschen haben keine Lieder. - Wie kommt es, daß die Russen Lieder haben ? ». | | | | |
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| | | | Deux tentatives d'imposer un diktat de l'humanisme réel, christianisme ou communisme, au nom du salut de l'homme et son assimilation avec l'ange, se soldèrent par l'écroulement de deux immenses empires, Rome et la Russie. Les droits de l'homme, en l'envisageant comme un robot, amènent la stabilité des marchés, communs et diaboliques. | | | | |
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| | | | Le mouton se reconnaît dans le marché, et le robot - dans la règle ; les Russes, ici aussi, restent à l'écart : de la règle sans marché ils passèrent directement au marché sans règle. | | | | |
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| | | | Rome est tombée à cause des repentance, pitié et honte chrétiennes, plus que de la férocité des Barbares. La Russie succombe à la générosité du communisme, héritier naturel du christianisme et bâtard stoïcien, plutôt qu'à la tyrannie d'une pensée unique. La renaissance et le progrès ne s'associent qu'avec le triomphe du marchand, impénitent, éhonté et impitoyable. | | | | |
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| | | | En Russie, comme en Asie, ce qui est dynamique - en politique ou en économie - est hideux. En Europe, même le monachisme le plus contemplatif est des plus entreprenants. La résignation que je prône pour l'homme ne peut embellir peut-être que l'Asiate. | | | | |
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| | | | Dans toutes les poses idéologiques des grands Russes, on trouve de la résignation : ne pas résister de Tolstoï, partir de Tchékhov, rendre son billet de Dostoïevsky, bref, tout ce qui dispense de bâtir. « Il n'y a qu'un seul mot, se résigner, qui compose le fond de la vie » - Tourguéniev - « Основу жизни составляет одно единственное слово - смириться ». | | | | |
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| | | | Un héritier de Pouchkine ou Tolstoï se sent, aujourd'hui, étranger à Moscou, comme celui de Gilgamesh à Babylone, celui de Ptolémée à Alexandrie, celui de Jésus à Jérusalem, celui de Sénèque à Rome, celui de Constantin à Istanbul. De nos jours, les voix des grands ne peuvent résonner naturellement qu'à Paris, avant qu'il n'en reste qu'une mémoire, gravée quelque part à New York ou Salt Lake City. | | | | |
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| | | | La littérature russe est la seule en Europe à avoir résisté à la tentation d'un héros triomphateur. Elle affiche une interminable galerie des vaincus, bons princes : prince Igor, prince Mychkine, prince André. | | | | |
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| | | | Non, Staline n'était pas dans Lénine, ni Lénine dans Marx. Armés d'une belle idée, un satrape asiate, un tribun cosmopolite, un penseur européen se transforment fatalement en garde-chiourme féroce, face à la hideuse réalité des hommes - « la dégénérescence de la générosité en stalinisme » - Levinas. | | | | |
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| | | | Il est facile de comprendre l'Européen, compagnon de route des bolcheviques, qui salue la férocité du NKVD : des révolutionnaires, qui, pour la première fois dans l'histoire des hommes, ne cherchent que le bonheur, l'égalité et la fraternité, démasquent des ennemis, qui seraient donc contre toutes ces béatitudes, - comment avoir de la pitié pour de tels monstres ? Et cet intellectuel européen n'avait pas la curiosité de se pencher sur des détails, tels que le fait que la plupart de ces ennemis furent des moujiks dépressifs ou les derniers des nobles inoffensifs. | | | | |
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| | | | Cet éditeur ne veut pas de mon opuscule : « le plan des ouvrages aphoristiques est plein ». En URSS, on se serait contenté de me rediriger vers un hôpital psychiatrique, ce qui auréolerait davantage ma plume. En France, quand je vois le crétinisme de mes concurrents du créneau publiables, la rage d'un amour-propre en feu m'asphyxie et la plume me tombe des mains. | | | | |
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| | | | Après la débâcle soviétique, aucune envie de me livrer à une docte critique de l'idée communiste, mais plutôt de hurler de désespoir de voir un jour une belle idée triompher chez les hommes (« Le communisme n'est pas mal comme théorie, mais il ne marche pas du tout en Russie » - Einstein - « Der Kommunismus ist in der Theorie nicht so schlecht. In Rußland funktioniert er aber nicht »). Tout ce qui est beau devrait être laissé derrière la ligne bleue du rêve, les mains liées. | | | | |
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| | | | Le cheminement du désabusement russe du XX-ème siècle : l'épouvante d'un quotidien calamiteux, la fierté d'avoir porté un bel espoir des hommes, l'humiliation de la découverte, que n'importe quel totalitarisme - sans amour promis ni grandeur réelle - aurait pu jouer le même rôle. | | | | |
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| | | | Le naufrage de la Russie soviétique, c'est la chute de la troisième Rome. La première promettait la civilisation, la deuxième - la foi, la troisième - la générosité. L'humanisme - c'est bien lui, et non pas le communisme, qui est mort - n'avait aucune chance d'être porté par quelque chose de noble ; il aurait dû, pour survivre, s'associer avec le marchand qui, dans nos Rome, fut entravé par le soldat, le moine ou le goujat. « La chute de l'humanisme est le bilan principal de notre époque »*** - Soljénitsyne - « Крушение гуманизма - главный итог нашей эпохи ». | | | | |
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| | | | L'épisode soviétique : l'horreur inintéressante. Les débiles asphyxiant les stériles, les passifs exterminant les actifs, les crapules pourchassant les nuls. L'Âge d'Argent russe, ce fut un pur miracle, un chant du cygne à l'apogée d'une culture, qui aurait dû probablement dominer toute l'Europe, et que les bolcheviques achevèrent, pour bâtir, à sa place, la plus abominable des civilisations. | | | | |
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| | | | L'homme libre optant sereinement pour une saloperie profitable ; l'esclave, mis, par l'inertie d'un cataclysme, à la poursuite d'une belle et funeste utopie - la guerre froide, ce fut cela. L'homme libre et riche gagne et gagnera toujours, pour le malheur du pauvre et du faible. | | | | |
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| | | | La Russie soviétique n'avait ni calculs machiavéliques, ni capacité de berner, ni stratégie expansionniste - ce sont des inventions des Occidentaux pour dramatiser une confrontation, où dupes et victimes n'étaient pas du côté qu'on pense. La Russie n'avait qu'une immense et sénile grisaille des moyens, masquée par la luminosité et la jeunesse des buts affichés. Un délire généreux sortant des têtes débiles. | | | | |
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| | | | Pour le monde évolué, il n'y a absolument rien à retenir de l'expérience soviétique. Elle est à être oubliée de part en part, dans sa totalité. Le crétinisme en fut le socle, l'idéologie - une commode auréole autour des têtes d'âne. De l'intimité avec ce hideux et impuissant maraudeur l'idée communiste sort vierge. | | | | |
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| | | | Ce n'est pas au faible de régler les rapports des forces, ce n'est pas au pauvre de répartir les richesses, ce n'est pas au prodigue de tendre une main secourable - telles sont les véritables, et terribles, leçons de la ruine soviétique. | | | | |
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| | | | La débilité de ses politiciens, la hideur de ses architectes et la gaucherie de ses ingénieurs firent de la Russie épouvantail du monde. Mais les Russes, eux-mêmes, ne s'y reconnaissent pas, ils vivent de leurs musiciens et de leurs écrivains. | | | | |
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| | | | Cernée par toutes les grandes civilisations du monde - l'Europe, le monde musulman, la Chine, le Japon, les USA - la Russie perdit toutes les batailles. L'Europe l'emporta en beauté, l'Islam en volonté, la Chine en dynamisme, le Japon en équilibre, les USA en puissance. Tout sera perdu, quand ses prime-ballerine, échéphiles, mathématiciens ou violonistes seront surclassés par quelques nouveaux tigres asiatiques ou latinos. Elle restera avec ce qui fut son origine - avec ses contes de fées. | | | | |
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| | | | Rome et Byzance sont tombées sous des coups des barbares. Moscou tombe sous des coups des gens civilisés. Elle ne s'en relèvera jamais. | | | | |
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| | | | La Russie devenant un trou noir n'attirant ni n'aspirant personne. | | | | |
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| | | | L'horreur de l'URSS aida à maintenir le statut de la culture par l'illogisme, l'irrationalité, le discours historique, les passions. « Plus les passions qu'un peuple peut se permettre sont grandes et terribles, plus sa culture est haute »** - Nietzsche - « Je furchtbarer und größer die Leidenschaften sind, die ein Volk sich gestatten kann, umso höher steht seine Cultur ». L'horreur des USA est dans l'inculture d'un savoir rationnel hors toute Histoire. | | | | |
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| | | | L'attente russe : que, dans la série interminable de gestes rationnels, jaillisse, momentanément, la folie d'un acte, d'un mot, d'un regard. L'attente occidentale : que, dans ce qui paraît être chaotique et mal organisé, la raison introduise enfin, définitivement, de l'ordre, de la norme, de la justification. | | | | |
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| | | | Une culture a deux fondements possibles - le confort de ta civilisation et le disconfort de ton âme. La douillette civilisation occidentale calma les troubles d'âme et dicte désormais chez elle toutes les aspirations culturelles. L'horrible civilisation russe ne sert que de décor apocalyptique, sur le fond duquel se jouent des tragédies des âmes déracinées. | | | | |
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| | | | Dans la disette russe, toute nourriture culturelle fut avalée avidement et sans discernement. En Europe, la culture a une place confortable, quelque part entre la gastronomie et le tourisme. | | | | |
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| | | | L'âme russe est temporelle, l'européenne - spatiale. Peu de bâtisseurs ou de héros, chez les premiers, que des nomades et artistes. | | | | |
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| | | | La prochaine secousse que la Russie prépare au monde sera l'apparition du premier marchand honnête, policé et efficace. Aucun pays ne pourra se mesurer avec cette unique combinaison des ressources naturelles, intellectuelles et ... financières. La barbarie du boutiquier est aujourd'hui la première embûche de la normalisation russe. | | | | |
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| | | | Les Russes se saignent en courant d'après le bien. Au nom du bien lui-même et sans une empreinte du beau. Les Européens cultivent le beau sans empreinte du bien. | | | | |
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| | | | Ce qui distingue les Russes, ce n'est pas qu'ils supportent - et les Européens non - l'humiliation, mais que, pour ceux-là, il existe une humiliation coulante et tolérable et l'humiliation infligée qui les mutile. L'humiliation en dehors de leur vie spirituelle et l'humiliation qui la déchire. Ou bien la spiritualisation de l'humiliation : « La légalisation spirituelle d'une violence subie - une chose innommable, dont n'est capable aucun esclave » - Tsvétaeva - « Духовное узаконение претерпеваемого насилия - вещь без имени, на которую не способен ни один раб ». Les Européens n'ont pas cette nuance ; s'humilier ou être humilié est un. Toute souffrance, disent-ils, écrase et déprécie. | | | | |
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| | | | Les grands artistes russes ne se mêlaient jamais à la multitude. Quel contraste avec l'Europe, où l'incrustation de fait se faisait sans peine et en pleine foire ! Pascal et son commerce de fiacres, Baudelaire, avec son Moniteur de l'épicerie, Claudel et la Mystique des bijoux Cartier, et même Valéry aux Louanges de l'eau de Perrier. | | | | |
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| | | | Tout ce qui vient du troupeau est, en Russie, abject et bien intentionné. En Europe - harmonieux et impersonnel. | | | | |
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| | | | L'Europe connaît les saignées purificatrices et les trêves profitables. Les guerres inondent les Russes de malheur, la paix n'y rend heureux personne. | | | | |
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| | | | Le point de départ du Russe est en Orient, le point d'arrivée se voit dans la perspective occidentale. Mais il s'embourbe dans le premier pas. | | | | |
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| | | | Dans un sentiment unique, le Russe lit les prédestinées de la tribu. L'Européen, au contraire, déduit d'un trait tribal l'explication de toute unicité. Synthèse abusive, analyse allusive. | | | | |
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| | | | Le Russe est indifférent aux crues ou étiages, qui ne soient tournés ni vers les fonds ni vers les houles. Et il oublie, que la première fonction de tout courant est de transporter des vivres. | | | | |
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| | | | Le Russe veut vivre ex nihilo, les marches de l'histoire et la concentration étriquée lui répugnent. Il perd son identité dans chaque tentative d'apprentissage, car apprendre, c'est encombrer une partie du vide salutaire, où se concentre notre âme. De peur de la liberté, il est esclave du vide. « La découverte d'être libre, le rend vide » - Ortega y Gasset - « De puro sentirse libres se sienten vacías ». | | | | |
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| | | | Le Russe vit avec le sentiment, que le mal, qui le frappe est un mal périphérique et banal, hors des lieux, où se concentre son vrai dessein. Résister à la tentation de résister ! | | | | |
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| | | | La contingence de l'espace, du climat, de la misère et de la police secrète privait le Russe du sentiment de son chez-soi. Le hasard des circonstances pousse vers le nomadisme dans la tête. | | | | |
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| | | | Les maladies des États se corrigent partout par le sang et la sueur. Mais dans ce pays, l'existence même des plaies fut un secret d'État et sa divulgation un crime. On ne rêva que d'incendie, mais tout tocsin fut mis sous plombs... | | | | |
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| | | | Ce pays tire tout ce qu'il y a d'inhumain dans les esprits d'Asie et d'Europe, tandis que ce qu'il y a d'universel, chez ceux-ci, n'est apprécié que par ses marginaux. L'intransigeance et l'étroitesse asiatiques, la rapacité et la grisaille européennes. L'affectation européenne et le vide asiatique. | | | | |
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| | | | Qui se souvient encore des joutes russes avec la profondeur européenne libre, avec la tendresse asiatique raffinée ? Qui redécouvrira ce que personne n'avait : l'âme vaste et ouverte, énigmatique aux Européens à comportement trop évident, intolérable aux Asiates cachottiers et impulsifs ? | | | | |
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| | | | Le discours préféré des tyrans russes est la philanthropie. Et les esclaves s'indignent, quand on les traite d'esclaves. Complicité des goujats-satrapes et des goujats-séides ! | | | | |
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| | | | Ici, les poètes furent niais et les grands esprits - secs. Le deuxième joug mongol ! Mais, alors, l'humiliation matérielle amena l'indigence spirituelle, tandis que, maintenant, l'humiliation spirituelle fut censée amener le bien-être matériel. | | | | |
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| | | | Le discours, en Russie, porte à croire dans le règne des purs, et pourtant la couronne n'y est portée que par des crapules. Le triomphe du vil, en ce pays, paraît si inconcevable, au milieu d'un discours mielleux, qu'on l'attribue à une force occulte et maléfique, sans en tirer la moindre leçon. | | | | |
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| | | | C'est bien la première tentative de niveler, d'aplatir l'homme, pour que l'humanité reconnaissante puisse marcher là-dessus, sans trébucher. Mais la mémoire des siècles ne garde que les empreintes de l'humanité, et nos lointains rejetons ne verrons pas plus de scélératesse dans notre épouvantable époque que dans les havres les plus paisibles de l'histoire. | | | | |
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| | | | Le cimetière et le bagne ne quittent toujours pas le paysage mental russe, à la pitié pittoresque et à la loi mal entretenue. « Toute l'Histoire de Russie, avant Pierre le Grand, n'est qu'affaire des pompes funèbres, et après - de la police judiciaire » - Tiouttchev - « Русская история до Петра Великого сплошная панихида, а после Петра Великого - одно уголовное дело ». | | | | |
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| | | | Une suite de tyrans imposa aux Russes un jeûne de la liberté, sans préciser son terme. On crut, que c'était pour l'éternité et s'en fut contenté. | | | | |
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| | | | Impossible, en Russie, de distinguer un mufle d'un homme familier du raffinement. Incapacité de traduire en gestes ce qu'on éprouve en sentiments. Fatalisme négatif du geste, fatalisme positif du sentiment. La règle la plus inconcevable pour un Russe : vivre en accord avec ses convictions. Et, lue au second degré, vivre en désaccord avec soi-même est source des pires souffrances, - cette bêtise devient pour lui de la haute sagesse (le pire se traduisant, paradoxalement, en meilleur), puisque le mal, la souffrance, le met en contact avec le seul soi intéressant. | | | | |
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| | | | Les Russes ne sont faits ni pour la liberté ni pour la tyrannie. Ils sont anarcho-nihilistes : ne pas croire en ce qui est, croire, fanatiquement, en l'incroyable : « Le nihilisme selon la mode de Saint-Pétersbourg : croire en incroyance, jusqu'au martyre » - Nietzsche - « Nihilismus nach Petersburger Muster, Glauben an den Unglauben, bis zum Martyrium ». | | | | |
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| | | | Les Russes portent en eux deux patries : celle du temps, de leur enfance, et celle de l'espace, des tics, des réflexes, des grimaces. La nostalgie, c'est l'absence de ceux qui liraient tes grimaces avec des yeux d'enfant. | | | | |
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| | | | Toute superficialité veut sauver la face en s'accrochant aux extrêmes. L'âme russe se croit plus près des débuts et des fins et voue l'esprit européen au milieu, pour ne pas dire à la médiocrité. Poème du Commencement, Poème de la Fin - tels sont les titres de deux visions, poétiques et eschatologiques, typiquement russes, où sont chantés la caresse et le feu, le Naître et le Disparaître. La liberté étant dans le premier et peut-être dans l'avant-dernier des pas, et l'esclavage - dans leur enchaînement, on peut ne pas avoir honte d'errer avec la première plutôt que de compter avec et sur le second. Mais sans savoir bien compter, on risque de ne pas apercevoir beaucoup de zéros cachés derrière le chiffre 1 et n'en voir que trop derrière tout signe d'infini. | | | | |
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| | | | L'Allemand apprend la force du pensé, le Français - l'élégance du penser, le Russe - la caresse de la pensée. | | | | |
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| | | | Les plus français des écrivains russes : Pouchkine, Tiouttchev, M.Boulgakov. Les plus russes des français : Rousseau, Lamennais, A.France. Savoir sourire à tout, savoir s'apitoyer sur tous. À propos, le plus français des Allemands, ce serait, ma foi, Nietzsche, qui a dû avoir sous les yeux Voltaire et Rousseau, pour exclure de son champ, par souci d'originalité, leurs thèmes centraux - l'ironie et la pitié. | | | | |
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| | | | La mesure du gouffre creusé entre l'Europe et la Russie par le règne du goujat : je n'ai aucune peine à tracer un chemin, qui mène de Byron à Lermontov, sans ruptures ; de la conscience historique de Soljénitsyne je n'arrive pas à atteindre même les Valaco-Bohémiens Conrad, Kundera ou Cioran, quoique sa conscience tout court en fasse un Dante homérique, toujours dans l'infernal ou dans l'épique. | | | | |
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| | | | Sur l'exemple de Soljénitsyne on voit ce que représentent les trois quarts de siècle de culture, que les Russes n'ont pas partagés avec l'Europe. En revanche, dans le sens inverse, cette séparation explique, que le Français voit dans l'affaire Dreyfus un phénomène plus monumental que l'archipel du Goulag et tient l'héritage de Mallarmé pour plus évolué que celui de Tolstoï. | | | | |
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| | | | Placer l'idéal hors de la réalité, la Russie, là-dessus, est plus proche de l'Orient. Mais comme en Occident, tout idéal provoque l'afflux de l'énergie. En Occident, celle-ci s'emploie en réalisations ; en Russie, elle s'accumule et ne se déverse qu'en efforts grandioses et sauvages : guerre, construction du communisme, conquête de l'espace. | | | | |
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| | | | La physionomie d'une tribu est dans le rapport entre ses facettes morale et spirituelle. D'un côté mûrissent les idéaux, de l'autre - les normes. Les Russes sont parmi les rares de ces tribus, où il n'y ait pas de gouffre entre les deux. Le déracinement asiatique ou le décentrement européen leur sont également familiers. Ils savent avancer, mais leur dévouement n'est guère obnubilé par la cadence des pas réglés. | | | | |
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| | | | L'Orient veut arrêter le Temps. En Occident, Il s'écoule en mesures monotones, en chaînons bien agencés. Mais Sa meilleure cadence, déchirée, déchirante, chavirante, ne retentit qu'en Russie. Seul un souffle onirique de mourants peut L'accélérer ou L'immobiliser. | | | | |
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| | | | Les défauts des Russes sautent aux yeux, flagrants mais superficiels. Leurs qualités sont cachées et profondes. Chez l'Européen, c'est le contraire. Le bien et le mal se valent et tiennent le même langage - dit-il. Chez le Russe, ils ne s'adressent même pas la parole. | | | | |
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| | | | Pour l'Anglo-Saxon, est vrai ce qui marche ; pour l'Allemand - ce qui se tient debout ; pour le Français - ce qui plane ; pour le Russe - ce qui (que ?) justifie la position couchée. | | | | |
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| | | | L'Asiate se détache du visible, sans savoir s'attacher à l'invisible ; l'Européen s'attache au visible, sans savoir se détacher de l'invisible ; le Russe s'attache à l'invisible, sans savoir se détacher du visible. | | | | |
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| | | | L'Anglais a plus d'avis que de pensées, l'Allemand - plus de pensées que d'avis (Heine). L'avis du Français est la pensée ; l'avis du Russe - la vie. | | | | |
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| | | | Depuis Octobre 1917, tant de visions oraculaires et haineuses de la chute finale de la Russie. Mais ce n'est pas dans le bruit de vaisselle cassée qu'elle sombre, mais dans le vide et le silence des vitrines des quincailleries. Telle Pythie, telle pitié. | | | | |
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| | | | L'Orient - pays des toits, l'Occident - pays des murs, la Russie - pays des façades (Custine). Pour celui qui tient à la hauteur des ruines ou à la profondeur des souterrains, le dernier cadre paraît être le plus prometteur. | | | | |
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| | | | Les frontières russes, de la norvégienne jusqu'à la chinoise, - nulle part ailleurs, sur notre globe, les civilisations, des deux côtés de frontières, ne sont aussi dissemblables. « La Russie, ce n'est pas un État, mais un continent » - Pierre le Grand - « Россия не царство, а часть света ». | | | | |
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| | | | L'Américain veut chercher le fond de la solution, l'Allemand - le fond du problème, le Russe - le fond du mystère. Le Français se contente - et il a raison - d'en trouver la plus belle forme. « Les Russes ignorent la joie de la forme » - Berdiaev - « Русские не знают радости формы ». | | | | |
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| | | | Sentir sa pensée - l'attitude russe, penser son sentiment - l'attitude européenne. Rien d'inventé ou l'invention pure. L'authenticité de l'original n'ayant presque rien à voir avec l'authenticité de l'image, l'attitude d'artiste serait de se tenir à égale distance et du sentiment et de la pensée. | | | | |
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| | | | Noblesse, toujours impuissante, pitié, toujours désincarnée, pathos, toujours immobile - Tchékhov. | | | | |
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| | | | Partout, avec du savoir acquis s'affine la délicatesse des sentiments. La seule exception - la Russie, où plus sauvage est l'homme plus il y a de chances de lui trouver de la subtilité du cœur. | | | | |
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| | | | Une révolution est faite du mot, du geste et de l'idée. Dans la Révolution bolchevique, le mot fut bien russe, le geste - asiatique, l'idée - européenne. Mais ces trois volets ne se rencontrent, harmonieusement, que chez un comptable ou chez un fanatique. Ce que le Russe ne sera jamais. | | | | |
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| | | | L'homme est bon, disent les Russes, mais on a intérêt, en Russie, d'être une crapule, pour survivre. L'homme est mauvais, dit-on en Europe, où il est profitable d'être bon. | | | | |
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| | | | Il faut casser des œufs, si l'on veut rassasier l'homme - et l'on eut une monumentale omelette humaine, dont on garde toujours l'indigestion. | | | | |
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| | | | La concurrence - encore elle - fait améliorer la marchandise, qu'elle soit manuelle ou spirituelle, - regardez les chutes de la qualité, juive ou russe, après leurs proclamations des monopoles de la vérité ou de la souffrance. | | | | |
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| | | | Le Russe a un bon regard et de mauvais yeux ; ceux-ci servent à scruter l'étendue pour connaître sa place dans le monde, celui-là - à donner la mesure de sa profondeur ou de sa hauteur. Tant de myopes et de presbytes chez les hautains ou les profonds ! | | | | |
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| | | | Le champ européen reçut la bonne graine, dont l'Anglais sera l'économiste, le Français - le politicien, l'Allemand - l'idéologue ; pour en assurer la sécurité et la longévité, il lui fallut l'épouvantail russe. | | | | |
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| | | | La passion russe est la liberté, sa routine - l'esclavage. De qui, au juste, parle Camus : « La passion la plus forte du vingtième siècle : la servitude » ? | | | | |
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| | | | Tant de choses russes s'expliquent par le caprice des verbes auxiliaires. L'atrophie de l'être quasi-inexistant, des accords grinçants ou fuyants de l'avoir avec les sujets et objets, les métamorphoses radicales du faire perdant tout rapport avec le cerveau ou le muscle, par un préfixe irresponsable. | | | | |
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| | | | Pour que les hordes, meutes, gangs actuels russes atteignent le stade rêvé d'étable, il faudra qu'ils soient bien bâtis (la perestroïka), bien éclairés (la glasnost), bien gérés (la pravda). | | | | |
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| | | | Trois fauteuils voisins de l'Académie Française furent occupés, au siècle dernier, par trois énergumènes d'origine russe, qui discutaient en russe des entrées du Dictionnaire de l'Académie. | | | | |
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| | | | Les Russes sont obsédés par le récit de leurs soifs ; on finit par ne plus comprendre, s'ils veulent de bonnes canalisations ou un bon déluge. | | | | |
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| | | | Auparavant, toutes les révolutions, c'était un drame aboutissant aux comptes rendus, modes d'emploi et nouveaux codes civils ; la Révolution russe - une tragédie optimiste se métamorphosant en une comédie pessimiste. | | | | |
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| | | | L'ennui semble être un point commun entre les révolutions française et russe. « 14 Juil.1789 - Rien. » - les plumes et les caméras enthousiastes inventeront ce que ne virent les yeux ni perçut l'esprit. « Nov.1917 : parmi cette horreur sans nom, au fond de cette absurdité - l'ennui. Tout va au diable et - il n'y a pas de vie. Il n'y a pas de ce qui insuffle la vie : d'un élément de lutte » - Hippius - « Нояб.1917. Среди этих омерзительных ужасов, на дне этого бессмыслия - скука. Всё летит к чёрту и - нет жизни. Нет того, что делает жизнь : элемента борьбы ». Les descendants introduiront les lutteurs, les arènes et les récompenses. | | | | |
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| | | | Dès qu'une chose s'avère être vraie, le Russe cesse d'y tenir et d'y croire et se met à la recherche d'un nouveau mensonge. Le contraire de l'Allemand, « l'homme, qui n'émet jamais un mensonge, sans le croire lui-même » - Adorno - « ein Mensch, der keine Lüge aussprechen kann, ohne sie selbst zu glauben ». | | | | |
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| | | | Le monde libre eut une vision juste de la réalité soviétique bestiale, comme la propagande soviétique écrivit vrai sur l'horreur du rêve occidental. Mais l'Europe finit par défigurer le rêve communiste, et la Russie resta sourde aux charmes de la réalité européenne. | | | | |
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| | | | Le même destin poursuit les escadres, idéologies ou poésies russes : viser le monde entier, pour se retrouver épave, coulée sans gloire : le Variag, l'Internationale, les Scythes. | | | | |
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| | | | En Asie, on vénère son père ; en Europe, on l'assassine ; en Russie, on s'en désintéresse, en se prenant systématiquement pour bâtard. | | | | |
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| | | | Est-ce à la première personne que tu choisis ton pronom préféré ? à la deuxième ou à la troisième ? Pour déterminer ta position ? ta posture ? ta pose ? - L'Européen s'installe dans le moi, l'Asiate se comporte par le lui, le Russe rêve du toi - la liberté, l'égalité, la fraternité - sujet, objet, projet. | | | | |
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| | | | À l'inverse de l'Europe, l'intellectuel russe n'a presque rien en commun avec ses compatriotes, acteurs économiques. Contrairement à son homologue européen, toujours au contact des contribuables, il ne devrait pas du tout être éclaboussé par une dénonciation quelconque de la vilenie sociale de son pays. | | | | |
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| | | | L'intellectuel européen - un partisan de la justice, orgueilleux, au cœur de la société ; l'intellectuel russe - un juste, humble et marginal. Le premier déniche des abus et formule des propositions de lois ; le second se lamente de l'imperfection humaine et avale son amertume. Lycurgue ou Socrate. | | | | |
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| | | | Les pires défauts du Russe se retournent contre lui-même ; les défauts de l'Européen se dressent contre les autres. Les qualités du Russe s'adressent à l'humanité entière ; les qualités de l'Européen le servent d'abord lui-même. | | | | |
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| | | | On ne peut être attiré par la Russie qu'avec les yeux d'enfant ; dès qu'on creuse ou abrase, et même dès qu'on gratte, on tombe sur la sombre profondeur du Tartare ; de bonnes raisons d'aimer la Russie se trouvent, toutes, en hauteur déracinée. « Derrière les raisons enfantines de m'installer en Russie, se trouvent des profondes » - Wittgenstein - « Behind all my childish reasons to settle in Russia, there are deep ones » - tu n'aurais pas dû abandonner le regard d'enfant pour ouvrir les yeux d'adulte. | | | | |
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| | | | Le rêve russe est hors du temps ; mais puisque, ailleurs, le rêve creva depuis longtemps, aux yeux moutonniers ou robotiques, toute forme d'élucubrations ne peut s'attacher qu'à l'avenir ; d'où cette erreur : « En Russie, on ne songe qu'à l'avenir » - Steinbeck - « In Russia it is always the future that is thought of ». | | | | |
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| | | | L'immensité géographique à parcourir des yeux ne joua pas un grand rôle dans la prise de hauteur par les meilleurs des Russes. C'est l'immensité verticale - la souffrance et la honte - qui les en approcha. Et Nietzsche se trompe de dimension : « Le regard habitué à porter loin - et Zarathoustra voit plus loin que même le Tsar ! - ce regard se fait violence pour mieux saisir le proche, le temporel, l'immédiat » - « Das Auge, verwöhnt fern zu sehn - Zarathustra ist weitsichtiger noch als der Czar -, wird gezwungen, das Nächste, die Zeit, das Um-uns scharf zu fassen ». | | | | |
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| | | | St-Pétersbourg, « la ville la plus abstraite et préméditée » du monde (Dostoïevsky - « самый отвлечённый и умышленный город »), une espèce d'Anti-Aléthoville de Voltaire, c'est ce qu'il faut faire du sous-sol de son soi, servant tantôt de ruines d'un passé sans pitié, tantôt de fenêtre sur un avenir sans honte. La meilleure fenêtre est celle, à travers laquelle « le ciel déverse sa plénitude à la rencontre de ma pitié »* - Camus. Venise pourrait disputer à St-Pétersbourg les lauriers de l'exil permanent, artificiel et inspirateur. | | | | |
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| | | | Une curiosité géopolitique : sur les terres de mon pays natal naquirent Avicenne, Tamerlan, Hamann, E.T.A.Hoffmann, Kant, Chopin, Conrad, Salomé, G.Cantor, D.Hilbert, Chagall, R.Jakobson, R.Gary, Celan, Koyré, Kojève, Levinas. | | | | |
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| | | | Que trouvaient, jadis, à la bonne hauteur, le Français et le Russe ? - le lit et la table, l'herbe et le ciel. C'est l'appétit des organes vitaux qui le dictait. Aujourd'hui, c'est le besoin créé par les autres, dans des organes éteints, qui le détermine, à chaque allumage de téléviseur. | | | | |
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| | | | Avec la question de l'origine de la tragédie communiste, on gagne en lucidité en répondant, successivement : puisqu'il y avait des salauds en Russie, puisqu'il y en avait dans des pays satellites, puisqu'en tout pays on peut trouver des hommes généreux. Cette idée généreuse est condamnée à l'horreur, car : une fois l'idée érigée en raison d'État, inévitablement, des salopards conformistes accéderont au pouvoir et des innocents auront peur de leur innocence. | | | | |
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| | | | Tout ou partie ? - « La vocation des Russes est de donner une philosophie de la spiritualité du Tout » - Berdiaev - « Русские призваны дать философию цельного духа » ; c'est oublier, que la spiritualité, dans les grandes cultures, la russe, l'allemande, la française, se loge déjà dans une partie (l'âme, le cœur, l'esprit) de notre tout. C'est l'impuissance dans le local qui nous jette souvent dans les bras de l'irresponsable global. | | | | |
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| | | | La démocratie fonctionne, à condition que la responsabilité accompagne la liberté ; la Russie actuelle oscillant entre les deux, on y vit soit un chaos inextricable (la liberté sans responsabilité) soit un régime byzantin (la responsabilité sans liberté). | | | | |
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| | | | Face au phénomène de la Russie soviétique, le démocrate européen fut soir russophile soit russophobe ; et les deux attitudes furent également justifiées, puisqu'il s'y agissait de deux clans différents : des démocrates du rêve nostalgique ou des démocrates des faits statistiques. | | | | |
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| | | | Quand la barbarie russe rencontre la barbarie américaine, l'esprit sans la lettre ou la lettre sans l'esprit, - on dirait un ours robotisé ou un robot au fond d'une tanière. | | | | |
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| | | | Quelle image a l'Occidental à l'esprit, lorsqu'il rapproche le Russe de l'ours ? - que son isba ressemble outrageusement à une tanière. Mais le Russe, hypocritement, désamorce et enjolive cette accusation, en la traduisant de telle manière, comme si l'Occidental voyait des ours divaguer dans les rues des villes russes, et, bercé par cette image idyllique, il retourne à son hibernation, même en plein été, au lieu de se mettre au travail. | | | | |
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| | | | Le Christ, dans la perception européenne, est une figure fondamentalement apollinienne ; chez les Russes, il est hautement dionysiaque. Le Christ russe, pitoyable, en compagnie du Grand Inquisiteur, ou le Christ, assisté de Torquemada, frère d'Hercule (Hölderlin), ou prêtant son âme à César (le surhomme de Nietzsche). | | | | |
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| | | | La douceur chrétienne ruina Rome, la générosité communiste abattit la Russie. « Moscou, comme Rome, c'est du grandiose » - « Moskau sowohl wie Rom sind grandiose Sachen » - la dernière étincelle du cerveau de Nietzsche, le jour même, où la folie l'éteignit définitivement à Turin, en vue d'un cheval fouetté. Cette même image illumina Raskolnikov et enténébra Nietzsche. Désormais, l'humanité ne demandera à ses apprentis-sauveurs que le taux d'intérêt ou la marge de profit - le salut est dans la prédominance du lucre. | | | | |
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| | | | On peut juger de la doucereuse tolérance européenne et de la violence du goût de l'intolérance russe, en comparant les réactions à mon opus que je reçois : trop engagé - disent les Européens, trop désengagé - disent les Russes. | | | | |
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| | | | Des archéologues, poètes ou critiques d'art allemands sillonnent la Grèce, la France ou l'Italie et imitent la pureté, la grandeur ou la beauté, vues, comprises et digérées ; des rêveurs russes imitent les mirages des autres, sans leurs soifs, sans leurs transports, sans leurs cartes ; voilà pourquoi la culture russe est plus originale. Parce que plus inventée. | | | | |
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| | | | À cet impitoyable et dévergondé pays, je suis reconnaissant de m'avoir appris, que la meilleure rencontre avec Dieu ne se fait ni dans la prière, ni dans la confession, ni dans l'action, mais dans la pitié et la honte. | | | | |
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| | | | L'attrait des étoiles dut être particulièrement intense au-dessus de mon village natal de Sibérie, car mon seul camarade de classe, se trouvant de ce côté-ci des Carpates, est chez la NASA, Projet « Alone with a Star ». | | | | |
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| | | | Se sentir flèche pointant une cible inaccessible et chercher à faire de sa vie une tension digne de cette distance à ne jamais parcourir. | | | | |
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| | | | C'est l'ogresse Baba-Yaga qui fixe le mieux la précision du rêve russe : « Va je ne sais où, chercher je ne sais quoi » - « Пойди туда не знаю куда, найди то, не знаю что ». | | | | |
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| | | | Les trois tragédies dans la vie de Nabokov, les trois pertes : de l'enfance, du père, de la langue maternelle. Malgré ces points communs, tout le reste nous oppose. | | | | |
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| | | | La sensation de mourir, de grisaille, d'horreur ou de lumière indélicate, m'accompagnait partout en Russie ; en Europe, je me sens déjà mort, d'ennui ou de couleurs indifférentes. | | | | |
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| | | | Les autres nous touchent et nous font du bien ; l'artiste russe nous touche là où cela fait le plus mal. | | | | |
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| | | | Un grossier robot et un grossier mouton, le vieil Américain et le nouveau Russe, profanèrent, respectivement, ces deux jolis mots : romantique et aristocratique ; le premier dit romantique - pour dire : tiens, ça sort de l'algorithme ; le second dit aristocratique - pour dire : seul un millionnaire peut se le permettre. | | | | |
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| | | | Il n'y a pas de citoyens, en Russie ; en Amérique, il n'y a pas de poètes. Pourtant, les poètes russes sont invités à être, avant tout, de bons citoyens - pour jeter l'anathème sur le régime précédent et chanter des louanges du courant. Et le contribuable américain est incité à devenir chantre - de la liberté d'entreprendre. | | | | |
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| | | | Le nihil russe est l'apport le plus significatif à la philosophie occidentale, qui, à la recherche d'un digne contraire au majestueux et faux être, ne tombait que sur le misérable et bien réel étant. Il va de soi qu'il n'y ait pas plus de négations dans la franchise du nihil que dans les cachotteries de l'être ; ce sont deux adversaires au même degré d'affirmation. | | | | |
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| | | | Le jour, où même la Place Rouge sera grise d'ennui, je regretterais peut-être les jours, où elle était déjà noire de monde, encore blanche de neige, et même verte de peur. | | | | |
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| | | | L'Européen : ayant fait ou faisant ceci ou cela, ma nation mérite de tels ou tels qualificatifs flatteurs ; le Russe proclame, d'emblée, son pays Grand - pour justifier sa petite paresse, et Saint - pour se débarrasser de remords dans ses constants sacrilèges. | | | | |
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| | | | De son passage à Paris, l'Américain retiendra le nom de l'hôtel, où il a eu un dîner d'affaires, l'Allemand - les horaires des trains, qui conduisent à Euro-Disney, le Russe - le nom de celui qui s'était suicidé à l'endroit le plus proche. | | | | |
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| | | | L'Europe vécut la seconde moitié du XX-ème siècle sous le slogan : keeping America in Europe, Russia - out, and Germany - down ; le demi-siècle à venir tiendra à keeping Russia in Europe, America - out, and Germany - up. | | | | |
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| | | | La simplicité est la manifestation la plus immédiate de la noblesse ; les aristocrates russes, tels Pouchkine et Tolstoï, en font preuve, en baissant les yeux devant leurs nourrices ou moujiks, attitude inconnue ailleurs. | | | | |
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| | | | La seule puissance que l'Européen reconnaît est celle qui se traduit en actes, tandis que tout ce qui est fort chez le Russe reste, inexprimé, dans son âme béate et fébrile. De même, une espérance gratuite russe est souvent prise pour un noir désespoir. « La simplicité russe, horrible et dépravante, dans laquelle des phrases mystiques couvrent un cynisme naïf et impuissant » - Conrad - « Russian simplicity, a terrible corroding simplicity in which mystic phrases clothe a naïve and hopeless cynicism ». Le cynisme n'étant horrible et dépravant que lorsqu'il est calculateur et puissant, cette définition, à défaut de formuler un problème justifie un mystère. D'après S.Lem, l'auteur de Solaris, ce n'est pas de ce livre que s'inspira Tarkovsky, dans son film éponyme, mais de Crime et Châtiment. Aujourd'hui, c'est pire : les Frères Karamazov se tournent, même par les Russes eux-mêmes, comme si c'était Solaris. | | | | |
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| | | | Le moyen le plus sûr d'enterrer le rêve est de chercher à le rendre lisible : « Appelés à rendre vrai le rêve » - « Мы рождены, чтоб сказку сделать былью » - tout rêve, auquel conduisent les pieds et non pas le seul regard, devient kafkaïen ou ubuesque : « Appelés à rendre vrai Kafka » - « Мы рождены, чтоб Кафку сделать былью ». | | | | |
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| | | | Dans un pays libre, l'homme a, en tant que son prolongement, - la loi, la propriété, la connaissance de ses droits ; et l'on finit par ne plus voir son essence nue, qui était si visible en URSS : « La Russie est un laboratoire, où l'homme est réduit au strict minimum, ce qui permet de voir ce qu'il vaut » - Brodsky - « Россия - это лаборатория, в которой человек сведён до минимума, и потому ты видишь, чего он стоит ». | | | | |
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| | | | L'absence du sentiment du droit, chez les Russes, est un vide du même ordre que « l'un des inconvénients du caractère français, l'absence du sentiment du devoir » (Delacroix). Et c'est dans leurs vides respectifs qu'ils font évoluer leurs génies remplis du sentiment contraire. Comparez avec ceux, d'outre-Atlantique, qui ont les deux et où dorment, à la fois, et la conscience et l'élan. | | | | |
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| | | | À l'occasion du trépas de l'URSS, on planta le dernier clou dans le cercueil de l'Histoire (pour l'enterrer juste à côté du Dieu et de l'art, défunts un peu plus tôt), c'est à dire dans celui de l'homme, qui ne peut être vivant qu'animé d'un rêve. « Hegel se trompa de 150 ans : la Fin de l'Histoire, ce n'est pas Napoléon, c'est Staline » - Kojève. Fini, le frisson de la fraternité et la noblesse de l'égalité ; la voie est libre pour le seul survivant - le robot, juste, libre, rassasié. | | | | |
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| | | | Le plus humaniste des messages, celui de Tchékhov : la compassion et la langueur vous étreignent, sans que les affaiblisse une interrogation sur la crédibilité intellectuelle ou sociale de ses héros perdus et impossibles. Qui nous déshumanise le plus ? - les sociologues et philosophes, rigoureux et raseurs. Pour comprendre Tchékhov, il faut se dire, que, s'il écrivait aujourd'hui, sa pitié, sa tristesse et son lyrisme trouveraient autant, sinon davantage, de matière. | | | | |
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| | | | La musique de la vie est toujours nostalgique : face à l'enfance trop lointaine, à l'espérance trop haute, à la faiblesse trop profonde ; mais son bruit est triste, monotone ou cynique. Un artiste peut renoncer à reproduire le bruit et à ne produire que de la musique ; c'est ce que fait Cioran. Mais la musique de Tchékhov est plus ample, puisqu'elle comprend le bruit, dont l'horreur ou l'ennui sont joués, en contre-point, par sa musique. Face à l'Europe, le Russe reconnaît volontiers se trouver au milieu d'« une oasis d'horreur dans un désert d'ennui » - Baudelaire. | | | | |
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| | | | Tout esprit français est dans un mot d'esprit ; l'idée de l'esprit est tout esprit allemand ; le mot et l'idée débarrassés d'esprit et devenus gémissement ou icône, c'est l'esprit russe. | | | | |
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| | | | La conscience nationale russe reproduit les pérégrinations et l'hésitation phéniciennes entre trois continents ; on ravit de belles princesses pour subir des invasions, on envoie des éléphants pour affronter des légions. Les Américains font de même avec l'héritage romain en le personnifiant dans l'image dominante de manager. Les Allemands furent les plus imaginatifs en réinventant tant de nouvelles Hellades germanisées par pléiades de poètes et de philosophes. | | | | |
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| | | | Une excellente illustration de la place de l'intelligence ou de la sensibilité, en Russie ou en Occident, cette sentence de Claudius : « Le mot ne monte aux cieux que porté par la pensée » - « Words without thoughts, never to heaven go », traduite (Pasternak) par : « Le mot sans émotion n'est pas entendu par les cieux » - « слов без чувств вверху не признают ». | | | | |
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| | | | Le dernier coin de la Terre, où l'on veuille encore rêver et danser, au lieu de veiller et marcher, est peut-être l'Amérique Latine ; d'où l'immense prestige, là-bas, du lyrisme et de la nonchalance russes, importés en même temps que les missiles, la bureaucratie et la démagogie soviétiques. | | | | |
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| | | | Tourguéniev et Gogol, les plus inconditionnels et enthousiastes chantres de la terre russe, reconnaissaient, qu'ils ne pouvaient s'adonner à leur exercice patriotique qu'à Paris ou à Rome. | | | | |
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| | | | Ce n'est pas Don Giovanni mais Eugène Onéguine qui est le vrai chef d'œuvre musical et dramatique ; ce n'est pas La Noce de Figaro, mais la Carmen qui chante le mieux la liberté et la féminité ; je le dis avec le seul nom en tête, celui de Pouchkine, pillé légèrement par Mérimée, et dont le génie se trouve derrière ces deux monuments. | | | | |
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| | | | L'enfance façonne plus profondément nos fibres que nos vocables ; aucun problème pour trouver, chez d'autres tribus, des égaux de Pouchkine, Tolstoï ou Pasternak, mais, contrairement à l'écoute de Bach, Mozart ou Beethoven, je n'éprouve nul besoin de chercher la raison, jamais suffisante, du frisson qui me vient d'un morceau de Tchaïkovsky, Rachmaninov ou Prokofiev. | | | | |
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| | | | Le Français réussit sa gloire en calculant dans le réel, l'Allemand réussit sa conscience en travaillant sur le réel, l'Anglais réussit sa compétition en fabriquant le réel ; le Russe échoue dans son rêve, en trichant sur le réel. | | | | |
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| | | | La réussite sociale : pour un Américain - partir les poches vides et arriver millionnaire, pour un Français - troquer sa guinguette provinciale contre dîners en ville parisiens, pour un Russe - de tourmenté devenir tourmenteur. | | | | |
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| | | | C'est à Saint-Pétersbourg que je devins nihiliste et adorateur du soleil, et c'est dans le Midi que je m'adonnai aux jeux des ombres et à l'acquiescement au monde. Nietzsche serait, à trois quarts, d'accord avec cette géographie spirituelle. (« À Pétersbourg je serais nihiliste ; ici je crois en soleil » - « In Petersburg wäre ich Nihilist. Hier glaube ich an die Sonne »). | | | | |
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| | | | Sur une douzaine d'heures astrales de l'humanité, S.Zweig en accorde trois à la Russie : la grâce de Dostoïevsky, la fuite de Tolstoï et ... le wagon plombé de Lénine. | | | | |
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| | | | Sur les rapports avec la vérité : le défaut le plus grave, pour un Allemand - de l'ignorer, pour un Russe - de la justifier, pour un Français - de ne pas savoir la fabriquer. | | | | |
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| | | | Les ignares et les malveillants voient la hideur du communisme à la soviétique et ils veulent en jeter l'opprobre jusque sur l'égalité ou l'humanisme ; peu sont ceux qui lisent cette histoire à l'envers : « Après tant de lucidité, de sacrifice, d'intelligence, - les millions de déportés, la censure » - Merleau-Ponty. | | | | |
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| | | | L'Allemand est obsédé par la mesure, il y réduit même son idéal, la pureté (« le brut aussi a besoin de mesure, afin que le pur se reconnaisse » - Holderlin - « unter dem Maße des Rohen brauchet es auch damit das Reine sich kenne ») ; le Français se pavane avec ses outils de mesurage et les appelle esprit ; le Russe se veut être la mesure même, pour n'évaluer que le démesuré - la douleur, la bonté, la solitude. | | | | |
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| | | | La pensée s'inscrit, en Allemagne, dans une philosophie, en France - dans une littérature, en Angleterre - dans une politique, en Russie - dans la vie, ce réseau de riens. « En Allemagne on veut la pensée pour la méditer, en France - pour l'exprimer, en Angleterre - pour l'appliquer, en Russie - pour rien »*** - Tchaadaev. L'absence d'œuvres serait la définition même de la folie (Foucault, et l'œuvre de Pouchkine n'était pas encore venue te consoler comme Montaigne - le Tasse), folie dont un oukase te stigmatisa, pour que tu y rejoignisses, malgré toi-même, Swift, Nietzsche, Van Gogh, Artaud. | | | | |
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| | | | L'égalité, pour un Russe, relève du rêve, et l'amour de la patrie - de la réalité ; tout le contraire de l'Allemand : « L'amour de la patrie conduisait le peuple allemand à mourir, mais il plongea dans le mépris universel, quand il suivit les promesses réelles de la révolution » - Hitler - « Die Liebe zum Vaterland ließ das deutsche Volk sterben ; erst als es den realen Versprechungen der Revolution folgte, kam es in die allgemeine Verachtung » - le ressentiment des nazis contre les Juifs et les bolchevistes a sa source dans la débâcle de la Grande Guerre, à laquelle le Teuton cherchait un bouc émissaire. | | | | |
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| | | | L'égalité des corps et la fraternité des âmes furent un rêve des aristocrates. Mais c'est la liberté des esprits qui l'enterra. L'injustice, que Tocqueville fait aux Français : « Les Français veulent l'égalité dans la liberté et, s'ils ne peuvent l'obtenir, ils la veulent encore dans l'esclavage » - s'applique pourtant aux Russes d'antan. En plus, ils voulaient la liberté dans l'égalité et, s'ils ne pouvaient l'obtenir, ils n'en voulaient plus dans l'inégalité. L'égalité est le devoir de la liberté (et non pas, comme dit Berdiaev : « La liberté est le droit à l'inégalité » - « Свобода есть право на неравенство »). | | | | |
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| | | | Les panneaux indicateurs, plantés en 1941 et 1945, à l'entrée de la Russie et de l'Allemagne, par, respectivement, la Wehrmacht et l'Armée Rouge : « Vous pénétrez dans le cul du monde » (« Hier beginnt der Arsch der Welt »), « La voilà, cette Allemagne, la maudite » (« Вот она, проклятая Германия ») - en quelles unités mesurer leur distance du vrai enfer ? Heureusement, au mot de Götz von Berlichingen fit écho le mot de Cambronne. | | | | |
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| | | | Les personnages au goût le plus détestable : en Russie - les âpres (les Eurasiens ou les théologiens), en France - les sirupeux (Proust, Guitry, Sollers), en Allemagne - les gras. Les meilleurs : en Russie - les tourmentés, en France - les placides, en Allemagne - les illuminés. | | | | |
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| | | | Dans l'actuelle Russie, quand on est stupéfié par le désert littéraire (ou plutôt par cette étable, climatisée et globalisée comme toutes les autres - « La nullité culturelle post-soviétique me dégoûta de ma patrie » - Koublanovsky - « Культурная ничтожность послесоветского времени отравила мне Родину »), on comprend, que la plupart de ses talents d'antan avaient besoin de tyrannie pour entretenir leur pathos ; la liberté leur coupa le souffle et les ailes ; seraient-ils, la-dessus, proches de leur peuple ? - « Le troupeau ne sait quoi faire des bienfaits de la liberté » - Pouchkine - « К чему стадам дары свободы ». Toutefois, quand on voit la nullité artistique de l'Allemagne américanisée d'aujourd'hui, on comprend, que même ceux qui savent quoi en faire plongent dans une grisaille, grossière et insipide, s'ils laissent la mécanique envahir l'organique. | | | | |
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| | | | Le surhomme nietzschéen aura laissé deux héritiers naturels, en Allemagne nazie et en Russie soviétique : ce qui aurait dû incarner des valeurs nouvelles (le mépris des mots anciens, l'oubli de l'Histoire), dans un pessimisme hautain, donna l'Ordre Nouveau et l'Homme Nouveau, avec leurs plats optimismes, le chant solitaire et tragique devenu marches militaires ou folkloriques. | | | | |
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| | | | Plus que des œuvres de ses généraux ou historiens, la Russie sort glorieuse des péripéties du lac Peïpous, de la Moskowa et du blocus de Léningrad grâce à Eisenstein d'Alexandre Nevsky, à Tchaïkovsky de l'Ouverture 1812, à Chostakovitch de la 7-ème Symphonie. Et là où Passent les cigognes on boit, en sanglotant, la défaite, les yeux fixés au ciel. | | | | |
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| | | | Les apprentis-philosophes français, viscéralement anti-russes, cherchent dans les récentes expéditions russes au Caucase les seuls parallèles avec ce que Pol-Pot infligeait à Pnom-Penh ou Hitler - à Varsovie. Elle est si nette et si sans appel, leur frontière entre justes et injustes. Je ne sais pas, où ils mettent les oubliés de Léningrad et Stalingrad, martyrisés par des barbares injustes, mais j'aurais pitié des enfants de Dresde, Berlin ou Hiroshima, crevant de la main des barbares justes. | | | | |
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| | | | Le même jour, le 22 juin, des coalitions européennes, montées par Napoléon et Hitler, envahissent la Russie. D'autres curieux parallèles : le général russe, qui les battit, porte le même nom - Hiver,dont les méfaits furent aggravés par l'indélicatesse du comte Rostoptchine ou celle du NKVD ; les dragons et les as de la Luftwaffe sabrent ou descendent un nombre incalculable de ces lourdauds de moujiks, qui, à la fin, par milliers et milliers, déferlent sur les boulevards parisiens et dans le ciel berlinois, où le sabre et l'avion font terriblement défaut aux Européens ahuris. Mais ce n'est ni le dragon ni l'avion russes qui y triomphent, fièrement, mais l'humble patriotisme d'un peuple. | | | | |
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| | | | La pitoyable stupéfaction des hommes de gauche européens - le Pacte Ribbentrop-Molotov ; dans l'affrontement avec les nazis, le Français risquait, au plus, des délais de livraison du Beaujolais Nouveau plus espacés, et le Russe - d'être réduit en esclavage, à l'âge de pierre, sans aucun soin médical, aucune culture, de voir un désert à la place de Saint-Pétersbourg et de Moscou ; tout ce qui retardait l'invasion devait être tenté, sachant, que les démocraties refusent toute coopération avec le Kremlin et qu'après Munich elles font tout, pour que les deux tyrans se saignent mutuellement ; l'idiotie et l'ingratitude de cette folie des Européens - proclamer le Pacte en tant que la cause première de la Guerre ! | | | | |
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| | | | Ils sont très peu nombreux, ceux qui comprennent, qu'il y a eu trois secondes guerres mondiales, à contenus incomparables : l'idéologique - entre les démocraties et les totalitarismes européens, la politique - entre le Japon impérialiste et les pays du Pacifique, la raciale - entre les Germains et les Slaves. L'holocauste juif est le seul élément commun entre la première et la troisième. | | | | |
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| | | | Les meilleurs compagnons occidentaux de la cause communiste, s'ils devaient vivre au quotidien en URSS, auraient été les adversaires les plus farouches du bolchevisme. Rien de plus frustrant qu'un rêve céleste dans une croûte terrestre. Rêver d'un rôle à adouber et baver dans une geôle du KGB. | | | | |
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| | | | Pour être porté aux nues par sa nation, l'Américain doit gagner, l'Allemand - souffrir, le Français - briller, l'Italien - chanter, le Russe - tomber. | | | | |
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| | | | Le Russe est si pressé de hurler son pouls du bon, qu'il oublie de s'assurer le concours du rythme du beau ; le Français est si obnubilé par la voix du beau, qu'il oublie d'y insérer des silences du bon. | | | | |
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| | | | Tous les Italiens chantent ; et les moins doués en montent sur les planches. Les Russes sont une nation des spectateurs, dont les plus doués ne fréquentent que les coulisses. La scène - aux anges ; la nature - aux démons ; il paraît que le diable « parle italien avec l'accent russe » (Verlaine). | | | | |
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| | | | Le meurtrier de Pouchkine, d'Anthès, l'un des futurs pères de la SNCF (comme Pascal, avec ses omnibus, - celui de la RATP) et la bête noire de Hugo, fut complice de Dumas père, qui emprunta son nom pour Edmond Dantès, cet habile spéculateur, exerçant sa vengeance à coups d'interlopes boursicotiers et recommandant, même dans son testament, des placements à 18% à ses héritiers formés au métier de banquier. | | | | |
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| | | | Ne sachant trouver de support, ferme ou fermé, ni sur la terre ni dans le ciel, le Russe en invente des substituts ouverts : le sous-sol au contact de la terre et les ruines tournées vers le ciel. | | | | |
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| | | | On écoute un acteur, un musicien, un scientifique russe - on entend une voix européenne, claire, fraternelle et droite ; dès qu'on croise un politicien ou un homme d'affaires - c'est Byzance, la voix fuyante, les yeux de voleur, les gestes de voyou. | | | | |
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| | | | Pouchkine fut exilé au même endroit qu'Ovide ; à peu près au même moment, Bonaparte, de son exil sur l'île d'Elbe, pouvait apercevoir la Tour de Sénèque, où s'ennuyait jadis son prédécesseur d'infortune ; je visitai les deux sites : l'ambiance à vous étouffer d'ennui ou de vous couper le souffle ; on aurait dû invertir ces lieux, pour que le chantre de l'amour ne laissât pas tomber sa lyre et le maître du courage élevât son stoïcisme. | | | | |
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| | | | Les poètes européens connurent des illuminations personnelles, les russes - des vertiges dictés par l'époque : la liberté (l'Âge d'Or), l'art (l'Âge d'Argent), la faim (l'Âge du Fer), l'ennui (l'Âge de la maculature). | | | | |
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| | | | L'admirable civilisation américaine porte à bout de bras la misérable culture américaine ; la misérable civilisation russe enterre l'admirable culture russe. | | | | |
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| | | | C'est l'oppressante sensation des frontières qui attire vers la hauteur ; la vastitude de la terre russe, où aucun horizon ne ferme la perspective tribale, favorise davantage le goût de la profondeur. La pensée de la terre, comme du seul élément vital, éloigne de la liberté, qui préfère le feu, l'eau et l'éther. | | | | |
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| | | | C'est dans le liquide que s'éploie l'âme russe : dans le sang, dans la sueur, dans la larme, dans la vodka. Le cerveau semble en être également atteint : « Le cerveau russe est mouillé ; il ne flambe pas du feu de l'intelligence, et quand tombe en lui l'étincelle du savoir, il s'enfume et s'éteint »* - Gorky - « Сырой русский мозг не вспыхивает огнём разума, когда в него попадает искра знания, - он тлеет и чадит ». C'est presque aussi mauvais qu'une âme sèche ; aux saignées ou sanglots du vouloir, qui l'interpellent ou l'inondent, elle ne renvoie que de la fumée. Voltaire, qui faisait du philosophe un pompier : « la superstition met le monde en flammes, la philosophie les éteint », aurait apprécié... | | | | |
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| | | | Le culte de la terre russe fait penser à Antée, cherchant son égal, qui vivrait de la complicité de l'air, et déraciné, à la pelleteuse mécanique, il serait étouffé par des Héraclès en série. La terre, qui n'y est souvent que de la boue : « Sous les yeux - une braise trop vive, aux oreilles - un sanglot, et la boue, où tu gis - tel, Russie, est ton lot » - Kipling - « Except the sound of weeping and the sight of burning fire, and the shadow of a people that is trampled into mire ». | | | | |
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| | | | Ni en Allemagne ni en France il n'y eut un seul vrai nietzschéen ; ils sont nombreux en Russie, et sans la moindre imitation ni surprise : Nietzsche est le plus russe de tous les philosophes occidentaux ; les épigones académiques fouillent dans ses idées (qui sont bien pauvres), les épigones littéraires - dans ses métaphores (qui sont fort belles), tandis que les vrais nietzschéens se reconnaissent eux-mêmes - dans son ton (qui est, avant tout, noble). | | | | |
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| | | | La métaphore russe est toujours barbue, tandis que « la métaphore française porte des moustaches » (Baudelaire) Le hussard et le moine, le sabre et le goupillon, les toits et les cellules. Parfois unis : père de Foucauld et père Serge. | | | | |
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| | | | La philosophie russe est la seule à être vraiment chrétienne, puisqu'elle est gorgée d'anxiété, d'angoisse et de repentance : la profondeur d'une pitié et la hauteur d'une ironie s'y rencontrent chaleureusement, au milieu des ruines, là où en Occident sévit la froide gravité des audaces et des constructions. | | | | |
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| | | | Se civiliser, c'est se débarrasser du péché originel et de la honte. Les péchés du Russe sont si cuisants, qu'il lui faut des dieux cléments, sachant fermer les yeux sur le réel et se contenter de l'idéel.« Le pouvoir soviétique se maintient grâce au platonisme du peuple russe. » - Lossev - « A.Lossev ».Tout autre peuple européen, soumis à une expérience marxiste, se nourrirait du Capital ; les Russes sortent tout droit de la République. L'idée reçue voit dans le Russe un vétéro-Chrétien, tandis qu'il est un païen, un platonicien invétéré. | | | | |
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| | | | Le véritable drame de la Russie actuelle, depuis son écroulement, c'est son incapacité d'imaginer de nouveaux mythes, qui donneraient sens à sa nouvelle existence ; il faut reconnaître, que le mythe, grandiose et planétaire, mythe de la dignité du faible, mythe aujourd'hui humilié et ridiculisé, n'est pas facile à remplacer. Et les utopies ne sont plus à l'ordre du jour. « Tout État doit se créer une utopie, lorsqu'il a perdu contact avec le mythe » - E.Jünger - « Zur Utopie ist jeder Staat verpflichtet, sobald er die Verbindung zum Mythos verloren hat ». | | | | |
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| | | | La civilisation occidentale cherche l'équilibre biunivoque entre les choses et les places : pour un vide elle trouve la chose, et pour une chose elle invente sa place. Les Grecs antiques, à l'instigation de Platon, furent obsédés par des places, sans trop se soucier des choses ; et les Russes adorent des choses sans place, des choses, des hommes ou des idées - déracinés ! | | | | |
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| | | | Le béton et les crottes des chèvres recouvrent le marbre de l'antique Grèce. J'ai peur, que le Russe du XXI-ème siècle verra la culture russe des deux siècles précédents avec les mêmes yeux que le Grec d'aujourd'hui - les temples d'Athènes, d'Olympie ou de Delphes. Quant aux chances d'un renouveau religieux, si Malraux s'y trompa une seule fois, Spengler a, hélas, tort doublement : « Dans l'avenir, la vraie aristocratie et la vraie prêtrise se formeront à la russe » - « In Zukunft werden sich echter Adel und Priestertum russischen Stils herausbilden ». | | | | |
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| | | | La sidérante médiocrité des libres plumes russes, au XXI-ème siècle ! L'oubli total du grand héritage : « Hier encore, la littérature russe, c'étaient des Pouchkine et Tolstoï, et maintenant, il ne restent que des 'maudits Mongols' » - Bounine - « В русской литературе еще вчера были Пушкины, Толстые, а теперь почти одни 'проклятые монголы' » - bien qu'aujourd'hui ils soient plutôt américains. | | | | |
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| | | | L'idéalisation bien pesée du présent réveille la passion du passé, fait prospérer la civilisation et ne laisse les révolutions éclater que sous les crânes. Les Russes font tout l'inverse : « Mépris du présent, idéalisation gratuite du futur - tel est l'état d'âme révolutionnaire, qui ruina la Russie » - S.Frank - « Равнодушие к настоящему, неосновательная идеализация будущего - это духовное состояние революционности, которое погубило Россию ». | | | | |
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| | | | Même les adversaires de la révolution russe étaient obsédés par des visions historiques, pour ne pas dire hystériques : « Je perçois également deux possibilités pour la révolution : la voie du réveil ou la voie de l'oubli » - Hippius - « Я одинаково вижу две возможности революции - путь опоминанья и путь всезабвенья ». Revenir à soi, se perdre. Ouvrir, enfin, les yeux ou les fermer pour de bon. La vision au détriment de l'écoute, qui est la voie vers la démocratie. | | | | |
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| | | | Après une orgie, la Russie exsangue s'écroula, mais à l'adresse d'une clinique se trouvait un abattoir. Et les abats russes devinrent plus connus que ses ébats. « Le diagnostic fut juste, l'opération se déroula à merveille, mais l'autopsie révéla qu'elle fut intempestive »** - Kouprine - « Диагноз был поставлен верно, операция проведена блестяще, но вскрытие показало, что она была преждевременна ». | | | | |
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| | | | Les plus grandes actions russes viennent des plus grands rêves et non pas des calculs : le processus fascine le Russe plus que le but. « La Russie : c'est un pays, où l'on peut faire les plus grandes choses pour le plus mince résultat » - Custine. Les Russes usent de plusieurs sortes de balances pour peser leurs résultats. Celle que tu as lue, la seule connue par ailleurs, la marchande, n'est peut-être pas la plus consultée dans ce pays de démesure. Ici, on chante ce qu'on peut faire, comme d'autres « dansent ce qu'ils veulent dire » (Nietzsche) - à vous le récit et le devoir. | | | | |
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| | | | Les époques non-héroïques, comme la nôtre, sont tapissées du quotidien, d'où la misère nue de l'héroïsme russe, anachronique et désusité. « Chez les Russes, l'aptitude aux grandes choses n'a d'égale que l'indifférence aux misères du quotidien » - G.Staël. | | | | |
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| | | | La grandissime originalité de la culture russe est dans la séparation entre les moyens et les buts, la technique et l'émotion, le visible et le lisible. L'inévidence dans les premiers, l'homme comme le point d'accommodation des seconds. Dostoïevsky semble s'emmêler dans la politique et le fait divers, tandis qu'il joue sur la corde de l'homo credens. Tchaïkovsky nous mène vers un état d'âme, un lieu, tandis que l'émotion éclate ailleurs. Tolstoï disserte sur l'histoire ou la justice, tandis que son vrai discours ne vise que l'homme solitaire. Tchékhov étale des platitudes, parmi lesquelles, soudain, naît une émotion irrésistible. Les raisonneurs y voient du loufoque ou de l'impuissant. « Comment peut-il [Dostoïevsky] écrire si incroyablement mal et émouvoir si profondément ! » - Hemingway - « How can a man [Dostoyevsky] write so unbelievably badly, and make you feel so deeply ! ». Bien écrire, c'est bien émouvoir. | | | | |
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| | | | Comme tous les pays européens, la Russie tsariste fut impérialiste ; la Russie soviétique, pour la première et, sans doute, la dernière fois, dans l'Histoire, se voulut internationaliste, sacrifia ses intérêts nationaux, tenta de voir un frère dans tout Terrien, s'écroula sous un poids insupportable (même le Goulag, en tant qu'un levier économique, ne sauva pas l'affaire), s'écroula au grand soulagement des acheteurs et vendeurs concurrentiels que devinrent tous les candidats au titre fraternel. Quand ton seul frère est ton prochain impassible, calculé sur une échelle commerciale, tu oublieras ce qu'est, sur une échelle du cœur et du rêve, ton lointain vibrant. | | | | |
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| | | | La plus infâme des ingratitudes européennes, face à l'holocauste russe de la Seconde Guerre Mondiale : une nation, martyrisée par un régime sanguinaire, traînant une noire misère, est envahie par l'armée la plus puissante et la mieux équipée du monde, ayant pour but la colonisation et la réduction en esclavage des Slaves et pour moyens - l'extermination physique, l'éradication de toute culture ; tout un peuple se sent humilié et défié, se bat farouchement pour sa dignité et sa survie, perd 25 millions d'âmes et finit, triomphateur, à Berlin ; toute l'Europe, en 1945, voit dans le Russe son sauveur, méritant l'admiration et la reconnaissance éternelle. Aujourd'hui, tout est oublié : ce sont deux sordides dictatures qui se seraient alors chamaillées entre elles, pour le plus grand bien de la démocratie américaine, le seul vainqueur de cette confrontation entre le Bien et le Mal ; et le Russe aurait été du mauvais côté... | | | | |
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| | | | L'heure est à l'horizontalité ; les firmaments et les sous-sols restent en dehors des progrès de la robotisation. Le monde sera américain et chinois - ou rien. Le Russe, avec ses extrêmes verticaux, sera laissé au bord de la route, dans une impasse de plus. « En Russie, il n'y a pas de médiocrités : soit ce sont des génies solitaires, soit d'innombrables vauriens »* - Klioutchevsky - « В России нет средних талантов, а есть одинокие гении и миллионы никуда не годных людей ». | | | | |
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| | | | Souvent, on voit en Berdiaev, Chestov, Rozanov - des nietzschéens, tandis qu'ils sortent tout droit de Dostoïevsky, comme d'ailleurs Nietzsche lui-même, qui est mi-Français mi-Russe ; il méprisa et la lourdeur et les thèmes de Kant, Hegel, Schopenhauer, en prenant Voltaire et Stendhal pour modèles de l'esprit ; il puisa ses images centrales - la pureté s'empiégeant dans le péché, le surhomme, l'au-delà du bien et du mal - dans Dostoïevsky. | | | | |
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| | | | Dans sa liste des meilleurs romans du monde, le trop bon Maugham accorde tout de même les deux dernières places à Dostoïevsky et Tolstoï ; quelles sommités les dépassent-elles ? - E.Brontë, J.Austen, H.Fielding... | | | | |
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| | | | Qu'un oligarque russe, un gangster, un fonctionnaire corrompu ne voient pas l'infinie hideur de leur cadre de vie se comprend facilement, mais qu'un violoniste, une diva de ballet, un homme de théâtre, un scientifique soient frappés de la même cécité, est une énigme que je n'arrive pas à m'expliquer. | | | | |
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| | | | La vie, pour un Russe, est un défi à toute norme, et la corruption de ses propres mains lui donne plus de prétextes pour pérorer, pathétiquement, sur la pureté de son âme. « Si la loi était respectée à la lettre et les pots de vin étaient bannis, aucune vie ne serait plus possible en Russie » - Herzen - « Если бы в России строго выполнялись все законы и никто не брал взяток, жизнь в ней была бы совершенно невозможна ». | | | | |
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| | | | Même dans des transactions modernes, le Russe alterne le vol et le don, comme jadis - dans ses sacrifices ou ses fidélités. Il a besoin de voler, pour exhiber sa force, et de donner, pour calmer sa conscience. | | | | |
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| | | | Je me sens minable, pour ne pas dire ridicule, avec ma langue et ma morgue, que n'apprécierait peut-être qu'un duc de La Rochefoucauld, - je lis le récit d'un Parisien de bonne souche (S.Tesson), reclus, en plein hiver, dans une cabane de la taïga sibérienne, et où je retrouve tout le décor sauvage de mon enfance. Un chiasme vertigineux ! Jusqu'à ses aphorismes, qui sont si désespérément plats... | | | | |
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| | | | Le malheur russe est que, contrairement à Rome et Paris, après de sanglants affrontements entre plébéiens et patriciens, aucun Temple, aucune place, ne portent le nom de Concorde, et la Place la plus emblématique continue à s'appeler Rouge, symbole de beauté ou couleur de sang, comme cette église de St-Pétersbourg, qui ne fait que nous rappeler un Sang Versé, au lieu d'appeler à l'expier. | | | | |
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| | | | La manie du comment, chez les Français, fait qu'il y ait tant de brillants traités sur des balivernes ; l'obsession par le quoi, chez les Allemands, fait qu'on aboutisse, avec eux, dans de grandes profondeurs, pour y vivre une immense platitude. Le Russe, lui, ne quitte pas des yeux - le qui ; le comment et le quoi y sont sacrifiés à l'autel du moi ou du nous. | | | | |
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| | | | D'après l'intensité, la sincérité et les penchants de son tempérament, dans quelles autres filières aurait pu s'exercer un intellectuel, qui se préoccupe aujourd'hui, politiquement, des faibles ? En Russie, il serait moine, bombiste ou poète ; en Europe - banquier, représentant en transistors ou promoteur immobilier. | | | | |
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| | | | En venant en France, le Russe veut voir partout des d'Artagnan, ne voit que des consommateurs et se met à se lamenter sur la disparition d'un monde de rêves. Le Français se rend en Russie, pour s'ébahir devant des fous de Dieu, de vodka, de caviar ou de musique tzigane, tombe sur des fonctionnaires véreux et finit par n'y voir que la poubelle du monde. Les lucides des deux camps comprennent que le charme recherché le doit à l'inexistence de l'objet qui les intrigue, ce qui redouble leur sympathie. | | | | |
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| | | | Dans la connaissance de l'homme, le Français se penche sur le comment, l'Allemand - sur le où, l'Anglais - sur le quand, le Russe - sur le qui. « Le Français s'amuse, l'Allemand rêve, l'Anglais vit, le Russe singe » - Gogol - « Француз играет, немец мечтает, англичанин живёт, русский обезъянствует ». | | | | |
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| | | | La connaissance vivante - lorsqu'on sait vivifier la recherche et la trouvaille. Le malheur, c'est que plus le savoir est aujourd'hui utile, plus fatalement il nous éloigne de la vie éternelle. L'instinct le dit au Russe, qui finit par n'être attiré que par un savoir inutile. Au savoir utile il voue son mépris ; A.Suarès le comprit de travers : « Tout Russe est nihiliste ; il méprise tout ce qu'il ignore ». | | | | |
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| | | | Dans ton village natal s'affairent des hommes d'une autre couleur, et épaisseur, de peaux ou de rêves, cultivant des arômes ou s'occupant des bêtes, qui te sont étrangers, hommes aux rires et pleurs incompréhensibles, à la langue sans liens avec ton enfance. « De nuit, plus près de l'aube, je suis de retour au pays congelé, - au mien ? au leur ? » - Koublanovsky - « Возвратясь в свой или нет край замороженный, ночью, когда ближе рассвет » - mieux on entretient les promesses des aubes, moins on tient au désespoir des crépuscules. | | | | |
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| | | | Compatriote de l'arbre, compatriote du mot - cette tribu n'existe plus, depuis que la forêt et les codes d'accès surveillent les frontières. Mais si l'on se perd dans la forêt, c'est dans l'arbre qu'on se trouve. « Têtes inconnues emménagent dans mon pays ; ni sous mon arbre ni dans mon mot »** - Tsvétaeva - « Новосёлы моей страны ! Из-за древа и из-за слова ». | | | | |
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| | | | Dans tous les pays on trouve des montagnards ou marins, mais l'homme de la steppe ou du fleuve, et encore plus - de la forêt ou de l'ermitage - on n'en trouve qu'en Russie. « En Russie, la campagne confine avec Dieu et fournit aux humains leur plus grand espace de liberté »** - D.Fernandez. | | | | |
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| | | | Le diable rôde aux horizons littéraires allemands ; l'ange se suspend au-dessus des plumes russes. Et Pascal a peut-être raison : en faisant la bête, l'Allemand s'éprend de la pureté (Reinheit) angélique ; en faisant l'ange, le Russe se découvre l'arbitraire (своеволие) démoniaque, chthonien. « Si Lucifer avait été Russe, il aurait choisi être le dernier des anges, ce genre extrême de rébellion » - Ortega y Gasset - « Si Luzbel hubiera sido ruso, habría preferido ser el más íntimo de los ángeles, este último estilo de rebeldía ». | | | | |
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| | | | Connaître la chose ou toucher à son mystère ? « L'Allemand tourne autour de la chose, le Français capte un rayon, qui en émane, et continue son chemin » - Kleist - « Der Deutsche geht um das Ding herum, der Franzose fängt den Lichtstrahl auf, den es ihm zuwirft, und geht weiter ». Le Russe, par un coup de pied, la voue aux ténèbres extérieures ou, par un coup de cœur, exige d'elle un rayonnement éternel. | | | | |
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| | | | La réflexion, le foyer, la découverte de paysages - tels sont les cadres de notre vie, errante ou sédentaire : « L'Allemagne est faite pour y voyager, l'Italie pour y séjourner, l'Angleterre pour y penser, la France pour y vivre »* - d'Alembert. Mais en Russie, qu'on voyage, qu'on pense ou qu'on vive, tout se réduit à y souffrir. | | | | |
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| | | | Le rire s'inscrit dans le paysage et le caractère français ; la moquerie constitue le climat et le tempérament russes. « Le Français est dans le rire, le Russe - dans la grimace ; le Français grimace lorsqu'il rit, le Russe rit lorsqu'il grimace » - V.Joukovsky - « Француз - весел, русский - насмешлив ; француз осмеивает, потому что он смеётся, русский смеётся, потому что осмеивает ». Le premier sait qu'il vaut mieux en rire ; le second se demande, s'il ne vaudrait pas mieux en pleurer. | | | | |
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| | | | Les vices et les vertus des nations changent si facilement de signe, il suffit de leur adjoindre quelques compléments de lieu ou de temps. Après l'énumération cinglante : « L'Anglais cherche le profit, le Français - la gloire, l'Allemand - le pouvoir, le Russe - le sacrifice » - W.Schubart - « Der Engländer will Beute, der Franzose Ruhm, der Deutsche Macht, der Russe das Opfer » - pensez au profit en usine, à la gloire au salon, au pouvoir en église, au sacrifice en caserne, et vous réconcilierez tout le monde. | | | | |
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| | | | La verticalité n'est pas la dimension préférée des Russes ; les sous-hommes et les surhommes ne font pas parties des catégories préconisées par ceux qui voient en tout homme une pénible cohabitation de la bête (la chair), de l'homme même (l'âme) et de l'ange (l'esprit), sur la même terre, vaste et chaotique. Rien d'étonnant, que celui qui n'entre pas dans la dyade pascalienne, c'est à dire n'est ni ange ni bête, n'interpelle que l'âme. | | | | |
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| | | | Un aristocrate français, éconduit par sa compagne, ex-princesse russe, se perd dans d'obscures raisons, que la volage évoque. Y flairant des mystères de l'âme russe, il me demande de l'éclairer la-dessus ; je lui suggère un terrain neutre, on monte une expédition dans des caves californiennes ; au bout de 48 heures, il comprend, que ce n'est pas l'esprit d'aventurier du Far West, qui lui manquait, mais l'ivresse d'âme orientale. | | | | |
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| | | | Les touristo-trotskistes, convertis en journalistes, rejoignirent la-dessus d'autres germanopratins ; c'est à la télévision qu'ils puisent toutes leurs connaissances de la Russie et non plus dans Tolstoï ou Dostoïevsky.. Tout Français, légèrement au courant du souffle de ceux-ci, a de la compassion, et par-là de la compréhension, pour leur malheureuse patrie. Mais comment écouter aujourd'hui ce pays, sans porte-parole, sans voix organique et se permettant le luxe criminel de dédaigner la voix d'un Soljénitsyne ? « Les nouveaux intellectuels français de gauche vouent aux Russes une haine bestiale et presque biologique » - Zinoviev. | | | | |
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| | | | Un consensus règne chez les Européens sur l'essentiel - la liberté, la démocratie, la justice ; il ne leur reste, comme sujet de débats, que l'ennui des détails techniques d'imposition ou de budgétisation. Chez les Russes, ce consensus ne touche que le secondaire - l'arbitraire, le caprice, l'improvisation comme règles de la vie sociale ; pour assaisonner cette bouillie dans les têtes, ils se saoulent de débats, passionnants et stériles, sur la liberté, Dieu, le sens de l'existence. | | | | |
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| | | | L'être de l'inexistant intrigue les vagabonds, les héros, les poètes, mais laisse indifférents les moutons et les robots, qui ignorent la misère et la honte. Les patriotes russes cultivent cet inexistant : « Ma pauvre Russie ! Dans des taudis pourris, dans l'Europe sans honte, nous porterons le rêve de ce que tu es » - Koublanovsky - « Россия, ты моя ! В завшивленный барак, в распутную Европу, мы унесем мечту о том, какая ты ». | | | | |
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| | | | Veux-tu vivre dans l'entente avec le monde ou dans le défi - le type de civilisation dépend de la réponse. « L'homme harmonieux - les Grecs homériques, les Chinois, les chrétiens gothiques. L'homme héroïque - les Romains, les Germains et Latins. L'homme ascétique - les Hindous, les Grecs néo-platoniciens. L'homme messianique - les premiers chrétiens, la plupart des Slaves. L'harmonie avec le monde, la domination du monde, la fuite devant le monde, la sacralisation du monde » - W.Schubart - « Der harmonische Mensch - die homerischen Griechen, die Chinesen, die Christen der Gothik. Der heroische Mensch - das antike Rom, Romanen und Germanen. Der asketische Mensch - die Inder und neuplatonische Griechen. Der messianische Mensch - die ersten Christen und die meisten Slaven. Welt-Einklang, Welt-Herrschaft, Welt-Flucht, Welt-Heiligung ». Peut-on sacraliser par l'harmonie, par la puissance ou par la fuite ? Oui, quand tu es un Ouvert, et ta musique, ton génie ou ton regard proviennent de ta profondeur divine et tournés vers ta hauteur humaine. | | | | |
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| | | | La Russie est un « pays des passions effrénées ou des caractères débiles, des révoltés ou des automates, sans intermédiaire entre le tyran et l'esclave » - Custine - les Russes les retrouvent, en effet, dans chacun de nous. Votre vie servirait à justifier le tyran, qui point en vous, et à en cacher le ressort d'esclave. | | | | |
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| | | | Agir pour ce qui est en-dessous (être Français) ou au-dessus (être Russe), c'est fuir, mais la vie est dans la qualité de nos fuites. S'accrocher aux choses mêmes et n'agir qu'en leur nom n'est guère glorieux : « Agir pour la chose elle-même, c'est vraiment être Allemand » - Wagner - « Deutsch sein heißt eine Sache um ihrer selbst willen zu tun ». Perspective ou voisinage, il faut choisir. | | | | |
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| | | | Ce peuple, surdoué pour la liberté intérieure, n'aboutit qu'à une déshérence, même en se soumettant à une tyrannie. Et qu'est-ce qu'on aurait dû attendre de l'édification du socialisme ? « On ne confie pas la réalisation du socialisme à un peuple héréditairement taré par la tyrannie » - Ionesco. | | | | |
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| | | | Une nuit polaire, un matin enchanteur invitent la Russie à vivre un jour de liberté et de lumière, mais elle se précipite tout de suite dans un soir sans promesse, - il lui faut un manque vital. « Longtemps la Russie fut congelée dans la servitude. Aujourd'hui, en plein dégel, elle ne retrouve pas la vie, elle se décompose » - Hippius - « Россия долго стыла в рабстве. И теперь, оттаяв, не оживает, а разлагается ». | | | | |
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| | | | En Europe, tout ce qui est faux mais utile est entaché de vérités réglementaires. En Russie, en sens inverse, c'est la vérité qui subit ces mutilations : « En Russie, tout savoir est teinté de fausseté » - Conrad - « In Russia, all knowledge is tainted with falsehood ». Vos vérités incolores protègent bien la grisaille des cerveaux, mais dévastent la palette des âmes. | | | | |
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| | | | Le Russe est un Ouvert, puisqu'il n'a aucun contact avec ses limites : « Cette pensée lointaine, sans bornes, où s'incarnera-t-elle, si ce n'est en toi, ô Russie, qui ignores les bornes ! » - Gogol - « Русь !... Здесь ли, в тебе ли не родиться беспредельной мысли, когда ты сама без конца ? ». Perplexe devant le premier pas et fascinée par le dernier, - les seuls pas lointains, pas des sources et de l'au-delà des horizons - tu répugnes aux empreintes immédiates et ignores les pas intermédiaires. | | | | |
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| | | | La démocratie réveille l'énergie des hommes d'action et paralyse les hommes du rêve. Le Russe étant allergique à l'action et infesté de rêves, on comprend son désarroi actuel. « La Russie, sous les démocrates, est si pitoyable, que le cœur me saigne. Ce n'est même pas tragique, c'est pire... Une dictature, au moins, tout compte fait, n'est qu'une pitoyable parodie d'une monarchie » - Chafarévitch - « При демократии Россия представляет такой жалкий вид, что даже сердце щемит. Даже не трагичный - хуже... А диктатура - в конце концов лишь жалкая пародия на монархию ». Pour apprécier la démocratie, il faut le primat de la loi, tandis que les Russes, de tout bord, voient dans le mépris de la loi, le svoïévolié, l'arbitraire, - le fondement de leur existence. Dans une dictature, saignent non seulement les cœurs, mais aussi les cerveaux et les corps, ce qui afflige et déboussole les Russes beaucoup moins que la mesquinerie démocratique. Minable en tâtant de la démocratie, tragique - sous tout autre régime. | | | | |
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| | | | Le cheminement de la comédie européenne : la révolte, l'ennui et enfin une leçon bien digérée, l'indifférence, degré suprême de la liberté (Descartes). La tragédie russe suscite, d'abord, l'admiration, ensuite l'horreur et, enfin, le rire ou l'indifférence. | | | | |
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| | | | La lumière, la loi, le courage, la voix - tout est broyé en Russie par des courants souterrains infernaux et inhumains. « La Russie, ce royaume des ténèbres, de l'arbitraire, d'un silence apeuré, des disparitions sans trace » - Herzen - « Россия - царство мглы, произвола, молчаливого замиранья, гибели без вести ». | | | | |
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| | | | Les ogres au pouvoir n'est pas une exclusivité française. « Le souverain russe est civilisé, son peuple ne l'est pas. En France, c'est l'inverse » - Talleyrand. La Russie en eut, elle aussi, mais ni ses huttes ni ses palais ni ses camps ne furent tempérés par un Code Civil, le bon plaisir des uns et des autres réglant le fouettage, la fraternisation ou le régicide. « En Russie, la sévérité des lois est tempérée par leur non-respect » - Wiazemsky - « В России суровость законов умеряется их неисполнением ». | | | | |
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| | | | Ne pas savoir ce qu'on vint à faire dans ce monde, ce qu'on vaut ou ce qu'on vise, et de s'en accommoder, telle est l'attitude russe. Ce qui est trop net ne peut pas être de la vie : « Le Russe a raison de se contenter de son néant, au lieu de se vouer à une détermination minable » - Bélinsky - « Русский хорошо делает, довольствуясь пока ничем, вместо того, чтобы закабалиться в какую-нибудь дрянную определённость ». Les fantômes peuvent bien se passer de miroirs, d'échos et d'ombres, mais les châteaux à hanter, il faut bien les bâtir. | | | | |
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| | | | Gogol, Dostoïevsky, Tolstoï découvrent au fond d'eux-mêmes des traits honteux, et pour les avouer ou les calmer, inventent des récits, pamphlets ou romans, plus proches des confessions que des inquisitions, qui ne sont ni satiriques ni oraculaires ni didactiques ; ce n'est pas dans une société, mais en nous-mêmes qu'il faut chercher une âme morte, un homme du sous-sol ou un cadavre vivant. | | | | |
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| | | | Pour le Russe, l'Apocalypse, c'est le commencement que redoute sa sainte paresse ; et le salut, c'est un Messie qui s'attarderait près de lui, par soif, pitié ou inadvertance. « Le messianisme du commencement se change en attente apocalyptique du salut » - Habermas - « Der Messianismus des Anfangs geht in die apokalyptische Erwartung der Erlösung über ». La grandeur des commencements perdit tout son aura, et la pitié est confiée, comme partout ailleurs, aux services municipaux. | | | | |
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| | | | La pitié accompagne les gestes de tous les Russes, même des bourreaux russes. « L'esprit compatissant russe suspend ses jugements » - V.Woolf - « The compassionate Russian mind is inconclusive ». Le bagnard et le moujik s'en consolent, le voleur et l'ivrogne s'en enhardissent, le juge et le législateur s'en découragent. | | | | |
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| | | | L'Évangile inspire les grands romanciers russes ; le Code Civil joue le même rôle chez les romanciers européens. Dans les vérités des premiers on sent les stigmates ; des doutes des seconds on déduit l'autorité du sanhédrin. | | | | |
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| | | | Huit siècles de rivalités, entre Russes et Polonais, pour prétendre au titre de héraut de la slavité : cinq siècles de succès polonais, trois - de revanches russes. D'orgueils et de triomphes, que leur reste-t-il ? - l'humiliation européenne et la platitude planétaire. Plus aucun support pour des sentiments viscéraux. | | | | |
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| | | | Les diversités urbaine ou mentale sont difficilement compatibles. Ainsi, pour certains, la Russie serait « Minimum de diversité avec maximum d'espace » - Kundera. C'est ce qu'on constate en Russie, quand l'œil ne s'arrête que sur des objets de la civilisation - le confort du corps. L'inquiétude de l'âme repose sur des objets de la culture. Mais cet œil-ci peut manquer même aux spécialistes de l'histoire byzantine. La Russie est le seul pays au monde, où le gouffre entre la civilisation et la culture est infranchissable. | | | | |
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| | | | Les Russes pensent que les choses ont leur propre visage, et il faudrait les débarrasser de tout masque : « Le trait fondateur de notre caractère national, c'est le pathos de dévoilement : enlever tout ornement ou masque de la vérité toute nue des choses » - V.Ivanov - « Основная черта нашего народного характера - пафос совлечения, совлечь всякую личину и всякое украшение с голой правды вещей ». Les autres comprirent, que tout visage n'est qu'un masque, dont on connaît la scène et maîtrise le rôle. Et la pudeur des choses ne fait que gagner du drapé verbal. La vérité nue est risée, repoussoir ou épouvantail. | | | | |
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| | | | Dans aucun autre pays le gouffre entre la vérité de raison et la vérité de cœur n'est aussi infranchissable qu'en Russie. Et puisqu'en Europe le Christ apporte plutôt la première que la seconde, on pouvait dire : « Avec mon 'Art de trouver la Vérité nous allons évangéliser les Tartares » - Lulle. Cette engeance aurait été plus attentive à ton Art d'aimer et même à ton Arbre de science. Surtout si tu étais venu trois siècles plus tôt, lorsque la Vérité évangélique les séduisit pour de bon. | | | | |
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| | | | Pour qualifier une attitude face au pouvoir, seuls les Russes continuent encore à employer le verbe aimer (aimer le Tsar, le Petit Père des peuples, le Président). « Contrairement à l'intelligentsia, l'intellectuel peut aussi bien aimer que ne pas aimer le pouvoir en place » - Kontchalovsky - « Отличие интеллигентства от интеллектуала : интеллектуал может любить свою власть, а может и не любить ». On ne peut aimer ou haïr un Code, un mode d'emploi, une réglementation, on les rédige, contrôle, applique. Mais le Russe veut partout mettre de l'âme, ce qui la rend universelle et introuvable. | | | | |
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| | | | Comme partout en Europe, il y eut bien en Russie une culture de la lumière et une culture des ombres, la première ouverte par Pouchkine, la seconde - par Dostoïevsky. Un peu héritier des deux, j'apprécie autant la lumière de l'un que les ombres de l'autre, toutes les deux coulées dans un mot civilisateur. Des folliculaires occidentaux opposent bêtement l'angélisme du premier à la barbarie du second, tandis qu'ils sont indissociables. | | | | |
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| | | | L'Européen est persuadé, que son bien-être et la stabilité sont dus au doute permanent et personnel, auquel il soumet tout, tandis que la vraie cause en est les certitudes collectives. Le Russe vit de ses certitudes viscérales, mais casse tout par son doute périodique. « Dans cette Russie ignorante et barbare, si l'homme descendait la pente du doute, rien ne l'arrêterait » - Michelet. | | | | |
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| | | | La sensation d'être un exilé de l'intérieur est précisément la preuve, que tu es bien à elle. « Je ne suis pas à toi, ô laideron de neige » - Maïakovsky - « Я не твой, снеговая уродина ». Les meilleurs enfants de la Russie furent ses enfants prodigues. Certains trouvaient même à l'exil l'aura d'une mission : « Nous ne sommes pas des bannis, nous sommes des bénis » - Berbérova - « Мы не в изгнании, мы - в послании ». | | | | |
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| | | | Dans le cadre moderne, on imagine, sans trop de retouches, Goethe ou Hugo. Aucune place, en revanche, pour Pouchkine. Quel rêve déçu : « Pouchkine représente le Russe à son apogée, tel qu'il sera dans deux siècles » - Gogol - « Пушкин - русский человек в его развитии, в каком он явится через двести лет ». Pouchkine serait aujourd'hui si horrifié par la chute du Russe, qu'il se réfugierait auprès des Tziganes ou des Circassiennes. Aucun poète n'est cependant si adulé dans sa patrie, et si désespérément isolé. | | | | |
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| | | | Dans la vision de l'expérience soviétique, chez les Européens, il y a tant d'abusives simplifications : elle serait, d'après eux, une machination diabolique de bestialisation des hommes, tandis qu'il s'agissait d'une entreprise angélique de transformation des humains en anges. Qui finiront par devenir des bêtes, comme le savait si bien Pascal. | | | | |
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| | | | Quand les horizons sont bouchés, l'universel prend facilement la forme du clocher le plus proche. C'est ainsi qu'il faut voir la prétention russe à l'universalité. La fuite devant les actes se faisant passer pour l'ouverture d'esprit et faisant tarir la fécondité de l'âme. | | | | |
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| | | | Le Russe n'est pas un homme prométhéen ; il est apocalyptique, johannique, sentant au fond de lui-même une harmonie, ce qui rend très tolérant pour ses propres méfaits et sa paresse. Remarquez que le péché capital de paresse infâme est traduit en russe par la romantique mélancolie (уныние), deux interprétations extrêmes de l'acédie grecque (Thomas d'Aquin ou Loyola) - du je-m'en-foutisme. | | | | |
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| | | | Révolte ou fatalisme, deux enjolivures cachant, le plus souvent, un honneur de boutiquier ou une paresse de larbin. Devant la réalité, la révolte, c'est l'identification avec un seul possible, le rejet d'un possible au profit d'un autre ; le fatalisme, c'est l'ouverture devant l'immensité du possible. La révolte ne m'est sympathique qu'esthétique, le fatalisme n'est honnête que de tête. La meilleure révolte est dans les yeux fermés, le meilleur fatalisme - dans les yeux lucides. | | | | |
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| | | | Comme toutes les choses monumentales, la culture est un arbre à variables ; si les Russes en unifient plus volontiers les fleurs et les ombres, cela rend peut-être leur pénétration moins profonde, mais les munit d'un regard plus haut. Le déracinement est une pose ; l'enracinement est une position. « Dans le Russe, la culture européenne reste sans racines » - D.H.Lawrence - « European culture is a rootless thing in the Russians ». | | | | |
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| | | | Chez l'étranger, on comprend les idées, on se méprend sur les pulsions. « Un philosophe austère et né dans la Scythie, retranche de l'âme désirs et passions » - La Fontaine. Dans tel arbre, la passion se loge en fleurs, et dans tel autre - dans une branche morte. L'essentiel, dans le travail de la serpe, c'est l'intérêt de l'arbre plus que celui de la forêt. | | | | |
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| | | | Partout la liberté, pour devenir forte, se pare d'habits légaux. Sauf en Russie : « L'âme russe est forte, puisqu'elle va nue ; et libre, puisqu'elle s'éprend de servir » - Saint-John Perse. La nudité d'esclave acquit un certain prestige, dans une province romaine, il y a deux mille ans. Aujourd'hui, ce serait une atteinte à l'ordre public. | | | | |
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| | | | Ils pensent, que dans ce mariage inégal entre la Russie et le communisme le pire des compagnons fut le communisme. Mais le vrai traumatisme, ce fut le choc de deux beaux rêves, dont ne sortent que des monstres. | | | | |
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| | | | L'intellectuel européen écrit des romans, ses homologues américain et russe se vouent à la physique. « Cinq Européens sur dix sont des intellectuels. Ce genre d'intellectuels non intégré n'existe pas aux USA ni en URSS » - Moravia. Il est vrai qu'à la place de ce vaste troupeau, on trouve des cohortes de robots, en Amérique, et des hordes de falots, en Russie. | | | | |
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| | | | Entre un message dionysiaque transmis par un messager hideux et barbare et un message sobre d'un souriant adorateur de Mercure, l'hésitation aura été brève : « L'Europe sera républicaine ou cosaque » - Napoléon. L'Europe sera républicaine, c'est-à-dire américaine. « Exit la Russie, et voilà que nous sommes tous Américains ! » - R.Debray. | | | | |
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| | | | L'homme à conscience blessée voit la culpabilité dans les causes ; l'homme à honneur froissé - dans les effets. La paresse de la conscience engendre les robots ; la paresse de l'honneur - les esclaves. Le Russe, conscient de ses devoirs manqués, est prompt à dire : je suis en-dessous de tous. L'Européen, conscient de ses droits acquis, dit, plus souvent : je ne suis pas inférieur aux autres. | | | | |
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| | | | Où passe la frontière entre l'intérieur et l'extérieur ? Par la conscience (dans les deux acceptions du mot) : la conscience des motifs et la conscience de la honte. Tu es libre, quand c'est la conscience et non pas la science qui détermine ton choix, en dépassant ton soi (Sartre veut faire de la liberté une conscience de soi, et Bergson croit la voir en pouvoir de tourner autour de soi - en-deçà de soi il n'y a qu'esclavage !). Depuis que le péché ne terrorise plus les hommes, l'esclavage reste leur seul épouvantail. « L'Occident dit : la mort plutôt que l'esclavage ; le Russe dit : l'esclave plutôt que pécheur. L'esclavage nous prive de la liberté extérieure, le péché détruit toute liberté » - W.Schubart - « Sagt der Westen : lieber tot als Sklave, so sagt der Russe : lieber Sklave als Sünder. Knechtschaft nimmt zwar die äußere Freiheit, Sünde aber zerstört jede Freiheit ». | | | | |
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| | | | La volonté, dans la bouche d'un Russe, signifie l'exercice jouissif de ses caprices et lubies, dans un cadre, délimité par le rang, l'argent ou le sexe. C'est le processus qui l'excite et non pas les buts d'une civilisation ou les contraintes d'une culture. « La liberté, c'est l'abdication de ta volonté personnelle » - Wiazemsky - « Свобода есть отреченье личной воли ». La liberté reste un principe inaccessible, souvent hostile et menaçant, pour la plupart des tyranneaux russes, réels ou potentiels. « Être libéral, c'est corrompre le fondement même de nos valeurs » - Dostoïevsky - « Либерализм есть нападение на самую сущность наших вещей ». | | | | |
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| | | | Les Russes sont constants dans leur fureur de lapider leurs prophètes. D'autre part, sans pierres - de lapidation, d'achoppement, d'angle - pas de prophète ! Avec les peuples heureux, les candidats au prophétorat, admis au sein des cités marchandes, contribuent à réduire en pierres les cœurs jetables. | | | | |
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| | | | Adam et Ève, nus, mangeant le fruit défendu, persuadés d'être au paradis - auraient-ils le passeport soviétique ? Regardez le jardin européen, où les amena felix culpa : pas de serpent en vue, le fruit se vend au plus offrant, Adam et Ève, transformés en touristes, geignent d'y être en enfer. | | | | |
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| | | | De plus en plus souvent on entend chez les catholiques, que la foi ne s'oppose en rien à la raison. Que doit penser le Russe, pour qui : « Nul mètre usuel ne la mesure, nulle raison ne la conçoit. La Russie a une stature, qui ne se livre qu'à la foi » - Tiouttchev - « Умом Россию не понять, аршином общим не измерить. У ней особенная стать ! в Россию можно только верить » ? Elle tente bien de se livrer au bon sens, mais les sens tout court nous en rebutent (l'ouïe - à cause des silences de ses faibles, l'odorat - gêné par les miasmes de ses forts, le goût - frappé par sa grossièreté générale). Suremploi de l'arbre : le gourdin, la croix, l'icône. | | | | |
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| | | | La vie fut si terne en Russie, que l'homme y cherchait des bigarrures en lui-même. L'austérité ambiante pousse le Russe à reconstituer des tableaux et des mélodies, venus de nulle part. Et, instinctivement et presque au hasard, il touche ainsi aux ressorts de l'art humaniste. | | | | |
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| | | | L'un des premiers ordres de Hitler, après le déclenchement du plan Barbarossa, fut l'interdiction d'évoquer publiquement les noms des poètes et des compositeurs russes ! L'une des victimes - le film, soutenu par Goebbels, sur Tchaïkovsky, où un surhomme germanique inculque à l'éponyme éperdu les vertus du travail (comme Rodin à Rilke, ou les metteurs en scène occidentaux aux spectateurs des Trois Sœurs ou de l'Oncle Vania, où le Russe n'entend qu'un soupir ou un sanglot d'une jeunesse, d'un talent ou d'un amour enterrés), tandis que la Walkyrie d'Eisenstein, centrée sur la compassion, restait sur la scène du Bolchoï. | | | | |
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| | | | Quatre niveaux de lecture du désespoir des héros tchékhoviens : ils se vautrent dans le far-niente, ils ne savent pas quoi faire, ils compatissent à ce qui va, immanquablement, périr, ils voient la fatalité de l'intraductibilité de l'être dans le faire. L'amour, le bien et l'art comme les exemples les plus pathétiques d'un être voué à l'incompréhension. | | | | |
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| | | | Aucun chemin, digne de nous approcher de notre étoile, n'est droit. C'est ce que le Russe rétorque à : « Savoir croître et non pas mûrir, avancer mais jamais en ligne droite, celle qui mène vers le but » - Tchaadaev - et savoir que la maturité, c'est la perte irrémédiable des fleurs. | | | | |
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| | | | La Russie fut un climat. Son empire vola en éclats, sa race se métissa, sa personne se fondit en foule, le climat de ses cieux et de ses âmes résiste mieux que le reste à l'épreuve de l'histoire. « L'Angleterre est un empire, l'Allemagne - une race et la France - une personne » - Michelet. | | | | |
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| | | | Les chutes, au moins, permettent de se lamenter sur le sort d'une verticalité instable, mais la mort pétrifie nos cerveaux et nos mots, dans une horizontalité de morgue - tel est mon regard sur la Russie du XXI-ème siècle, où l'on chercherait en vain la moindre trace de la conscience de Tolstoï, de la pénétration de Dostoïevsky, de la grâce de Pouchkine. Aucune trace, non plus, du moujik, du boyard ou du pope, tels que les siècles précédents les connurent. Le sens du grandiose - dans le sourire, la grimace ou la honte - abandonna cette contrée, sans pasteurs ni chantres, où sévit le charlatan. | | | | |
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| | | | L'Européen se préoccupe surtout de ce qui ne va pas dans sa machine économique, et il finit par le faire marcher ; le Russe s'accroche à ce qui danse, dans ses yeux, et qui finit, comme tout le reste, par ne plus marcher. Calculateur et danseur, s'entendront-ils un jour ? | | | | |
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| | | | Plus il y a de consciences troubles, chez les princes de ce monde, mieux se porte l'art, que les mécènes favorisent mieux que les ministères. L'immense pillage, auquel se livrèrent récemment les oligarques russes, rendit leur sommeil fragile, ce qui promet, en Russie, une prochaine résurgence des talents bien payés, en attendant que la Loi, et donc la paix d'âme, ne fasse retourner ces sponsors au seul lucre. | | | | |
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| | | | Aucune nation n'efface si radicalement toute trace du passé immédiat que les Russes. Et la réinvention du passé, de ce passé imprévisible, devint un sport national. « Ce qui fait désespérer de l'avenir de la Russie et du peuple russe, c'est la «barbarie» de son regard sur l'Histoire » - Vernadsky - « Историческое «варварство» заставляет отчаиваться в будущем России и русского народа ». | | | | |
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| | | | Dans les profondeurs - la stérilité ; sous les pieds - la pourriture ; heureusement, les hauteurs sont béantes et vides. Dans l'espace comme dans le temps. « Notre passé est horrible ; notre présent est odieux ; heureusement, nous n'avons pas d'avenir » - proverbe serbe. Hitler est trop bon : « L'avenir n'appartient qu'à ce peuple de l'Est, qui s'est avéré le plus fort » - « Die Zukunft gehört ausschließlich dem stärkeren Ostvolk » - ils gaspillèrent leur force, c'est leur faible. | | | | |
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| | | | L'auto-satisfaction est la peste de l'homme moderne, tandis que « le Russe n'est sympathique que parce qu'il a piètre opinion de lui-même » - Tourguéniev - « русский человек только тем и хорош, что он сам о себе прескверного мнения ». Et il la mérite, tout en méritant de la sympathie, tandis qu'ailleurs, souvent, on s'admire, sans mériter ni amour ni fouet. | | | | |
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| | | | Écrits à la même époque (et redécouverts, aussi, à une même époque), le Cantar de mío Cid, la Chanson de Roland, le Nibelungenlied et le Dit de l'Ost d'Igor, présentent d'étonnantes ressemblances factuelles, mais surtout psychologiques, les héros se baignant dans leurs défaites ; l'ère carolingienne fut peut-être le dernier moment d'une Europe chrétienne, acceptant, fièrement, la chute. Avec la Divina Commedia commence la littérature moderne des héros, triomphateurs du Mal. | | | | |
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| | | | L'Européen et l'Américain peuvent dire, qu'ils ont un ordre politico-économique qu'ils voulaient, ce que ne peuvent dire ni le Russe (où les voix sont trop violentes) ni l'Indien (où les voix sont trop vagues) ni le Chinois (où les voix sont trop apeurées). Les premiers ont l'air de connaître leur destin, les seconds l'ignorent. Les uns gagnent en programmation, d'autres en pérégrinations. Seule une machine peut connaître son destin. | | | | |
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| | | | Jamais, depuis Catherine II, le parti de la liberté ne fut aussi orphelin de ses élites que dans la Russie du XXI-ème siècle ; c'est avec nostalgie qu'on se souvient encore des aristocrates du temps de Pouchkine, des socialistes du temps de Dostoïevsky, de l'intelligentsia du temps de Tchékhov ou même des dissidents du temps de Pasternak - des voyous corrompus votent aujourd'hui, en pleine liberté, pour ... voyous corrompus. | | | | |
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| | | | La fanfaronnade verbale sert au Russe à adopter plus sereinement la position couchée. La détermination bruyante dans l'inutile brouille le message de l'utile. | | | | |
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| | | | Le sort de la Russie communiste ne se décida ni à Rome ni à Berlin ni à Varsovie ni à Kaboul ni à Washington, mais exclusivement à Moscou, avec ses vitrines vides et ses journaux pourris ; la Russie, à genoux, supplia de l'aide, mais le monde évolué préféra ne pas se priver du joyeux spectacle de décomposition d'un ennemi terrassé ; la conséquence immédiate - le mot de démocratie restera maudit pour plusieurs générations de Russes mortifiés. | | | | |
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| | | | Pour les Russes de souche, la perte de l'empire signifiait retour à la vocation sentimentale de leur nation ; mais pour les déracinés ou les orgueilleux, c'était l'ahurissement proche de la folie. La bonne santé des enracinés les empêche de voir tant de mirages inhabitables et laisse inexploitées tant de monumentales et inéluctables défaites, que seule une folie promet. | | | | |
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| | | | La raison pénètre rarement dans les pulsions russes, gorgées d'horreur ou d'exaltation. Mais l'on ne voue le sérieux qu'aux œuvres de raison. « La seule chose à prendre au sérieux, en Russie, c'est la Russie » - Tiouttchev - « В России нет ничего серьёзного, кроме самой России ». Pour tous les pays, on devine ce que le dessein divin leur réserve ; mais l'expérience matérielle russe ne nous apprend rien ; l'énigme de son existence est la seule à retenir notre regard. | | | | |
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| | | | L'art est la maîtrise des écarts avec la réalité ; or, l'horreur bolchevique fut si criarde, que dans l'art, censé glorifier le régime, seule l'invention, intégrale, monumentale et mensongère, pouvait convenir aux caïds commanditaires - aubaine pour le vrai artiste ! D'où tant de belles chansons et de beaux films, où règne l'imaginaire et la réalité brille par sa totale absence. | | | | |
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| | | | Dans les catastrophes, l'Européen trouve de l'étoffe pour repriser le tissu social, le Russe n'en retire que des strophes pour griser son insu viscéral. Qui contesterait la maîtrise unique, que le Russe démontre dans l'ordre des idées désastreuses ? | | | | |
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| | | | L'Or du Rhin, les Châteaux de la Loire, les Bateliers de la Volga - rêvé, ravis, rivés. | | | | |
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| | | | Les russophobes dénicheront toujours du cosaque, chez Dostoïevsky ou Tolstoï, mais le cas d'un pur génie européen comme Tchaïkovsky les embête, un effort y est nécessaire : « Tchaïkovsky : la beauté en dehors de la connaissance, c'est la volonté de plaire, une musique efficace, une sorte de démagogie sentimentale de l'art » - Kundera. Une musique saupoudrée de syllogismes, cherchant à repousser et y échouant, un genre pragmatique des tâcherons - c'est ce genre de musicalité qu'il faut recommander à ces roquets du bruit politicien. « Nul mieux que Tchaïkovsky n'a exprimé ce mélange d'aspiration à l'infini et d'angoisse devant le destin, qui caractérise la Russie » - D.Fernandez. | | | | |
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| | | | Les vrais Possédés furent toujours des Européens. Le Russe est obsédé par la hantise d'une réalité, qui se substituerait à ses délires et les rendrait caducs. | | | | |
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| | | | L'Anglais qui prie est un spectacle peu émouvant ; le Seigneur doit lui préférer le Français qui blasphème. Le Seigneur a en horreur la prière du Russe, toujours blasphématoire, mais Son hypostase littéraire a un faible pour le blasphème russe, si énorme, qu'il touche au ciel. | | | | |
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| | | | Je dois être le seul au monde à porter la même familiarité à la taïga et à la Méditerranée et je certifierais qu'en Sibérie et en Provence, le ciel n'écoute que des demandes impossibles. « Le Sibérien demandera-t-il au ciel des oliviers, ou le Provençal du klukwa ? » - de Maistre. On partage l'olivier avec des généraux ou avec des colombes ; le klukwa - avec des ours ou avec des évadés des bagnes. À l'écart des moutons et des robots. | | | | |
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| | | | Les Russes ont la naïveté de vénérer les pierres sacrées de l'Europe, sans en avoir l'intuition du prix. L'Europe ne cherche plus à convertir ou à séduire, elle veut se vendre, comme tous les autres. | | | | |
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| | | | Aucun pays ne connut tant de morts et de renaissances que la Russie. C'est pourquoi il est si proche de la vie. « Il n'est de vie, immense, que dans ce pays sans cesse mourant et renaissant »** - L.Salomé - « Aber Leben, ungeheures, ist nur in diesem fortwährend sterbenden und wiedergeborenen Lande » - car la vie se manifeste dans la recherche des premiers ou des derniers mots, de ceux d'un Mourometz ou de ceux d'un starets. | | | | |
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| | | | La spiritualité complète accorde aux trois mystères - la vie, le beau et le bien - des poids comparables. Mais des spiritualités partielles - de l'âme, de l'esprit, du cœur - privilégient le bien (la russe), le beau (la française) ou la vie (l'allemande). Et elles s'accusent, mutuellement, du manque de spiritualité chez leurs voisins. | | | | |
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