Graveur de mots, collectionneur et tailleur de maximes, Russe d'ascendance allemande, installé dans les Bouches-du-Rhône et écrivant en français, mon ami PHI travaille le bronze avec dextérité. C’est une matière première un peu délaissée depuis le Roi-Soleil. Nos grands moralistes classiques ont taillé dans ce matériau d'un autre âge de lumineuses formules, tirées d'une bien sombre idée de l'homme. Qu’ils s’appellent La Bruyère, La Rochefoucauld ou Vauvenargues, ces lycanthropes ont traversé les siècles sans trop se démoder. Ils ont installé dans nos lettres une vitrine de grand luxe, un cabinet des antiques et des médailles, où se conservent, sur la plus haute tour, d'amères merveilles – telles ces monnaies romaines, enfouies dans des pots ou cachées au fond des jardins, dont la découverte fait la joie des archéologues. Ces bijoux acérés et denses, qui se taillent pièce à pièce, sont à circulation restreinte, et les éditeurs n'en raffolent pas, car elles ont encore moins de marché que les nouvelles ou les quatrains.

Point étonnant que PHI trouve porte close chez nos éditeurs. C'est peu de dire, qu'à l'ère de la monnaie abstraite et numérique, faite pour filer à la sauvette et se planquer mine de rien aux îles Caïman, les monnaies et médailles du numismate ont quelque chose d'intempestif et d'incommode. Elles viennent de loin, et visent haut. C’est leur point d'honneur. On n'achète pas ses asperges au marché avec du lourd et de la ronde-bosse. Les solides qu'on débite en statues, stèles, médaillons, le post-moderne s'en détourne d'instinct : trop opaques et trop peu maniables.

Les émaux et camées sur la cheminée du grand salon seront donc dits rebutants, parce que résistants. La preuve : les formules peu amènes, ciselées par PHI ne sont ni parthes, ni grecques, ni byzantines mais crûment contemporaines. Il n’y est question, au fond, que de nous et de nos démocraties, avec nos mots en toc, nos fausses vertus et nos abandons. Rien d'aguichants.

L’écriture lapidaire, fût-ce sur des sujets d'actualité, ne saurait déroger à des règles éternelles. Est requis, en premier lieu, un tempérament pessimiste, brouillé avec le suave et le kitsch, dédaignant boudoirs et bonbons. La maxime est une déprime surmontée. Rien à voir avec la fiente de l'esprit qui vole, la saillie du boulevardier, le bon mot du gai luron, la pointe du sémillant. C’est une larme de pierre, une longue souffrance, que vient soulager in extremis un bonheur d'écriture, la politesse d’un désespoir, propre à des neurasthéniques, qui se savent déchus, mais doutent fortement de leur salut.

L'auteur type de maximes est soit un Romain stoïque, prêt au suicide, comme Chamfort, soit un Pascal athée, comme Cioran. Le sévère grand teint chérit sa misère à mi-mot, sans tambour ni trompette, avec une altière pudeur, comme, chez Flaubert, l'huître pour sauver sa perle, se referme d'instinct à l'approche de la fourchette. « J’ai de l’esprit, reconnaît La Rochefoucauld, mais un esprit que la mélancolie gâte… ».

La maxime, deuxième handicap, est aristocratique, ceci impliquant cela. Elle a sang bleu et talon rouge. On reste entre happy few, pour un cacher-montrer. L'autorité émettrice se doit d'être noble. La Rochefoucauld est duc, Vauvenargues, marquis, et La Bruyère, tout roturier qu’il est, porte le titre de gentilhomme et fréquente les Condé. Les Caractères, entre deux portraits, retrouvent la disparate, le dépouillé et le gravé du féodal.

Fils de bagnard, né au Goulag, PHI a la hauteur et la distance courtoise des princes chauffeurs de taxi de l’entre-deux-guerres, déplumés par les bolcheviks et contraints à l’exil. On a compris que la taille fine, politiquement incorrecte, penche du côté droit. Ce n’est pas le mien, et il m'arrive de le regretter, car la bonne littérature nous arrive assez souvent du mauvais côté.

La fouettée, la nerveuse, la sans graisse. Celle qui fait vite et ne tire pas les sonnettes. Dire le plus dans le moins (maxime vient de maximum) est un exercice orgueilleux, qui ne mendie ni rétribution ni applaudissements. C'est le républicain enthousiaste et naïf qui met du beurre dans le potage, au risque de l'ampoulé, parce qu'il cherche à partager, à argumenter, à persuader. C'est le penchant de l'avocat : en rajouter. La preuve est plébéienne, le développement – progressiste. L’ellipse convient mieux au génie qu'on dira chagrin, resserré et perçant, de ceux dont le but n’est pas de réformer le monde, encore moins de changer la vie, mais tout simplement d’éclairer les gens d’un peu plus haut, ou plus loin. Au reste, les adeptes de la désillusion se déjugeraient s’ils se mêlaient de recruter, sous quelque bannière, en sacrifiant aux effets de manche de l'illusion lyrique ou aux lenteurs de la démonstration pédagogique.

Aussi les vrais moralistes ne font-ils pas la morale. Ces désabusés s'interdisent autant l'esprit de système que les élans de charité. Ils fouillent nos sous-sols à petits coups secs. La confession dédaigneuse, en dents de scie, l’élision des sutures logiques (alors, toutefois, en effet, tandis que) et autres chevilles, la vue en plongée, la razzia ou le raid – c'est la prose musclée et rapide du soldat ou du juge. L’aphorisme a le tranchant d’une définition (d’où sa place en philosophie) ; la maxime a le tranchant d’un verdict (d’où son usage en morale). Les deux faces du laconique, ordre militaire ou sentence judiciaire, ont régulièrement alimenté la terreur dans les lettres comme dans la pensée.

Aux marques du style sec à la française, PHI ajoute deux circonstances aggravantes : la profondeur philosophique à l'allemande et un déchirement d'âme très slave. On est plus proche de Nietzsche que de Cyrano.

La maxime à l'ancienne nous bat un peu froid et nous tient la dragée haute. Elle est au tweet ce que le salon est au café, l'Académie aux Goncourt, un dé de Grand Marnier à un verre de beaujolais. Le contraire d'une porte claquée, un « hello ! » par la fenêtre.

L’art, comme chacun sait, vit de contraintes et meurt de liberté. Reste à voir si notre gazouillis de 140 signes, si la maxime low-cost, si le clin d’œil en passant, pourra ouvrir entre nos arcades sourcilières d'anxieuses avenues de rêve ou de pensée. Peut-être manque-t-il à nos haïkus numériques et drolatiques un peu trop expéditifs « cette goutte d’amertume qui aide à bien vieillir », – et qu’on a tant de plaisir à rouler sous la langue, dans de lentes gorgées, comme celles que nous réserve PHI, cet étrange étranger, mon ami franco-russe, fâché autant avec son pays qu'avec le nôtre. Ses pages aideraient plus d’un à bien mûrir.