Tu dis que tu aimes lorsqu'un visage ou un son recréent pour toi un monde entier, plus lumineux, plus complet, plus palpitant, le seul destiné à te placer au centre. Ce monde naît dans un premier mouvement dont on ne voit jamais la source. Et tu te mets à lui consacrer ton dernier souffle, tes derniers secrets, tes derniers retranchements. On ne prouve sa liberté qu'en s'abandonnant à cet esclavage.III.3.1
 

 


À ses débuts, l'amour voit du rêve dans chaque action ; il finit souvent, hélas, par ne voir que l'action comme salut du rêve. Ses yeux ne sont plus à lui. L'amour déplace bien des étoiles et arrête le cours du temps ; dès que le muscle ou l'attraction terrestre lui prêtent main forte il devient aussi vulgaire qu'un levier ou une montre.III.3.2
L'amour est toujours secousse d'armoriaux et invention de nouveaux titres de noblesse. Un aristocrate peut se réveiller gueux, et le gueux se découvrir une vocation de finesse ou de morgue. L'amour est le mépris des démocrates et un faible pour une tyrannie tempérée par le déicide. Aimer, c'est se rire du dieu barbu et narquois et jouer avec le dieu ailé, au carquois.III.3.3
Dans l'art cultivé par nos contemporains, l'amoureux disparaît en tant que climat et souffle, tout en continuant à avoir du prestige en tant que paysage et girouette. L'amour de l'art s'inspire aujourd'hui du même appât du gain que la prédisposition à la jurisprudence ou à la comptabilité. Les victimes de la fusion de l'art avec la vie, - le renvoi, à cause de sous-emploi, de verbes aimer et rêver.III.3.4
L'amour est censé, aujourd'hui, faire du bien comme la gymnastique, le code pénal ou les cercles d'anciens combattants. Aimer, c'est oublier la honte, la condition de tout premier pas vers le bien. Donc, aimer, c'est redevenir barbare et laisser un chaos sentimental se substituer à l'ordre moral. Les caresses faisant oublier les rudesses.III.3.5
Vérone n'est pas la seule cité à bannir ses amoureux. Deux minables familles se chargent de maintenir le citoyen dans les limites de l'apaisante grégarité : la droite et la gauche. La peste sur vos deux maisons ! Hommes sans cœur, tout subordonnant au veau d'or ; hommes sans cervelle, s'apitoyant sur le sort de l'esclave au lieu de supprimer l'esclavage !III.3.6
L'amour est le seul dogmatique dont je salue l'ostracisme du doute. Il n'est beau que bardé de vérités éternelles et implacables, ombrageuses ou lumineuses, bien que leur langue ait le plus souvent l'accent cafouilleux des doutes fébriles. Quand le bon archer vise le firmament entier, on est secoué d'incertitudes amoureuses, on écoute les cordes et se rit de l'archer.III.3.7
Dans toutes les confrontations modernes, à l'amour imprévisible les hommes préfèrent une visible réussite, comme cadre et pâture. Un champ de moutons au détriment d'un chant du cygne. On se force à aimer les hommes, pour tempérer son orgueil ou pour deviner un dessein divin quelconque, mais on finit par comprendre que cet amour sera dilapidé au détriment de l'homme.III.3.8
L'intelligence est beaucoup plus encombrante que la bêtise, pour faire rentrer l'amour dans la vie. Elle nous gonfle de proclamations ; la bêtise, elle, nous écrase sous des acclamations. L'intelligence pourra servir d'ersatz d'amour quand celui-ci s'en sera allé : c'est elle qui aide à fermer les yeux et à boucher les oreilles, sans toutefois la spontanéité de l'amour.III.3.9
Il y a peu de voisinages aussi incompatibles que celui de l'amour et de l'ironie. C'est pourquoi l'amour heureux, c'est-à-dire aveugle, survit mieux chez la gent grave. L'ironie égalise, et l'amour vit de chutes ou d'envolées. Ironiquement on s'avoue vaincu, et l'amour conquérant est porté par une vision de nimbes.III.3.10
Les plus beaux mots d'amour naissent d'un amour des mots. Pourtant c'est en écoutant le silence d'un amour éloquent qu'on comprend que sa langue est la seule à ne pas avoir besoin de mots. Tout peut servir d'ornement d'un amour, toujours nu pour être vrai, mais seul le voile des mots permet d'apprécier ce qui, en lui, n'est beau que vêtu.III.3.11
Une des ambitions douteuses de l'amour est de rapprocher deux êtres. Plus lointaine est l'étoile qui influe sur nos orbites, plus prodigieuse est son attirance. Que les cœurs prennent part à l'ivresse des corps, mais que les âmes continuent à s'entrelacer sans se toucher. Le cœur n'a pas d'yeux, tandis que tout ce que l'âme regarde à ras d'yeux est voué à l'indifférence.III.3.12
Quand l'amour oriente tes sens sur les mêmes objets que le bon sens, tu restes fidèle à toi-même. Avec la Russie, on se perd, on se surprend, on se dépasse. L'horreur glace le regard, et pourtant le rêve continue à fasciner par tant de fatalité des fins ultimes de l'homme qu'on lit dans cette terre russe plus forte que les hommes.III.3.13
Quand vous voyez un imbécile prêcher la solitude, vous pouvez être certain qu'il est amoureux. Le vrai solitaire ne quitte sa tanière que pour aimer. Même l'amitié traduit l'attrait du troupeau, mais seul l'amour porte deux solitudes ensemble, les rendant plus étoilées sans les étioler. Pour être seuls, vivons amoureux !III.3.14
Le bon Dieu voulut que tout un chacun poussât de temps en temps quelques lamentos de mascarade. Même aux pachydermiques, l'amour inflige de fausses cicatrices qui prennent volontiers le nom de souffrances. La douleur est un aliment qui préserve la pureté de la flamme amoureuse, avant que celle-ci ne se transforme en foyer alimentaire.III.3.15
S'il n'ajoute pas beaucoup de vérités aux panoplies savantes, l'amour donne le goût des mensonges naïfs et pénétrants. L'amour n'est que le miracle répété du premier pas, le seul réceptacle de la vérité divine que nous n'apercevons normalement que dans de mornes enchaînements de pas intermédiaires.III.3.16
 

 


 
    L'amour s'associe bien aux trois symboles de la vie : au désert, à cause de ses mirages et de ses solitudes ; à l'arbre, à cause de ses saisons et de ses climats ; et surtout, à la montagne, à cause de sa hauteur et de son regard.III.3.17  
 
    Pourquoi l'amour s'éteint-il ? Parce que tu profanes et galvaudes sa lumière en en éclairant tes pas. La lumière divine devrait n'illuminer que ton rêve.III.3.18  
 
    En cherchant à rapprocher un amour affectif d'un amour effectif, on les rend tous les deux défectifs. Le premier se met à ne se décliner qu'à l'instrumental, le second à ne plus se conjuguer qu'au présent.III.3.19  
 
    Plus grand est l'amour et plus grand est le doute dans l'essentiel. Les abjurations, ne seraient-elles pas suites d'un grand amour ? Le doute grandit de l'amour, l'amour grandit du doute tout en le redoutant.III.3.20  
 
    L'homme tente la pensée, la femme - le sentiment. Tout, chez l'homme devrait n'être qu'attente, chez la femme - que tentation. Il serait aile d'Icare ; elle - île aux sirènes.III.3.21  
 
    Ni l'art ni le savoir ni la puissance n'arrivent à libérer la vie de son accompagnement d'absurdité ou d'angoisse. Même le livre, qui réunit ces trois grandes illusions, finit par se lézarder ou s'écrouler. Seul l'amour réussit à préserver un semblant de consolation ou satisfaction. Ç'aurait dû être une grande victoire du Christianisme sur l'Antiquité. Mais seules les défaites apportent de la durée à ce qui est noble.III.3.22  
 
    Avec la vie comme avec la femme : vénérée en tant que mystère, aimée en tant que problème, soupçonnée en tant que solution.III.3.23  
 
    Toutes les passions logent assez nettement dans la cervelle avant de contaminer les mains, les pieds ou l'âme. Sauf l'amour. On ne sait jamais quelle cellule en serait frappée en premier. Face à lui, l'épiderme comme le cœur deviennent poreux, se laissent envahir par ses émanations, éruptions, courants, souffles, caresses. La cervelle abdique, l'espoir enfantin se met à bouleverser, le hasard aveugle à prendre l'allure du destin, la belle liberté à perdre ses titres de noblesse, le mystère à portée des grenouilles à auréoler le quotidien.III.3.24  
 
    L'amour paternel, illustré par Abraham et Dieu le Père : laisser égorger son propre fils. Heureusement, on trouve toujours, au dernier moment, un agneau ou une colombe de service pour qu'on continue à encenser le bon géniteur.III.3.25  
 
    En présence de l'être aimé, on cherche l'horizon (« présente, je vous fuis »), en son absence, on dépose ses trouvailles dans les nues. La présence serait horizontale, l'absence verticale.III.3.26  
 
    En effet, Dieu est peut-être amour. Je me résigne assez facilement que personne n'écoute mon mot, que personne n'entende mon esprit, que personne n'aspire à ma hauteur - mais, mon Dieu, comme il est difficile de porter la caresse non sollicitée par personne ! Dieu serait-Il caresse ?III.3.27  
 
    Plus que dans l'intelligence, plus que dans le pouvoir, plus que dans l'art du jeu - c'est dans notre faculté de caresser - par la main, le mot ou le regard - que nous plaçons notre amour-propre suraigu. Si ta caresse n'est recherchée par personne, rien ne te sauvera de la paralysante honte.III.3.28  
 
    Nous ne pouvons aimer que ce qui pourrait nous faire rougir : une femme, un état d'âme, un poème. Au-delà de l'amour, la vénération nostalgique : la nature, l'enfance, la pureté lacunaire. En deçà, l'attachement simiesque : la liberté, la justice, la vérité mercenaire. « Où l'on ne peut plus aimer, on doit ne faire que passer ! »**III.3.1 - Nietzsche - « Wo man nicht mehr lieben kann, da muß man vorübergehn ! ».III.3.29  
 
    La grande utopie amoureuse : faire de l'amour - contenu et beauté de la vie. Mais en embellissant tout ce qu'il touche, l'amour tarit en couleurs intérieures. L'amour est tout d'interrogations, tandis que tout contenu, dans la vie, ne consiste qu'en réponses.III.3.30  
 
    Deux amoureux, deux solitaires s'enivrant de leur inaccessibilité. Et Rilke : « L'amour, c'est ceci : deux solitaires se protégeant, s'effleurant »III.3.2 - « Das ist Liebe : daß sich zwei Einsame beschützen und berühren » - les rend trop impatients.III.3.31  
 
    L'éloignement, en unités du palpable, d'un être cher est cette belle indétermination qui laisse notre imaginaire, et non pas nos calculatrices, chercher le cadre pour ce qui est derrière le visage.III.3.32  
 
    On aime le mieux celui qu'on connaît le moins. On doit donc aimer soi-même.III.3.33  
 
    Dès qu'on affiche son amour de la vérité, je suis sûr de me trouver au milieu d'un troupeau beuglant. Et je ne surprends la vérité de l'amour que dans des lieux solitaires et silencieux.III.3.34  
 
    On tombe amoureux de nous à cause de notre regard qui fait oublier les choses vues, mais nous sommes déchus, le plus souvent, à cause des choses sur lesquelles notre regard est surpris de s'arrêter.III.3.35  
 
    Dans l'amour, plus on érige de contraintes sur le visible, plus indicible (pour les amoureux) devient tout pas vers des buts, de plus en plus illisibles (pour les autres). La fin de l'amour surgît le jour ou l'on usera de force de l'illisible pour le réduire au visible.III.3.36  
 
    Les miracles de la vie s'éclosent dans la félicité, ses mirages - dans le malheur. Je suis moi-même dans la joie et ne me reconnais plus dans les cauchemars. Pourtant, c'est dans les cauchemars que je manifeste le mieux mon caractère (« comme si je n’avais la vraie sensation de mon moi que lorsque je suis infiniment malheureux »III.3.3 - Kafka - « als bekäme ich das wahre Gefühl meiner Selbst nur wenn ich unerträglich unglücklich bin »). Morale : le meilleur de nous-mêmes ne se montre pas dans la force. Le meilleur ne se prouve par rien.III.3.37  
 
    La meilleure ironie naît du trop d'amour ne trouvant ni preneur ni réceptacle.III.3.38  
 
    Le sentiment n'est vivant qu'immobile, tant qu'une roulade parfumée en émane. Lorsqu'il se frétille, on ne sait jamais quelles ailes le portent. La joie de l'essaim est prise aux adieux d'une fleur.III.3.39  
 
    En poésie, l'assouvissement est plus important que la soif. Avec la femme, c'est l’inverse, mais le déséquilibre est du même ordre (« L’amour est la poésie des sens »*III.3.4 - Balzac). Il y a de l'âme, dans les deux cas, tandis que l'équilibre entre désir et possession est signe de quelque chose sans âme.III.3.40  
 
    L'amour peut se refléter sur d'étonnantes facettes. Croire dans ces éclats plus qu'en illuminations ciblées et ombrageuses de la raison.III.3.41  
 
    Tout amour est un amour malgré. Moins tu t'engages dans des actions pour, moins il sera fantoche.III.3.42  
 
    Au-dessus de l'âme - la passion et le génie. Le génie est le pressentiment de la liberté dans des étendues à perte de vue de l'esclavage. La passion est le choix de l'esclavage face à une piètre liberté. C'est ainsi qu'on nomme un génie ou une passion bâclés - folie géniale, folle passion. Rien n'amuse tant la hargne du vulgaire qu'un géant tombé ou un saint succombé.III.3.43  
 
    L'homme des petites passions habite une seule planète, aux pôles uniques qui orientent sa volonté. Les grandes passions nous aimantent à jamais et, dans nos pérégrinations interstellaires, rendent superflus les pôles et les itinéraires. L’âme y sentira son nord sans consulter des cadrans ou des annales. L’homme passionné est plutôt une aiguille poignante qu’une aiguille enseignante. « Toutes les choses doivent ; seul l'homme est l'être qui veut »III.3.5 - Maître Eckhart - « Alle Dinge müssen ; der Mensch allein ist das Wesen das will ».III.3.44  
 
    Toute passion qui se détache de toi, emporte une partie de ton âme. Développer des barrages et soupirails pour maintenir sa force ou l’envelopper de mots qui exposeraient sa faiblesse royale et nue ? « Toute partialité signifie faiblesse »III.3.6 - Épicure - non, toute partialité privilégiant la faiblesse, s’appelle amour, la plus défaitiste des passions !III.3.45  
 
    Plus subtile est la nature de l'homme, plus incoercible est son sens vital face à la pression des vicissitudes et plus docile face aux passions.III.3.46  
 
    Le malheur a mille visages, le bonheur n'en a qu'un et, qui plus est, ne sachant pas devenir masque. La poésie est un masque (plus beau, en général, que le visage), c'est pourquoi elle ne s'en prend qu'aux malheurs. (Seule exception, la musique, cette marée de bonheur qui, en nous submergeant, fait ressurgir des cimes du malheur - telles des îles inhabitables.)III.3.47  
 
    Le malheur est corrosif, il pénètre partout et imprime à tout le ton dolent et éploré. Le bonheur se concentre dans un seul endroit, celui qui est frappé par lui et laisse le reste sans parole.III.3.48  
 
    Les dictionnaires du malheur sont inépuisables mais le traduisent en langues étrangères. Rien n'est plus pauvre en paroles que le bonheur mais c'est bien dans sa voix que j'entends mes idiomes.III.3.49  
 
    L'enfer a ses cercles, le paradis - ses spirales, avec des chutes qui te ramènent aux sources.III.3.50  
 
    La création, la contemplation, l'ascèse sont des états enviables de l'homme évolué. L'homme, là-dedans, est un matériau comme une pierre, une merveille comme une vache, une impossibilité comme Dieu. Être sous-développé : quand, en même temps que toi-même, l'univers entier pourrit, se décompose, perd son sens.III.3.51  
 
    La sécheresse du cœur se reconnaît non pas dans le goût pour l'abstraction mais dans l'incapacité de vibrer devant une belle abstraction comme on vibre devant une belle femme.III.3.52  
 
    La vie nous introduit partout, mais c'est l'âme qui referme la porte. « L'esprit cherche et c'est le coeur qui trouve »III.3.7 - G.Sand.III.3.53  
 
    L'amour peut tout toucher et tout éclairer tant qu'il n'est ni poing ni chandelle. « Protecteur de paresse, Amour sied aux oisifs »III.3.8 - Parménide.III.3.54  
 
    Penser avec son cœur et sentir avec son esprit, folie raisonnable et ratiocination tout de cœur - ne serait-ce pas cela, l'âme de la féminité ?III.3.55  
 
    Dans la découverte de l'inattendu, la lumière a une fausse réputation. Pour accéder aux mystères, on a besoin d'obscurité, où se procurent les plus chaudes des caresses.III.3.56  
 
    L'esprit, ce serait une raison discrète dévoilant un sentiment pudique.III.3.57  
 
    La proximité de l'autre est un moyen ; le but, c'est s'éloigner de la vie pour la prendre de haut, à son grand dam.III.3.58  
 
    L'amour ne peut pas s'entendre avec le bonheur. Celui-ci est dans l'ignorance des limites et vit dans une autarcie alimentaire, celui-là est tout de troc et d'emprunt.III.3.59  
 
    Béni soit celui dont l'amour est assez irréel et immobile pour ne pas se laisser entraîner par les courants du réel et du désamour qui le guettent ensemble au matin de la vie. Que l’exil vespéral soit ton éternelle patrie où tu rêveras d’éternels voyages : « Nombreux sont ceux qui cherchent dans l’amour une patrie éternelle ; d’autres, rares, - un éternel voyage »III.3.9 - Benjamin - « In einer Liebe suchen die meisten ewige Heimat. Andere, sehr wenige aber, das ewige Reisen ».III.3.60  
 
    Croire et ne pas croire la même chose en même temps et de la manière la plus fanatique, cela s'appelle aimer.III.3.61  
 
    Deux déviations de la passion : idéal (système, école, tribu) ou geste (pouvoir, gloire, paix).III.3.62  
 
    Les plus sensuels de tes désirs ne sont assouvis ni réussis que par des crapules à la délicatesse des pachydermes. L'ascèse doit venir du dégoût plus souvent que de l'enthousiasme. « Le goût est né de mille dégoûts »III.3.10 - Valéry.III.3.63  
 
    L'amour n'a pas de curriculum vitae : son ascendance est anonyme, son lieu de naissance est elliptique, ses études sont marquées de néant, ses expériences sont compromettantes, ses prétentions prohibitives.III.3.64  
 
    Chez les autres tu ne vois que le sens et non pas le désir. Chez toi, au contraire, tout ce qui compte - la vie, la femme, la vérité - n'est que désir.III.3.65  
 
    Pour porter des fruits il faut quitter la saison des fleurs. C'est aussi vrai que la parabole du grain qui meurt. Ne pas confondre le grain et la paille. Le feu qui se propage ou le feu d'artifice d'une naissance.III.3.66  
 
    Un stoïcien : doute du malheur, croie en bonheur. Un cynique : un petit doute tue un grand bonheur.III.3.67  
 
    Tout, même le bonheur, n'est que transaction. Un jour il faudra rembourser ses largesses onéreuses. D'où l'intérêt de l'ironie qui est la déflation emphatique. La vie est l'huissier dont le zèle est attisé par la chute des cours des matières heureuses.III.3.68  
 
    Quand la première idée de protéger son bonheur survient, ce n'est plus le bonheur qu'on défendra. « L'amour est beau tant qu'il n'a ni mains ni pieds »**III.3.11 - proverbe allemand - « Die Liebe ist süß, bis ihr wachsen Händ' und Füß' ».III.3.69  
 
    Le volume du bonheur promis est le même pour tous. La platitude ou la bassesse des joies permettent de s'agripper à la vaste terre. Ces joies sont larges et molles et amortissent les écueils qui menacent nos pieds. Mais si des ailes sont données à la joie, les pieds quitteront la terre, et la vie aptère s'éloignera avec tout le fardeau des désirs déracinés.III.3.70  
 
    Si un bonheur s'apprête à habiter des hauteurs n'oublie pas qu'il n'y a, là-haut, que disharmonie, silence et avalanches.III.3.71  
 
    Entouré d'esclaves, tu subis la passion, tu admires le génie. Et tu sais qu'aujourd'hui, on gère celle-là et l'on négocie celui-ci. Au royaume du goujat qu'instaure la liberté.III.3.72  
 
    Les causes imaginaires s'imposent au nigaud qui ne sait pas déchiffrer l'anonymat des effets. Le propre des passions du délicat est l'anonymat des causes et l'imposture des effets.III.3.73  
 
    Désirer, c'est chercher à se débarrasser d'une vérité. Mais il ne faut pas la balancer seule mais la flanquer de son contraire, pour donner à ton désir un vrai élan, celui d'une négation forte. « Le trait le plus marquant de l'homme est son sens des choses à ne plus croire »III.3.12 - Euripide.III.3.74  
 
    Une tendresse pudiquement retenue a une étrange propension à tourner en un sarcasme cynique. Quel ironique déchiffrera ta bile ?III.3.75  
 
    Seule la poésie anime (en phylogenèse, en quittant l'espace) la matière sans l'idolâtrer, seul l'amour matérialise (en ontogenèse, en quittant le temps) les images sans les rabaisser.III.3.76  
 
    La soif de l'amour élève et redresse ; la soif de la vie abaisse ou humilie. La vie ténébreuse de l'amour éclaire l'artiste ; l'amour béat de la vie l'éteint.III.3.77  
 
    Les pauvres en esprit et riches de cœur ne comptent que sur une foi. L'amour est une foi ; la vie - une hérésie, une superstition, un choix (hérésie = choix !). Aimer signifie ne rien attendre ; vivre - prévoir. L'amour n'est souvent qu'une parabole que la vie prend à la lettre pour s'en rire.III.3.78  
 
    Signe d'authenticité : ce qui aime, en toi, n'a jamais aimé. Signe d'affectation : jamais je n'ai agi ainsi. L'action se contrefait a posteriori, la vérité est dans le motif a priori.III.3.79  
 
    L'amour, comme la mort, vit sur la vie. Ils naissent en niant celle-ci mais, au zénith de leur entente, ils nous poussent à l'aimer. La philosophie de la mort pourrait commencer par les origines de l'amour. La folie de l'amour - « amantes, amentes ! »III.3.13 (Térence) - pourrait se justifier par l'au-delà de la mort.III.3.80  
 
    L'amour est cécité des choses, pas leur révélation élective, une hiérophanie générale. Pas chant léger, mais lourd étourdissement. Pas illumination soudaine, mais lumière pudiquement éteinte à temps.III.3.81  
 
    Le bonheur est la direction la plus plausible où nous entraîne l'inertie de l'amour. Mais c'est aux tournants du malheur que nous vivons sa liberté. Qu'est-ce que la liberté ? - la conscience maîtrisée d'échapper à l'inertie, quel que soit le nombre des possibilités qui s'offrent à nous.III.3.82  
 
    Aimer jusqu'à ce que tu aimes la douleur même de l'amour. L'amour est authentique quand les souffrances des amoureux se partagent avec les mêmes simplicité et abandon que les joies. Et inspirent la même gratitude.III.3.83  
 
    On peut prouver sa noblesse aussi bien en étant maître de son cœur qu'en triomphant par lui : « nobles rêveurs, nobles dompteurs des rêves »III.3.14 - Spengler. La noblesse est la forme du devenir formant le fond de l'être.III.3.84  
 
    L’épreuve par ses faims est, pour le corps, le pire des surmenages ; l’âme, au contraire, s’en nourrit et y gagne en pugnacité.III.3.85  
 
    Oui, « le cœur n'a plus de rides »III.3.15 (Sévigné), puisque la cervelle en a pris le contrôle et l'a blindé par greffes inusables. Des rides d'un cœur, comme des ruines d'une tour d'ivoire, peuvent garder des fantômes mieux que des monuments ravalés.III.3.86  
 
    Quand on aime, on aime une chimère animant un visage réel ; quand on n'aime plus, c'est bien le visage même déserté de chimères.III.3.87  
 
    De tous les désirs, le moins bien articulé quoique le plus vital, est le désir d'être aimé. Et le seul échec irréconciliable est de définitivement ne pas l'être. Le meilleur en nous ne s’articule guère ; on ne peut être aimé que pour la face cachée de notre être. Je suis mon épiderme et ma cervelle ; je NE suis ni mon invention ni mes pulsions. C’est pourquoi il est inepte de dire : « J’aime mieux être haï pour ce que je suis que d’être aimé pour ce que je ne suis pas »III.3.16 - Gide.III.3.88  
 
    Sur dix tentatives de parler de choses tendres, neuf laissent derrière elles la honteuse imperfection, photographique ou langagière, qui t'oblige à ne plus chanter que la fonction et non les exploits des organes (« Non seulement aimer, mais être l’amour »III.3.17 - Angélus - « Wir sollen nicht nur lieben, sondern die Liebe sein »). De même, la pudeur sexuelle se sauve vers l'ambiguë poésie.III.3.89  
 
    Chaque sens, quand il devient despotique, est un imposteur de l'amour : le toucher qui propulse le corps, la vue qu'éblouit une beauté, l'ouïe qui cède aux tendres sirènes, l'odorat qui invente des parfums artificiels, le goût qui éveille le rapace. L'amour, c'est la fusion inconditionnelle des sens, perdant leurs fonctions premières.III.3.90  
 
    Aimer : quand, sous tes yeux incrédules, le corps, l'esprit et le cœur de l'être aimé deviennent âme.III.3.91  
 
    Le vrai regard est comme une caresse - l'art d'attouchement initiatique, tout en surface ; la profondeur, comme une possession, crée un paysage mais fausse le climat. « Tout vrai regard est un désir »III.3.18 - Musset.III.3.92  
 
    Surproduction de bile à usage interne, surproduction d'amour à destination externe, leur non-sollicitation, leurs coupes respectives pleines, leur mélange inutilisable pour ulcérer les douceâtres ou étancher les soifs des doux et ne pouvant servir que d'encre sympathique.III.3.93  
 
    Pour se savoir fort, la connaissance la plus utile est de se savoir aimé. L'ignorance la plus utile est d'ignorer pourquoi on n'est pas aimé. Socrate s’y connaissait : « Je ne sais rien d’autre que les choses de l’amour »III.3.19.III.3.94  
 
    Comme dans tous les métiers, pour exercer le bien ou le beau, les diplômes aident : une licence dans la vie délivrée par la faculté de l'amour, une maîtrise de la vie que délivre l'école de la vérité.III.3.95  
 
    On ne peut aimer que l'objet dont on ignore le véritable fond et dont la forme séduit inconditionnellement, aimer en amateur, crédule et enthousiaste. Dès qu'on commence à maîtriser le fond on devient un professionnel, rigoureux et raseur. Tenir à la maîtrise de la forme, notre meilleure chance d'entretenir un regard vibrant. Dilettante du fond, expert de la forme.III.3.96  
 
    Rencontre merveilleuse du désir et de la jouissance, s'arrêtant au seuil infranchissable du manque - le rêve, avec son autre nom : volupté ou mieux Lust ! « Qu'est-ce en somme la rose - que la fête d'un fruit perdu »III.3.20 (Rilke).III.3.97  
 
    Une dose d'horreur peut donner du piquant à l'amour, comme une certaine élégance donne du sel à l'exécration.III.3.98  
 
    Qu’est-ce qu'une vraie imagination ? - l'art de se convaincre, à tout instant, que tu es amoureux ou héroïque ! C'est à dire – philosophe : « Je vois dans la philosophie un moyen de rétablir les droits de l'héroïsme »**III.3.21 - Badiou.III.3.99  
 
    Qu’est-ce qui nous laisse aimer ou être mélancoliques ? – le don béni de ne pas regarder jusqu’au bout des choses et de ne pas céder à l’injonction immédiate de l’enthousiasme.III.3.100  
 
    Tu aimes tant qu’au créer ne se substituent ni le bâtir ni le construire, tant que l’élan de la forme te préserve du contact avec le fond.III.3.101  
 
    Aimer charnellement le corps et spirituellement l'esprit - est banal et improductif ; il faudrait aimer charnellement l'esprit et spirituellement le corps, ce qui élève et l'esprit et le corps. « Tu es ardent dans le glacial, glacial dans l'ardent »III.3.22 - Cicéron - « In re frigidissima cales, in ferventissima friges ». « L’esprit n’est pas un récipient à remplir, mais un feu à entretenir »III.3.23 - Plutarque.III.3.102  
 
    On se décide pour la solitude - et l'on trouve l'amour comme récompense. Chez les autres, on est « puni par l'amour de ne pas savoir rester seul »III.3.24 (Yourcenar).III.3.103  
 
    Aimer, contrairement à toutes les autres passions, c'est aspirer à ce qui n'est absolument pas toi, ne désirer aucun partage, donner sans se déposséder, découvrir les délices d'un éloignement qui ne t'approche que de toi-même, échanger des messages dont tu ignores, toi-même, la langue magique.III.3.104  
 
    « On aime seulement des qualités et jamais la personne »III.3.25 - si Pascal a globalement tort, il y a, tout de même, une seule qualité sans laquelle, en effet, toute personne s'effondre, c'est son regard. Cependant, à quel regard on atteint quand on réussit à devenir, un court instant, homme sans qualités ! « Le regard n’est plus réducteur, mais fondateur de l’individu »***III.3.26 - Foucault.III.3.105  
 
    >L’amour – prescience créatrice de volumes infinis dédaignant la science des dimensions : « ni hauteur, ni profondeur, ni aucune création ne pourra nous séparer de l’amour »**III.3.27 - St Paul.III.3.106  
 
    Le seul état où il vaille mieux être quitté de toute espérance est l'état amoureux.III.3.107  
 
    Quand tu apprends à reconstituer, en solitude, l'éclat, le frisson et l'aveuglement de tes meilleurs sentiments, tu comprends que l'essentiel est dans leur reflet dans le regard d'un être aimé et non pas en eux-mêmes.III.3.108  
 
    On reconnaît trois tons distincts dans la littérature : de ceux qui ne sont pas aimés, de ceux qui le sont, de ceux qui s'en fichent. Ceux-ci : Dostoïevsky, Flaubert, Valéry. Les deuxièmes : Montaigne, Tolstoï, Rilke. Les premiers : Pascal, Nietzsche, Cioran.III.3.109  
 
    La poésie – comme les meilleures de ses dérivations : l’art, la noblesse, la philosophie – est une valeur féminine, au moins ne se justifiant que par une présence féminine. L’ignominie des temps modernes vient de la considération des valeurs masculines comme des seules valeurs humaines.III.3.110  
 
    Celui qui n’a jamais lu l’amour dans les yeux d’une femme posés sur lui, peut-il chanter l’amour ? Peut-on chanter le sourire en oubliant la bouche ? Notre âme contient toutes les cordes de tout ce qui est beau en puissance et elles peuvent résonner sans aucun contact avec la chose exaltée par le chant.III.3.111  
 
    Se libérer, successivement, des points d’appui, des points de départ, des points de parcours ; devenir le pointillé, le bond, la liberté.III.3.112  
 
    La liberté démystifie l’amour ; l’amour fait mépriser la liberté. On sait où conduisent l’esprit libre et l’amour libre – vers le robot et le mouton.III.3.113  
 
    Au commencement de l’homme était peut-être le désir du bonheur ; c’est lui qui, à son tour, donna lieu à l’angoisse de la création et de l’amour car « le bonheur n’entrait pas dans les desseins de la création »III.3.28 - Freud - « die Absicht daß der Mensch glücklich sei, ist im Plan der Schöpfung nicht enthalten ».III.3.114  
 
    La promesse du bonheur se mesure non pas par l'étendue de ce qu'on cherche à en remplir, mais par la hauteur de la béance qu'on prépare pour l'accueillir.III.3.115  
 
    Que rien ni personne ne puisse se maintenir longtemps en tant qu'objet d'amour, que le beau finisse toujours par désespérer, que tout pas vers le bien te fasse traverser le mal, - faut-il en conclure à l'absurdité de ce monde et se morfondre dans l'abattement ? - n'écoute pas trop l'objet créé et aimé, écoute ton âme, capable d'aimer, écoute ton esprit, capable de créer.III.3.116  
 
    L'amour et l'intelligence, deux scintillements intérieurs indicibles, et il y a un net parallélisme entre les tentatives de les dire à autrui : la foi et le poème – pour l'amour, et pour l'intelligence - la philosophie et l'intelligence artificielle.III.3.117  
 
    La largesse est la dimension naturelle du cœur, comme la profondeur – celle de l’esprit et la hauteur – celle de l’âme. Il semblerait que le seul mouvement qui, simultanément, élargisse le cœur, approfondisse l’esprit et rehausse l’âme, ce soient les passions.III.3.118  
 
    L'amour est peut-être l'antagoniste le mieux inspiré de ma manie de renoncer aux yeux pour se vouer au regard ; il s'enivre dans les yeux et se moque de regards ; il prend pour lumière ce qui n'est que ses ombres : « Lumière de mes yeux, tu es mon regard même »III.3.29 - Hafez.III.3.119  
 
    Esclaves de la raison, ils éteignent ou abaissent leur passion et tirent leur orgueil de s'être mis au-dessus d'elle pour la maîtriser.III.3.120  
 
    La basse liberté consiste à refouler ses passions et à ne suivre que ses intérêts. On ne prouve sa haute liberté qu’en agissant contre la voix de la basse raison ou en acceptant une haute servitude : « La liberté est sensibilité »III.3.30 - Valéry. « Aimer et haïr, les deux choses les plus libres au monde »III.3.31 - Sénèque - « amare et odisse, res omnium liberrimas ».III.3.121  
 
    Une passion est pure quand elle ne doit rien ni à l’adversité ni à la contradiction.III.3.122  
 
    Quand l’amour commence à omettre l’article défini devant plus ou moins, il n’est plus dans son milieu naturel – un gouffre ou un firmament immobiles. Tout signe de (dé)croissance est son acte de décès, quoi qu’en pense Chateaubriand : « L’amour décroît quand il cesse de croître »III.3.32.III.3.123  
 
    Le bonheur, c’est très simple : aimer ce qu’on désire.III.3.124  
 
    Ce n'est pas pour ses qualités qu'on s'aime ; ce n'est pas pour ses défauts qu'on se quitte. Dans l'amour, comme dans l'art, c'est la part du malgré qui est plus éclairante. L'opacité face aux autres rend parfois délicieusement transparent face à un ami ou à une amante.III.3.125