| |
| |
| |
Les hommes d'action apportent des solutions (réponses), les philosophes dénichent des problèmes (questions), l'artiste devrait créer un mystère (langage ou état d'âme) qui traduit les questions et interprète les réponses.I.3.17 |
|
| |
| |
| |
La vérité ou la justice sont, littérairement parlant, des cibles médiocres. L'art devrait réserver ses flèches à ce qui se cache. Le pointage et le bandage font un bon archer. Viser haut, le souffle coupé. « Vivre tendu en permanence comme une flèche toujours prête à jaillir à la recherche d’une cible »I.3.1 - Ortega y Gasset - « Vivir en perpetua tensión como una flecha dispuesta siempre a salir lanzada en busca del blanco ».I.3.18 |
|
| |
| |
| |
Réduire tout à une seule facette de la vie - au mystère, au problème ou à la solution - c'est poser des bornes trop étroites. Le tempérament d'artiste se reconnaît dans l'entrain des passages d'un plan à un autre. « L'artiste est celui qui, d'une solution, peut produire un mystère »I.3.2 - K.Kraus - « Künstler ist nur einer, der aus der Lösung ein Rätsel machen kann ».I.3.19 |
|
| |
| |
| |
Les regards dont je parle ne sont pas mes regards ; je me sens regardé, ce qui me métamorphose ; je deviens théâtral, bien que ce soit par une serrure et non point de la loge royale que le Spectateur m'épie. La pantomime devient mon art. Ce n’est pas du « courage de l’aigle qu’aucun Dieu ne regarde »I.3.3 - Nietzsche - « Adler-Mut, dem kein Gott mehr zusieht », mais de l’angoisse de la chauve-souris, dans sa Caverne soudainement animée.I.3.20 |
|
| |
| |
| |
Si je m'épanche, c'est surtout parce que Quelqu'un m'écoute ; mais si s'y mêle la bile, c'est parce qu'aucune oreille d'homme n'est en vue. Ce siècle maudit ne prête l'oreille qu'au fait divers des cloaques ou au compte-rendu des colloques.I.3.21 |
|
| |
| |
| |
Le plumitif type : un rebelle orgueilleux dénonçant le monde raté. Toi : un raté échouant à supporter dignement le monde réussi.I.3.22 |
|
| |
| |
| |
Les métaphores sont une marchandise (matière première pour les uns, produit clé-en-main pour les autres) dont la demande, aujourd'hui, chuta spectaculairement (et l'offre suivit servilement). C'est l'aubaine pour celui qui s'obstine à produire des perles en pure perte, sans peur de plagiat ni de contrefaçon, pour celui qui peut se passer de la réalité : « Le destin funeste de la métaphore – la chute dans le réel »***I.3.4 - Baudrillard.I.3.23 |
|
| |
| |
| |
Couler en bronze ses pensées pour qu'on n'en puisse pas défalquer la moindre virgule ? Ils pensent que c'est très intelligent et digne. La seule chose à laquelle je tiendrais, moi, et encore, c'est de retrouver le lendemain parmi mes mots en cendres quelques points d'exclamation non éteints.I.3.24 |
|
| |
| |
| |
Trois approches de l'écriture : par l'opinion, pour le trémoussement et près de la hauteur. Se manifester, se fêter, s'effacer.I.3.25 |
|
| |
| |
| |
Penser = produire - une des plus horribles équations de l'ère moderne. Sentir = faiblir - est sa réciproque. Le seul mérite que je reconnais à la pensée est de produire des sentiments plus déliés. Mais le sentiment ne devrait pas voir son propre mérite dans la libération du devoir de penser. L'écrivain devrait jouer sur le registre des syllogismes avec le même entrain que sur celui des véhémences.I.3.26 |
|
| |
| |
| |
La création, c'est la rencontre de la pesanteur et de la grâce d'où la grâce sorte vainqueur. Triomphe du pneumatique sur le grammatique. « L'art est le regard sur le monde dans l'état de grâce »**I.3.5 - H.Hesse - « Kunst ist Betrachtung der Welt im Zustand der Gnade ».I.3.27 |
|
| |
| |
| |
L'art aura été le dernier lieu de la persistance de l'humain dans les affaires des hommes. La palpitation se parque dans des gymnases et fuit le Verbe. Le souci du siècle est de ne vénérer le Logos saignant qu'en tant qu'un concept respiratoire, coloristique ou culinaire.I.3.28 |
|
| |
| |
| |
On est en présence de l'art lorsque la verticalité (l'individualité) l'emporte sur l'horizontalité (l'historicité). Le non-artiste est tout entier dans la projection sur la platitude.I.3.29 |
|
| |
| |
| |
Le rêve de tout artiste : peindre un tableau apollinien d'une fête dionysiaque - être absent dans ce qui t'est le plus cher. Et comme le rêve, cette ambition ne connut jamais de succès.I.3.30 |
|
| |
| |
| |
L'écriture banale : un tas de choses sous la main dont la plume scrute les frontières. L'écriture doctrinale : un moule imposé au contenu ou aux contours. L'écriture paradoxale : partir des frontières dans le vide dont on remplit les régions contiguës inexplorées. Étreintes, empreintes, contraintes.I.3.31 |
|
| |
| |
| |
Les signes les plus faciles à manipuler en littérature sont le plus et le moins et le plus difficile - l'égalité, ou l'unification d'arbres, ou l'anagramme conceptuelle, l'art de substitution de feuilles ou de branches. Jardin ou forêt opposés à l'arbre.I.3.32 |
|
| |
| |
| |
Le propre d'un son original est de se répandre en mille échos différents. Parce que le vrai original n'est que dans l'originel.I.3.33 |
|
| |
| |
| |
Tout l'art est dans le parcours (imaginaire) du grain à l'arbre. Tu as beau n'évoquer que des rameaux, des fleurs ou des ombres, on doit pouvoir remonter au grain et deviner l'arbre. L'art classique, c'est se concentrer aux extrémités ; l'art romantique, c'est se réfugier dans les ramages. La sensation d'éternité, le sentiment qu'il te reste peu de temps à vivre.I.3.34 |
|
| |
| |
| |
Un style parfait : faire sentir la matière des sentiments en ne maniant que la géométrie des images. Un mauvais style : ne voir que la géométrie. Pas de style du tout : n'exhiber que de la matière.I.3.35 |
|
| |
| |
| |
Le style naît de la sensation du contact maîtrisé avec le matériau - mot, marbre, couleur. Il se perd quand seuls le cerveau ou la chose guident ta main. « Être maître de son propre style n’est pas assez ; il faut que le style soit maître des choses »***I.3.6 - Leopardi - « Non basta che lo scrittore sia padrone del proprio stile. Bisogna che lo stile sia padrone delle cose ».I.3.36 |
|
| |
| |
| |
Il peut y avoir un bon style de présence de l'auteur comme un bon style de son absence. Quand on déclare qu'il vaut mieux laisser la Nature et l'Éternité agir à la place de l'auteur, agissent, le plus souvent, la matière et la géométrie.I.3.37 |
|
| |
| |
| |
Le décalage horaire entre le style et la pensée. D'où les artistes, soleils sans aiguilles ni cadran, ou les cuistres, cadrans et aiguilles sans soleil. Les premiers vivent d'empreintes, les seconds d'enregistrements. Le culte du style (juste !) est la meilleure preuve d'insignifiance de toute pensée.I.3.38 |
|
| |
| |
| |
Le style émerge davantage des facilités évitées que des difficultés vaincues. Aujourd'hui, la chose la plus facile est la négation ; et la meilleure contrainte est peut-être la négation de la négation, la résignation, le divorce définitif entre le nez et la cervelle.I.3.39 |
|
| |
| |
| |
Le style est la maîtrise du passage du fond à la forme.I.3.40 |
|
| |
| |
| |
L'artiste est celui qui voit une distorsion imposée dans l'acte et une droiture imposante dans le mot.I.3.41 |
|
| |
| |
| |
L'art n'est qu'une illusion de plus d'une vie justifiée (seul le savoir des sciences mathématisables n'est pas illusion). Cette illusion se dissipe par deux certitudes opposées : la fausse - l'artiste communiquerait avec l'éternité, et la vraie - l'artiste ne vaincrait que les contraintes d'un langage. Et c'est pour entretenir l'illusion ténue que l'artiste, même l'artiste du souterrain, a besoin du spectateur ou du lecteur.I.3.42 |
|
| |
| |
| |
Nous avons deux types de cordes : pour produire notre propre harmonie ou pour réagir, en écho, aux mélodies des autres. Les premières se logent plus près des yeux, les secondes - de l'oreille. On ne peut devenir artiste que si l'on sait s'ausculter. Si l'on sait transformer un regard en un son.I.3.43 |
|
| |
| |
| |
Dans l'écriture il y a deux actions indispensables : dessiner des voûtes et faire entendre sa voix qui s'y répercute. Être à la fois architecte et - chanteur, tribun, oracle, momie.I.3.44 |
|
| |
| |
| |
Sans déséquilibre initial - pas de poésie ; sans équilibre final - pas de beauté. « Les étoiles ne se reflètent que dans des eaux sans trouble »I.3.7 - proverbe chinois. La poésie est l'art de remettre les chutes ou les envols sur une corde raide en maîtrisant la charge de l'émotion.I.3.45 |
|
| |
| |
| |
Vu d'en bas, la poésie, c'est l'imposture. Celle d'une perspective sans mouvement, d'un rythme sans état d'âme, d'une hauteur sans volume.I.3.46 |
|
| |
| |
| |
Devant une feuille blanche, tu as beau t'accrocher à ta cervelle et déverser ton âme, au bout du compte tu vois que ce que tu aimerais surtout que le lecteur reconnût - c'est ton visage.I.3.47 |
|
| |
| |
| |
L'unité, qu'elle soit dans celui qui représente ou dans le représenté, dans le climat ou dans le paysage, ne naît que par un effet de bord d'une lutte de l'artiste contre le hasard et d'une résignation du penseur de céder à l'intuition. L'unité n'est donc ni un but ni une contrainte.I.3.48 |
|
| |
| |
| |
Le but ultime de l’art : que ton image s’anime. Elle peut le devoir à la profondeur apollinienne ou à la hauteur dionysiaque, à l’interprétation ou à la représentation. Mais quand tu touches aux deux, tu arrives à l’extase : l’ivresse au-dessus d’un équilibre, l’équilibre en-dessous d’une ivresse – ek-stasis – se tenir au-delà, être hors d'un soi inconnaissable.I.3.49 |
|
| |
| |
| |
L'art : ne pas raconter mais chanter le monde ; ne pas faire marcher mais danser les images ; ne pas frapper les cibles mais apprendre à tendre la corde ; ne pas calculer mais rêver la joie.I.3.50 |
|
| |
| |
| |
Quand tu sens que tout objet peut servir de support pour les épanchements les plus intimes, tu touches au mystère de l'art. Et quand tu en fais, machinalement ou naïvement, le centre, tu t'aperçois vite de ta méprise.I.3.51 |
|
| |
| |
| |
Le seul art noble est l'art romantique où l'émotion s'équilibre avec l'ironie dans une peinture d'un état d'âme. À la peinture, les abstraits opposent la divination. L'appel des formalistes à ne pas nommer l'objet mais seulement le suggérer est irrecevable. On tombe, fatalement, sur un autre objet quand on évite le bon. Toute relation et tout qualificatif peuvent et doivent se muer en objets à part. Donc, chercher des rapports et couleurs au détriment des objets est également sans objet.I.3.52 |
|
| |
| |
| |
Il est vrai que tout objet, aussi bas soit-il, peut véhiculer une haute image. Seulement, la somme de sa hauteur et de celle du regard doit être suffisamment grande. Et quand cette somme est à peu près la même, c'est peut-être le signe d'un bon goût. D'où le besoin qu'on éprouve de toucher le beau inaccessible avec ce qui traîne sous ses pieds, ou la vétille avec une large aile. L'ironie descendante et l'ironie ascendante.I.3.53 |
|
| |
| |
| |
La culture n'est ni l'art ni l'éthique. Elle est la maîtrise, ou au moins la curiosité, du connaissable dans la vie et la vénération, ou au moins la reconnaissance, de son inconnaissable.I.3.54 |
|
| |
| |
| |
Une culture grandit par la part de l'irrationnel qu'elle comporte, une civilisation - par la part du rationnel. « La culture est organique, la civilisation – mécanique »I.3.8 - Spengler - « Kultur ist organisch, Zivilisation – mechanisch ».I.3.55 |
|
| |
| |
| |
Le bon écrivain attend un moment sans enthousiasme pour mieux le recréer sur une page : de l'euphonie à l'euphorie. Le mauvais ne prend la plume que dans un état exalté et la page se chiffonne sans qu'un bon rythme des mots y soit pour quelque chose : de l'euphorie à la cacophonie.I.3.56 |
|
| |
| |
| |
Se sentir tragique et le peindre en comique. Tendre vers le comique et susciter le tragique. Tel est le prix de ton goût des contrastes.I.3.57 |
|
| |
| |
| |
Tous ces chercheurs de l'intact et du neuf finissent par reproduire, à leur insu, des branches banales d'un arbre littéraire. Sans l'humilité des racines aveugles et irrésistibles, sans le vertige des faîtes vulnérables et inféconds - la littérature n'a pas plus de sens que l'agriculture.I.3.58 |
|
| |
| |
| |
Ce qui rend particulièrement sceptique, face à la tyrannie des pensées, c'est qu'un défaut de forme est ressenti, le plus souvent, comme un défaut de fond, mais la qualité de fond rattrape rarement la faiblesse de forme.I.3.59 |
|
| |
| |
| |
Créer, en français, c'est tout simplement interpréter, dans les deux sens : musical et logique. L'acte de traduction qui affiche ses lettres de noblesse.I.3.60 |
|
| |
| |
| |
L'artiste est celui qui s'inspire de belles choses pour créer de belles représentations. Mais on ne parvient jamais à représenter les belles choses, et les belles représentations ne renvoient qu'aux choses imprévues. L’art accompli, c’est l'homme imaginaire moins les choses réelles (F.Bacon fut un mauvais arithméticien : « l’art est l’homme ajouté à la nature »I.3.9 - « ars, homo additus naturae »).I.3.61 |
|
| |
| |
| |
L'artiste, c'est le présent vivant du passé ; le journaliste - l'avenir schématique du présent ; le philosophe - le passé mystérieux du présent, l'attouchement à la source, la justification de la poésie.I.3.62 |
|
| |
| |
| |
Les moyens de l'art - l'abduction ; le but de l'art - la séduction ; les contraintes de l'art - la traduction. L'artiste est un phénomène de la conductivité. « Au préfixe près, il n’y a de philosophie que de la Duction : la déduction, dans l’aire logico-mathématique ; l’induction, dans le champ expérimental ; la production, dans les domaines de pratique ; la traduction, dans l’espace des textes »I.3.10 - M.Serres.I.3.63 |
|
| |
| |
| |
Il y a bien trois catégories d'écrivains : du départ, du parcours, de l'arrivée - les pensifs, les poussifs, les pontifes. L’impasse ou l’égarement y ont partout la même densité et présence ; il est faux de croire que « les erreurs sont toujours initiales »I.3.11 - Pavese - « gli sbagli sono sempre iniziali ».I.3.64 |
|
| |
| |
| |
Trois races d’écrivain-éponge : ceux qui s’adressent aux contemporains (solution temporelle), aux pairs (problème spatial), à soi-même (mystère vital). Le message universel ne naît que chez les derniers : Nietzsche, Valéry, Cioran.Et leurs morts, étrangement espacées chaque fois d’un demi-siècle précis…I.3.65 |
|
| |
| |
| |
Trois types d’écrivain-fontaine : ceux qui épluchent leur mémoire, ceux qui relatent un paysage, ceux qui répandent leur climat. Inventaire, invention, initiation.I.3.66 |
|
| |
| |
| |
Trois sortes de bons écrivains : ceux qui font défiler beaucoup de choses et dans toutes on devine un beau regard d'homme ; ceux qui n'exhibent qu'eux-mêmes mais on arrive à y reconstituer le regard sur beaucoup de choses ; ceux, enfin, dont le regard donne rendez-vous au vôtre à une hauteur inaccessible aux choses. Quant aux mauvais, le plus décevant spécimen est celui qui nous laisse trop longtemps en tête-à-tête avec des choses.I.3.67 |
|
| |
| |
| |
Obscure hypothèse : entre l'écriture et le Verbe existerait le même rapport qu'entre le vrai de l'homme et la Vérité divine, entre le visage d'homme et la Face de Dieu. Prosateurs et fanatiques vivent, chacun, dans une des extrémités de ce lien, le poète est le lien lui-même.I.3.68 |
|
| |
| |
| |
« Tout est merveilleux pour le poète »I.3.12 - H.-F.Amiel - non, le poète est absent du non merveilleux, comme le saint l'est du non divin et le héros - du non grand.I.3.69 |
|
| |
| |
| |
Une règle du noviciat dans l'écurie de Pégase : le premier geste est toujours une ruade. Contre ceux qui caracolent déjà, mais sans panache.I.3.70 |
|
| |
| |
| |
L'écriture ne doit pas être vécue comme une revanche des défaites de la vie (« Les écrivains ne réussissent leurs livres que dans la mesure où ils ont raté leur vie »I.3.13 - P.Morand), mais une défaite de plus, une défaite glorieuse.I.3.71 |
|
| |
| |
| |
Pour un non-artiste, l'univers est ce qui dicte ses choix ; pour un écrivain, l'univers est ce qui s'anime autour de son livre.I.3.72 |
|
| |
| |
| |
L'art est ce qui peut être ; l'artiste - ce qui veut être ; la science - ce qui doit être ; la vie - ce qui est.I.3.73 |
|
| |
| |
| |
Tout art naît du refus de regarder en face et de la volonté de créer l'ombre provenant de ton propre astre. Le choix de ce qui la projette est d'importance secondaire, mais l'air autour doit être pur, d'où l'attirance de l'altitude.I.3.74 |
|
| |
| |
| |
Tenir au sacré dans l'art est une question de goût : tout souffle d'ailleurs justifie une part du salé ou de l'amer dans tes épanchements ; sans le sacré il ne reste que du sucré quand ce n'est de l'insipide.I.3.75 |
|
| |
| |
| |
La sensation du novice : la vie est pleine, la plume n'a qu'à l'écouter. Signe que la vie est passée dans ta plume : la sensation que l'écriture précède la vie.I.3.76 |
|
| |
| |
| |
Avec les mots, notes ou coups de pinceau on ne fait que tenter de se greffer à la vie. L'art est la merveille des greffes réussies, mais on ne sait jamais de quoi il est plus proche : de la vie ou de la greffe.I.3.77 |
|
| |
| |
| |
Le secret de la supériorité de l'écriture sur la vie : où trouver, dans la vie, des équivalents des parenthèses, des guillemets, des points de suspension ? Avec la certitude de son point final, la vie coupe toute verve ironique.I.3.78 |
|
| |
| |
| |
Jadis, le type de pathos de chaque époque pouvait être défini en fonction de sa tâche privilégiée : chercher une idole, ériger des temples à l’idole sacrée, abattre les idoles. Le premier créait, le deuxième priait, le troisième ricanait. J’ai peur que ce cycle, aujourd’hui, soit brisé et sonne ainsi la fin de l’Histoire. Et l’artiste, dont le métier fut fabrication d’idoles (« Ce que l’artiste produit n’est pas l’eïdos en tant qu’idéa, mais idolon »I.3.14 - Heidegger, n’a plus d’emploi justifié.I.3.79 |
|
| |
| |
| |
Sur l'influence des astres dans la littérature - on distingue nettement quatre types d'écriture : matinale, diurne, vespérale, nocturne. Cultivant l'espoir, la clarté, la chute ou le songe. Naissant de la paresse, de l'action, de la mélancolie ou de l'insomnie. Vivant hors lumière, surgissent des inclassables : Homère, Milton, Joyce, Borgès ; hors mélodie : Beethoven, Goya.I.3.80 |
|
| |
| |
| |
Mon écriture est matinale : le soleil de la raison eut juste le temps de faire briller la rosée du rêve ; je ne veux pas assister à son évaporation ; je laisse tomber ma plume à côté de la rose. « Ô ma Rose secrète, abrite-moi parmi tes pétales, loin du chaos de mes rêves défaits »I.3.15 - Yeats - « Most secret Rose, enfold me beyond the tumult of defeated dreams ».I.3.81 |
|
| |
| |
| |
Le rationnel se répand et envahit la vie au point que le métier d'artiste - prospection, extraction et raffinage de l'inutile - perdit toute rentabilité.I.3.82 |
|
| |
| |
| |
Tout sentiment esthétique est statique, et l'art est la transposition de la dynamicité des choses en staticité des empreintes. Savoir s'immobiliser est une qualité divine, vouloir traduire en action ce qui point vaguement dans l'âme - est diabolique.I.3.83 |
|
| |
| |
| |
Deux conflits polissent une œuvre : entre le fond et la forme et entre la forme et la matière. Quand on comprend que le premier se réduit au second, on a des chances de devenir artiste. Non seulement « la matière aspire à la forme »I.3.16 - Aristote, mais la forme appelle le fond (Gestalttheorie).I.3.84 |
|
| |
| |
| |
L'élision du dernier pas et la majuscule du premier - signes du respect pour la phonétique et l'orthographe divines.I.3.85 |
|
| |
| |
| |
Sur le dernier pas laissé au lecteur : tu lui tends un rameau, il en fait un oiseau, un arbre ou une saison.I.3.86 |
|
| |
| |
| |
Toute bonne lecture est de nature érotique : dès qu'on ne veut que comprendre ce que l'on recherche on est frappé de honte ou d'impuissance. « Ta bibliothèque est ton harem »I.3.17 - Emerson - « A man’s library is a sort of harem ». Livre comme visée, à l'usage des chasseurs (Diane précédant Vénus et même Minerve), ou livre initiateur du premier pas, protecteur de l'intouchable.I.3.87 |
|
| |
| |
| |
Satisfaction, béate et bête, de tout écrivain apprenant que son livre a bouleversé une vie. Je ne parierais pas gros sur l'épaisseur des fonds secoués par un livre. Je serais comblé si le mien te faisait accrocher à ce qui te reste de toi-même pour mieux vivre le naufrage quotidien au milieu des courants hostiles, sans aucune Lorelei en vue. Le moi est peut-être la hauteur de la houle que je maîtrise sans chavirer.I.3.88 |
|
| |
| |
| |
Un même écrit est vraiment bon s'il peut servir de baume, de poison ou d'antidote, en fonction de nos plaies du moment (le poison du faible pouvant être nourriture du fort, Nietzsche). Et si, en plus, tu peux te permettre d'alterner les attitudes de guérisseur, de cobaye ou d'immortel…I.3.89 |
|
| |
| |
| |
Je ressens ce que je veux écrire, et mon lecteur devine ce qu'il peut lire. Mais la bonne écriture, c'est écrire ce que je peux ; la bonne lecture - lire ce que je veux.I.3.90 |
|
| |
| |
| |
Dans un livre, le sot est attiré par l'inconnu qui s'ajoute au connu, le subtil - par l'imprévu qui complète le vu, le sage - par l'impossible qui succède au possible.I.3.91 |
|
| |
| |
| |
Au début on pense que les livres peuvent apporter des lumières (eux), ensuite on en attend surtout des émotions (nous), enfin, on comprend que les couleurs (moi-même) sont, en eux, la chose suffisante. Plus on va, moins on voit les autres et plus on s’accommode sur soi-même. « Les livres sont des lunettes à travers lesquelles on regarde le monde »I.3.18 - Feuerbach - « Bücher sind die Brillen, durch welche die Welt betrachtet wird ».I.3.92 |
|
| |
| |
| |
Les yeux des hommes sont en permanence ouverts, en quête de conquêtes. Quelle idiotie que d'écrire, au contact des choses, pour que nos yeux s'ouvrent davantage ! L'écriture noble, écriture au contact de l'âme, devrait donner l'envie de les fermer.I.3.93 |
|
| |
| |
| |
Celui qui écrit pour être aimé dans ses exploits n'est qu'artisan ; n'importe quelle action vise la même ambition. L'artiste écrit pour s'aimer dans la défaite. Pascal voyait du bonheur jusque dans la corde de celui qui allait se pendre.I.3.94 |
|
| |
| |
| |
L'art naît de l'arbitrage rendu par ta raison face aux trois discours, deux intérieurs et un extérieur. En toi, parlent tes passions (goûts, émotions, ambitions) et la voix divine (le beau, le bien, le vrai). Vers toi s'adresse la voix de tes instruments (langue, formes, harmoniques). L'échec, c'est leur rendez-vous manqué, un verdict arbitraire, une peine perdue par contumace.I.3.95 |
|
| |
| |
| |
La magie du conçu rendait sans importance le vécu. Désormais, seul le vécu sans magie donne de l'importance au conçu vendable.I.3.96 |
|
| |
| |
| |
Jadis, pour comprendre un artiste d'une civilisation lointaine, il fallait remonter aux sources mystérieuses de toute création et revivre l'extase de la découverte. Aujourd'hui, dans ce monde devenu village, les sources courantes sont communes, superficielles, bien canalisées, à pression constante et au débit précalculé.I.3.97 |
|
| |
| |
| |
La vie grouillait de rêves silencieux lorsque l'art était plongé dans un sommeil de plomb ; mais dans le Moyen Âge de l'art contemporain, le rêve commun ne reproduit que le brouhaha des foires. « L'art était une utopie ; aujourd'hui cette utopie est réalisée »I.3.19 - Baudrillard – pour nous ennuyer ou nous épouvanter.I.3.98 |
|
| |
| |
| |
« L'universalité et l'éternité se manifestent le mieux dans la poésie »I.3.20 - qui l'a dit ? - un rimailleur en manque de lecteurs ? - non, le plus fort cerveau de tous les temps, paraît-il (« le maître de ceux qui savent » - Dante - « il maestro di color che sanno »), Aristote ! Mais dès que le poète veut le prouver par un discours sans rythme, il devient aussi mesquin et impermanent que l’historien. L'art de l'éternel est dans la musique, l'objet central d'une bonne philosophie qui ne peut être que poétique : « Seul le philosophe est poète »*I.3.21 - Nietzsche - « Nur der Philosoph ist Dichter » ; « Il n'est permis de philosopher que poétiquement »I.3.22 - Wittgenstein - « Philosophie dürfte man eigentlich nur dichten ». Le pauvre Platon, pâle poète, n’invitant à l’Académie que des géomètres, sans entendre goutte à la mathématique, fut là-dessus plus réservé : « Je mets au défi les passionnés de la poésie de montrer qu’elle est non seulement réjouissante, mais aussi bénéfique à la vie humaine ordonnée »I.3.23. À moins que le chaos et le spleen soient les seuls éléments dans lesquels la poésie ne se noie pas.I.3.99 |
|
| |
| |
| |
Les sources du beau sont en nous, mais nos traductions n'étant pas en chaque occasion assez artistiques, devant le beau réussi des autres nous éprouvons l'envie de nous taire, d'arrêter notre discours sans grâce et, confus, de nous reconnaître, enfin, dans la production d'un autre. C'est, je crois, un sens possible du « le beau désespère » de Valéry. Un autre serait la sensation de chute de la trajectoire artistique : de la loi de l'être vers le hasard du devenir, à l'opposé de la science : du hasard de l'être vers la loi du devenir - le vrai rassure.I.3.100 |
|
| |
| |
| |
Je prône une littérature déplacée, dans trois sens du terme : éloignée des foyers fréquentés, inconvenante à l'endroit de sa parution, n'ayant de coordonnées lisibles ni dans le temps ni dans l'espace. Être bien placé est le contraire de ne pas connaître sa place, ici-bas, de prendre de la hauteur, de « hausser le temps »I.3.24 (Rabelais). Être une personne déplacée !I.3.101 |
|
| |
| |
| |
Le débat technique le plus profond, dans l'art, est entre la part du mécanisme et de l'organisme, entre le concept et le signe, entre le symbole et l'incarnation. Et le but inavouable et haut en est de produire une idole incarnée.I.3.102 |
|
| |
| |
| |
Une ivresse du regard débouchant sur une glossolalie miraculeuse - tel fut le but insensé de ce livre. Mais le vrai regard, comme le vrai verbe, ne peut naître que dans un dialogue. La langue doit te dévisager et te parler, en anticipant, et t'apporter sa dose de foi et de griserie. Créer à son insu doit avoir sa place, dans la peinture des passions. Sans mystifier le cerveau ni démystifier l’âme. Le français resta un grand muet, et dans mon délire, aucun autochtone du pays du rêve ne reconnut son idiome natal.I.3.103 |
|
| |
| |
| |
Le besoin d'écrire naît de la honte d'avoir l'œil sec tandis qu'une larme ravage ton cœur, la honte de marcher droit tandis qu'une danse fait chavirer ton rêve, la honte de parler tandis que ton fond n'est que chant, soupir ou râle. La résignation : « Le cri ne peut être égal ni à la douleur ni à la raison »I.3.25 - Sénèque - « Non potest par dolori esse, nec rationi, clamor ».I.3.104 |
|
| |
| |
| |
La charpente triadique d'un beau sonnet rend dérisoire et éculé tout échafaudage d'une dialectique professorale. Que vaut un livre de recettes si tout ingrédient de ta cuisine n'a de goût que pour toi ?I.3.105 |
|
| |
| |
| |
L'univers du rêve, tout comme un système de logique, s'évalue sobrement : indécidable, il est le seul fond du vrai art, art de l'insoluble.I.3.106 |
|
| |
| |
| |
L'étincelle paraît être la seule évocation artistique de la lumière : la hauteur de son éclat, le pathos de sa mort, la profondeur des ténèbres qui l'accueillent et l'ensevelissent. Même le scintillement devrait n'être réservé qu'aux yeux qui la contemplent. L'éclairage convient aux salons et laboratoires, mais dévalorise les ruines.I.3.107 |
|
| |
| |
| |
Le seul intérêt d'une publication est de t'observer, toi-même, dans un objet plus infidèle mais mieux réfléchissant qu'un miroir, objet extérieur capable d'entamer avec toi un dialogue, objet étranger comme ta propre enfance. Un manuscrit est un confessionnal, un livre - un péché inexpiable.I.3.108 |
|
| |
| |
| |
L'une des rares choses qui m'empêchent de dire que l'homme a déjà donné le meilleur de lui-même est l'absence d'un Valéry de l'ironie, de l'invective et du mépris. Toute intelligence est aujourd'hui au service du sérieux.I.3.109 |
|
| |
| |
| |
L'art devait sa floraison au mécénat des crapules. Confié aux très démocratiques marchands ou ministères, il dégringole au statut d'une brocante ou d'une science sociale. « La littérature n'est plus soutenue par les riches »I.3.26 - Barthes – d'où la prospérité de la pseudo-littérature, issue du journalisme, cet enfant gâté des repus.I.3.110 |
|
| |
| |
| |
Réveillé par les rayons de l'art le goujat s'ébroue, et le délicat retient le souffle pour préserver l'éclat de la rosée.I.3.111 |
|
| |
| |
| |
La hiérarchie des regards sur l'écriture : j'arriverais toujours à me défendre face à un logicien, un historien, un philologue ou un philosophe ; le seul jugement que je redoute et que j'accepte d'avance est celui d'un poète.I.3.112 |
|
| |
| |
| |
Ce que j'attends de la littérature : soit de la matière intelligente relevée par le style (Valéry), soit un ton qui se prêterait, à la fois, à la lecture à travers les pleurs ou à travers les rires (Shakespeare et Cervantès). Mais ces deux sources, apparemment, ne se croisent jamais.I.3.113 |
|
| |
| |
| |
L'énigmatisation de balivernes, la banalisation de mystères - deux courants d'un art agonisant, ars moriendi succédant à ars nascendi, sans soupir ni relief, précédant la morte platitude finale. « Le jour viendra où nous aurons mis en lumière tout notre mystère et alors nous ne saurons plus écrire »**I.3.27 - Pavese - « Verrà il giorno in cui avremo portato alla luce tutto il nostro mistero e allora non sapremo più scrivere ».I.3.114 |
|
| |
| |
| |
La peinture, la musique et la poésie sont mortes, en tant que sondes ou bouquets de l'âme emplumée. Mais jamais elles ne furent aussi sondées et séchées par des cervelles diplômées.I.3.115 |
|
| |
| |
| |
La même et étrange intonation, faite du mot distant se reflétant dans lui-même et effleurant à peine la vie, se retrouve chez cette sorte de métèques que sont Casanova, Pouchkine, Nietzsche, Valéry, Nabokov, Cioran. Ne pas être sûr de ses racines ou de ses paysages aide à cultiver le climat de son propre arbre.I.3.116 |
|
| |
| |
| |
Une métaphore est une idée qui compte non pas par son propos, son étendue, son poids, sa profondeur, sa cohérence mais par une irrésistible impression d'un bel état d'âme. Le pire des mutismes - le manque de métaphores.I.3.117 |
|
| |
| |
| |
Les plus ambitieux visent la fusion langagière du statufié et de l'exalté : Heidegger, avec ses révérences à Sophocle et Hölderlin, échoue dans un langage pourtant naturel ; Cioran, avec Valéry et Nietzsche en références, réussit dans un langage entièrement inventé.I.3.118 |
|
| |
| |
| |
Lorsqu'on ne peint que son regard et non pas les choses vues, on ne doit pas craindre la fuite et la perte de ses couleurs (Kafka). On n'écrit ni face à soi-même ni face aux choses - pour, dans les deux cas, n'animer que le vide de la vie - on écrit face à la vie du vide. Ou face à la mort, en faisant semblant de ne pas mourir, dans l’agonie du verbe.I.3.119 |
|
| |
| |
| |
Tout travail littéraire est érection d'un temple, autour de ton image que tu aimerais vénérer. Les apports des autres sont de deux types : fournir des matériaux impérissables ou démolir d'autres idoles. La dernière catégorie est la plus rare, et son rôle est capital ; ta reconnaissance va à Nietzsche, à Valéry, à Cioran, les seuls à savoir renverser les épouvantails du savoir et des écoles. Tu te construis autour de leurs questions : Pourquoi je suis le mieux sculpté ? Où mes miracles sont-ils le plus inattendus ? Comment prier au milieu des ruines ?I.3.120 |
|
| |
| |
| |
La science : la nature comprise comme un hasard (le Zufällig-Wirkliche de Goethe) ; l'art : l'affabulation ressentie comme un destin.I.3.121 |
|
| |
| |
| |
Un aveu gênant pour tout artiste : par l'art nous cherchons à rattraper ce dont nous priva la vie.I.3.122 |
|
| |
| |
| |
En littérature, je suis hermétique au souffle de la vie mis dans des valeurs-solutions d'une narration ou dans la résolution de problèmes métaphysiques. Le seul souffle vital, au milieu des mots, est le souffle de l'art que je ne vois que sous forme d'équations de la vie. Une équation est un beau mystère lorsque sa vue seule est déjà suffisante et n'exige aucun développement. L'art déductif. Un soupir se substituant à une obscure variable. L'ennemi de l'art est la constante.I.3.123 |
|
| |
| |
| |
Je veux être regardé et pas tellement - entendu (fuir le phénomène des oreilles d'âne - les plus longues et donc les plus hautes !). Le regard, pour atteindre une certaine hauteur et contrairement à l'ouïe, doit avoir traversé un bon cerveau.I.3.124 |
|
| |
| |
| |
La hauteur du goût ne cédant pas à la hauteur du dégoût - Byron, Leopardi, Lermontov - un équilibre rarissime, mais à un niveau modeste. Ah, si Valéry avait les dégoûts de Bloy, ou Bloy - le goût de Valéry !I.3.125 |
|
| |
| |
| |
Trois épurations successives de toute missive littéraire : se débarrasser de l'enveloppe, du contenu du message et de ses fulgurances langagières. Si quelque chose en reste sous les yeux du destinataire, cela ne peut être autre chose que la hauteur du regard de l'expéditeur.I.3.126 |
|
| |
| |
| |
La critique aurait dû être le plus noble des métiers, sa seule cible étant le maniement du beau tandis que les créateurs croient devoir patauger dans le montage de faits divers pour faire passer le message du beau. La critique : comment naissent, se vivent et se désamorcent les crises !I.3.127 |
|
| |
| |
| |
Être performatif ou informatif, c'est tout ce que savent faire ceux qui ne maîtrisent pas la forme. Des entremetteurs, des émetteurs - et pas des commetteurs.I.3.128 |
|
| |
| |
| |
Une curiosité psychologique : plus quotidienne est l'œuvre - plus grandiloquent est son commentaire par l'auteur, plus haute est l'envolée - plus cafouilleuse est sa défense. Shakespeare commentant son œuvre - inimaginable ou pitoyable ! Flaubert, ce Molière moderne, se rattrape magistralement en gloses qui surpassent l'œuvre. Les Werther et Nouvelle Héloïse ne se trouvent aujourd'hui que dans des journaux intimes.I.3.129 |
|
| |
| |
| |
Dans l'effort lié à tout art il y a une part mécanique, une part réfléchie et une part inspirée. L'équilibre entre les trois dévoile l'artiste. Les mécaniques de la poésie ou de la musique sont des plus risibles, ce qui les expose au ricanement du sot qui n'a ni l'intuition d'une idée ni le goût d'un pressentiment.I.3.130 |
|
| |
| |
| |
Ils nous versent tant de breuvages enflammants tandis que nous nous enivrons le mieux en déchiffrant des étiquettes de bouteilles.I.3.131 |
|
| |
| |
| |
L'impossibilité de goûter de la pensée délayée, étalée. Ce qui ne peut pas se ramasser, se condenser en deux lignes est condamné à la clarté.I.3.132 |
|
| |
| |
| |
Le concurrent du roman français : au XVIII-ème siècle - le bréviaire, au XIX-ème - l'état civil, au XX-ème - la gazette, au XXI-ème (?) - la gestion de portefeuilles ou le mode d'emploi.I.3.133 |
|
| |
| |
| |
Le romantisme d'antan, ce fut de faire parler les bêtes ou les choses. Aujourd'hui il faut faire parler les concepts, mais le plus difficile, c'est de faire taire les hommes.I.3.134 |
|
| |
| |
| |
Le classique : peindre sans horizons ; le romantique : ne peindre que des horizons ; l'ironique : par une prise de hauteur rapprocher l'horizon - de l'herbe sous nos pieds.I.3.135 |
|
| |
| |
| |
Romantisme : repousser le présent avec les moyens les plus modernes - la meilleure recette pour devenir classique à l'époque suivante. Donner au caprice la force d'une nécessité ; enlever à la nécessité sa couche d'ennui suranné. Affaire de don pour de nouveaux langages. Et Emerson : « L'art classique fut l'art de la nécessité ; l'art romantique moderne porte l'empreinte du caprice et du hasard »I.3.28 - « Classic art was the art of necessity ; modern romantic art bears the stamp of caprice and chance » - manque de finesse.I.3.136 |
|
| |
| |
| |
Le romantique crée un nouveau lecteur ; le classique en profite pour le combler. On n'est jamais classique, on le devient. On ne devient jamais romantique, on l'est.I.3.137 |
|
| |
| |
| |
Une écriture est privée de regard lorsque l'œil et l'objet vu se trouvent au même niveau.I.3.138 |
|
| |
| |
| |
Écrire - avec les moyens d'une fièvre faire aimer le feu caché : « Zeus t'a caché ta vie, le jour où il se vit dupé par Prométhée ; il te cacha le feu »I.3.29 - Hésiode.I.3.139 |
|
| |
| |
| |
L'ironie est une fuite, une absence. En tant que telle elle fut à l'origine de la plupart des grandes littératures européennes modernes ; en France, avec Montaigne, elle devint abstraite, en Angleterre, avec Shakespeare, - charnelle, en Allemagne, avec Goethe, - romantique, en Russie, avec Pouchkine, - humanitaire.I.3.140 |
|
| |
| |
| |
Qui ne voit dans la littérature qu'un moyen juste pour faire entendre ses idées, prône la clarté et la vérité. Mais celui qui n'y voit qu'un but injustifiable est porté vers divagations et déviations. Terrain vague ou vague terrain. Nimbes et diadèmes, ou limbes sans baptême.I.3.141 |
|
| |
| |
| |
Mes rapports avec le beau : c'est comme Roméo ratant son coup, se réveillant, l'estomac en folie, eczémateux, grimace hideuse au visage et bredouillant le nom de Juliette devant des infirmiers hilares et vigilants.I.3.142 |
|
| |
| |
| |
Dans l'écrit, contrairement à la vie, plus on tient à la lettre, plus on gagne en esprit. La manière qui apporte la matière.I.3.143 |
|
| |
| |
| |
Sache distinguer ce qui doit son charme à ses enveloppes et ne cherche pas à le dénuder. N'habille pas ce qui n'est beau que nu.I.3.144 |
|
| |
| |
| |
Ce que produit l'imagination du poète, trouve un écho immédiat dans la nature, externe ou interne. Le goujat part toujours de la nature qui ne se reconnaît plus dans cette imagination de caisse enregistreuse.I.3.145 |
|
| |
| |
| |
Origine de la poésie - partir de la lettre et se rire de l'esprit. « K’i peüssent gloser la lettre et de lur sen le surplus mettre »I.3.30 - Marie de France. Rendez-vous cryptogames avec les mots, les Muses. Tolérance avec les idées, les prostituées.I.3.146 |
|
| |
| |
| |
Un style rêvé : donner l'impression de procéder par raccourcis tout en faisant entrevoir un regard sur l'absolu. Un style sans intérêt : se laisser guider par la rigueur d'enchaînement. Ne pas quitter la haute contrée, ne pas goûter les bas-côtés.I.3.147 |
|
| |
| |
| |
Le besoin d'une mise à plat, en pleine lecture, - indice d'une réelle présence, parmi les pages chiffonnées, de vastes platitudes.I.3.148 |
|
| |
| |
| |
Scintillement de mots dans une houle de promesses - littérature d'un ciel abandonné à l'étoile.I.3.149 |
|
| |
| |
| |
La plus forte des contraintes de l'artiste : subordonner la langue au nez - la saveur au goût.I.3.150 |
|
| |
| |
| |
L'homme complet : union d'une musique intérieure et d'une géométrie extérieure. La présence, seule, de la première réveille l'artiste. La maîtrise de la seconde prédestine à la philosophie.I.3.151 |
|
| |
| |
| |
L'exil est l'état d'esprit le plus propice à l'écriture libre. Les Psaumes de David, Pétrarque, G.Bruno, Rilke, Nabokov, Cioran. La paix d'âme étant devenue une patrie sans faille du Français moderne, la perspective d'un exil intérieur n'attire plus que des Descartes et des Hugo.I.3.152 |
|
| |
| |
| |
Si tu ne t'adresses qu'aux oreilles, tu finiras par aligner des notes au lieu de faire entendre ta voix qui ne vaut que par sa hauteur, c'est-à-dire par le pathos ou par la honte, par le comique des graves et le tragique des aigus. Prêcher le savoir comme contenu du message, c'est tenir la connaissance du solfège comme préalable de toute émotion musicale.I.3.153 |
|
| |
| |
| |
J'aimerais qu'on comprît que ce livre garderait tout son sens si je n'avais pas lu un seul des auteurs qui en font le fond ou le cadre.I.3.154 |
|
| |
| |
| |
On a beau avoir une hauteur de vue, une profondeur de l'ouïe, mais, en dernière instance, c'est bien le sens du toucher qui détermine la place d'une écriture.I.3.155 |
|
| |
| |
| |
L'art disparaîtra car tout tend vers un langage unitaire, tandis que l'art est, par définition, la recherche de nouveaux langages.I.3.156 |
|
| |
| |
| |
Parmi les écrivains reconnus, le clivage entre ceux qui voient et ceux qui entendent. Je ne dresse les oreilles, ni mes yeux ne s'apprêtent à s'enflammer que si je devine, chez l'auteur de la page devant moi, les yeux fermés, au bon moment, ou, surtout, les oreilles bouchées, aux mauvais endroits. La littérature aurait dû être de la musique, c'est-à-dire du bruit de la vie bien filtré, madrigaux exécutés a cappella.I.3.157 |
|
| |
| |
| |
Les ratés en tout genre sont ceux qui se prennent pour les meilleurs poètes parmi les géomètres ou pour les meilleurs géomètres parmi les poètes (les marchands mêlés) ; ce qui leur ouvrirait, à la fois, l'entrée de l'Académie et la sortie de la Caverne. Le succès n'attend que près de l'Agora, au Portique ou dans un tonneau. « Si tu as du cœur et de l'esprit, n'en montre qu'un seul »I.3.31 - Hölderlin - « Hast du Verstand und Herz, so zeige nur eines von beiden ». « Le cerveau fait sablier avec le cœur »I.3.32 - J.Renard. « Quand la pensée naît, le désir meurt »I.3.33 - G.Bruno - « Nascendo il pensier, more il desio ». Aujourd'hui, ces scrupules n'ont plus aucun sens, le danseur et le calculateur (Beaumarchais-Condorcet) exerçant le même métier. « On doit être un logicien et en même temps être plein de musique »I.3.34 - H.Hesse.I.3.158 |
|
| |
| |
| |
Ce qui donne un sens à cette écriture, c'est le lecteur idéal, ton alter ego (ou plutôt mon altus ego), celui qui en découvrant ce livre en serait séduit et jaloux. Mais ce sont tes égaux qui te comprendront et pleureront ensemble une défaite prévisible, un amour sans partage possible.I.3.159 |
|
| |
| |
| |
Aucun auteur ne se tire aussi bien de l'épreuve de modernité que Shakespeare. Quoique d'Artagnan résiste à la transposition en représentant en transistors, la princesse de Clèves s'effondre en secrétaire de direction.I.3.160 |
|
| |
| |
| |
La musique et la peinture rendent trop facilement jeune ; seule l'écriture, la vraie, oblige à exhiber des rides de mots usés par d'autres siècles.I.3.161 |
|
| |
| |
| |
Tous les artistes cherchent à se résumer en pensées. Et voilà la danse libre du pinceau ou de l'archer se transformant en boitement raisonneur ; chez les non-initiés de la plume, la pensée est prisonnière des mots sans ressort : « La danse est la métaphore de la pensée »I.3.35 - Badiou.I.3.162 |
|
| |
| |
| |
Hygiène intellectuelle en littérature : expurger le discours de toute la gangue du savoir parasitaire et criard et s'assurer que rien de savoureux ni d'harmonieux n'est perdu.I.3.163 |
|
| |
| |
| |
Rien ne rend mieux la vie que l'image d'un arbre. Il est plus difficile et élégant de mettre de l'arbre dans une formule de deux lignes que dans un récit de deux cents pages.I.3.164 |
|
| |
| |
| |
Une voix complice ne se transforme jamais en voix créatrice. Quand on le comprend, on dédaigne l'oreille et se fait regard.I.3.165 |
|
| |
| |
| |
Dieu absent de la nature ? Mais Il est là chaque fois que tu admires ! Le bon écrivain est dans son œuvre chaque fois qu'une admiration surgit Dieu sait pourquoi et comment. C'est minable que d'être présent devant des choses ; il faut être présent derrière le verbe.I.3.166 |
|
| |
| |
| |
Ce qui est déterminant dans le choix de nos genres littéraires, c'est notre imperméabilité à l'ennui. Quelles armures il faut dresser devant les pointes du bon goût pour s'attaquer aux sorties de marquises ou aux comices agricoles ! On est un professionnel quand on entend surtout l'effet du complément d'objet direct et animé dans des phrases comme Je vous aime ! .I.3.167 |
|
| |
| |
| |
Les Chateaubriand et les Joubert (les Goethe et les Lichtenberg, les Nabokov et les Chestov) semblent être incompatibles. Le second se serait mis à imiter le premier - le rire de l'auteur nous empêcherait de nous émouvoir. Le premier se serait aventuré dans le genre du second - le rire du lecteur compromettrait toute estime. Il est clair qu'entre Chateaubriand et rien il y ait moins d'espace qu'entre Joubert et n'importe qui. Des exceptions : Shakespeare, Voltaire, Nietzsche, Tolstoï.I.3.168 |
|
| |
| |
| |
Je pratique une large démocratie dans le choix de mon jury de l'ombre : un comte, un secrétaire de direction, un vagabond - Tolstoï, Valéry, Cioran. Eux seuls pourraient comprendre mon attitude de condamné, s'accrochant au banc des accusés, au milieu des étoiles.I.3.169 |
|
| |
| |
| |
Ce n'est pas que l'Européen n'aime plus ses contemporains-poètes qui est dramatique mais ce qu'il a raison.I.3.170 |
|
| |
| |
| |
Les songe-creux ont toujours tant de choses à dire. L'idéal de l'écriture parfaite serait de tout exprimer et de ne rien dire et encore moins d'opérer.I.3.171 |
|
| |
| |
| |
Balzac n'aurait pas laissé de correspondance, Flaubert n'aurait laissé que sa Correspondance, - j'aurais pu tenir tous les deux pour brillants. Mais chez Balzac, l'homme est bête et l'écrivain subtil ; et chez Flaubert, l'homme est subtil et l'écrivain bête.I.3.172 |
|
| |
| |
| |
L'objet d'une écriture est la création d'un lieu géométrique d'attirance, créé implicitement par un jeu de contraintes à variables. Et la lecture est son dessin par substitutions successives.I.3.173 |
|
| |
| |
| |
Tout artiste est un copiste, mais de combien de fibres copiées monte une palpitation ? Là où le tâcheron reproduit la géométrie, l'artiste insuffle déjà une mélodie.I.3.174 |
|
| |
| |
| |