adorno th.

Die Kunst ist Magie, befreit von der Lüge Wahrheit zu sein.

L'art est de la magie, débarrassée du mensonge d'être vraie.
I.3.116
  On bricole dans l'authentique, on crée dans l'inventé. « L'art nous sert à ne pas sombrer dans la vérité »***I.3.117 - Nietzsche - « Wir haben die Kunst, damit wir an der Wahrheit nicht zu Grunde gehn ».I.3.582
akhmatova a.

Когда б вы знали из какого сора растут стихи.

Si vous saviez de quels déchets poussent des poèmes.
I.3.118
  Maint souvenir des ruines pittoresques remonte sinon à l’architecture au moins aux engrais d’Augias. Quand on a la chance de ne subir ni le sol transformateur ni le toit filtrant, on croit que « le poème éclôt telle étoile ou rose »I.3.119 - Tsvétaeva - « стихи растут, как звёзды или розы ». Et le navrement de Malraux avec son  : « Le génie est inséparable de ce dont il naît »I.3.120 !I.3.583
alain

Les dieux sont nos métaphores, et nos métaphores sont nos pensées.I.3.121
  Les dieux pris au sérieux sont aussi ennuyeux que les pensées sans métaphores.I.3.584
amiel h.-f.

La France a toujours cru qu'une chose dite était une chose faite.I.3.122
  C'est en cela qu'elle est supérieure aux autres, qui n'ont envie de dire qu'après qu'une chose fut faite. L'artiste précède les choses, le chroniqueur les suit. Dictum factum. Toutefois, d'après Pavlov - « Les réflexes du Russe s'accordent non pas avec l'action, mais avec les mots » - une concurrence existerait à l'EstI.3.585
aragon l.

L'image gagne toujours à ne pas être développée.I.3.123
  La pensée, en dernière instance, y gagne aussi. « La profondeur du sage est dans l’indifférence pour le développement »***I.3.124 - G.Benn - « Entwicklungsfremdheit ist die Tiefe des Weisen ». « Ma passion est de parler sans développer. Dès que je me mets à développer la pensée, à laquelle je crois, je cesse de croire au développé »I.3.125 - Dostoïevsky - « Страсть моя - говорить без развития. Случись, что я начну развивать мысль, в которую верую, я сам перестаю веровать в излагаемое ». Que le bel instant s'arrête - tel est le désir que réveille l'art statique. L'art dynamique est une aberration. Le roman est une aberration, et la maxime - le seul héritier légitime de la poésie.I.3.586
aristote

Une unité est ce qui a un début, un milieu et une fin.I.3.126
  L'art est ce qui sait se contenter du tiers du milieu, en vénérant le début incompréhensible et en rêvant de la fin imprévisible. Et tout le reste est maculature.I.3.587
d'aubigné a.

Nous sommes ennuyés de livres qui enseignent, donnez-nous-en pour émouvoir.I.3.127
  L'ennui jovial des émotions saturniennes en résulta, sous forme des modes d'emploi des cerveaux ignorant les astres.I.3.588
auden w.

Aphorisms are essentially an aristocratic genre of writing. The aphorist does not argue or explain, he asserts ; and implicit in his assertion is a conviction that he is wiser or more intelligent than his readers.

Les aphorismes sont un genre foncièrement aristocratique d'écriture. L'aphoriste ne discute ni n'explique, il affirme ; et dans son affirmation perce la conviction qu'il est plus profond ou plus intelligent que ses lecteurs.
I.3.128
  Mais, au fond de lui-même, il sait que ses affirmations ne valent que par leurs métaphores et que toute intelligence s'évente vite au souffle de l’ironie. L’aphorisme n’est pas maison et repos, mais ruine et élan.I.3.589
aymé m.

Il y a la littérature saine dont les mots restent fidèles aux objets qu'ils désignent et la littérature viscérale au culte du flou.I.3.129
  Cette fidélité béate ignore que les seuls êtres qui peuplent la littérature sont des fantômes demandant surtout des sacrifices.I.3.590
bachelard g.

L'objet nous désigne plus que nous ne le désignons.I.3.130
  Au lieu de discourir sur des objets ou en donner notre avis - ce qui désignerait en nous le genre moutonnier ou robotique - montrons-nous par l'attouchement des objets qui n'existent pas, par le regard, ou au moins par l'évitement des objets sans hauteur.I.3.591
badiou a.

Promotion du fragment, discours en miettes, tout cela argumente en faveur d'une ligne de pensée sophistique et met la philosophie en impasse.I.3.131
  Tu ne te doutais pas à quel point tu as raison ! Puisque l'impasse est un lieu idéal pour échapper à l'étable où aboutissent tous vos discours sur des sentiers battus. La miette, sous une bonne plume, peut se muer en perle ; vos raisonnements ne peuvent polir que le tout-à-l'égout. La philosophie est l'art de la métaphore vitale.I.3.592
balzac h.

Là où la Forme domine, le Sentiment disparaît.I.3.132
  Là où le Fond domine, le Sentiment est faux ! Le sentiment vaut par la part de la noblesse, qui n'est que de forme. Le fond est un constat inarticulé, difforme.I.3.593
balzac h.

Autrefois il y avait des œuvres, maintenant il n'y a que des produits.I.3.133
  Toute œuvre fut toujours un produit, mais si le producteur d'antan fut artisan ou artiste, aujourd'hui, il est robot. Qui accepterait encore d'être consumé par une œuvre au lieu de consommer un produit ? Tout auteur d'une œuvre est un séducteur avant d'être, éventuellement, un producteur.I.3.594
barthes r.

J'entends par littérature, non un corps ou une suite d'œuvres, mais le graphe des traces.I.3.134
  Elle n'est non plus ni groupe commutatif ni anneau associatif ni idéal distributif. Au lieu d'énoncer des inepties en analyse discrète tu aurais dû exercer tes douteuses lumières en synthèses concrètes. Cette définition me rappelle une autre intrusion ahurissante, non pas dans l'algèbre, cette fois, mais dans la théorie des ensembles, d'un ontologue déchaîné : « L'ensemble vide est le nom propre de l'être en tant qu'être »I.3.135 – le nom commun de cet être en tant que néant étant – le creux.I.3.595
barthes r.

La division est la structure fondamentale de l'univers tragique.I.3.136
  Une excellente ineptie cartésienne pour qu'on s'amuse au jeu de substitutions ! Dans le désordre, substituez à division - multiplication, soustraction, addition, à structure - descriptif, comportement, à fondamentale - auxiliaire, superflue, à univers - recoin, cuisine, à tragique - comique, épique - tout est aussi valable et sot ! De Gargantua à Phèdre, tout y passe.I.3.596
baudelaire ch.

Hachez l'œuvre en nombreux fragments, et vous verrez que chacun peut exister à part.I.3.137
  Et pourtant on continue à débiter des ergotages, en d'assommants défilés d'objets réunis en de fades unités. Quand on s'aperçoit que les mots les moins artistiques sont donc, car, et, ou on devrait, sur-le-champ, s'interdire tout récit. Les enchaînements qu'adorent les crétins d'aujourd'hui : « il reste à démontrer », « et là, tout bascule », « rien n'est moins vrai »…I.3.597
baudelaire ch.

La métaphore française porte des moustaches.I.3.138
  La métaphore russe est toujours barbue. Le hussard et le moine, le sabre et le goupillon, les toits et les cellules. Parfois unis : père de Foucauld et père Serge.I.3.598
baudelaire ch.

Le poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l'archer ;
Exilé sur le sol, au milieu des huées,
Ses ailes de géant l'empêchent de marcher.
I.3.139
  Des images d'épicier, des rimes d'instituteur, des pensées de fat. La seule chance de sauver cette misère serait de prendre pour l'archer Apollon, comme l'a si bien compris Pouchkine.I.3.599
baudelaire ch.

Edgar Poe : ce merveilleux cerveau toujours en éveil.I.3.140
  Qu'on le veuille ou pas, le cerveau en éveil est la meilleure berceuse du désespoir et le meilleur interprète des songes de l'âme.I.3.600
baudelaire ch.

Toute littérature qui se refuse à marcher fraternellement entre la science et la philosophie est une littérature homicide et suicide.I.3.141
  Les demi-frères s'entendent rarement (l'esprit volage fréquente la nécessité, la raison ou l'illusion - où commence la bâtardise ?). La science découvre la beauté de tout ce qui mène à l'homme ; la philosophie élève la beauté de l'homme seul ; la littérature en sacre l'exil (ce siècle d'ennui ne s'intéresse qu'aux avortons : sciences, philosophie ou littérature – sociales !?). Le contraire du suicide en littérature s'appelle réificationI.3.601
baudrillard j.

L'extase poétique du langage correspond à la phase libertine d'une sexualité sans reproduction.I.3.142
  Le corps désiré par le poète est le mot. Et sa noblesse est sa meilleure caresse.I.3.602
baudrillard j.

Quand il n'y a plus d'enjeux, il faut trouver une règle qui tienne lieu de nécessité.I.3.143
  L'enjeu est superflu, c'est pourquoi on y tient. Joueur suffisant, c'est une bonne raison de répugner au jeu.I.3.603
baudrillard j.

Les experts en abstraction numérique se partagent les dépouilles d'un réel en perdition.I.3.144
  Mais la faute est à vos abstractions analogiques qui sont plus pâles que les nombres. Le réel est toujours prompt à l'apothéose à laquelle le voue toute belle abstraction.I.3.604
beethoven l.

Ce que j'entends avec mes yeux, vous le verrez avec vos oreilles.I.3.145
  « J’entendrai des regards que vous croirez muets »I.3.146 - Racine. L'émotion est le dénominateur commun de nos sens. Quand on maîtrise le transfert des numérateurs.I.3.605
benda j.

Le style d’idées doit se mouler sur la pensée.I.3.147
  C’est aussi spirituel que d’appeler l’amour à s’inspirer du Code civil. La vie se moule-t-elle sur un squelette ?I.3.606
benjamin w.

Arbeit an einer guten Prosa hat drei Stufen : eine musikalische, auf der sie komponiert, eine architektonische, auf der sie gebaut, endlich eine textile, auf der sie gewoben wird.

Une bonne prose naît en trois étapes : la musicale où elle est composée, l'architecturale où elle est bâtie, la textile où elle est tissée.
I.3.148
  Une bonne prose devrait ressembler davantage à la vie qu'à l'usine. À un arbre qu'à un produit. Sur tes chaînes de production, naissent des avortons ne décorant que des arbres généalogiques.I.3.607
benjamin w.

L'inspiration métaphorique sort la nature de son mutisme.I.3.149
  Le silence des concepts rapproche de l'homme - le robot. Les messages métaphoriques, hélas, sont redirigés vers des gestionnaires périphériques ; la mémoire centrale est usurpée par des opérations arithmétiques ou logiques.I.3.608
blanchot m.

Le poème est un voile qui rend visible le feu.I.3.150
  Cette obscure clarté, amie du bon regard ! Ce fond inaudible d'où jaillit la mélodie. La vie serait un feu dont la musique est un voile.I.3.609
blanchot m.

Écrire, serait-ce devenir lisible pour chacun et, pour soi-même, indéchiffrable ?I.3.151
  Tout beau texte devrait se lire comme une traduction des messages d'ailleurs. Les auteurs de discours sont dérisoires, prête plutôt l'oreille aux interprètes. Mais genre à éviter : la traduction libre sans bonne oreille ni bon regard.I.3.610
blanchot m.

Écrire, c'est demeurer en contact avec le milieu absolu, là où la chose redevient image, où l'image, d'allusion à une figure, devient allusion à ce qui est sans figure.I.3.152
  L'artiste prouve sa fidélité à ce milieu en se rendant aux frontières du déjà-devenu pour se réfugier dans l'être, dans ce qui est encore sans figure.I.3.611
blanchot m.

Écrire selon le fragmentaire détruit la surface et la profondeur.I.3.153
  Qui encore saurait entretenir de belles ruines, si ce n’est l’architecte de la hauteur. Le morcellement de châteaux en Espagne produit de basses casernes ; leur concentration, au seul souterrain, permet une succession légitime, par de hautes ruines.I.3.612
blok a.

Есть две реальности : одна историческая, другая музыкальная.

Il y a pour ainsi dire deux réalités : le fond de l'une est l'Histoire, de l'autre - la Musique.
I.3.154
  Dans la première - des chiffres, dans la seconde - des rythmes. Des gestes et des messages. Des faits et des mots. Le sérieux et l'ironie. La première est toujours désaccordée et clonable, la seconde toujours arbitraire et irréproductible. L'art est plus proche de l'oreille que des yeux ; et ce que ceux-ci entendent est souvent du galimatias pour celle-là. À comparer : l'historicité cartésienne et la musicalité pascalienne. Tu entendis la musique de Lénine exactement comme Heidegger – le pathos de Hitler. La réalité historique serait monumentale, antiquaire ou critique (Nietzsche) : privée de musique, elle est dédaignée de Muses et vouée à la poussière des musées.I.3.613
blok a.

Не дело художника – смотреть за тем, как исполняется задуманное, но обязанность художника – видеть то, что задумано.

Ce n'est pas une affaire d'artiste que de suivre la réalisation d'une idée, mais son devoir est d'en voir l'image.
I.3.155
  Et de la vouloir mettre en musique !I.3.614
blok a.

Поэт – дитя гармонии.

Le poète naît de l'harmonie.
I.3.156
  L'harmonie naît du poète ! Celle du savant a la perfection de la réalité pour porteuse ; celle du poète - l'appel de l'irréel.I.3.615
blondel m.

Le dernier effort de l'art, c'est de faire connaître aux hommes ce qu'ils savent.I.3.157
  Connaître (c'est-à-dire représenter) est ambition de l'artisan. C’est savoir (c’est-à-dire se sentir porteur des idées non-représentées) qui est désir du sage et de l'artiste ! Ce n'est pas l'art (l'inspiration) qui est enguirlandé ici mais bien l'artisanat (la transpiration).I.3.616
bloy l.

La fête de l'homme, c'est de voir mourir ce qui ne paraît pas mortel.I.3.158
  Le contraire de la création iconoclaste, c'est l'entretien de momies ou d'icônes. Les pharaons et les saints s'immortalisent dans notre désir de réécrire leurs funérailles.I.3.617
boileau n.

Un beau désordre est un effet de l'art.I.3.159
  Comme un vilain ordre en est souvent la cause. Nos délices ne vont ni à l'ordre ni au désordre, elles vont à la beauté qui les anime. « L'ordre est le plaisir de la raison ; mais le désordre est le délice de l'imagination »I.3.160 - Claudel.I.3.618
boileau n.

Avant donc que d'écrire, apprenez à penser.I.3.161
  C'est conseiller au peintre de prendre au sérieux la géométrie ou à l'amoureux de s'attarder à l'anatomie.I.3.619
bonnard p.

Il ne s'agit pas de peindre la vie, mais de rendre vivante la peinture.I.3.162
  Mieux on fabrique l'outil (organon, logique), moins on a envie de s'en servir. L’infusion de l’être fidèle à l’effusion de la vie.I.3.620
bonnefoy y.

La poésie est intransitive et ne parle de rien parce qu'elle est essentiellement une relation entre mots.I.3.163
  Quand, en plus, elle est désespérément anti-réflexive et foncièrement symétrique, elle aura beau parler et marcher, elle ne nous fera ni chanter ni danser.I.3.621
borgès j.

Mis instrumentos de trabajo son la humillacion e la angustia.

Mes outils de travail - la honte et l'angoisse.
I.3.164
  C'est le sort de ceux qui fuient reproductions et travail d'équipe. Ceux qui travaillent à la chaîne préfèrent l'âme en paix, pour soi, ou l'esprit de terreur, pour les autres.I.3.622
bouddha

Toutes les formes créées sont irréelles.I.3.165
  Quand l'idée renonce à son prétendu fond réel, elle a quelques chances de prendre la forme d'un beau mot.I.3.623
braque g.

L'œuvre d'art commence par un problème et finit par une prière.I.3.166
  Elle devrait débuter par un mystère, tourné vers sons, couleurs ou mots, et en aboutir à un autre, faisant plier fronts, genoux ou paupières.I.3.624
braque g.

Le vase donne une forme au vide et la musique au silence.I.3.167
  Faire vivre des fantômes - et que ton palais, c'est-à-dire tes ruines royales, soient un désert hanté de mots. L'art est un fond béant animé par une forme pleine.I.3.625
breton a.

Mettre en disponibilité totale la pensée réfléchie de manière à ne plus avoir d'oreille que pour ce que dit la bouche d'ombre.I.3.168
  Une belle intuition du dessein qui n'est perceptible qu'à travers l'automatisme des ombres !I.3.626
breton a.

Rousseau : c'est sur cette branche - pour moi la première jetée à hauteur d'homme - que la poésie a pu fleurir.I.3.169
  L'apport de Rousseau est plutôt d'ordre lacrymal que végétal, mais pour l'arbre de la poésie c'est peut-être plus vital. La plus grande dispute, de tous les temps, fut la hauteur à laquelle doit se hisser l'homme pour échapper à la largeur des coteries des hommes.I.3.627
brodsky j.

Par l'adjectif, on cache, d'habitude, une faiblesse. La poésie se moque d'adjectifs.I.3.170
  Sans eux, on peut, en effet, brosser, à grands traits, un arbre inéradicable (verbes-nœuds, noms-branches). Mais d'autres y chercheront des fleurs. Le verbe est l'âme, le nom la raison, l'adjectif le cœur. Pouchkine est dans l'harmonie de tous les trois, Lermontov est le verbe, Blok l'adjectif, Pasternak le nom.I.3.628
buffon g.

Le style est l'homme même.I.3.171
  Mais l'homme incrédule continue à s'identifier aux faits et idées et devient indiscernable. Le style, c'est le même souffle sur la surface des choses ou dans le vide.I.3.629
buffon g.

Bien écrire, c'est avoir en même temps de l'esprit, de l'âme et du goût.I.3.172
  Le fait d'avoir le dernier donne le droit de parler au nom des deux premiers. Mais l'essentiel n'est pas dit - la grâce du verbe dont la présence remplace tout et dont l'absence efface tout.I.3.630
camus a.

Le plus grand style en art est l'expression de la plus haute révolte.I.3.173
  Contre qui ? Contre un autre grand style ! Contre sa propre adhésion à ce qui avait déjà séduit. L'apostasie (éloignement) crée le style, la conversion (proximité) - l'état.I.3.631
carlyle th.

Literary men are a perpetual priesthood.

Le métier littéraire est un éternel sacerdoce.
I.3.174
  Ces professionnels choisissent toujours le mauvais côté du confessionnal.I.3.632
carlyle th.

Literature is the Thought of thinking Souls.

La littérature est produite par les âmes qui pensent.
I.3.175
  Les têtes qui sentent sont plus rares ; elles extraient de profondes matières premières, les autres fabriquent plutôt des produits terre-à-terre. (« Tant d'usines pour fabriquer des génies, mais des matières premières ne sont plus livrées »**I.3.176 - S.Lec).I.3.633
celan p.

La poésie ne s'impose plus, elle s'expose.I.3.177
  Dans les mêmes vitrines que tout ce qui se métamorphose en marchandise faute d'arrière-boutiques respirables.I.3.634
cézanne p.

Mon vœu pictural est que la couleur porte la perspective.I.3.178
  Dans le domaine scriptural, c'est demander au nom de Dieu d'en porter le Verbe.I.3.635
chagall m.

L'art est un incessant effort de rivaliser avec la beauté d'une fleur, jamais réussi.I.3.179
  Même à une fleur, on peut s'intéresser en géomètre, en papillon ou en jardinier. Être attiré par une même soif de lumière et de couleurs ou compter ses pétales.I.3.636
chaplin ch.

La langue littéraire de demain sera celle des scénarios.I.3.180
  Et voici l'écran élevé au titre de support exclusif de rêves ! Aux projecteurs mécaniques - des rêveurs mécaniques ! La bonne littérature, comme la mauvaise, commence bien par l'extinction de lumières ; ensuite, la mauvaise enclenche l'action et la bonne - la génuflexion ou, au moins, la réflexion.I.3.637
char r.

La souveraineté de l'art est une valeur qui ne s'évalue pas.I.3.181
  La souveraineté sans royaume comme le sacré sans temple ou l'amour sans possession. Toute évaluation résulte en substitutions, mais dans l'art, c'est la formule même qui porte la valeur.I.3.638
char r.

Le poème est un amour réalisé d'un désir demeuré désir.I.3.182
  La poésie est donc un désir réussi de figer l'émotion première. « La poésie est mémoire de l'intensité perdue »**I.3.183 - Y.Bonnefoy.I.3.639
char r.

Ô mon avalanche à rebours !I.3.184
  Un fort écho, nous entraînant vers la hauteur, c'est une définition de la poésie qui froisserait un alpiniste mais enchanterait un ironiste.I.3.640
chateaubriand f.-r.

Le goût est le bon sens du génie.I.3.185
  Le bon sens de l’homme de la rue s’appelle l’intérêt et il devint le seul juge en matière de l’art moribond et barbare.I.3.641
chénier a.

L'art ne fait que des vers : le cœur seul est poèteI.3.186
  L'art n'est qu'une belle contrainte ; le cœur qui s'y plie bat pour la poésie.I.3.642
churchill w.

Writing is an adventure. To begin with, it is a toy and an amusement. Then it becomes a mistress, then it becomes a master, then it becomes a tyrant.

Écrire un livre est toute une aventure : au début c'est ton divertissement, puis ta maîtresse, ensuite ton maître et il finit par devenir ton tyran.
I.3.187
  Comme on n'a jamais réussi à transformer une tyrannie en divertissement, il faut, avec le livre, la femme ou la vérité, - une rébellion, en fin de course : rébellion de style, de proximité ou de langage.I.3.643
cioran é.

Plus on bafouille, plus on s'astreint à mieux écrire.I.3.188
  Le bafouillage, c'est l'impossibilité de s'installer dans une vérité quelle que soit son éloquence. La rhétorique est l'affaire des hommes de convictions, mais les convictions, ennemies de l'ironie, ôtent à l'écriture tout pathos qui ne peut être qu'ironique.I.3.644
cioran é.

Les sources d'un écrivain, ce sont ses hontes ; celui qui n'en découvre pas en soi, ou s'y dérobe, est voué au plagiat ou à la critique.I.3.189
  La bonne conscience, c'est le sentiment de faire un n + 1-ème pas renvoyant la balle au n-ème ; la honte, c'est la conscience malheureuse du premier pas où règne l'irresponsabilité des sources. « Qui n'a pas la source se fait fleuve »I.3.190 - M.Chapelan.I.3.645
cioran é.

Un livre qui, après avoir tout démoli, ne se démolit pas lui-même, nous aura exaspérés en vain.I.3.191
  Quand on est architecte des ruines, l'édifice ne peut pas s'appeler faire espérer un gain mais bien exaspérer en vain.I.3.646
cioran é.

Valéry : le goût désastreux de la perfection.I.3.192
  Tous les autres goûts mènent au journalisme. Tu as certainement compris mieux que moi que la perfection, c'est la réalité, pour Valéry comme pour Spinoza (« perfectio est gradus realitatis »I.3.193), Nietzsche (« die Welt ist vollkommen ») et les sages orientaux de l'immanence (le bon chrétien, lui, place la perfection dans la transcendance que Nietzsche appelle surhomme). Et la nature parfaite d'Aristote est un pléonasme. Musil - « une vie parfaite rendrait l'art inutile »I.3.194 - se trompe également. Et pourquoi ne salues-tu pas le désastre que les vaincus inscrivent dans leurs bréviaires ?I.3.647
cioran é.

En art, inventer, c'est désintégrer les formules de la génération précédente.I.3.195
  L'invention en art se fait dans l'espace. Une confusion entre le temps (générations) et l'espace (hauteur ou profondeur). Et c'est en intégrant ce qu'on nie qu'on gagne le droit de parler de formules !I.3.648
claudel p.

Un pion [Alain] qui fait de l'esprit et un baudet [Valéry] qui fait des grâces, juché sur ses pattes de derrière.I.3.196
  Pour dire cela, il fallut bien que sur l'échiquier et dans la basse-cour tu leur fusses bien supérieur : un vrai fou de Dieu et une vraie vache. (À ta décharge – ton mot : « Quoiqu’il soit vilain de ressembler à une vache, ressembler à une machine est beaucoup plus répugnant »**I.3.197.)I.3.649
claudel p.

Baudelaire : extraordinaire mélange du style racinien et du style journalistique de son temps.I.3.198
  On garde sans mal un ton tragique tant qu'on n'est pas monté sur sa première barricade. Après, on sombre dans l'enflure du fait divers.I.3.650
cocteau j.

Un beau livre, c'est celui qui sème à foison et vous hérisse des points d'interrogation.I.3.199
  À condition de récolter quelques points d'exclamation et de caresser quelques points de suspension. Les points d'interrogation, au milieu des phrases, sont des cibles des substitutions.I.3.651
cocteau j.

La poésie n'est pas évasion mais invasion.I.3.200
  On ne s'évade pas d'une tour d'ivoire envahie par des fantômes.I.3.652
cocteau j.

Le poète est un mensonge qui dit toujours la vérité.I.3.201
  Il falsifie le mensonge avec tant de liberté et d'autorité qu'on y adhère. L'art est invention de nouvelles grammaires ; pour qui l'ignore, la nouvelle poésie est une erreur : « L'art est le culte de l'erreur »I.3.202 - Picabia. La vérité est adhésion. Ex vero quod licet ; ex falso quod libet ! « Tout mon pas est mensonge, mais c’est la vérité qui me met en marche »**I.3.203 - Dostoïevsky - « Пусть это лжи, но движет нас правда ». Un beau mensonge me met en danse, en transe. Un beau mensonge est une vérité enivrante, me mettant en danse, en transe : « Si la vérité ne vous enivre pas, n'en parlez point »I.3.204 - J.Green. Pour devenir mouton ou robot, rien de plus sûr que de chercher la vie dans la vérité ou la vérité dans la vieI.3.205 (Unamuno).I.3.653
cocteau j.

En art, toute valeur qui se prouve est vulgaire.I.3.206
  C'est la qualité de la preuve - more nobilium, c'est-à-dire la fulgurance, la hauteur ou l'ironie - et non pas la valeur en elle-même, more geometrico, qui est parfois le contenu même de l'art. Parmi les valeurs qui ne se prouvent pas, la dose des vulgaires est la même.I.3.654
condillac b.

Enfin un Philosophe, ne pouvant se plier aux règles de la poésie, hasarda le premier d’écrire en prose.I.3.207
  Il se détourna de ce qui reproduisait des rythmes – que ce soit le cœur ou la raison – pour se vouer à l’arythmie, à l’arithmétique, à l’algorithme. Et cette nouvelle espèce contribua pour l’extinction de l’originelle.I.3.655
constant b.

La tragédie française est plus parfaite que celle des autres peuples.I.3.208
  La perfection n'est pas une catégorie artistique, elle appartient à la réalité. La présence du vouloir rapproche de la réalité mais éloigne de la tragédie qui, comme chez Shakespeare, est dans le devoir sans le vouloir.I.3.656
courteline g.

Mériter le rire ingénu et l'applaudissement de l'élite - tel est l'X à dégager.I.3.209
  Quand on manie de belles variables, on peut s'attendre à de belles substitutions. Ceux qui ne manient que les constantes, les + et les - ne méritent ni rires ni pleurs.I.3.657
dante a.

O tu chi leggi udirai nuovo ludo.

Toi qui lis, tu entendras un jeu nouveau.
I.3.210
  L'antique fut toujours dans le ludique. Dans les mots à musique. Le moderne est dans les mots ternes. Dans les mots à claques. De l'homo ludens au playboy. Du surhomme au Superman.I.3.658
debray r.

La grandeur est dans la combinaison d'une facture et d'un volume.I.3.211
  Pour le volume, il y a des formules de plus en plus infaillibles ; c'est dans la facture, en discontinu de surcroît, que se réfugie la grandeur bannie par les géomètres.I.3.659
debray r.

L'Incarnation a pris le pas sur le Verbe ; et l'intonation sauve le discours.I.3.212
  Oui, les actes, comme datations et nommages, sont ennemis du vrai Verbe qui est désincarné. Le charnel de l'Incarnation et le spirituel du Verbe devraient s'ordonner par le rituel de la Grammaire. L'incorporation des esprits ou l'incarcération des chairs repoussent du Verbe et font chercher des Incarnations de passage. Les choses mêmes se prêtent à tenir le discours d'aplomb mais c'est bien l'intonation qui en donne la hauteur. Le salut, lui, viendrait tout de même d'en haut, non ?I.3.660
debray r.

Dans un tir fictif, tout est vrai de a à y. On s'arrête à z.I.3.213
  Dans la fiction, tout est faux de b à y. Seuls a et z sont vrais, c'est pourquoi il faut se fier à a, sans s'en imaginer l'auteur, et éviter z, en en laissant au lecteur l'illusion de la découverte. Ce livre est un hymne à a et un clin d'œil à y, à l'avant-dernier pas où l'erreur est toute chaude et la vérité ne congèle pas encore le rêve. Mais tout cela est obsolète : depuis que l’existence est l’alpha et l’oméga des hommes, l’alphabet de l’essence est en déliquescence.I.3.661
debray r.

Le style est la revanche de ce que l'homme veut sur ce qu'il est.I.3.214
  Une revanche au goût amer car pour y parvenir il faut passer par la débâcle de ce que l'homme doit ou l’embâcle de ce que l’homme peut. Le style est un rêve qui vaut par le désir de ce qui n’est pas. Mieux on veut, plus on vaut, c'est mieux que : « Plus on veut, mieux on veut »I.3.215 - Baudelaire ou « Je vaux ce que je veux »I.3.216 - Valéry.I.3.662
delacroix e.

La nature n'est qu'un dictionnaire.I.3.217
  Elle est plutôt un code, un thésaurus, un dictionnaire si bien organisé et animé, qu'il peut s'ériger en juge. Pour délibérer avec elle, tu sera tantôt un procureur et tantôt un habitué du banc des accusés.I.3.663
desnos r.

Je suis le vers témoin du souffle de mon maître.I.3.218
  Lorsqu'on te charge de tableaux ou d'idées, tu disparais dans des caravanes sans espoir de faire naître un mirage ni d'atteindre une oasis.I.3.664
desnos r.

Ce n'est pas la poésie qui doit être libre, c'est le poète.I.3.219
  Vos poètes libres produisent de la poésie d'esclaves. Je préfère une poésie en fers à leurs proses sans vers.I.3.665
diderot d.

Celui qui disperse ses regards sur tout ne voit rien ou voit mal.I.3.220
  À partir de quelle hauteur, là est la question. Un regard à bout portant dévalorise tout joyau. La vue n'est pas la seule chose qu'apporte le regard de poète, il en donne aussi la mesure et le pouls. L'accommodation dynamique est signe du haut regard. Il faudrait vouer les meilleurs regards aux choses invisibles : « Le regard est l’art de voir les choses invisibles »***I.3.221 - Swift - « Vision is the art of seeing things invisible ».I.3.666
disraeli b.

Le goût est un canal artificiel ; la connaissance navigue sur l'océan.I.3.222
  Le bon goût consiste à appeler de bonnes connaissances pour provoquer une houle. Le vertige est affaire de la terre qui se dérobe ou de l'air qui réclame des ailes. L'eau comme le feu sont des éléments secondaires à l'école de navigation dans la vie.I.3.667
dostoïevsky f.

В христианской литературе, самым совершенным является облик Дон-Кихота. Он внушает сострадание.

Des beaux visages, dans la littérature chrétienne, le plus achevé est celui de Don Quichotte. Il excite la compassion.
I.3.223
  On ne le trouve aujourd'hui que sous les rubriques humoristiques. Comme Aliocha Karamazov et le prince Mychkine se trouveront un jour dans les rayons des romans policiers.I.3.668
du bellay j.

Si les vers ont été l'abus de ma jeunesse,
Les vers seront aussi l'appui de ma vieillesse :
S'ils furent ma folie, ils seront ma raison.
I.3.224
  Un magnifique tableau qui trace mieux que n'importe quelle réflexion le chemin de toute création (de vérités, d'émotions, d'images). L'abus de bravades, la surprise réconfortante de sa fécondité, sa conversion en raison d'être.I.3.669
dürrenmatt f.

Stücke schreiben ist wie Schach : bei der Eröffnung ist man frei, dann bekommt die Partie eine eigene Logik.

Écrire une pièce de théâtre, c'est comme jouer aux échecs : tu es libre d'en choisir le début, le reste se développant selon sa propre logique.
I.3.225
  Écrire des maximes, c'est un jeu de réussites : tu rabats tes cartes d'images, le lecteur devant y lire son destin.I.3.670
eco u.

Les métaphores portent à spéculer sur les choses de manière nouvelle et surprenante.I.3.226
  La spéculation métaphorique, au-dessus des choses sans prix, n'a plus cours ; la spéculation mercantile ne quitte plus les choses vendables.I.3.671
edison t.a.

Genius is one percent inspiration and ninety-nine percent perspiration.

Le génie, c'est un pour-cent d'inspiration, quatre-vingt-dix-neuf de transpiration.
I.3.227
  Avec une aspiration bien dirigée on essuie celle-ci et gonfle celle-là.I.3.672
ehrenbourg i.

Художник видит то, чего уже нет или то, чего ещё не было.

L'artiste voit ce qui n'existe déjà plus ou ce qui n'a pas encore existé.
I.3.228
  C'est celui qui ne peut pas vivre sans ce qui n'existe pas. Les yeux qui en vivent s'appellent regard. « Il me faut ce qui n'existe pas »**I.3.229 - Hippius - « Мне нужно то, чего нет на свете ». Kierkegaard - « Le génie ne désire pas ce qui n'existe pas »I.3.230 - s'égare. « La mission du poète est d’inventer ce qui n’existe pas »I.3.231 - Ortega y Gasset - « La misión del poeta es inventar lo que no existe ». Ne profane pas ton esprit avec ce qui existe ; on pense que même l'action devrait se vouer aux fantômes : « La justice n'existe pas, c'est pourquoi il faut la faire »I.3.232 - Alain. Seuls ceux qui acceptent le pari pascalien, ont le droit d'aimer Dieu, qui, probablement, n'existe pas.I.3.673
einstein a.

Das Schönste, was wir erfahren können, ist das Mysterium. Es ist die Quelle aller wahren Kunst und Wissenschaft.

Le plus beau de ce que nous pouvons éprouver est le mystère, source de tout art ou science vrais.
I.3.233
  Mais ce siècle se désintéressa de sources et fins ; il est dans des réserves, retenues, résidus. L’art et la science accumulatifs. L'aspect inchoatif/terminatif devint désuet.I.3.674
emerson r.w.

Many a man had taken the first step. With every additional step a great master enhances immensely the value of his first.

Beaucoup d'hommes font un premier pas. Mais les Maîtres, avec chaque pas nouveau, améliorent la qualité du premier.
I.3.234
  Qui ne leur appartient pas et auquel on voue un culte ! La maîtrise la plus ample, c'est la prêtrise dans un temple ! Chez les dilettanti, tout pas n'est relié qu'au pas précédent et s'appelle n + 1-ème - une addition. Le maître, à tout moment, bâtit un châteauI.3.235 (Kierkegaard), et non pas un n + 1-ème étage, même s'il continue d'habiter dans ses ruines. Le maître crée une école, même s'il n'a aucun élève ; le mot même d'école ne remonte-t-il pas à rupture ou arrêt ?I.3.675
épicure

Dans tout bon discours, le premier mouvement doit être dans le regard et non dans la démonstration.I.3.236
  Ni de bons yeux ni une bonne cervelle ne suffisent pour imposer ce bel ordre. N'élève, à cette hauteur, que le premier pas, pas hors de ta maîtrise, pas confié à l'intuition de l'âme. « Un miracle assiste à tout début »I.3.237 - H.Hesse - « Jedem Anfang wohnt ein Zauber inne ».I.3.676
fargue l.-p.

L'artiste contient l'intellectuel. La réciproque est rarement vraie.I.3.238
  L'artiste est le sens de la forme, l'intellectuel - celui de la profondeur. Le génie visite le premier, la passion - le second. Le génie peut être passionné, mais on n'a pas encore vu de passions géniales.I.3.677
fargue l.-p.

En art, il faut que la mathématique se mette aux ordres des fantômes.I.3.239
  Tant qu'elle n'est que mercenaire de l'art, la mathématique rend un service honorable. Malheureusement, elle a souvent la tendance à s'ériger en armée régulière ou, pire, en milices populaires.I.3.678
feuerbach l.

Die echten Schriftsteller sind Gewissensbisse der Menschheit.

Les bons écrivains sont les remords de l'humanité.
I.3.240
  La bonne écriture part de l'aveu honteux que nos rêves ne se laissent pas reproduire en un geste ni en un acte ni même en un mot, qui est cependant leur ultime chance. La mauvaise littérature se dévoue à l'enterrement du rêve et à la proclamation des droits du geste, de l'acte ou du mot.I.3.679
finkielkraut a.

Ne valent que les œuvres dont les questions où? et quand? ne peuvent pas rendre compte.I.3.241
  C'est cette néfaste aberration qui vous pousse, tous, vers les comment? et pourquoi?, bâtis au-dessus des ternes implications logiques sans l'implication tragique des où? et quand?. Ce n'est peut-être pas si saugrenu que de prétendre que toute littérature est de circonstance ? L'instrument devrait rester invisible, l'époque et lieu - évoqués en beaux fantômes.I.3.680
flaubert g.

Les formes passent, l'idée reste.I.3.242
  Toute ta vie prouvait le contraire : les idées passent, la forme reste. L'artiste sait que l'idée qui n'ait pas besoin de forme pour s'imposer, ne peut être que platitude.I.3.681
flaubert g.

Le mot ne manque jamais quand on possède l'idée.I.3.243
  On ne possède l'idée que par le mot bien membré. L'intuition dépourvue de mots n'est que désir.I.3.682
flaubert g.

Une fois qu'on a chaussé une idée il est toujours pénible de s'en défaire. C'est pour cela qu'il vaut mieux peut-être s'habituer à aller pieds nus.I.3.244
  C'est l'envie des chaussures qui fait les artistes. L'envie des parcours fait les autres. Aux premiers, peu importent les pieds, aux seconds ne comptent que les pointures.I.3.683
flaubert g.

Tu as bien l'amour de l'art, mais tu n'en as pas la religion.I.3.245
  L'amour étant une superstition, on est toujours placé devant les autels. Avec la vraie religion on se sacrifie, avec la fausse - on sacrifie les autres. L’amour est une prière ; seule la superstition te fait entendre une réponse déchiffrable.I.3.684
flaubert g.

L'Artiste ne doit pas plus apparaître dans son œuvre que Dieu dans la nature.I.3.246
  Faux débat, l'homme, dans l'artiste, n'étant pas un objet moins digne du verbe que les comices agricoles. L'artiste est dans l'œil et non pas dans l'objet regardé. Comme Dieu est dans la possibilité même de l'œil et non dans la texture de la rétine. L'art, c'est faire sentir l'immobilité du principe à travers la vibration de la chose.I.3.685
flaubert g.

Le plus haut dans l'art, ce n'est pas de nous mettre en rut ou en fureur, mais de faire rêver.I.3.247
  En fait de compte, le conte de fées reste le seul genre valable : planter dans la hauteur les châteaux en Espagne ou les ruines.I.3.686
flaubert g.

Nous avons trop de choses et pas assez de formes.I.3.248
  Cette phrase coupa net mon intérêt pour ta cervelle. Avec de la hauteur, le nombre de choses dont la forme importe devient infime. Le premier jaillissement de la forme est dans un caprice sonore, pictural ou intellectuel, et très rarement dans une chose. Près de la fontaine, la meilleure soif naît de la hauteur de la forme ; peu en importe le fond. Même les pensées n’en sont qu’un composant minéral et non pas vital. « L’écriture est un pis-aller : je n’ai pas encore trouvé un autre moyen de me débarrasser de mes pensées »I.3.249 - Nietzsche - « Schreiben ist eine Nothdurft : ich habe bisher noch kein anderes Mittel gefunden, meine Gedanken los zu werden ».I.3.687
foucault m.

La véritable rupture a lieu entre description et poésie.I.3.250
  Quand on a expurgé une œuvre de descriptions, ce qui reste devrait être de la poésie. C'est pourquoi, après le filtrage de vos livres, je me retrouve les mains vides. « Écrire n’est pas décrire, peindre n’est pas dépeindre »***I.3.251 - G.Braque.I.3.688
france a.

J'oserai dire qu'il n'y a de vrai que le beau. Le beau nous apporte la plus haute révélation du divin qu'il soit permis de connaître.I.3.252
  On élit le beau, on adhère au vrai. Peu d'élus ne me font pas trancher dans la multitude d'appelés. La beauté n'a que des rapports platoniques avec le vrai. Elle ne crée pas de balances, elle est le poids même. Le vrai, c'est l'inverse.I.3.689
france a.

Caressez longuement votre phrase, et elle finira par sourire.I.3.253
  Le fouet et les chaînes sont préférables si on attend de la phrase un soupir, un gémissement ou un silence voluptueux.I.3.690
gautier th.

Les dieux eux-mêmes meurent,
Mais les vers souverains
Demeurent
Plus forts que les airains.
I.3.254
  Les immortels se sont vengés en rendant creux ton airain. La souveraineté, suffrage dans l'espace, est soumise aux droits des dieux, suffrage dans le temps.I.3.691
genet j.

J'écrivais pour couper toujours plus profondément les liens qui me rattachaient à ce monde qui me rejetait et que je rejetais.I.3.255
  L'attitude type des incompris modèles. L'écriture qui se mêlerait de vos saloperies de liens ? Rejeter le monde, maudire les hommes, en être ostracisés, défier Dieu - seuls ceux qui ne parviennent pas à s'expurger du mouton en soi-même entendent dans leurs beuglades aveugles un ton perçant et rebelle !I.3.692
gide a.

L'art naît de contrainte, vit de lutte et meurt de liberté.I.3.256
  (Volé chez Léonard.) Cet arbre s'unifie avec le mien : l'art naît de liberté, vit de contraintes et meurt de lutte. Dans l'arbre unifié, la mort s'identifie avec contrainte, la naissance - avec lutte, la vie - avec liberté. Quand on ignore la technique d'unification d'arbres, on s'horrifie pour rien : « L'Art est l'Arbre de Vie. La Science est l'Arbre de Mort »I.3.257 - W.Blake - « Art is the tree of life. Science is the tree of death ».I.3.693
gide a.

Offrir aux successives générations des nourritures renouvelées, car chaque génération apporte une faim différente.I.3.258
  C'est ton livre qui devrait être imprégné d'une faim qui réveillerait l'appétit de l'oreille même chez les repus de l'œil.I.3.694
giono j.

Le poète doit être un professeur d'espérance. À cette seule condition il a sa place à côté des hommes qui travaillent et il a droit au pain et au vin.I.3.259
  Aux boutiquiers on ne demande même pas d'être précepteurs de désespoir ! Ce texte vigoureux, digne d'être inséré dans un Code Pénal, omet de préciser que les oraux d'admissibilité passent sur la place publique, au milieu du marché. Mais merci pour le vin : qu'importe le flaconI.3.695
goethe j.-w.

Es ist mit Meinungen, die man wagt, wie mit Steinen, die man voran im Brette bewegt ; sie können geschlagen werden, aber sie haben ein Spiel eingeleitet, das gewonnen wird.

Une pensée risquée peut être un dé sur le tapis ; il peut être perdant mais il entame un jeu gagnant.
I.3.260
  « Son système est peut-être faux ; mais en le développant, il s’est peint lui-même au vrai »I.3.261 - Rousseau. Comment savoir où il faut vivre d’enjeux et où - du jeu lui-même ? Vaincre la contrainte d’une belle règle ou se paralyser dans l’admiration d’un bel enjeu ?I.3.696
goethe j.-w.

In der Beschränkung zeigt sich erst der Meister.

Le ma