Il faut reconnaître : tes ruines aristocratiques n'auraient pas de sens sans l'arrogant urbanisme de la cité démocratique. Habitué à habiter des culs-de-sac, tu supportes mal la fluidité sans entraves dans les artères aménagées. De ta collection de panneaux de circulation, tu n'as gardé que l'icône vivifiante de l'impasse, de la contrainte, qui fit pâlir toutes les images de la vitesse, du poids et des destinations. De cette école d'éconduite, tu retiras le permis de rester à l'écart des voiries.II.4.1
 

 


Toi, le créatif, tu aimerais respecter l'œuf ; les autres, les contemplatifs, lui préfèrent la poule ; mais la cité active donna la primauté au coq : l'action au-dessus de la raison et de la couvaison. Vivifier ou cocufier par insolence, au lieu de se crucifier en silence ou fructifier les autres en patience. Poulailler aux allures d'étable.II.4.2
La cité étouffe la haine et souffle sur tout brasier de l'amour. La chaleur de cette réaction se canalise comme la fusion atomique pour mettre à profit ces explosions des noyaux et développer l'énergie des épidermes. L'amour malgré n'existe plus ; ses alliés démocratiques encanaillèrent sa rébellion aristocratique.II.4.3
L'expulsion polie et anonyme assainit mieux la cité que le bûcher salissant. L'aristocrate hérésiarque n'a même plus l'hilarité publique à affronter ; on compatit même à sa catastrophe artificielle comme on compatit aux handicapés ou aux victimes des désastres naturels. Moins les frais de relogement, les mêmes ruines étant plantées dans un désert.II.4.4
Le sens originel de l'art s'exprime en langage de ta caverne, mais ce sont les musées de la cité qui en préserveront des traductions à portée des analphabètes. Lumière comme cadre et ombre comme fond - tel fut le message de l'original qui sera inversé par souci de cohérence et de visibilité. Ta lisibilité en tombera en déshérence.II.4.5
Toute hyène, dans la cité d'aujourd'hui, pratique le bien public, aux heures de grande écoute. Les sondages confirment, se moquer de l'affamé est contre-productif : la meute lui jette des miettes au lieu de l'accabler par l'hallali d'antan ; entre temps, elle se fait engraisser par le gibier consentant et adoptant le même subterfuge aux plus chétifs que lui.II.4.6
Sur les forums on encourage toute forme de doute, sauf celui qui porte atteinte au prestige du veau d'or et à son régime, le culte carnivore du mérite. Les doutes collectifs sont encore plus ennuyeux que ne le sont les vérités de foire ; les deux servent à aplanir toute aspérité rebelle qui poindrait dans un cerveau en proie au plat calcul.II.4.7
On imagine très facilement la cité d'aujourd'hui fonctionnant sans la moindre intervention des hommes. Tout rouage vital obéit aux commandes numériques. Toute vision ou tout attouchement se réfèrent aux capteurs infaillibles. Il reste le goût, cet enfant terrible, alogique et analogique, se débattant entre les pattes des hommes digitaux.II.4.8
Tout bonne couveuse de l'intelligence qu'elle est, la cité, néanmoins, en a gâté la jeunesse. Tout geste productif de l'intelligence crédule fut récompensé par une friandise ; l'intelligence a fini par se retrouver dans la même étable que la bêtise, nourrie aux hormones de croissance, au service de l'irrassasiable veau d'or, gérant du cirque des fauves.II.4.9
C'est sur l'écrit grave qu'est fondé la cité de droit. L'indétermination de l'ironie la biffe des tablettes honorifiques où se gravent des modes d'emploi ou recettes de cuisine. Si la tyrannie cherche à faire monter ses caciques exsangues sur les scènes et pinacles, la démocratie se contente que les siens soient engraissés en coulisses.II.4.10
Le forum s'incline devant la lettre pinailleuse et se gausse de l'esprit nonchalant. Le mot du degré zéro, cet écho de l'esprit infini, lui est sans poids ; il n'aime que le lourd enchaînement juridique protégeant le possédant de la furie fondatrice des dépossédés. Les titres de propriété, rédigés en mots sans âme, pris pour titres de noblesse, l'âme sans mots.II.4.11
La démocratie voit dans le ciel la même ressource de progrès que la terre arable ou l'eau potable : services de proximité prévenant tout détournement au profit de l'infini. L'aristocrate ne prie, en soliloques fervents, que ce qui n'existe pas, l'absolu par exemple ; il faut au démocrate un contact épidermique pour entamer un dialogue insipide.II.4.12
Pour une fois, je suis d'accord avec la cité démocratique, horrifiée par les forums russes. Des brigands n'hésitant pas à se faire appeler élite. Des imitateurs non-inspirés prétendant à une exclusivité ou exception. Des ours cherchant à gagner du galon en se soumettant à l'âne ou au mouton. La voirie des plus horribles, mais quelle perspective dans les impasses !II.4.13
Le grand progrès de la démocratie consiste à laisser le solitaire crever sans être dérangé, là où une tyrannie cherchait à le faire rentrer dans les rangs et clamer son bonheur. La disparition de la puanteur extérieure rend l'encens intérieur beaucoup moins salutaire ; et le chauffage collectif rend ta flamme inutile et dangereuse.II.4.14
Rendre invisible et inaudible la souffrance - l'un des triomphes de la cité. Ce dont s'enorgueillissent les ruines est escamoté par les murs et les portes fermées. Les plafonds étouffent ce qui part au ciel à travers les toits percés. Seul l'océan de pitié céleste ouvre ses fonds aux bouteilles jetées par des mains solitaires.II.4.15
L'homme, hors de toute tribu, s'attache aux invariants utopiques. L'homme de la cité, avide de progrès, marque toute avancée par proclamation de vérités nouvelles. Des faits, des acquis, des outils et pas des œuvres, ces créations inventées donnant à l'éphémère illusoire l'intensité refusée aux vérités gonflables à souhait.II.4.16
 

 


 
    Ce qu'on appelle progrès consiste en migration de plus en plus massive des hommes au pays des solutions, la désertification du pays des problèmes et la disparition des atlas du pays des mystères.II.4.17  
 
    Le lieu de la liberté - la véritable pierre de touche des hommes : est-elle dans le monde, dans l'homme, dans l'au-delà ?II.4.18  
 
    La liberté n'est pas le pouvoir mais l'abdication, l'émancipation du pouvoir des choses.II.4.19  
 
    Sans liberté extérieure, le seul moyen de respirer sa liberté intérieure est de se réfugier dans la solitude. Sans liberté intérieure, le seul milieu qui calme l'ulcère de l'inapaisement est le troupeau.II.4.20  
 
    Contrairement à ce qu'il dit lui-même, l'homme est de moins en moins fou car la folie suppose un manque de rêves inaccessibles. L'époque moderne est unique en fabrication de rêves à portée des bourses.II.4.21  
 
    Les Anciens croyaient en Déclin, les Modernes croient en Progrès des hommes. Ils négligent de signaler que déclinent les meilleurs et que progressent les pires. Et il n'y a donc pas de contradiction.II.4.22  
 
    Autrefois on luttait avec joie contre une vie infecte. Aujourd'hui la vie est sans joie et la lutte est infecte.II.4.23  
 
    Signe d'une société sourde - on n'a plus besoin de bâillons. Signe d'une société muette - on ne parle qu'en forum.II.4.24  
 
    Les pires tyrans, actuels ou potentiels, sont ceux qui ne reconnaissent ni dieu ni maître. Du saccage de temples et châteaux ne gagnent que casernes et étables.II.4.25  
 
    Conversion fut affaire d'âme ou d'épée. Désormais, être convertible est anodin aussi bien en matière religieuse que monétaire, le mouton et le veau assurent le pouvoir du rachat ou d'achat.II.4.26  
 
    L'élite d'antan vouait une phobie à la foule et portait dans son cœur le peuple. L'élite d'aujourd'hui, soucieuse de son image, révoqua la haine en devenant indiscernable du peuple qui, à son tour, déchut en une vaste foule. Pro rege est plus défendable que pro grege.II.4.27  
 
    Tant qu'on avait besoin de pilotes et de timoniers, le poète, subrepticement, en profitait, en offrant ses services en mer de l'Étrange ou aux passages infestés de sirènes. Mais aujourd'hui, où toute embarcation est insubmersible, où toute cargaison flotte et toute profondeur est bien sondée, où toute Fata Morgana est assagie et tous les mats portent des pavillons victorieux aux couleurs de Plutus, - le poète ne peut prétendre qu'au rôle d'un passager clandestin.II.4.28  
 
    Cheminement de la défaite : l'homme qui rêve cède à l'homme qui vote, l'homme qui vote à l'homme qui consomme, l'homme qui consomme à l'homme à bonne conscience. Au-delà, il n'y a rien de plus féroce.II.4.29  
 
    L'Histoire est finie parce que l'homme n'est plus un être historique. Il n'est désormais qu'anecdotique. Il vit en synchronie, toute diachronie étant vécue comme anachronique.II.4.30  
 
    Face aux furibonds de tout poil, on vous dit : « il ne faut pas s'en prendre aux hommes mais réfuter leurs idées ». Mais les idées qui menèrent les hommes aux pires calamités furent parmi les plus belles et irréfutables ! L'homme est bien un ange d'idées, s'exprimant dans un langage de bêtes. Il s'agit d'identifier la bête. Il faudrait n'encourager que le mouton, l'écureuil et la fourmi. Se méfier de rossignols, chouettes, aigles, lions, chats. En fin de compte, tout ce qui est beau et séduisant n'aurait-il sa place que dans des zoos, musées et bibliothèques ?II.4.31  
 
    Ces minables rebelles d'aujourd'hui - transgression des règles des autres, agression du temporel, progression vers le rationnel. Cette belle résignation - créer des règles qui n'ont de sens que dans ta solitude où se rêve le hasard.II.4.32  
 
    De belles âmes oratoires soufflent la flamme de la révolte. De grises âmes aléatoires montent sur les brèches. Après le déblaiement de barricades, profitent de l'accalmie - de basses âmes jubilatoires.II.4.33  
 
    De nobles têtes combattent la tyrannie du salaud grotesque, en le fuyant comme une peste, pour aboutir à la préséance du salaud raisonnable, qui finit par les infecter et par les désennoblir.II.4.34  
 
    La liberté, c'est ce qui nous autorise à vivre de ce que nous sommes : la banalité et l'impuissance. L'oppression nous force à réinventer ce que nous aurions pu être : des chimères envoûtantes et irrésistibles.II.4.35  
 
    Une tyrannie prolonge la vie des âmes nobles et … des âmes basses. La démocratie, en rendant toutes les deux calculatrices et transparentes, en fait un mélange homogène et indiscernable.II.4.36  
 
    On prêche la générosité et la noblesse - on se retrouve dans une tyrannie, une grisaille, un règne des sots pérorants. On se fie à l'inclémence et à la bassesse - on débouche sur la liberté, la monotonie, le règne des sots agissants.II.4.37  
 
    À chacun un siège, à ses nom et place, telle est la démarche des maîtres de cérémonie démocratique ou tyrannique. Le convive ironique s'assoit entre deux chaises quand il ne pratique pas la politique de chaise vide ou de table rase.II.4.38  
 
    La liberté naissante est toujours touchante ; la liberté jeune est affriolante ; la liberté mûre est dégueulasse. Heureusement la liberté n'est jamais vieille - subissant d'innombrables greffes de tout ce qui est vital, elle est momifiée pendant sa maturité. La tyrannie, elle, sait garder l'éternelle jeunesse du mensonge.II.4.39  
 
    Bilan de l'expérience communiste : un excellent sujet de discussion dans un club de gentlemen ; une fois lâché dans la foule, il mène inexorablement à la délation et à la torture.II.4.40  
 
    Un horrible mufle fut le seul à vivre sous l'enseigne de l'Amour, les autres affichant l'Argent ou le Gourdin. Le hideux édifice s'écroule ; tous soupirent : l'amour, ce gêneur, peut être définitivement écarté du décor public. C'est ce qu'ils appellent effondrement des idéologies.II.4.41  
 
    Le communisme ne peut être désiré que par des poètes, imposé que par des assassins, maintenu que par des débiles.II.4.42  
 
    « Soyons compétitifs » - ça permet de produire les meilleures marchandises et les pires des crapules. « Soyons frères » - ça te sauve de la surabondance du remords mais pas de la pénurie des devantures.II.4.43  
 
    L'idée communiste : faire du père Noël un dictateur. On vit que non seulement les cadeaux devenaient rares mais qu'on manquait cruellement de chaussures. Deux solutions : ne le laisser s'occuper que des heures astrales, faire jouer son rôle à la vente par correspondance. L'humanité choisit la seconde voie.II.4.44  
 
    S'apitoyer sur les hommes, on vit bien où cela mène : le XVIII-ème siècle le vécut comme un mystère, le XIX-ème comme un problème, le XX-ème comme une solution. Des larmes de la nature, à celles de l'intellect et, enfin, à celles d'un martyre. De bons bergers comme de bons philosophes n'existent qu'en solitude. En foires, ils sont, tous, des badauds. Les hommes ne méritent que ce que la liberté leur prédestine - être des négociants.II.4.45  
 
    L'homme libre d'aujourd'hui ne connut ni l'élan, ni l'écartèlement, ni le joug d'une idylle politique défiant la force de l'argent. Il ne connut que le règne, sans partage, du boutiquier. Les cobayes des expériences poético-inquisitoriales devinent plus aisément les délices d'une société des marchands que les adeptes de la vérité économique n'imaginent les horreurs d'une vérité utopique faite chair. Plus on est libre, plus on est aveugle. « Voltaire a dit : plus les hommes seront éclairés et plus ils seront libres. Ses successeurs ont dit au peuple que plus il serait libre, plus il serait éclairé ; ce qui a tout perdu »II.4.1 - Rivarol.II.4.46  
 
    Le meilleur compagnon du prince, aujourd'hui, est le journaliste. Et dire qu'on vit Anaxagore admiré par Périclès, Aristote et Pyrrhon auprès d'Alexandre, Sénèque écouté par Néron, Boèce toléré par Théodoric, St Thomas invité par St Louis, Pic de la Mirandole avec son mécène Laurent le Magnifique, Érasme auprès de Charles-Quint et de Vinci auprès de François 1er, Th.More apprécié de Henry VIII, Michel-Ange recherché par Jules II, F.Bacon par Elizabeth, Leibniz par Pierre le Grand, Voltaire par le Grand Frédéric, Diderot par la Grande Catherine et même Malraux par de Gaulle, ou tout au moins Guitton par Mitterand. Je prédis que les prochains princes seront journalistes, eux-mêmes. « Qualis grex, talus rex ».II.4.47  
 
    Totalitarisme : fixer le prix de la vérité. Démocratie : marchander le prix de la vérité. Aristocratie : offrir ou sacrifier des vérités.II.4.48  
 
    Ni les tyrans ni les démocrates ne veulent partager le pain, mais tiennent à ce qu'on partage leurs idées : mensongères et belles, dans le premier cas, véridiques et viles, dans le second. L'aristocrate, en revanche, n'est pas un partageux d'idées mais il partagerait son pain avec le faible.II.4.49  
 
    Ne pouvoir respirer à pleins poumons (l'horreur les dilate !) que dans une société vermoulue. Étouffer dans une société aseptisée (les émanations de l'ennui sont trop toxiques !). Sort réservé aux ascètes et aux esthètes.II.4.50  
 
    Tous les problèmes de politique pragmatique se réduisent à ces deux casse-tête : comment conduire les ressources d'action des lucratifs et comment réduire les ressources d'inaction des contemplatifs.II.4.51  
 
    L'élitisme politique : non à la lutte des masses, des classes, des races où l'on remporte des victoires claniques ; oui à la lutte des as où l'on porte le poids des défaites communes.II.4.52  
 
    L'idée qu'un homme quelconque en vaut un autre est une idée aristocratique. L'idée démocratique est qu'il faille permettre à un homme quelconque de dominer un autre s'il en a des moyens légaux. L'idée tyrannique est qu'un chef élu de Dieu vaut mieux qu'un élu des hommes : « Il est plus facile à un chameau de passer par un chas d'aiguille, qu'à un grand homme – d'être découvert par une élection »II.4.2 - Hitler - « Eher geht ein Kamel durch ein Nadelöhr, ehe ein großer Mann durch eine Wahl entdeckt wird ».II.4.53  
 
    Que l'histoire se fasse désormais sans l'homme, sans fin ni valeur, soit. Mais que l'homme se résigne à vivre sans l'Histoire est un spectacle autrement plus affligeant.II.4.54  
 
    La démocratie vaincra car elle est le seul modèle qui appelle à s'unir, tous les autres commençant par le désir de se diviser.II.4.55  
 
    Ce n'est pas l'absence des premiers qui me frustre dans la démocratie, mais l'absence d'écarts, de visages : des coordonnées, des numéros d'ordre, on déduit la totalité du titulaire. Le n -ème membre découle entièrement du n-1 -ème et du n+1 -ème et aucun n'a de curiosité pour son premier terme ni ne tend vers le dernier, vers ses limites.II.4.56  
 
    Il s'avère, hélas, qu'au lieu d'abattre le veau d'or afin d'en extraire du misérable corned-beef, il est plus pratique de l'engraisser pour en faire une vache à lait. Comme il est raisonnable de pousser l'agneau, qui se frotte aux autels, vers le troupeau de moutons le plus proche. Ou le bouc-émissaire - vers la cité, pour que l'air de ton désert reste respirable.II.4.57  
 
    La barbarie et la poésie s'opposent à l'idée démocratique. Le démocrate borné, et c'est le cas le plus répandu, les confond. Les plus grandes calamités du siècle dernier n'ont pas pour origine une barbarie - la soif de pouvoir, l'intolérance, la brutalité - mais bien une poésie - la grandeur, le déni de la force marchande, la vision eschatologique de l'homme.II.4.58  
 
    L'individualisme est à l'origine des monstruosités du siècle dernier, individualisme du héros ou individualisme du fourbe. C'est la démocratie qui l'emporte, c'est-à-dire le collectivisme, celui de l'espèce la plus grégaire, du marchand.II.4.59  
 
    Le plus grand acquis de la liberté est la conscience sereine. Jamais, au pays des tyrans on n'empruntait le chemin de la bassesse avec une telle paix d'âme.II.4.60  
 
    Aucune tyrannie ne réussit jamais à constituer une meute aussi impitoyable et solidaire que le troupeau démocratique. La meute pourchasse ce qui bouge et laisse en paix ce qui s'immobilise ; le troupeau piétine ce qui cherche à se détacher de la terre. « Une fois dans la meute, tu as beau aboyer, il faudra bien que tu frétilles »II.4.3 - Tchékhov - « Попал в стаю, лай не лай, а хвостом виляй ». Et asinus asinum fricat« Pour être membre honorable du troupeau, il faut que tu sois déjà mouton toi-même »**II.4.4 - Einstein - « Um ein tadelloses Mitglied einer Schafherde sein zu können, muss man vor allem selbst ein Schaf sein ».II.4.61  
 
    Le coup que tu reçois dans une tyrannie s'identifie avec l'esprit d'un tyran que tu pourras haïr. Dans une démocratie, ce coup est anonyme, dicté par la lettre. La haine charnelle nourrit un désespoir vivant, l'avanie mécanique fait désespérer de la vie.II.4.62  
 
    Les sociétés fermées se projettent sur le firmament voûté ; les sociétés ouvertes - sur les platitudes de l'histoire. Dans les premières on redresse les têtes récalcitrantes - par le bâton ou par la boue sous les pieds. Dans les secondes on les rabaisse - par la carotte et par le vide des cieux.II.4.63  
 
    Tous les tyrans promettent le règne de l'esprit, de l'idée, du mot. L'homme libre se contente de vénérer la lettre.II.4.64  
 
    Le faible, qui est toujours un peu sauvage, et le rêveur, qui est toujours un peu fripouille, n'ont rien à attendre de la démocratie qui est la liberté du boutiquier, prude et probe, et du loup, pavoisé et apprivoisé. Ils sont caciques ou sous-fifres, à tour de rôle, rôles que répugnent les faibles comme les rêveurs.II.4.65  
 
    La forme que prend le débat des idées : en Russie - le sermon sur la Montagne ; en Allemagne - l'ascension d'un cénobite ; chez les Anglo-Saxons - le pragmatisme démocratique ; en France - la guerre civile.II.4.66  
 
    On ne peut penser librement que sous un joug. Imposé par des autres - une tyrannie, ou par toi-même - des contraintes. Débarrassé de ses fers, l'homme mourra esclave (c'est du Rousseau revisité). La façon dont la plupart des hommes parlent de la liberté est franchement grégaire.II.4.67  
 
    Dans la réussite, les savants d'antan se retrouvaient en compagnie des poètes. Aujourd'hui, dans celle des managers et des sportifs. Aujourd'hui, la spéculation scientifique éloigne de la culture aussi sûrement que la spéculation immobilière.II.4.68  
 
    Aujourd'hui, plus planétaire est l'événement, plus il relève de la rubrique des faits divers. Bientôt le seul moyen de s'accrocher à l'universel sera de rester à l'ombre de son clocher.II.4.69  
 
    L'humanisme, c'est de l'estime pour la solitude de l'homme - face à Dieu, à l'Histoire, à la biologie - et pour sa grandeur - face à l'économie, à la nature, à la culture. Toute religion, toute politique ne peuvent être qu'anti-humanistes.II.4.70  
 
    Les étapes successives de l'évolution moderne : dévitalisation, désublimation, neutralisation. Mais les révolutions faisaient pire : polarisation, sublimation, décapitation. Se réfugier dans l'involution : se méfier de la tête et vivre des charges de l'âme.II.4.71  
 
    Les hommes les plus terrorisés par l'avènement de la machine dans les affaires humaines sont ceux qui en sont paradoxalement les plus proches, par l'exclusion du cœur de tout débat vital.II.4.72  
 
    Tous ceux qui essayèrent d'adoucir les instincts de loup chez l'homme, finirent par s'abêtir. Plus haute est la voix vengeresse, plus basse est l'oreille qui la suit. De bas appétits, en haute montagne, transforment d'inoffensifs moutons en charognards redoutables.II.4.73  
 
    L'urgence des rendez-vous de la Justice nous fait oublier les signaux de la Sagesse. On se fait écraser sous les roues de l'Histoire ou l'on se retrouve dans un cul-de-sac du Progrès ou dans les embouteillages de la Peur. La Justice, c'est l'Égalité de choix de fourrage, la Liberté de sa digestion et la Fraternité entre le Fort et le Faible.II.4.74  
 
    Tes compères républicains : liberté des délicats, fraternité des non-jaloux, égalité des humbles.II.4.75  
 
    La tyrannie se faufile à travers la prétention de l'incapable (doux rêveurs, assassins ou poètes) d'imposer l'illisible (la charité, la noblesse). Le capable (disciple de Mercure) l'évince dans une émulation transparente arbitrée par la foule.II.4.76  
 
    Toute dictature débouche sur la tyrannie des médiocres. Ceux-ci comprennent que leur seule chance de se nimber est de s'allier aux échappées lyriques de la gent-de-lettres qui devrait s'estimer heureuse. La démocratie ne favorise que le possédant.II.4.77  
 
    Le malheur, c'est la peur, mais le bonheur, ce n'est pas son absence. La tyrannie, c'est le mensonge, mais la vraie liberté, c'est bien plus qu'éviter le mensonge.II.4.78  
 
    XVII-ème siècle - désert des vérités éternelles ; XVIII-ème - oasis des bons sauvages ; XIX-ème - mirage du progrès ; XX-ème - hallucination des révolutions ; XXI-ème - bagne du nouveau Moyen Âge.II.4.79  
 
    Peut-on imaginer que, pour justifier des calamités quelconques des siècles passés, on dise : le roi mystifie, le parlement joue la comédie ? La recherche de la vérité fut celle du bien. De nos jours, où peu s’en faut pour que le mensonge disparaisse définitivement de la scène publique, remplacé par d'odieuses vérités, tout le monde est persuadé que les calamités ne viennent que des prétendues duperies. Toute recherche de la vérité (comme celle du bien) est abandonnée car chacun est sûr de la tenir au bout de son droit.II.4.80  
 
    Cette société blasée, ravagée par la vérité et l'information transparentes, ne parle que de menteurs et de désinformateurs.II.4.81  
 
    L'histoire n'illustre aucun sens caché ni n'enseigne aucune leçon. Mais, tout comme la Bible, elle fournit un vocabulaire. Chacun est libre d'écrire en palimpseste sa propre légende.II.4.82  
 
    Sur les espèces promises à survivre : dans une tyrannie, s'épanouissent des caméléons, ânes, perroquets ; la liberté favorise les fourmis, hyènes, loups. L'homme solitaire est aigle ou taupe, dans le premier cas, chien ou cigale, dans le second.II.4.83  
 
    En quoi la force de l'argent est plus honorable que la force du glaive ? Celui-ci faisait trembler pour notre corps, celui-là pour notre âme.II.4.84  
 
    Plus le système de sélection sociale est rigoureux, plus le hasard est roi et plus vénéré est le culte du mérite. Travailler dur, saisir l'occasion, gérer l'implantation - le même discours chez les épiciers, les industriels, les intellectuels. Tandis que leurs triomphes se réduisent, la plupart du temps, à se trouver au bon moment au bon endroit. Et toi, adepte de « incerto tempore, incertisque locis »II.4.5 (Lucrèce), tu en es un raté désigné.II.4.85  
 
    L'acculturation est plus certaine quand la culture est placée à côté de la comptabilité plutôt qu'à côté d'une idéologie ou d'une religion. La terreur, l'humiliation ou l'humilité préservent la culture ; la bonne conscience, la dignité intacte ou l'orgueil l'érodent.II.4.86  
 
    Ce qui prouve que le sacrifice et la fidélité sont des mouvements innés et divins, c'est le besoin qu'éprouve aujourd'hui le loup de faire des sacrifices, le jour de kermesses ou grand-messes, et le mouton de rester fidèle au troupeau tout en proclamant de ne plus en faire partie. L'agneau et le bouc émissaire sont des poses surannées dont rêvait l'ange.II.4.87  
 
    Le socialisme serait hideux puisqu'il tend vers le moindre mal au lieu du plus grand bien. Il est beau, votre capitalisme, qui se débarrasse allègrement de toute cette dimension du bien et du mal, pour rester dans la platitude, sans relief, de l'argent. « La foule, où rien ne s’élève ni s’abaisse »*II.4.6 - Tocqueville.II.4.88  
 
    La seule activité libre, incompatible avec la démocratie, semble être l'art. Les sobres droits de l'homme dégrisent le devoir capiteux de l'artiste.II.4.89  
 
    Le démocrate veut compter les voix, le tyran les orienter, l'aristocrate peser ou, mieux, moduler. Testes non numerantur, sed ponderantur.II.4.90  
 
    La démocratie ne se justifie que chez les barbares, chez qui la seule alternative est la tyrannie. L'appel à l'aristocratie comme mode de cohabitation n'est envisageable que chez des nations évoluées. Mais l'évolution, au rebours de la révolution, c'est, avant tout, la réduction des dictionnaires ; le vocabulaire aristocratique est toujours neuf et toujours intemporel.II.4.91  
 
    Être libre, au sens banal du mot, c'est ne plus éprouver le besoin de se donner des contraintes. Mais la différence entre les contraintes et les buts est que les premières, non-écrites et arbitraires, viennent du goût ou de l'âme, tandis que les seconds, toujours écrits et communicables, sont dictés par l'esprit ou le troupeau.II.4.92  
 
    Tout bel appel à une meilleure justice se terminait dans le sang. Tout appât du gain sordide faisait avancer la machine sociale. Les défenseurs du genre humain sont, aujourd'hui, tous, dans les affaires, quand ils ne sont pas devenus misanthropes.II.4.93  
 
    Ce qui justifie peut-être le règne des marchands est le mérite de libérer l'énergie des salauds possédants et de mettre au travail les salauds dépossédés. Mais que celui qui n'est ni entreprenant ni paresseux en pâtit…II.4.94  
 
    Le conformisme des sots : se rebeller bruyamment contre un effet tout en en admettant, en silence, la cause. (« Dieu se rit des hommes qui se plaignent des conséquences alors qu'ils en chérissent les causes »**II.4.7 - Bossuet). Par exemple, la misère d'un faible face à la loi de l'homo faber. L'impuissance du politique face au culte de Mercure, à l'amor fati. L'esquive du philosophe de la caverne devant l'agitation de l'homo viator.II.4.95  
 
    Voter pour le marchand, en première manche, est sage ; le respecter est une autre paire de manches.II.4.96  
 
    Ne pas avoir trempé dans aucune des saloperies majeures du siècle dernier est, le plus souvent, signe de médiocrité pour quelqu'un qui fut mêlé à l'action malgré son goût pour le mot. Et pourtant, l'Europe bien pensante est toujours à la recherche de ces purs insipides, à ériger sur le socle vidé des enthousiastes.II.4.97  
 
    Devant l'échec de tous les maximalismes, l'intellectuel tente de se réfugier dans des positions minimales. Il aurait dû plutôt soit ne pas prendre position du tout, soit trouver de la beauté dans des ruines ou de la vétusté dans ce qui rutile. Mais les dispositifs du rebelle sont si voyants, et invisible - la pose du résigné.II.4.98  
 
    Le rêve de l'intellectuel européen - qu'on le déclare dangereux, qu'on cherche à le mettre au pas, qu'on le marque du sceau d'infamie, qu'on l'embastille. Mais sa confrérie ne suscite pas plus d'inquiétude que le syndicat d'épiciers (le charlatanesque Nolain, auréolé de quatre excommunications, le rocambolesque Th.More, béatifié et par le Vatican et par le Kremlin, sont jalousés pour leurs nimbes, qu'on refuse au conformisme montanien). Ce sont bien les meilleurs qui régentent la Cité, c'est un constat désarmant pour le fustigeur de métier.II.4.99  
 
    Ce n'est pas pour sa faiblesse que je tiens en piètre estime la démocratie mais bien pour sa force.II.4.100  
 
    Le même cercle vicieux, dans les cycles prophétie - apostolat - cléricature et économique - politique - éthique. Le gardien du clocher se rapproche des sibylles de passage, l'incorruptible s'acoquine avec Mercure.II.4.101  
 
    Les bûchers disparurent mais la sainte simplicité se répand. Les candidats au martyre dénoncent le feu, tandis que c'est le paisible geste du passant qui nous marque au fer rouge.II.4.102  
 
    L'abjecte qualité qui a le plus bel avenir est le sens des responsabilités. Elle décharge la société de l'assistance au faible, accorde au calculateur le prestige dont seul le danseur aurait dû se prévaloir et, surtout, elle pousse tout danseur à devenir calculateur.II.4.103  
 
    L'ennui d'un effort de survie est la première embûche sur la voie de la liberté. Eux et nous, le premier réflexe d'un esclave social, quelqu'un m'aidera et solidarité des solitaires qui souffrent en est le deuxième, répugnance devant tout ce qui est fastidieux - le troisième. L'homme devient libre quand il se dit je suis seul, se désintéresse de la souffrance d'autrui et accepte n'importe quoi pour survivre et rester dans le troupeau.II.4.104  
 
    La société d'aujourd'hui : l'anorexie des assoiffés, l'apoplexie des rassasiés.II.4.105  
 
    Dictature du cœur ou dictature du muscle, tout les oppose en leitmotive, tout les confond en finales. On devrait n'en garder que les ouvertures, vivace, cantabile. Laisser à la dictature de l'argent tous les développements, ma non troppo. Laisser en vibrati le cœur et le muscle contents, avant que l’argent comptant ne décoche la flèche finale en moderato, disparaître au moment même où s’allume ta lampe d’Aladin : « L’argent comptant est la lampe d’Aladin »II.4.8 - Byron - « Ready money is Aladdin’s lamp ».II.4.106  
 
    Les chars russes à Prague ne discréditent pas l'idée communiste, les conseillers américains à Santiago discréditent l'idée libérale. La première réside dans un mouvement du cœur, la seconde dans un mouvement des bras.II.4.107  
 
    Le devoir de mémoire face au droit de distance avec ce qui t'est le plus proche. Après Auschwitz, Hiroshima et le Goulag - élargir l'ironie du langage, plutôt que faire d'une pitié emphatique un horizon étroit.II.4.108  
 
    Une des raisons sociologiques de se méfier de liberté et démocratie : ces mots sont l'ultime recours des boutiquiers, à la recherche du ton véhément. Le libre échange se prête mal au pathétique.II.4.109  
 
    Une erreur esthétique : chercher des tares sociales du capitalisme - mais celui-ci y a réussi mieux que toutes ses féroces alternatives. Ce qu'il y a de hideux chez lui vient des rapports entre les faibles et les forts, entre la sagesse et l'efficacité.II.4.110  
 
    La Russie est trop pleine d'une vie sans forme ; je me réjouis chaque fois qu'elle se tourne vers les autres pour se manifester. La France brille par un vide vital que ne façonnent que les délicats ; je me récrie plus que le Français de souche contre ses emprunts au communisme russe, à l'ordre allemand ou à la puissance américaine.II.4.111  
 
    Je sais bien que la résignation colla toujours au nom des esclaves. Cependant je vois que les plus résignés aujourd'hui se trouvent parmi les hommes les plus libres.II.4.112  
 
    Dans l'Histoire il n'y a ni périodes critiques ni périodes organiques. C'est l'œil de l'homme qui impose des brisures et des continuités et fait reconnaître un faux vainqueur ou un vrai vaincu : « La tradition des opprimés est un espoir de briser la continuité de l’histoire ; la continuité est celle des oppresseurs »II.4.9 - Benjamin - « die Tradition der Unterdrückten ist eine Hoffnung, das Kontinuum der Geschichte aufzusprengen ; die herrschenden Kräfte stellen sich in der Kontinuität dar ». Tourné vers le futur, c’est du pressentiment bête, vers le présent – du ressentiment instructif, vers le passé – du sentiment intelligent.II.4.113  
 
    L'échelle la plus profonde qui s'applique aux hommes est celle qui va du plus faible au plus fort. Mais elle est brouillée par les tracés, sans intérêt, des classes, des mérites, des chances.II.4.114  
 
    Au pays du nationalisme le plus féroce naissent bizarrement les mots Weltliteratur, Weltschmerz, Weltanschauung. Au pays des désastres grégaires et sauvages - boyard, nihiliste, intelligentsia. Contrairement à : snob, spleen, humour qui coulent de source.II.4.115  
 
    L'implantation patiente de l'homo oeconomicus et de l'homo communicans fait propager l'honnêteté, la tolérance et la bassesse. Mais toute tentative de cultiver, sous contrainte, la noblesse de masse fait pousser la fourberie et le fanatisme.II.4.116  
 
    Pour mettre à l'épreuve nos yeux et oreilles, les lendemains devraient se taire et le passé être imprévisible. Plus on est sans voix, plus on prête l'oreille aux lendemains qui chantent. Plus les œillères enveloppent les yeux, plus la rétrospective devient diaphane.II.4.117  
 
    Les USA - le meilleur accoucheur de la liberté extérieure et le meilleur fossoyeur de la liberté intérieure.II.4.118  
 
    Quand la déforestation progresse dans les têtes, la loi de la jungle prend forme d'un code de la route vers le progrès. Et voilà le bon sauvage traité en auto-stoppeur.II.4.119  
 
    Dans la tradition européenne, le goût des élites dictait le prix de la chose culturelle. La démocratie finit par élever la jugeote de l'homme moyen au grade du juge suprême. Et c'est ainsi que l'hégémonie acculturelle américaine naît plutôt à Paris qu'à New York.II.4.120  
 
    Convertir ou subvertir, à l'époque où il traînaient encore quelques idées non éprouvées par l'acte, est remplacé aujourd'hui, par divertir. Même invertir n'y échappe pas. La contestation ou la fondation d'églises doivent être divertissantes.II.4.121  
 
    Là où triomphe la liberté économique, se répand la jungle de la force (« la force de la meute est dans le loup »II.4.10 - Kipling - « the strength of the Pack is the Wolf »). Là où pousse, timidement, la fraternité humaine (« la force du loup est dans la meute » - « the strength of the Wolf is the Pack »), s'élargit le terrain vague et s'enhardit la mauvaise herbe.II.4.122  
 
    L'Histoire fut possible grâce au poids des liens arbitraires ou imaginaires. Sa fin, c'est la reconnaissance que la seule authenticité est dans les relations commerciales. « La croyance utopique implique une radicale insincérité »II.4.11 - Ortega y Gasset - « La creencia utópica implica una radical insinceridad ».II.4.123  
 
    Quand une pudique générosité s'autorise à violer les règles mercantiles, le prochain viol pourrait provenir d'un vol impudent. La stricte déférence du cadre achat-vente, de la vénalisation douce, rend l'humanité aimable et sage.II.4.124  
 
    Le bonheur des peuples est affaire des banquiers et des requins, le bonheur d'un homme est affaire de ses rêves (avant sa sécheresse) et de ses colombes (après ses déluges).II.4.125  
 
    Ce qui, jadis, par un mécénat incontrôlable, permettait à l'artiste de survivre, sera tôt ou tard traité d'emplois fictifs, de détournements de fonds, d'abus de biens sociaux. La fonction publique le recalera à cause de ses hors-sujet, son seul refuge sera la banque.II.4.126  
 
    Derrière la justice des hommes se devine toujours la soif de vengeance, derrière le culte du mérite - le commerce. Préférer au tumulte du semi-lucre - le culte du simulacre. Chercher Venise par temps sec.II.4.127  
 
    Justification du culte de la résignation : plus les hommes se soumettent au règne du boutiquier, plus y gagnent la justice et l'égalité. Plus vil est le héros du jour, plus constructif est l'élan des jeunes. Plus gris est l'horizon des désirs, plus de couleurs offre le terre-à-terre des actes.II.4.128  
 
    En fait de PNB et de libertés, aucune noble révolte ne fit jamais rien avancer ; le moteur du progrès fut toujours le paisible salaud, profiteur de l'ordre établi.II.4.129  
 
    Le danseur espérant égaler le calculateur, une fois aux affaires, - tous les cataclysmes du XX-ème siècle viennent de cette funeste illusion. Ceux qui refusent de réduire leurs vies à la marche, leurs voix aux sondages d'opinions et leurs âmes à la messe dominicale continuent à escamoter cette fatale évidence.II.4.130  
 
    Ma position, dans cette société réussie, c'est un conservatisme radical, assorti, pour cette société, d'une radicale répugnance.II.4.131  
 
    L'idéal politique : une démocratie forte ne s'occupant que des faibles. Mais cette ambition servit toujours de prélude à toutes les tyrannies. « Toujours la tyrannie a d’heureuses prémices »II.4.12 - Racine. Cercle vicieux qui nous pousse à désirer le seul règne qui marche, celui des marchands.II.4.132  
 
    Jadis, le monde libre fut séparé du monde asservi. Aujourd'hui, la frontière entre liberté et esclavage passe à travers chacun de nous. Les mains, le cœur et presque tout ce qui est viscéral vivotent, mécaniques et serviles, et il ne vibrent, dans la zone libre, que les producteurs de bile et de fiel.II.4.133  
 
    L'irrésistible puissance de l'argent provient du fait que, contrairement à tout ce qui est noble, il n'a pas d'adversaires à mépriser ; il est prêt à s'acoquiner avec un bourreau ou avec un poète, avec un comptable ou avec un philosophe. Un poète a même dit : « Dans ses effets et lois, l'argent est aussi beau que la rose »II.4.13 - « Money is, in its effects and laws, as beautiful as roses ».II.4.134  
 
    Le progrès palpable de notre société : l'accumulation cède le pas à la capitalisation, avec un taux de pénétration des âmes à valeur ajoutée jamais atteint. Les méfaits du progrès : le micro fit taire les Voix d'ailleurs, le train fit déblayer les Voies impénétrables.II.4.135  
 
    Plus les hommes s'agitent plus ils deviennent libres. Plus l'homme s'agite et plus il est esclave. Le tumulte chasse le poète : du forum - dans le premier cas, de ton propre cerveau - dans le second.II.4.136  
 
    Au sens banal du mot, n'est libre que la société des tyranneaux campés sur leurs droits. Au sens pur du mot, seuls les serviteurs de Dieu se libèrent en plaçant tout droit tonitruant derrière un devoir muet.II.4.137  
 
    Et si ce qui condamne fatalement toute utopie humaniste n'était pas la bassesse du possédant mais la paresse du dépossédé ?II.4.138  
 
    La santé d'une nation se reconnaît dans la similitude des voix rebelle et conservatrice. Quand le mutin est plus flamboyant, la nation est jeune. Quand le conformiste éclipse les révoltés, c'en est fini de la fécondité de la nation. La rébellion, c'est la mauvaise herbe, la grégarité ce n'est que du fourrage, jusqu'au lendemain qui renonça d'être radieux.II.4.139  
 
    Le détachement de l'histoire est signe d'une forte personnalité ou d'une lamentable société.II.4.140  
 
    Les incompris d'antan, c'étaient ceux qui se permettaient trop d'avis. Aujourd'hui, ce sont ceux qui n'en ont pas. Les faux maudits sont ceux qui s'affichent en victimes de censure, d'interdictions. Le rebelle officiel, aujourd'hui, est aussi gris que le conformiste souterrain. On ne les distingue plus.II.4.141  
 
    On ne dénoncera jamais assez la règle tyrannique : cujus regio ejus religio, mais voyez l'ennui de sa contrepartie démocratique : cujus religio ejus regio et consentez que la meilleure attitude est peut-être : religio sine regie.II.4.142  
 
    Deux idoles possibles : l'expansion ou la fraternisation. La procession de la première : ennui, robotisation, progrès ; de la seconde : enthousiasme, tyrannie, faillite. Refuser cette dichotomie, c'est être bête à pleurer ou démagogue à lier, ou les deux à la fois.II.4.143  
 
    Dans les affaires des hommes, ce n'est pas sa stérilité qui me fait mépriser l'imprécation, mais, au contraire, son indéniable efficacité.II.4.144  
 
    La caserne se fait rare, nul n'est plus enrégimenté. Le troupeau quitta la rue et s'installa dans la cervelle, où il se reproduit mieux que jamais : la cinquième colonne dans la quintessence de l'univers.II.4.145  
 
    On continue à faire appel à l'agneau sacrificiel et au bouc émissaire, mais on les charge, aujourd'hui, de leur propres péchés et non pas du sien propre, tout en dépeignant préalablement ces animaux comme bourreaux ou bêtes de proie. Jamais les abattoirs ne présentait une telle correctness.II.4.146  
 
    L'histoire de l'humanisme : le XVI-ème siècle - le pathos d'une révolte, le XVII-ème- la passion d'une utopie, le XVIII-ème - l'élégance d'un rêve, le XIX-ème - la grandeur d'une théorie, le XX-ème - l'horreur d'une réalité, le XXI-ème - l'ennui de l'inutile.II.4.147  
 
    Signe du barbare : l'assujetissement anonyme, la démocratie, provoquant le même rejet que l'assujetissement personnalisé, la tyrannie ; la chose vue, la loi, étant la même contrainte que le regard, le visage du tyran. L'homme évolué, lui, est homme de théâtre : accepter le masque pour se passer de visage, se contenter de la scène pour étaler sa vie.II.4.148  
 
    La fin de l'Histoire veut dire que forger ou subir sa destinée sont désormais synonymes. D’inspiratrice de l’être (Hegel), l’Histoire se mua en productrice de l’avoir (Marx). Tout volontariste n'est désormais qu'opportuniste. D'où le culte de Napoléon et l'oubli de Pierre le Grand.II.4.149  
 
    Ce n'est pas à cause d'un prétendu gouffre grandissant entre la vie réelle et les intellectuels, que ceux-ci disparaîtront de la scène. C'est, au contraire, à cause de leur fusion journalistique avec la vie réduite aux statistiques. Ce gouffre béni aura existé pendant 250 ans, mais des pelletées des Balzac, Dickens, Hugo, Tolstoï, Sartre l'ont comblé malgré quelques sapes des Flaubert, Nietzsche, Valéry. Jadis, on confondrait l'intellectuel avec le vagabond ; aujourd'hui, il est indiscernable d'avec le garagiste.II.4.150  
 
    Tout est perdu, quand, au pays du rêve apollinien annexé par l'empire de Mercure, tout acte de résistance n'est ressenti par toi-même que comme astuce de collabo.II.4.151  
 
    La Grèce démocratique livre l'aristocratique Socrate au poison. Notre démocratie neutralise toute aristocratie par des contrepoisons prophylactiques : injections vénales accordées à tout sujet frappé d'intelligence.II.4.152  
 
    Notre époque n'a pas plus de goût pour l'instantanéité ou l'immédiateté que les autres, mais, en revanche, l'heure, la durée et la fréquence ne sont plus lues que sur les cadrans publics, sans vérification par notre horloge interne.II.4.153  
 
    L'intellectuel de tous les temps, homme de noblesse et de hauteur, combattait une vérité dégradante et laissait le soin de s'attaquer aux mensonges - aux hommes d'action. Un respect mécanique de toute vérité et un culte de l'action expliquent, aujourd'hui, l'extinction de la race d'intellectuels.II.4.154  
 
    Les combattants de la liberté n'eurent jamais pour adversaire des monstres tyranniques et haineux, mais bien d'insipides tenants de la routine et d'une inertie du statu quo. Mais ils furent plus jeunes, plus romantiques, plus pathétiques. La dévalorisation de la jeunesse, du rêve et du pathos sont à l'origine de cet immonde consensus qui a aplati la querelle de la liberté aujourd'hui.II.4.155  
 
    Dans une tyrannie, j'admire et compatis à ceux qui souffrent, les meilleurs, une infime minorité, et ainsi, à mes yeux, la liberté rejoint l'élite des valeurs. Dans une démocratie, les médiocres, la majorité triomphante, m'écœurent, et la liberté dégringole parmi ce qu'il y a de plus vulgaire. La seule ratio essendi de la souffrance reste ta propre faiblesse (qu’aucune ratio cognoscendi ne calme : (« la pire des souffrances – avoir tant de visions et si peu de force »II.4.14 - Hérodote) - l'humiliant verdict démocratique, par négation, interdit aux élans de ta honte ou de ton orgueil tout appui terrestre.II.4.156  
 
    L'égalité démocratique est du même ordre d'aberrance que la tordue égalité entre le Père, le Fils et l'Esprit Saint. La Loi vétéro-testamentaire sert de base à votre liberté, et votre fraternité se réduit à la sacro-sainte Djihad de tous contre tous.II.4.157  
 
    Nulle part ailleurs le boutiquier n'est aussi omni-présent et omni-puissant qu'en pays européens sous régime monarchique. Les républiques, tout de même, laissent toujours une petite chance à la noblesse à ne pas être entièrement laminée par le lucre.II.4.158  
 
    Peuple d'hommes de rêve, peuple d'hommes d'action, peuple d'hommes d'affaires - tel fut le cheminement de toutes les nations évoluées. L'élite, à contre-courant, fut en premier lieu dans l'action, puis dans le rêve - aujourd'hui, elle est dans les affaires, comme tous les autres.II.4.159  
 
    On veut ranimer ou démultiplier la Croix - elle devient gammée ou se transforme en étoile rouge. Et l'on verra dans la croix une svastika castrée ou une étoile éteinte.II.4.160  
 
    Un caporal (Hitler) en héros d'un humanisme belliqueux, un séminariste (Staline) en héraut d'un humanisme évangélique - les professionnels, les haut gradés, les généraux ou les papes, firent meilleure fortune dans le métier de racoleurs.II.4.161  
 
    Mon acharnement contre les forts (et le robot, son aboutissement) suit, et achève (?), une longue, et assez stérile, tradition française où la cible fut : les scolastiques (Descartes), les cléricaux (Voltaire), les gentilshommes (Rousseau), les bourgeois (Flaubert), les intellectuels (mes contemporains). Hélas, vitupérer les zombies - Dieu, le peuple, l'ignorance - est un exercice sans grâce.II.4.162  
 
    Toute la philosophie allemande d'avant Nietzsche préparait le chemin du robot, et paradoxalement ce sont les pires des robots allemands qui ont choisi pour symbole - Nietzsche ! On reconnaît une noble pensée par des catastrophes que déclencherait sa mise en application. « Néron eût été un grand prince s'il n'eut été gâté par le galimatias de Sénèque »II.4.15 - Ch.Fourier.II.4.163  
 
    La question de société qui est occultée par tous, tout en étant à l'origine de toutes les chamailleries, est : quelle doit être la récompense de la force (musculaire, intellectuelle, monétaire) ? La réponse, presque unique et presque unanime, est - l'argent. « On te range d'après ce tu manges »II.4.16 - Feuerbach - « Man ist was man ißt ». Nos footballeurs, nos penseurs, nos banquiers exercent de plus en plus le même métier - ce sont des faiseurs d'argent. Sans cette récompense, les déserts de la pensée, aménagés aujourd'hui en sinécures, retrouveraient le béni inconfort des cavernes.II.4.164  
 
    Plus une beauté est pathétique, mieux s'en accommode la scélératesse et la brutalité. La tolérance démocratique s'éduque dans la tiédeur et la mièvrerie.II.4.165  
 
    La perte du sens du grandiose : les finalités de plus en plus vagues et les moyens, la raison instrumentale, de plus en plus efficaces. Ces symptômes ont toujours précédé le déferlement de la barbarie. On tenta d’ajouter du lyrisme bleu aux horizons grisâtres ; le résultat - encore plus de gouttes rouges et d’injustice noire. Impasse. Montée inexorable du robot paisible et juste qui finira par détruire l'homme.II.4.166  
 
    Tout regard sur le nazisme ou le stalinisme qui n'y décèle pas une part du lyrisme allemand ou russe et tente de les réduire aux tentations totalitaires est creux. Le ressort commun de ces deux monstres est une tentative pathétique de substituer au mesquin le grandiose. Une passion, pas une structure. Qui fait monter Wagner et Bakounine, en 1848, sur le même côté des barricades.II.4.167  
 
    Je peste contre le régime le plus juste, le plus efficace, le plus ouvert. « Qui rêve encore aux heures repues ? »*II.4.17 - Hölderlin - « In guten Zeiten gibt es selten Schwärmer ». Quelque chose d'essentiel manque d'aliments. L'âme ne se nourrirait-elle que de la misère d'un corps ou d'un cerveau en proie aux monstres. Face aux robots, elle s'étiole et s'affadit.II.4.168  
 
    Que les impôts, les vitamines et le fait divers ne laissent plus le temps à la populace pour songer au salut du monde, - on doit s'en féliciter. Mais que la même sagesse frappe les élites, c'est odieux, corruptio optimi pessima. Entendons-nous : quand le patricien se met à réaliser ses beaux rêves d'un monde majestueux, il dépasse vulgum pecus en nocivité, il en devient même plus arrogant.II.4.169  
 
    La vraie question, raciale et politique, n'est pas « quelles sont des races inférieures ? » mais bien « quelle doit être la liberté du fort et s'il doit sacrifier quoi que ce soit au faible (tout en sachant que le faible d'aujourd'hui peut devenir le fort de demain) ».II.4.170  
 
    Dès qu'on libère l'homme de ses attaches nationales pour le faire adhérer à l'universalité, il ne se précipite pas sur la poésie de ses voisins, il il a hâte de s’attacher à la seule loi vraiment universelle, celle du marché.II.4.171  
 
    Tout ce que le rebelle institutionnalisé dénonce chez les hommes a toujours existé, c'est la qualité des dénonciateurs, en revanche, qui a beaucoup changé : la jeunesse sans bonne révolte, l'élite sans bon regard, le bon Dieu sans bonnes foudres.II.4.172  
 
    Le goujat-esclave, le bureaucrate moscove, me poursuivit de sa hargne à cause de mon regard absent, ce qui n'empêchait pas mon verbe secret de respirer. Le goujat-maître, l'éditeur parisien, accueille mon verbe libre avec une indifférence qui brouille de rage mon regard dont personne n'a cure.II.4.173  
 
    Le progrès, dans toutes les sphères de la vie communautaire, est si évident qu'être homme du progrès est une trivialité de raison. Croire en régression impossible vers une éphéméride intemporelle - une alternative prophylactique pour échapper à la ringardise des aigris ou des nostalgiques de l'emphase persifleuse.II.4.174  
 
    La voix grégaire : une révolte collective pour favoriser l'individu actuel ; la voix aristocratique : la résignation individuelle pour se retrouver dans un collectif inactuel.II.4.175  
 
    En abolissant le culte du veau d'or, il faut savoir ne pas se laisser subjuguer par le prône de l'âne ou de l'hyène ou subir la procession des vaches maigres.II.4.176  
 
    La révolte est dans l'esthétique et la révolution - dans le pragmatique. Motif et acte, le plaintif et le caritatif. Elles ne se rencontrent jamais sans s'horrifier mutuellement.II.4.177  
 
    Votre infâme inégalité matérielle engendre votre infâme égalité des goûts : vos poètes sont indiscernables des épiciers. L'aristocratie aurait plus de chances parmi l'égalité matérielle où le goût du poème ne devrait rien à la graisse du repu ni au fiel du raté. « La racine et la source de l’amour s’appelle Égalité »*II.4.18 - Maître Eckhart - « Die Wurzel und die Ursache der Liebe ist die Gleichheit ».II.4.178  
 
    Deux côtés les plus originaux de notre époque, deux déchéances de regards : de celui des enfants - qui jadis portait le mépris et la révolte devant la crapulerie adulte - et de celui des sages - qui jadis n'affleurait même pas les choses. Aujourd'hui, la musique intérieure de leurs yeux céda la place à la reproduction des cadences du temps. Le regard fait oreilles.II.4.179  
 
    Porter au suffrage universel l'amour ou la haine est également bête. On ne voue les grands sentiments qu'à un inutile grandiose.II.4.180  
 
    L'art des perspectives : dire que le Goulag, Auschwitz et Hiroshima s'inscrivent dans un même courant peut être signe d'une débilité facile ou d'une lucidité difficile.II.4.181  
 
    Dans une tyrannie en quête de drogues, le rêve comme démarche qui grise peut faire jeu commun avec la poudre aux yeux et la langue de bois. Dans une sobre démocratie, le rêve comme marchandise s'apparente aux faux en écriture. Le rêve a une petite chance de se maintenir sous la tyrannie, sous la démocratie il n'en a aucune. Bénie censure, « mère de la métaphore »II.4.19 - Borgès) !II.4.182  
 
    L'étrange parallèle entre l'Allemagne et la Russie : une multitude de voix, jeunes et rebelles, jaillirent au lendemain des cataclysmes de la Grande Guerre, un silence de mort suivit l'écroulement du nazisme et du stalinisme. La vitalité de la résignation n'existe plus.II.4.183