La pensée unique fit d'énormes progrès. Elle persuada à tant d'hommes orgueilleux d'avoir leur regard à part, tandis que l'œil du troupeau s'y installa en maître. Le doute, en soi, n'est pas plus recommandable qu'une recette de cuisine ; il n'est bon qu'accompagné des paradoxes, ces couples d'avis se reniant par un simple changement de langage. Il est le contraire du microscope sceptique, il est le macroscope ironique. L'unification des arbres de plus en plus dissemblables - la noble tâche du doute.III.4.1
 

 


La clarté est une condition de toute action, c'est pourquoi je m'en méfie. Les plus belles choses ne se manifestent qu'à l'ombre. La fugacité des intentions du sage naît de la multiplicité des langages qui les habillent. La certitude du sot - du langage grégaire et unique, où le mot-à-mot aboutit aux gestes aussi sans détours que ses motifs de départ.III.4.2
La clarté dissipe l'amour comme les dates et les noms discréditent le mystère. L'amour, comme le roi, portent d'invisibles robes qui empêchent de parler de leur nudité. Aimer, c'est douter de tout hormis son sentiment. Éclairées d'un éclat amoureux, l'ombre ou la lumière présentent la même vulnérabilité ; le seul refuge certain de l'amoureux, c'est les yeux de l'autre.III.4.3
Garder pour soi ses zones d'ombres, faire don de ses lumières - est-ce ainsi que doit frayer avec les autres un aristocrate ? Non, seule l'ombre peut être aristocratique, elle sait palpiter. La lumière est trop droite, elle naît de la combustion de matières vulgaires. Renoncer à communiquer, tenter de toucher, se résigner à l'amplitude captieuse du mot.III.4.4
L'équilibre entre une clarté héritée et un doute porté en propre - l'art se conçoit à deux, et il est inévitable qu'une part du charlatan ou du plagiaire s'en mêle. L'art de la clarté va jusqu'au dernier pas ; l'art du doute chante le premier et se recueille dans l'avant-dernier. Tout ce qui est définitivement clair, chez l'artiste, est lâche !III.4.5
Plus le monde t'est clair, plus tu t'éloignes du bien. L'incertitude t'attache à la terre et fait germer des grains de la pitié. L'homme sûr laboure le quotidien et sectionne les racines séculaires. L'homme dubitatif se noie dans le jour de ses gestes, pour faire surnager la nuit de ses rêves. Il est toujours trop tard de se réveiller, la pierre au cou ou le rouge au front.III.4.6
Les cavernes d'un doute primordial, ces dernières zones d'ombre vitale, en dehors des cités inondées d'une blafarde lumière, seront aménagées pour les hordes touristiques, comme le furent des bagnes, des camps de concentration ou des champs de bataille. Des guides infaillibles prenant la relève des anachorètes incertains.III.4.7
On accumule tant de transparences nouvelles dans le panorama des hommes, mais dans le portrait de l'homme - aucun progrès de l'éclairage des traits éternels. Si c'est cela, la Providence divine, autant confier le reste à la machine ! Plus la gentillesse réglementaire envahit la rue, plus la bonté élémentaire fuit le foyer.III.4.8
Un sot a, évidemment, plus de doutes qu'un sage, mais ceux-ci s'adressent aux objets où l'éclairage commun a déjà tout clarifié. L'intelligence, c'est la bonne direction du doute qui est celle d'un nouveau langage ou d'un nouvel interprète, plutôt que l'acharnement sur le même objet pour y trouver une faille.III.4.9
Plus tu pratiques le sabotage des certitudes rouillées, plus l'ironie décapante a de prises avec ton outillage. L'ironie, c'est le respect du marteau et la peur du clou, avec peu d'entrain dans l'exécution du geste qui consacre le mur ou la croix. Être suspendu par la seule force de ton regard crédule et s'écrouler à la première apparition d'un huissier ou d'une femme.III.4.10
Ce qui est le moins évident, dans mes opérations de démontage des clartés, c'est que l'outil utilisé est le plus souvent le mot, et non pas le syllogisme. Le classique croit entendre la voix des dieux et toucher aux vérités éternelles ; le romantique s'enivre du silence des cieux et s'entoure des ombres charnelles. Recherche du mot juste ou du mot-geste.III.4.11
À la proximité atteinte en plein jour, je préfère celle que découvrent les insomniaques en fixant la même étoile, à la trajectoire imperceptible. Tu ne vois clair que dans ce qui t'est trop proche ou trop éloigné. La vraie distance ne se calcule qu'avec tes propres mesures, pipées par ta passion, déformées par ton regard oblique.III.4.12
Aucun pays ne fabriqua autant d'écrins pour y enfermer une clarté précieuse que la Russie. Le Russe éprouva toujours de la mauvaise joie, face à une clarté déchue. Et sa propension à creuser un gouffre là où tout autre se serait contenté d'une tombe ou d'un fossé en fait bon équilibriste mais piètre paysagiste.III.4.13
Plus le cercle de tes clartés est mince, plus certainement tu te renfermes dans la solitude. Les hommes n'apprécient que les positions au rayon large et net. La solitude, avec des certitudes, est fastidieuse, avec des doutes - douloureuse. Si tu plonges dans la claustration, munis-toi de convictions et de règles.III.4.14
Trop d'ombre fait souffrir les habitués d'un éclairage uni. Trop de fausse clarté ennuie l'exilé de la lumière. Les vérités comme les doutes mortels ayant disparu, on souffre maintenant de leur asepsie ou de leurs effets secondaires. Jadis le doute ouvrait des plaies, aujourd'hui, il les cicatrise, bien que d'autres organes, expiatoires et plus sensibles, en pâtissent.III.4.15
Les vérités naissent bien dans la clarté, mais, le plus souvent, elles sont conçues dans de délectables ténèbres. Comme chez les hommes, une vérité mûre et bien assurée cesse d'attirer l'œil expert qui lui préférera des courbures et tournures plus prometteuses d'erreurs fatales. Ne restent dans le vrai que des eunuques du langage.III.4.16
 

 


 
    Les contraires de croire : dans le mystère - supposer ; dans le problème - prouver ; dans la solution - douter. Le doute, sur cette échelle, n'est pas si glorieux à côté des preuves et des hypothèses.III.4.17  
 
    Le mystère est généralement absent dans ce qui est humainement complexe, il se loge plus volontiers dans ce qui est divinement simple.III.4.18  
 
    N'importe qui peut douter sur la Croix, c'est sur la Montagne que le doute aurait eu sa place. Aux certitudes on aurait dû n'accorder que le Désert.III.4.19  
 
    L'œil des partisans des clartés définitives ne s'accommode qu'à une distance fixe et croit à l'assimilation. Tout nouveau savoir en élargirait la superficie. L'habitué des vies en reliefs paradoxaux possède une accommodation élastique où la falsification et les vérités éternelles dessinent des courbes en profondeur et en hauteur, sans nous appartenir.III.4.20  
 
    Il y a des vérités-racines et des vérités-greffes. Les premières sont si loin des fleurs qu'on serait tenté de les mépriser. Les secondes sont si artificielles qu'on ne croit pas à leur reproduction.III.4.21  
 
    Le sage voit que de l'expliqué il arrive, par plus ou moins de chaînons, à l'inexplicable. Pour le sot, l'expliqué est toujours un dernier chaînon.III.4.22  
 
    Dans les crépuscules, le créateur sent l'approche du premier souffle, l'habitué de la clarté du jour les trouve irrespirables. Rarement le premier élan jaillit d'une source limpide. L'imagination, l'ami certain de l'incertitude (« amicus certus in re incerta »III.4.1 - Cicéron).III.4.23  
 
    Être précis, c'est munir les faits de noms. Mais la vraie précision est le choix de verbes qui les lient. Le verbe, c'est l'action du poète et un simple constat du goujat. Le nom, c'est la liberté du poète et l'esclavage du goujat.III.4.24  
 
    Plus on tente de s'éloigner du réel pour créer nos systèmes de vérités, plus sidérant est le constat qu'on le frise partout. Notre libre arbitre doit suivre de bonnes lois, c'est l'obéissance aux recettes qui est source de tout chaos inextricable.III.4.25  
 
    L'esprit n'a que deux fonctions, une ironique - égaliser et une intime - distinguer. L'obscurité sans poésie, jetée sur deux objets et qui les égalise, n'est pas ironique. Il faut chercher un haut angle d'éclairage qui fait coïncider les ombres. L'obscurité peut servir de fond, pas d'avant-scène.III.4.26  
 
    Le sot accorde au palpable la force d'une loi et ne voit, dans l'abstrait, que de la contingence. L'intellectuel fait le contraire.III.4.27  
 
    Chez l'homme sensé, le Pourquoi se moque de toute la multitude de Parce que. Chez le sot, c'est l'unique Parce que qui efface d'innombrables Pourquoi.III.4.28  
 
    Sans ce qui existe l'imagination serait sans poids ; sans ce qui n'existe pas la vie serait sans ailes.III.4.29  
 
    Le véridique face à l'inventé : aucun constat crédible pour peindre l'âme, le cœur ou l'esprit. Seule la qualité de l'invention y met des couleurs et des formes. Tout appel au triomphe de la vérité, dans ces canevas, ne fait que fausser la perspective. « Plus on est naturel, plus on est rattrapé par le cliché »*III.4.2 - Finkielkraut.III.4.30  
 
    Les crédules font peu de cas de leurs convictions ; ceux qui les exposent le plus bruyamment sont les sceptiques.III.4.31  
 
    Le bon sceptique : tout est possible ; le mauvais - tout est faux. Celui-ci pense qu'en niant il détruit ; celui-là laisse sa chance à toute ruine.III.4.32  
 
    Deux points de vue féconds sur la vérité : elle est bavure ou miracle.III.4.33  
 
    Le choix entre clair et obscur est rare. Le choix beaucoup plus fréquent et sérieux est entre ce qui s'accorde avec ta musique intérieure et ce qui fausse ses notes.III.4.34  
 
    C'est seulement aux questions sans intérêt, où règnent le pensif et le constatif, qu'on ne peut répondre que par un oui ou un non. Plus la question appelle de substitutions, plus le oui et le non s'équilibrent, dans leurs chances d'emporter la mise. L'esprit ironique consiste à donner un coup de pouce au perdant.III.4.35  
 
    Ils passent leur temps à nouer ou à dénouer des nœuds ; je coupe la corde dès qu'elle devient droite.III.4.36  
 
    Tremper sa plume dans un encrier trop clair signifie pour certains préconiser la clarté.III.4.37  
 
    La vraie clarté répugne les photos, magnétophones et procès-verbaux. La vraie obscurité ne craint ni lampes ni incendies ni lunes.III.4.38  
 
    Dans les repaires des certitudes on compte sur ses poings. Le dubitatif, dans sa caverne, se contente de points de repère.III.4.39  
 
    Chose suspecte est la clarté qui dure, l'impuissance de trouver des mots de plus haute volée que ceux qui, plus tôt, nous avaient soulevés ou bercés. D'où l'intérêt des noms à variables, à multiples substitutions possibles.III.4.40  
 
    Il y a des choses, et elles sont peut-être les plus belles, qui gagnent à ne pas être tirées au clair.III.4.41  
 
    Le visible est illisible. La tâche d'artiste serait la tentative de traduction de l'invisible en lisible.III.4.42  
 
    La clarté vaut mieux que le chaos dans tout récit de faits divers, c'est-à-dire 95 % de la littérature. Mais la clarté est signe de bêtise dans tout message à écouter au clair de lune. Il est plus difficile de s'écarter des cadences logiques que des cadences mécaniques.III.4.43  
 
    Une énigme : même le coupe-gorges, même l'ingénieur, même le journaliste saoule son môme avec des contes de fées et non avec le contenu de son journal. Autrefois, le besoin du merveilleux s'éteignait vers 25 ans, de nos jours, à 5 ans, on sait que le père Noël est un produit de grande distribution comme un ordinateur ou une assurance.III.4.44  
 
    Les uns, les pratiques, ne voient que les choses sans voiles ; les autres, les lyriques, vivent de voiles ; les derniers, les ironiques, s'adonnent au dévoilement, en se moquant aussi bien des choses triomphantes que des voiles voués à la défaite. L'ironiste est celui qui sait renouveler le voile autour des choses en quête d'échos.III.4.45  
 
    Pour voir du Chaos il faut de bonnes oreilles ; pour le faire parler - de bons yeux. Quand on invertit, naïvement, les rôles, on n'obtient que du désordre. Les moments à guetter : l'ordre s'avérant harmonie (l'esprit français reflété par Valéry), le désordre se sublimant en chaos (l'âme russe vue par Dostoïevsky).III.4.46  
 
    Le naïf pense que l'esprit n'a de tâche plus exaltante que chercher à dissiper une obscurité. Mais l'homme plus subtil part plus souvent d'une clarté obvie pour chercher par où la vie peut l’enténébrer de plus belle. « Ils seraient nombreux de savoir s’ils ne pensaient pas déjà savoir »III.4.3 - Gracián - « Muchos sabrían si non pensasen que saben ».III.4.47  
 
    L'écriture, c'est un tour de ronde de nuit, dans une maison en train de se figer. Il est bon de pratiquer l'éteignoir des certitudes diurnes mais il ne faut pas qu'un abat-jour devienne rabat-joie du doute vespéral.III.4.48  
 
    Nier une absurdité peut apporter de la lumière aux autres, jamais à toi-même. L'absurdité de la chose niée se traduit en mesquinerie de la négation. Ne méritent d'être niées que des choses sensées.III.4.49  
 
    Dans presque tout ce qui compte dans la vie on bute à l'impossibilité de dichotomies nettes. Le juste flou des frontières - tel est l'état d'esprit fin et honnête dans lequel Kant pratiquait sa critique : l'étude des crises, des cas frontaliers, extrêmes, où naissent des métaphores et langages conceptuels.III.4.50  
 
    Le vrai savoir sert à affiner la qualité et l'épaisseur du doute, seuls ses aristocrates (Cioran ?) en font leur pierre de touche. Une bonne pierre d'achoppement convient mieux pour façonner le doute qu'un « mol oreiller » (Montaigne).III.4.51  
 
    Les plus belles sensations du vrai proviennent non pas d'un doute vaincu mais de la capitulation devant une certitude désarmée. Il y aurait, dans notre âme, des semences de vérité restées au stade de germes mais qui sont néanmoins aussi vraies que de lourds sillons de nos champs.III.4.52  
 
    La sensation d'unité ou de système, chez un homme, vient souvent d'un manque trompeur d'aspérités à la suite de polissages répétés par l'autosatisfaction. La maîtrise n'est pas dans des volumes empilés mais dans des contours en pointillé, sans connexité, dans des frontières.III.4.53  
 
    Il est bon que la foule se vautre dans des certitudes ; l'émeute naît du doute ; rien de moins dangereux qu'attroupement de bonnes consciences.III.4.54  
 
    Tout cheminement d'homme, de nation, d'idée, pour un œil suffisamment perçant ou narquois, peut être vu comme une miraculeuse continuité ou une lamentable suite de volte-face. Toute critique, apologétique ou éreintante, est ridicule.III.4.55  
 
    Ce livre contribue à démolir le dernier universal linguistique, celui qui verrait systématiquement le blanc vainqueur du noir, la lumière préférée aux ténèbres. Tous les propagateurs de lumières tapageuses se plaignent d'être mal compris (problème de messagerie !), tandis que les auteurs ténébreux se félicitent d'avoir seulement provoqué un écho silencieux (mystère des messages !)III.4.56  
 
    Je préfère les ténèbres à la lumière, car lumière veut dire mouvement, reflet, sens de l'ombre. Seules les ténèbres préservent la valeur de ce qui n'est regardé par personne. Que d'autres pensent que « L'homme ordinaire projette de l'ombre ; le génie projette la lumière »III.4.4 - G.Steiner - « The ordinary man casts a shadow ; the genius casts light » - tout génie a un stock de belles ombres que ne voient que ceux qui sont à l'aise dans le noir. « Le génie maîtrise le chaos, seuls les sots tiennent à l'ordre »**III.4.5 - Einstein - « Genies beherrschen das Chaos, nur Dumme halten Ordnung ».III.4.57  
 
    Chaque fois que vous trouvez mon mot trop clair, je suis sûr que vous ne me comprenez pas. « Ce qui devient clair cesse d'être de moi »III.4.6 - Nietzsche - « Eine Sache, die sich aufklärt, hört auf, uns etwas anzugehn ».III.4.58  
 
    La fascination devant le mystère de la flèche irréversible du temps aide à ne pas prendre pour solution l'envoi de flèches, toujours réversibles, dans l'espace.III.4.59  
 
    Chez l'homme du savoir, les tendances de la raison façonnent celles du sentiment : la primauté de la largeur de vues, par exemple, se traduit par la part de l'étendue des émotions. Chez l'homme du cœur, c'est la forme de son savoir qui n'est qu'une translation de ses sentiments : un haut regard provenant d'une haute houle.III.4.60  
 
    Une conviction sans connaissance est aussi creuse qu'une croyance née du seul savoir. Penser le non-cru ou croire le non-pensé relève, en définitive, du même don.III.4.61  
 
    L'ordre, c'est l'idée du monde, le désordre, c'est le monde des idées, la « branloire pérenne » (Montaigne). La vie est un équilibre précaire entre ces deux univers, équilibre rompu tantôt par le savoir synchrone, le système, tantôt par le savoir diachronique, l'ironie.III.4.62  
 
    Le moi part toujours de la vacuité journalière et vise les horizons éternels. Il est moins qu'un pont, un simple bac branlant. La création en est le seul passager. Ne pas se transformer en radeau du naufragé, ni se laisser entraîner par le courant du quotidien. Ne pas voir dans la corde au cou une destinée de batelier, mais un salut de noyés.III.4.63  
 
    Une étrange attirance qu'exerce le mot vérité sur ceux qui n'ont jamais pratiqué la logique. L'inertie verbale dictant le choix de leurs mots, ils portent une vague conscience de proférer à chaque instant des contrevérités et ils nomment vérité ce béat et fantomatique contraire du mensonge.III.4.64  
 
    Les réserves de naïveté du sage furent plus vastes et plus sonores que les dépôts du savoir du robot qui va lui succéder. La vérité de Dieu se manifestait mieux dans l'insu de l'artiste que dans l'omniscience du pédant. Et l’art est un rappel que le manifeste traduit le révélé.III.4.65  
 
    Une mise à sac des vieilles certitudes n'est féconde que si l'on réussit à en préserver des ruines exotiques, habitables par un doute nostalgique. Car terre brûlée est pire que terre bétonnée.III.4.66  
 
    Justification de la divagation : il y a, en nous, un fond fuligineux, épais et ardent, que les plates clartés d'une cervelle surfacique ne parviennent pas à rendre, cherchent à l'animer et finissent par l'ensevelir.III.4.67  
 
    Du bon usage de la lumière : au lieu de la refléter en faisceaux anonymes, l'emmagasiner et s'en servir, discrètement, pour enjoliver son obscurité intime extériorisable.III.4.68  
 
    L'homme est d'autant plus brillant que plus miroitante est l'ombre qu'il sait projeter de l'astre caché.III.4.69  
 
    Nous passons la première moitié de notre vie à nous débarrasser de quelques bêtises pesantes et à faire pencher la balance en faveur de l'intelligence. Mais dans la deuxième moitié, on fait l'inverse, avec un étonnement centuple et débouchant soit sur un sombre désespoir soit sur une joyeuse ironie.III.4.70  
 
    L'homme subtil vénère, en hauteur, l'ordre et surmonte, en profondeur, le désordre. Le deuxième cas, pour l'homme intelligent, est beaucoup plus fréquent, et on peut dire que la vraie anthropologie est avant tout une entropo-logie. Par un essor-hauteur de l'âme on surmonte l'homme plus sûrement que par son élargissement-distance (Nietzsche - « Distanz-Erweiterung innerhalb der Seele »).III.4.71  
 
    Oui, la vie est un rêve, diurne ou nocturne, la raison ou l'érotisme, l'être ou le néant. Et comme toujours, c'est à travers leurs perversions que nous en touchons le fond : l'acte ou la possession, agir ou avoir.III.4.72  
 
    Plus on va et mieux on comprend que ce n'est ni la part du doute ni la part des certitudes qui déterminent la stature d'un homme mais bien la qualité des métaphores qu'il met en jeu, pour faire jouer son désarroi ou son arrogance.III.4.73  
 
    Aucun beau mystère n'est né de mon savoir, mais celui-ci aide à me débarrasser des avortons et à régulariser des bâtards. C'est en pelotant mon ignardise que j'assure la descendance du rêve volage.III.4.74  
 
    Dès que la lucidité devient seul juge, le spectre d'un vide stérile envahit ton regard. Et tu te réfugies auprès du premier asile où est encore toléré le vague à l'âme, et le vide s'anime.III.4.75  
 
    Tu ne parles jamais « pour ton propre compte » (Wilde), sans t'être grimé ; ton discours sera jugé d'après le respect que tu as pour le dramaturge, le genre choisi pour ta pièce, la distance qui te sépare du premier spectateur.III.4.76  
 
    L'avenir appartient aux nations qui réussissent à se débarrasser du doute. L'ironie de l'histoire est que ce mouvement, salutaire pour les hommes et suicidaire pour l'homme, est lié au nom de celui qui érigea en norme la forme la plus triviale du doute - Descartes. Le dernier à douter en Allemagne fut E.Jünger ; je ne sais où j'aimerais le croiser, à l'Hôtel Raphaël ou dans les tranchées du Caucase, avec une plume ou avec un fusil ? Le doute - la sourde certitude d'avoir quelque chose à se reprocher - ne survit qu'en Italie et en Russie.III.4.77  
 
    Tous les métiers sont bons pour élever des cités radieuses, inondées de lumières : des contremaîtres du savoir, des géomètres des émotions, des charpentiers de l'art. Mais pour concevoir de nobles ruines des ombres il faut des orfèvres, des virtuoses du vide, des artistes de la vie.III.4.78  
 
    Plus on appuie sur la touche unique d'un système, plus on frappe à côté de la vie. « L'homme du système ne veut plus avouer à son esprit qu'il vit, que, tel un arbre, il aspire à l'ampleur autour de lui »III.4.7 - Nietzsche - « Der Systematiker will seinem Geiste nicht mehr zugestehen, dass er lebt, dass er wie ein Baum, in Breite um sich greift ». Cette perte d'ampleur vivifiante est due au manque de hauteur palpitanteIII.4.79  
 
    Projetée hors de nous-mêmes, la lumière impose un ordre sédentaire auquel répugnent le cœur migrateur, l'âme vagabonde, l'esprit nomade. L'adresse ou les coordonnées définitives ne sont utiles que si tu attends une réponse de quelqu'un d'autre que toi-même, phénomène rare.III.4.80  
 
    Ce qui est nouveau est rarement faux ; ce qui est souvent faux est rarement nouveau. Comme fidélité et beauté, mutuellement exclusives, chez les femmes et dans les traductions poétiques.III.4.81  
 
    Ce que je cherche est absurde, ce que je trouve est lumineux (« je suis ce que je cherche »III.4.8 - Hölderlin - « Was ich suche, ist alles » ! Picasso : « Je ne cherche pas, je trouve »III.4.9 - j'invente ! - ce que je crée m'apprend ce qu'est la création). La recherche même est diabolique comme activité (ressource d'algorithmes), divine comme objet (source de rythmes). La mise en hauteur de la recherche, la mise en couleur des trouvailles - recettes pour les yeux redoutant le terre-à-terre et la grisaille. Gauguin s'égare : « Les impressionnistes cherchent autour de l'œil et non au centre mystérieux de la pensée »III.4.10 - il n'y a jamais de mystère dans la pensée, seul le regard peut s'en colorer.III.4.82  
 
    As-tu connu un seul plumitif qui ne proclamerait pas la recherche de la vérité comme son haut objectif ? Il s'imagine que les autres pataugent dans la duperie. La bonne plume se reconnaît par la capacité de séduire avec un mensonge vivant. Et elle laisse les autres se vautrer dans leurs mortelles vérités. « Les romantiques appelleront ironie cette virtuosité : jouons si bien que nous soyons nous-mêmes notre dupe »**III.4.11 - Pavese.III.4.83  
 
    Les facettes des hommes intéressants peuvent être lumineuses ou réfléchissantes. Elles éclairent ou obscurcissent notre vue. N'aurait-on pas franchi un seuil où les seconds seraient plus nécessaires que les premiers ?III.4.84  
 
    Sous un regard trop perçant la vie perd en échelle ce qu'elle gagne en lisibilité.III.4.85  
 
    Le culte du doute cartésien débouche sur la prévalence du calcul. Deux objections à cette attitude. Dans le Vrai : le calcul enraie l'essentiel, la recherche du langage. Dans les Bien et Beau : l'utilitaire tuant l'admiratif devant le principe.III.4.86  
 
    La précision est primordiale quand la requête est de forme : Que vaut (pourquoi, comment, quand, où) X ? Mais l'intelligence, c'est la spécification de X : modèles (substances), qualificatifs, négation, quantification, liens entre objets, tournures verbales. La présence d'inconnues, dictée par une intuition ou une foi, peut être plus féconde qu'une mécanique précision en résolution.III.4.87  
 
    Opposer vérité à erreur - métier des sots ; vérité à vérité - métier des sages ; beauté à vérité - métier du poète.III.4.88  
 
    En s'adressant à la réalité, dire que tout n'est que vérité ou qu'il n'y a aucune vérité revient au même : elle nous donne la notion de la perfection - donc elle est au-dessus de nos doutes, elle est inatteignable - donc rien de définitif ne sera jamais prononcé sur elle.III.4.89  
 
    L'intégrité de ce qui est acquis est la norme des relations dépassionnées. Pour mieux se retrouver, dans des limites invétérées. La passion, c'est l'incitation aux annexions et séparatismes. Pour se retrouver soi-même, aux frontières obscures.III.4.90  
 
    On te dit : ne parle que de ce que tu sais. Mais tu ne sais que ce dont tu parles (ce que tu viens de dire, non ce que tu vas dire). C’est par ta manière d’aborder l’inconnu qu’on te reconnaît : « Pour cacher aux autres les limites de ton savoir, rien de plus sûr que de ne pas les franchir »III.4.12 - Leopardi - « Il più certo modo di celare agli altri i confini del proprio sapere, è di non trapassarli ».III.4.91  
 
    Un système, te dit-on, est une clef à ouvrir des serrures de la vie. C'est enfoncer une porte ouverte ! La vie nous envahit, il suffit de s'ouvrir devant elle.III.4.92  
 
    Le doute en soi n'est pas meilleur que la certitude. C'est son sujet, ou mieux, les rapports nouveaux entre ses objets, qui l'embellissent. Dans la certitude, c'est le projet-passion qui peut l'innocenter.III.4.93  
 
    Les paradoxes acérés tendent à laisser de profondes entailles. Cependant, tu devrais être coutures plutôt que coupures, rhaps-odie plutôt par-odie, liaison plutôt que lésion. Les plaies sont de la cervelle, le baume - du cœur.III.4.94  
 
    La chose où ta voix se distinguerait le mieux peut s'appeler évidence. La chose dont tu dois t'interdire l'écho s'appelle bruit du monde. La chose dont le langage est tout de signes et dépourvu de sons s'appelle vérité.III.4.95  
 
    Le doute même figurant dans l'arsenal du vulgaire, la noblesse me paraît de plus en plus désarmée. Je finis par la chercher partout ou pointe une quelconque capitulation. Surtout, face à un rêve : « Ne substitue pas à la vie – un rêve ; on ne triomphe que du réel »III.4.13 - Sénèque.III.4.96  
 
    Se résigner à être incomplet après l'élimination du vulgaire.III.4.97  
 
    Avis aux chercheurs de bonnes consciences ou de vérités : le Christ cale à la question « Qu'est-ce que la vérité ? », le Bouddha est muet quand on lui demande ce que c'est que le nirvâna.III.4.98  
 
    Il faut se dire que le passage de l'idée à la vérité est du même ordre que le passage de la lettre au mot. L'esprit est la maîtrise de la lettre !III.4.99  
 
    Que d'inepties se profilent derrière le fier « C'est la vérité qui m'importe » ! Je dresse plus souvent les oreilles quand j'aperçois une complaisance au mensonge qui traduit mieux l'attachement à ce qui pousse vers la vérité.III.4.100  
 
    Tout le monde est persuadé d'être le plus sujet au doute critique. Mais le vrai doute, le doute compatissant, complaisant et presque complice de la vérité à abattre, est rare.III.4.101  
 
    Le doute n'est pas un flair du faux (charlatanisme délibéré) mais une liberté du vrai (imposture fatale). Douter, c'est horror vacui, c'est la reconnaissance de la vacuité des choses et la volonté de la remplir.III.4.102  
 
    Les convictions seraient la lie de l'esprit. Mais sans en avoir goûté l'amertume, on n'apprécierait pas assez l'ivresse qui les précède.III.4.103  
 
    Prendre, à tous les coups, parti du chaos, face au système, est puéril ; il faut les défier, tous les deux, le premier avec du génie, à la recherche d'une nouvelle harmonie, le second avec de la passion, pour provoquer une nouvelle secousse. Frayer avec le génie tout en fréquentant la passion s'appelle avoir de la hauteur dans sa vie sentimentale.III.4.104  
 
    L'incertitude nous fréquente tous et met à l'épreuve notre force de probité. C'est notre rôle dans la pièce courante qui détermine si nous allons la déguiser ou la travestir, l'exhiber dans ses oripeaux ou l'étouffer dans des paillettes de la certitude.III.4.105  
 
    La rigueur ne mène qu'au nécessaire, il faut de la passion pour accéder au suffisant.III.4.106  
 
    La conscience exhibe plus d'obscurités que l'inconscience n'en dévoile de clartés.III.4.107  
 
    Dans le naturel on agit, dans l'artificiel on crée. Tout ce qui est naturel - le cœur ou l'âme - aspire à la clarté. Survient ce sacré esprit et nous livre à une nouvelle et époustouflante obscurité.III.4.108  
 
    Même le doute est réparti équitablement entre canailles et justes. Mais ce n'est pas la même région - très basse pour les premiers - qui en est frappée.III.4.109  
 
    Mon ennemi - le hasard des actes ; mon ami - la fatalité des mots.III.4.110  
 
    Seule une clarté de tête peut rendre un vague à l'âme.III.4.111  
 
    Jadis la médiocrité se réfugiait dans le vague, aujourd'hui elle se sent plus à l'aise dans la clarté. Être « l’ombre : ou trace des ténèbres dans la lumière ou trace de la lumière dans les ténèbres »III.4.14 - G.Bruno - « l’ombra : o traccia di tenebra nella luce, o traccia di luce nella tenebra ». Maîtriser la répartition des ténèbres et des lumières est le signe d'un artiste. Par exemple, la clarté de ce qui s'éteint, l'obscurité de ce qui éblouit. « Il faut souffler sur quelques lueurs pour faire de la bonne lumière »**III.4.15 - R.Char.III.4.112  
 
    L'évidence est conçue (les idéalistes) ou perçue (les matérialistes). Mais on parle de deux choses différentes : vérité ou adhésion. L'idéaliste du vrai peut être matérialiste du beau.III.4.113  
 
    La vérité est une chatterie à but hygiénique, la chimère est une hygiène à but orgiaque.III.4.114  
 
    Le doute est toujours un recul, il n'est donc jamais de l'inertie comme la plupart des affirmations qui n'aiment pas voir des horizons s'effondrer.III.4.115  
 
    Dans l'urbanisme de l'esprit, le doute, contrairement à la foi, s'occuperait de voirie plutôt que d'architecture. Entretenir les impasses où sont logées des vérités. L'ironie serait au service social : brasser les niaiseries et loger les révélations aux mêmes adresses et sous les mêmes enseignes.III.4.116  
 
    La distance apporte de la lumière à l'amitié et de l'obscurité à l'amour. Mais le meilleur, et le plus rare, en toi, perd en saveur, à tout afflux de netteté. Cherche donc la compagnie de l'ami et dérobe-toi à l'assiduité de la maîtresse : dans la clarté amicale, réjouis-toi de l'attrait des ombres vacillantes et dans des limbes amoureux, inspire-toi d'une lumière intraitable.III.4.117  
 
    Les meilleures rencontres sont nocturnes. Les meilleurs adieux sont diurnes. Il vaut mieux que le premier pas soit impénétrable et le dernier - inoubliable. De nuit, les contours flottants rapprochent ; de jour, l'accommodation du cœur éloigne.III.4.118  
 
    Pour sortir du temps, la négation est aussi stérile que l'acquiescement. La bonne voie est la hauteur de l'éternel retour, à rebours du progrès et du doute ; elle est la vie aux frontières et non pas leur franchissement. Même Lao Tseu se fait contaminer par la bougeotte : « Sortir, c'est vivre ; entrer, c'est mourir »III.4.16.III.4.119  
 
    Espérance : accorder au miraculeux une place au milieu des terreurs causales, folle échappée hors du temps. Le désespoir est une pose bête : substituer des causes aux emballements. « Sans l’espérance, vous ne rencontrerez jamais l’inespéré »III.4.17 - Héraclite.III.4.120  
 
    Aucun geste consolateur final en vue, se dit le matérialiste en se mettant à hurler au désespoir. Le beau mystère du monde me fait oublier l'absurdité ou l'horreur des problèmes et des solutions dans ce monde, se dit l'idéaliste, cet « Inconsolé, à la Tour abolie » (Nerval), et s'enivre d'espérance.III.4.121  
 
    L'espoir - la flèche qui ne quitte pas l'arc bandé ; le désespoir - la découverte qu'aucune cible touchée n'ennoblissait l'effort des cordes. « Rien de plus apaisant qu’un canon chargé »III.4.18 - Heine - « Es gibt nichts stilleres als eine geladene Kanone ». Devant mon adversaire surarmé, l’action triomphante, l’arc est mon arme de dissuasion, censé ne jamais servir.III.4.122  
 
    Je préfère mes passages-éclairs dans le royaume des ombres, où rien ne marche, au séjour prolongé dans la république des lumières où rien ne danse.III.4.123  
 
    Ignorer ce que nous savons est une bonne astuce de créateur d'idiomes qui finit par n'apprécier que le savoir de ce que nous ignorons.III.4.124  
 
    Comment on échappe à l'ennui mécanique des oui-non : par l'absurde (syntaxique ou sémantique), par l'indécidable (Gödel !), par le paradoxal (méta-connaissances). Toutes les trois échappatoires ne sont que langagières, accessibles seulement aux maîtres des meilleurs langages.III.4.125  
 
    L'erreur du mensonge est de ne pas afficher sa date et se croire aussi éternel que la musique. La vérité honnête, en revanche, marque son champ en reconnaissant qu'elle est aussi passagère que les faits. « Je n’ai rien contre le mensonge, mais je déteste l’imprécision »III.4.19 - S.Butler - « I do not mind lying, but I hate inaccuracy ».III.4.126  
 
    La négation n'a de sens qu'en tant que position, tandis que la résignation ne vaut qu'en tant que pose. « Détourner le regard : que ceci soit ma seule négation ! »***III.4.20 - Nietzsche - « Wegsehen sei meine einzige Verneinung ! » La résignation a donc plus de ressources en expressivité, comme la négation - de sources d'ennui. Mais, en restant dans l’immédiat, « l’acquiescement éclaire le visage, le refus lui donne la beauté »III.4.21 - R.Char.III.4.127  
 
    Chercher à atteindre la face voilée de l'astre - ils appellent ça rêver ! Rêver, c'est vivre de ce que dévoile sa haute orbite, le revers n'éclipsant jamais l'endroit en qualité des ombres.III.4.128  
 
    Face à la prolifération de gourous, performants et transparents, je me rapproche des saints, moyenâgeux et ombrageux.III.4.129  
 
    Abondance de lumière sans qu'aucun feu ne l'entretienne - l'une de ses inventions qui forment le futur robot. Abondance d'espace, abondance d'espoir, abondance d'esprit - qui « ne sont pas pour nous » (Kafka).III.4.130  
 
    On cherche le mieux ce qu'on est certain d'avoir déjà en puissance, on cherche la forme d'un contenu plus consistant que le mot, plus rigoureux que la réalité. Chercher ce qu'on n'a pas est pratiquer le coup de dés. La science et l'art opposés au hasard.III.4.131  
 
    Il faut façonner le doute de l'homme en artiste et la certitude des hommes - en comptable.III.4.132  
 
    Les mauvais chercheurs, en remontant les causes, aboutissent aux fondements, justificateurs et apaisants. Les bons y tombent sur le vide : les calculateurs se mettent à clamer leur désespoir et les rêveurs redoublent d'enthousiasme à cause de la gratuité prouvée et merveilleuse de leurs premiers emballements.III.4.133  
 
    Gymnastique de la rigueur : réussir, brillamment, à employer une incertitude alternative, rebelle à l'embrigadement dans des régiments syllogistiques.III.4.134  
 
    Tu adhères à cette certitude : un contre tous, tu ne peux pas avoir raison, et voilà qu'un doute paralysant te gagne : non seulement tu ne serais pas le meilleur, mais aucune lance ne se croiserait avec la tienne. Et tu finiras par bâtir ta propre arène qui, faute de panaches et de dames, ressemblera de plus en plus à une ruine.III.4.135  
 
    L'âme, c'est la pression sous la membrane de ton regard ou sous l'épiderme de tes gestes, l'appréhension. L'esprit, c'est la compréhension, l'universalité de l'im-pression de lumière. Le cœur, c'est l'incompréhension, l'existence de l'ex-pression des ombres. L'âme éclectique est condamnée à osciller entre l'impressionnisme et l'expressionnisme.III.4.136  
 
    La pureté est stimulante : c'est le récit des plus pures des vérités qui se prête le mieux à l'écart, à l'abandon, à l'invention.III.4.137  
 
    Pyrrhon : « Comment peut-on savoir si le sage est sage ? »III.4.22 - par trois choses : par la rigueur de la descente au degré zéro de la raison, par le confort de la solitude qu'on y découvre et par la nature de la résignation de n'y trouver ni fenêtres ni toit.III.4.138  
 
    Que me font les poids et places, dont l'attribution est le seul mérite de la rigueur dans l'art, si je crée dans l'impondérable et le dépose dans mes ruines, conquises de haute lutte !III.4.139  
 
    Ils savent ce qu'ils disent sans le savoir chanter ; je m'efforce de chanter sans savoir ce que j'en dis. De nos jours, il faudrait inverser l'adage : « Où est l'esprit, là est le chant »III.4.23 - « Ubi spiritus est cantus est ». Leur visée – être cacique des caciques ; j’ambitionne le genre du cantique des cantiques.III.4.140  
 
    La même exigence doit dicter les seuils de clarté ou d'obscurité au-delà desquels l'objet quitte le domaine de l'art. Seuls les grands osent l'harmonie du clair, mais l'harmonie de l'obscur est plus chaude.III.4.141  
 
    Je ne m'éclaire pas de la pensée d'autrui, je l'éclaire, mes horizons lui servant d’écran.III.4.142  
 
    Dans ce monde il y a beaucoup plus d'impuretés nettes que de puretés confuses.III.4.143  
 
    Pour comprendre ce que nous sommes, c'est peine perdue que de faire marcher nos affaires ou raconter nos tribulations ; nous nous mettons à placer l’espoir dans faire danser nos rêves ou chanter nos joies, mais la déconfiture finale de ces introspections ne fait que redoubler notre perplexité. Et l’on finit par se rendre à cette belle évidence : l’incompréhension du soi est la meilleure source de nos enthousiasmes.III.4.144  
 
    Étranges étiquettes - « inutile et incertain » - que Pascal attribue à Descartes, tandis que celui-ci n'est justement qu'utile et certain. Comme ce lourdaud de Spinoza bourré de connaissances pratiques et traité par Voltaire de « subtil et creux ».III.4.145  
 
    À tous les illuminés-prophètes, dont la première lumière tourne irrévocablement en éclairage public, je préfère un enténébré poète, dont les dernières ombres servent de fond à mon étoile. « Je suis fils de la nuit. Ne suis ni prophète ni médecin, mais conducteur des âmes »III.4.24 - Homère.III.4.146  
 
    Tant de mes lumières mesquines doivent être éteintes, pour que je puisse me livrer, ravi, aux ombres projetées par mon seul astre, mon anti-étoile. « Égaliser les lumières, unifier les ombres »***III.4.25 - Lao Tseu – on s'approfondit dans l'Un, on se rehausse dans l'unification d'arbresIII.4.147  
 
    La clarté dans la tête - irremplaçable pour mieux cerner ton vague à l'âme.III.4.148  
 
    Méfie-toi de ton évidence grise ; prends conseil auprès de ton excellence bleue.III.4.149  
 
    La lumière pragmatique inonde le quotidien des hommes qui vivent de plus en plus dans l'illusion d'un milieu sans ombres. D'où la chute de l'art et de la philosophie qui ne vivent que des ombres. « Au fond de chacun, il y a son noyau inconnu, masse d'ombre qui joue le moi et le dieu »III.4.26 - Valéry.III.4.150  
 
    Plus achevé est l'autoportrait que tu dessines, plus faux et reproductible il est. Et tu renonces aux traits nets au profit des points sans modulations visibles.III.4.151  
 
    Quand on a chassé les choses, de son champ de vision, on arrive à cette délicieuse identité entre lumière et ombres, mot et pensée, temps et espace.III.4.152  
 
    Le sot étend le suffisant, le sage approfondit le nécessaire, le délicat hausse leurs domaines de valeurs respectifs jusqu'à ce qu'ils deviennent de vagues constellations scintillantes.III.4.153  
 
    Les profonds : d'austères arêtes en continu reliant des obscurités ; les hautains et superficiels : épris de belles clartés discrètes se riant des arêtes. Dissertations, concentrations.III.4.154  
 
    Le dévoilement peut être aussi respectable que le voilement ; il suffit de s'attarder davantage sur la qualité des voiles que sur la quantité de tes traits infidèles.III.4.155  
 
    N'être sûr de rien, pour un sot, signifie incapacité de prouver ; pour un homme d'esprit - capacité de falsifier une vérité prouvée, de créer un nouveau langage dans lequel ce qui fut vrai ne le serait plus.III.4.156  
 
    Le faible, par son doute naïf, annonce la fin du règne de l’évidence et aboutit à une évidence sans relief. Le fort, par ses certitudes intuitives, rappelle les secousses, sans lendemain, du doute et se bâtit des ruines pittoresques hantées par un doute apaisé.III.4.157  
 
    La terrible preuve de notre totale disparition finale : impossible de donner à notre regard une intensité quelconque sans la présence de nos yeux et même de nos mains. Notre âme s’éteint avec la lumière dans nos yeux.III.4.158  
 
    J’aime cette indétermination d’échelle de la profondeur-hauteur de Zarathoustra, du savoir-pouvoir des Cahiers de Valéry, du jouir-vomir de Cioran. Cette lecture fait de vous fabricant de balances, inventeur d’altimètres ou de tortures.III.4.159  
 
    Ils sont dans une nuit naturelle et ils cherchent des porteurs de lumières ou de reflets ; je suis dans un jour artificiel où je reconstitue un jeu d’ombres originelles.III.4.160  
 
    Les questions vagues et les réponses flagrantes – tel est le goût du temps. Les questions nées d’une lumière, les réponses produisant de beaux jeux des ombres – tel devrait être ton exigence.III.4.161  
 
    La plus précieuse sagesse de la vie : savoir de quelle illusion il faut se débarrasser et à laquelle – s’accrocher. Fractions futiles et fictions utiles.III.4.162  
 
    Ce qui est certain te permet de t’entendre avec les autres ; ce qui est incertain – de t’entendre toi-même. Les sceptiques, qui ne s’intéressaient qu’à l’incertain, étaient peut-être les meilleurs spécialistes du soi.III.4.163  
 
    C’est par le choix des lieux, dignes qu’on s’y perde, qu’on reconnaît le mieux son âme-sœur. Là où l’on se connaît, règne la logique tribale, artisanale ou minérale. « Se connaître est la démangeaison des imbéciles »III.4.27 - Bernanos. « Se connaître, c'est fatalement prendre sur soi le point de vue d'autrui »III.4.28 - Sartre.III.4.164  
 
    La bonne lumière est donnée à tout le monde ; c’est le choix des choses et surtout des écrans – forme et fond ! – qui nous classe parmi les créateurs, initiateurs des jeux des ombres.III.4.165  
 
    Joli paradoxe : de la profondeur nous vient la lumière impassible, et la hauteur ne nous envoie que des ombres scintillantes.III.4.166  
 
    L’édifice artistique débute par la profession d’un style couronnant final, pour se terminer par le test des fondations. Il s’avère que bâtir sur l’inconnu est le seul moyen d’accéder, un jour, au statut envié de ruines et d’éviter celui de terrain vague ou d’épave. « Mes efforts sur des chantiers échoueront sur un rivage pour y traîner comme une épave ruinée »III.4.29 - Goethe - « Meine Bemühungen ums Gebäu werden an den Strand getrieben und wie ein Wrack in Trümmern daliegen ».III.4.167  
 
    Mon jeu d’ombres, aux yeux délicats, est pris pour lumière. Cette interchangeabilité est une véritable chinoiserie de yin et de yang. Peu m’importe votre lumière ; je l’enveloppe de mes ombres. Et vos ombres ne m’émeuvent que si j’en devine le soleil : « Ceux qui sont hideux au soleil ; ceux qui gagnent à accueillir le froid et l’obscurité »III.4.30 - Canetti - « Menschen die an der Sonne gehässig werden. Menschen, denen Kälte und Finsternis gut tun ».III.4.168  
 
    Créer de l'ordre, dans les limites d'un langage fixé, est une banalité. Y introduire du désordre, pour créer un nouveau langage, est une chose rare.III.4.169  
 
    Il n’y a rien de connu qu’on ne pourrait pas rendre, derechef, encore plus caché ou secret. Le contraire, évangélique, est bon pour intimider le désordre du menteur, mais non pour intimer l’ordre au mentor.III.4.170  
 
    Parmi les choses auxquelles l’art réussit à donner une forme il y a toujours plus de sujets de négation que d’acquiescement, d’excentricité que d’authenticité. L’image de ton être est dans la forme évasive du vase et très peu dans son contenu compréhensible. Donc, ni métamorphose (perfectionnement, sacrifice, développement) ni préservation (authenticité, sincérité, fidélité), mais – création (forme, enveloppement, modelage). C’est ainsi qu’il faut comprendre Canetti : « ce qui est sans forme ne peut se métamorphoser »III.4.31 - « das Gestaltlose kann sich nicht verwandeln ».III.4.171  
 
    Il y a en moi ce que je crois et connais et ce dont je me méfie et ignore. J’essaie de ne parler à autrui qu’au nom de la seconde facette, la première étant commune à tous. « Ce qu'on sait de quelqu'un empêche de le connaître »III.4.32 - Ch.Bobin. Mais il faut croire en son ignorance de soi ; c’est ce que voulait dire Lao Tseu : « Si tu ne crois pas en toi-même, personne ne te croira »III.4.33.III.4.172  
 
    Dans ma Caverne du nécessaire, la lumière du possible me fait admirer les ombres de l'impossible. R.Char invertit les couleurs : « L'impossible nous sert de lanterne »III.4.34. À Derrida il sert de matériau : « La seule invention possible, l'invention impossible »III.4.35.III.4.173  
 
    Ce qui, en toi, est visible – te cache. C'est ta manière de voiler l'invisible qui t'exprime le mieux.III.4.174  
 
    Quand tu découvres l’éphémère de ce qui est le plus solide et le solide - de ce qui est on ne peut plus éphémère (« Seul l’éphémère dure »**III.4.36 - Ionesco), rien ne s’écroule dans ta tour d’ivoire ; mais tu révises la place accordée à son toit, ses souterrains, ses fenêtres, et tu vois que, fonctionnellement, ton édifice s’inscrira désormais tout naturellement dans le style architectural des ruines. « Là où s'élevait une maison bien réelle, surgit un édifice inventé »III.4.37 - Rilke - « Wo einmal ein dauerndes Haus war, schlägt sich erdachtes Gebild vor ».III.4.175  
 
    On fait bien, en dissipant le vague autour du secondaire, des problèmes, en y apportant de la lumière. Mais méfie-toi de l’inertie qui te ferait profaner l’obscurité sacrée du mystère. Ou, pire, - te désintéresser de toute lumière, au milieu des solutions incolores.III.4.176  
 
    Avec le connu, on n’a besoin que de normes et d’empreintes ; c’est dans la mesure que l’on touche à l’inconnu que le style se met à compter ; le mode inscriptif y paraît le seul valable, le descriptif, le prescriptif et même le proscriptif étant plutôt bêtes.III.4.177  
 
    T’être familiarisé avec toutes les meilleures plumes du monde tua en toi le lecteur ; aucune chance que tu tombes encore sur un auteur à la hauteur de Nietzsche, à l’intelligence de Valéry, à l’ironie de Cioran. La source livresque s’est définitivement tarie. De bonnes soifs ne peuvent dorénavant jaillir que de toi-même.III.4.178  
 
    Ton visage ne se donne ni au discours ni aux couleurs ni à la musique. La première sensation est celle d’un voile que tu cherches à rendre le plus fidèle possible. Du maximum de la fidélité seconde naît le seul décalque crédible – le masque.III.4.179  
 
    On se nourrissait aux Lois mythiques des Conciles ou aux Lois mirifiques des Académies ; désormais on ne s’alimente qu’aux Hasards de la Bourse. Et ça marche à défaut de ne plus danser.III.4.180  
 
    Quand tu te seras rendu compte que ce qui projette les plus belles ombres est ta propre étoile, que tes murs ne peuvent pas tenir longtemps debout, que toute sortie est plus que jamais sans objet, que ta profondeur n’est qu’une hauteur mal renversée, - tu reconnaîtras que ta Caverne devint tes ruines.III.4.181  
 
    Deux sortes disjointes de lieux : ceux où tu te montres et ceux où tu te caches. La seule illusion architecturale durable qui permettrait d’exercer ces deux modes d’existence au même endroit semble être les ruines.III.4.182  
 
    Tes ombres doivent témoigner que tu ne te faisais pas d’illusions sur ta proximité d’avec des astres.III.4.183  
 
    Dans notre Ouvert humain, tant de suites de pensées, d’images ou d’émotions qui tendent vers notre commencement miraculeux ou vers notre fin abyssinale, et aboutissant, toutes, aux valeurs-limites hors de nous, inspirant l’amour ou la terreur. Mais, contrairement à ce qu’en pense Hölderlin : « Je crois être sans fin puisque je me sens sans commencement »***III.4.38 - « Weil ich anfanglos mich fühle, darum glaub ich, daß ich endlos bin », ces deux bornes s'ignorent.III.4.184  
 
    Tes contraintes – les points d’indifférence ; ton but – le centre de gravité intouchable ; entre les deux – tantôt ton Ouvert (Rilke et Heidegger) tantôt ton Fermé (Valéry) - tes moyens d’artiste : la hauteur et les rythmes de tes circonférences.III.4.185  
 
    Deux manières d’amplifier le possible : modifier le modèle – par ajout, suppression, substitution – ou inventer de nouvelles requêtes, représentation ou interrogation. Deux manières de filtrer le nécessaire : conditionner le modèle par des hypothèses topiques et le langage – d’hypostases tropiques.III.4.186  
 
    L’optimiste résiste à l’incompréhensible, le pessimiste s’attriste du compris.III.4.187  
 
    La philosophie : ne s’intéresser qu’aux mystères, les traduire en problèmes, se désintéresser des solutions en laissant à chacun atteindre les siennes, à sa portée.III.4.188  
 
    Mieux tu te peins - plus tu t’ignores et mieux tu te comprends.