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L'homme fut créé pour rêver et aimer, en succombant, vers trente ans, à la première attaque de l'effectif sur l'affectif. C'est la prolifération de vieux qui précipita l'encanaillement des hommes. Leur laideur le doit à la médecine. On devrait éliminer l'homme au premier rêve envolé, au premier cheveu tombé, au premier calcul disloquant un songe. « Quand on est aimé des dieux, on meurt jeune »IV.4.1 - Plaute - « Quem dei diligunt, adulescens moritur ».IV.4.17 |
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Le temps est proche où les gestes les plus fatidiques seront accomplis en mode virtuel. Jadis, on réglait les conflits charnels ou spirituels en temps réel, à coups de massue ou de messe. Aujourd'hui, on assassine ou se confesse de plus en plus télématiquement.IV.4.18 |
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L'homme moderne : de plus en plus de hasard dans la mise en orbite, le calcul de plus en plus inexorable de la trajectoire, la chute programmée, non polluante et anonyme.IV.4.19 |
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Tous les esprits clabaudeurs prédisent à l'humanité un abîme. Je ne suis pas du tout de cet avis : ce qui attend cette humanité est une immense et paisible platitude. Et qui est aussi inepte que son contraire de jadis, l'immense et fumeux destin, en dents de scie.IV.4.20 |
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Les sceptiques vouent le monde aux catastrophes. Il va les démentir par une paisible robotisation et la muséification de l'art et des passions. Où l’on lira : « Celui qui finit par comprendre que la vie est dans l’inquiétude et l’angoisse, cesse sur le champ d’être homme ordinaire »IV.4.2 - Blok - « Тот, кто поймет, что смысл человеческой жизни заключается в беспокойстве и тревоге, уже перестанет быть обывателем ».IV.4.21 |
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Ce que les hommes font, est de plus en plus inattaquable. Ce qu'ils pensent et ce qu'ils sentent est de plus en plus morbide. Mécanique des gestes, mécanique des cœurs. La synthèse : le vivant plaqué sur du mécanique (l’analyse de Bergson voyait le contraire). Et c'est précisément ce caractère mécanique qui accorde les actes et les pensées et qui est à l'origine du fléau de ce siècle - le pullulement des consciences tranquilles. « Votre esprit est emprisonné dans votre bonne conscience »***IV.4.3 - Nietzsche - « Ihr Geist ist eingefangen in ihr gutes Gewissen ». La recta ratio et la recta conscientia vont rarement de pair, quoiqu'en pense Cicéron.IV.4.22 |
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Le monde devenu un village, l'appel du lointain ne peut plus venir que des profondeurs folkloriques ou des hauteurs aristocratiques.IV.4.23 |
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Notre époque : la déification des choses et la réification du divin. Dieu est de plus en plus accessible et les choses se réduisent de plus en plus à leurs images.IV.4.24 |
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Temps modernes : les illusions qui se calculent comme les certitudes. « Le premier matin de la Création écrivit ce que la dernière aube du calcul (Jugement dernier ?) lira »IV.4.4 - Khayyam.IV.4.25 |
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Le problème n'est pas que les hommes ne sachent rien ou ne soient rien, mais que ce qu'ils savent et ce qu'ils sont se réduise aux algorithmes.IV.4.26 |
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L'homme moderne n'est ni fils des étoiles ni cousin des singes mais proche parent des robots.IV.4.27 |
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Tentative de prophétie : on ne saoulera plus les mômes avec des contes de fées (finis les mythes !), on les sèvrera au Manuel de Référence du Nourrisson Stagiaire (apprentissage de rites !). La musique (ce qu'insufflent les Muses !) sera évincée par la casuistique (ce que dicte la ruse ! « Après théologique et métaphysique, l’humanité passera à l’état positif »IV.4.5 - A.Comte.).IV.4.28 |
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Aujourd'hui, l'ordinateur, mieux que l'homme, résume l'espèce humaine. Dans l'Antiquité, l'homme fut plus vaste que l'humanité ; avec les Encyclopédistes, l'équilibre entre les deux fut atteint ; aujourd'hui, l'homme n'est qu'une notice d'utilisation d'un rouage insignifiant des hommes. L'homme est à la traîne des hommes.IV.4.29 |
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Signe d'âge mûr, l'immersion dans les moyens, l'indétermination des buts. La jeunesse actuelle est la plus mûre, la plus vieille depuis deux mille ans ; elle ne demande que plus de moyens, pour rejoindre le plus vite possible ses crapules d'adultes. Jadis, les mômes marquaient du sceau d'infamie les buts des grands ; aujourd'hui, ce sont les vieux qui sont dégoûtés du cynisme des jeunes. Juventuti veritas ! - clament-ils, doctes, au lieu de veritati juventas !IV.4.30 |
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L'élégance, c'est la culture du passé. La barbarie, c'est la cultivation du présent. L'élégance barbare, c'est le culte de l'avenir. Disserter sur le passé, déserter l'avenir. Sortir du présent, sertir le passé.IV.4.31 |
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Le règne du troupeau assagit les loups et abêtit les moutons. Ceux-ci s'imaginent libres et individualistes ; ceux-là s'imaginent méritants et vertueux.IV.4.32 |
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Le déluge de la raison et la colombe de Noé. Aucune feuille d'olivier à attendre, que des feuilles couvertes de chiffres.IV.4.33 |
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L'Anglais, l'Allemand, le Français, le Russe voient dans leur patrie respective - une protectrice, une muse, une déesse, une mère. D'où leurs propensions à folichonner, à s'oublier, à statufier, à pleurnicherIV.4.34 |
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Impossible d'imaginer un rôle de l'homme moderne interprété par un chant. Ce qui est si facile avec un pharaon, un moine ou un hussard - nous avons perdu en théâtralité jusqu'aux goûts d'opérette.IV.4.35 |
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Je ne choisis pas la cause des naufragés pour les renflouer. Les seuls vaincus dont je partage les soucis, sont bâtisseurs de ruines, de châteaux en Espagne. Châtelains sans château me sont plus chers que navigateurs sans voile. « Les bâtisseurs de ruines, seuls sur cette terre, sont au bord de l'homme et plient au ras du sol des palais sans cervelle »***IV.4.6 - Éluard.IV.4.36 |
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Comment on s'attribue l'exclusive : le Sonderweg (voie à part) de la philosophie allemande, l'exception culturelle française, la загадочность (énigme) de l'âme russe. Et, paradoxalement, leurs horizons s'appellent : le Weltgeist (âme du monde), l'universel, la всеотзывчивость (ouverture à autrui).IV.4.37 |
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L'intellectuel russe parle de son peuple, l'allemand - de ses poètes, l'américain - de son gouvernement, le français - de soi-même. Peu importe le ton - compati ou maugréant.IV.4.38 |
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Vu de loin, la vie des hommes ressemble de plus en plus à un jeu de réflexion et la vie de l'homme à une loterie. La machine dicte l'enjeu du premier et les règles du second de ces jeux.IV.4.39 |
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La boutade du nez de Cléopatre est plus instructive que toutes les fariboles sur le Zeitgeist de l'histoire. L'histoire de la philosophie est dans l'humilité, la philosophie de l'histoire est dans l'audace. Les hommes croient le contraire.IV.4.40 |
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Tous ceux qui se trouvent sur la scène publique se voient en victimes de calomnies, de complots, d'incompréhension, de cautèle. Vu d'un peu plus près, toutes ces véhémences se réduisent aux peccadilles de date, d'adjectif, d'hypothèse. Les transparents rêvent d'opacité, seuls les obscurs s'accrochent encore à la clarté.IV.4.41 |
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Ce qui devint ennuyeux, dans la société moderne, c'est que toute intelligence y est récompensée. Tant de beaux mouvements restés sans objet puisque la bêtise n'ose plus lever la tête. Elle est le paria de nos temps, et la foucade, la légèreté, la nonchalance avec.IV.4.42 |
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Plus on cultive le prototype prométhéen, plus banal, sain et productif devient l'homme. Une efficacité grandissante avec l'âme qui va en s'effaçant.IV.4.43 |
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La science devint l'ennemi numéro un de la culture dont le but fut jadis de nous relier au passé. La science, jadis Muse des stoïciens, devint mégère ou vache à lait. C'est pourquoi les USA sont à la tête de ce funeste progrès.IV.4.44 |
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Le journalisme devint presque le seul lieu du dialogue des intellectuels et se médiatiser - un sujet capital. Le livre n'est plus qu'un supplément d'images médiatiques.IV.4.45 |
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L'intellectuel européen prétend apporter du sens aux choses, une naïveté surannée. Le sens naît de la délibération entre l'utilisateur et le propriétaire des choses, délibération se déroulant dans le langage vainqueur, celui de Mercure. L'intellectuel devrait s'intéresser aux alternatives langagières plutôt que doctrinales.IV.4.46 |
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L'intellectuel européen joint sa voix à la dénonciation générale des marchands d'illusions. Dont profitent les marchands tout court.IV.4.47 |
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L'intellectuel européen rêve d'un mouvement social qui incarnerait ses idées. Et il pense servir la vérité. L'idée n'est intellectuelle que si elle renonce à son incarnation et se contente de réveiller des consciences. L'ingénieur ou l'épicier servent certainement mieux la vérité que l'intellectuel. L'intellectuel est celui qui est sensible à la hauteur des vérités et aux ruses des mensonges.IV.4.48 |
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Jadis, être intellectuel voulait dire morigéner et récriminer. De nos jours, on reconnaît un bonintellectuel par son aveu que jamais les choses extérieures n'allaient aussi bien. Et sa bile, par une macération morbide d'un ressentiment factice, coule désormais vers l'intérieur. Être raté, c'est ne pas savoir endiguer sa rate dolente.IV.4.49 |
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Tout particularisme n'est qu'incapacité d'accéder à un langage plus vaste. La vraie opposition, dans le débat intellectuel, n'est pas entre l'universel et le particulier, mais entre l'universel palpitant et l'universel mécanique. Le Grec et le Français penchent pour la mécanique, et l'harmonie finale est au rendez-vous. L'Allemand et le Russe tendent vers la palpitation, et de terribles déchirures aboutissent au gauchissement de leurs édifices. Pour que la maison commune soit agréable à vivre il ne faut ni monter au plafond, ni taper de la tête contre les murs, ni s'extasier devant des ruines laraires.IV.4.50 |
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L'avenir du nationalisme : il sera réduit à la manière d'éternuer, à la place du fromage dans un repas complet, à la langue de sa gazette.IV.4.51 |
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Des prêtresses de Minerve, en pensionnaires consentantes des lupanars de Mercure. Des sacrificateurs de Mercure officiant devant des temples de Minerve. L'intelligence au service de l'économie.IV.4.52 |
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Tant d'envolées, enjôleuses ou savantes, sentimentales ou didactiques, autour de l'esprit français ou de l'âme russe, tandis que leurs architectes principaux sont le banquier parisien et le gendarme moscovite, à l'origine des salons et des bagnes.IV.4.53 |
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Une des dernières illusions culturelles - croire en ascension du discours, tenu, progressivement, au nom de la Haute-Savoie, de la France, de l'Europe, de l'humanité civilisée. Tôt ou tard on comprendra que dans cette élévation la part de l'homme se rapetisse. On ne verra plus d'esprit au milieu de la lettre.IV.4.54 |
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L'humanisme n'est pas l'esprit de liberté qui rassure, mais l'âme troublée par la place que prend inexorablement, dans son voisinage, le robot.IV.4.55 |
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Méfie-toi de l'équilibre dans la vie provenant soit de l'acceptation d'une volonté surhumaine, de la reconnaissance donc de l'assujettissement, soit de l'excitation des droits. Soit tu confies ta liberté à une idole infaillible, soit tu la profanes par ses prétentions et ses certitudes. Cherche de belles servitudes et ne crois pas que « la liberté fut le plus grand don que Dieu fit en créant »IV.4.7 - Dante - « la libertà, lo maggior don che Dio fesse creando ».IV.4.56 |
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L'homme de la nature : l'imposture incohérente. L'homme moderne : l'authenticité calculée.IV.4.57 |
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Je classe, vaguement, les écrivains en fonction de leur prise de regard face aux châteaux en Espagne. La prise de position, pendant la guerre d'Espagne, fut un critère autrement plus net : Claudel, Brasillach, Drieu La Rochelle, d'un côté, Saint Exupéry, Hemingway, Malraux, de l'autre. Il me manque, aujourd'hui, un cas intéressant et ambigu, celui d'un Gide.IV.4.58 |
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Le silence ambiant est ce que les hommes redoutent le plus. Cette frayeur favorisait jadis l'artiste qui créait l'illusion de sens ou de musique, pour les hommes muets et isolés. Mais depuis que tous les hommes se mirent, volontairement, dans un troupeau, beuglant en permanence, tout message d'ailleurs devint inutile, les messageries au quotidien se chargent pour combler un vide fétide.IV.4.59 |
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L'exilé peut porter sa patrie sur ses semelles - qu'il essuierait devant tout sanctuaire ; il peut la porter dans ses bras - elle serait une orpheline pour laquelle il chercherait un tombeau (N.Sachs) ; il peut enfin la porter dans son cœur - qui saignerait à tout afflux de désespoir. Une tare, une infirmité ou une malformation trahies par des stigmates de langue.IV.4.60 |
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Perspective horrible : naître aux USA, en Suisse ou en Irak, et ignorer la honte, honte qui, hors la Russie, n'a de sens qu'en Allemagne, en France, en Italie, honte d'un beau destin, impossible et innarrable.IV.4.61 |
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On entre dans une époque sans visages ni ailes ni piédestaux. Toute verticalité se mue, doucement, en une platitude, plus juste, plus performante. Tous les visages expriment la même certitude : je suis à ma place, ce temps est à moi, je sais où je vais. Troupeau.IV.4.62 |
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L'image d'artiste maudit est bouleversante en France, surprenante en Allemagne, banale en Russie. Elle est ridicule dans le monde anglo-saxon ne s'intéressant qu'aux réussites.IV.4.63 |
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Les attributs des empereurs et des saints, dans la très républicaine Académie Française. Ceux des agriculteurs et des marchands, à la Chambre des Lords. L'aimable hypocrisie, productrice du kitsch.IV.4.64 |
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Tant de carapaces protègent l'homme moderne, devant tant de flèches décochées par ses semblables. Visiblement, l'endroit vulnérable des Achille ou Siegfried d'aujourd'hui n'est plus ni dans la tête ni dans le sexe, mais entre les deux, dans ce vide béant du cœur qui n'est sollicité par aucun archer.IV.4.65 |
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On s'occupe toujours trop de sa famille : l'Italien de sa sœur, l'Allemand de ses descendants, l'Américain de ses ancêtres, le Russe s'interroge sur son vrai frère et le Français sur son vrai père.IV.4.66 |
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Résolument moderne - ils pensent que c'est très intelligent, signe de supériorité et de maturité. Hommes d'une saison, d'une seule prise d'images, d'une section plane, hommes des empreintes. L'homme du climat est irrésolument, problématiquement - ou, mieux, mystérieusement - passéiste, car au passé sont toutes les saisons de l'arbre qu'il veut être.IV.4.67 |
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La plupart des hommes agissent d'ores et déjà en kantiens pratiques : leurs actions peuvent s'ériger en législation universelle, telles les trois lois de la robotique d'I.Asimov.IV.4.68 |
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Ne plus accorder le moindre crédit à nos défaites - telle est la devise de notre époque. Mais toute personnalité s'affirme avant tout par l'unicité de ses défaillances - comment s'étonner que le robot se mette en place et règne sans partage !IV.4.69 |
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Tout blasé se lamente de l'ennui et de la bêtise des hommes. Défaillances si faciles à ignorer, et avec superbe ! J'achoppe beaucoup plus sérieusement à la pétulance et à l'intelligence de mes semblables, qualités exercées avec l'infaillibilité des robots.IV.4.70 |
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La dé-cadence n'est pas une chute quelconque (hors d'un occulte être, vers un occulte étant), elle est l'insensibilité aux meilleures cadences, aux convulsions et extases. La chute des âmes perdant leurs ailes (Platon).IV.4.71 |
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L'Europe ne connaît plus ni un crépuscule (Spengler) ni un naufrage (Heidegger). Son besoin d'astres, exprimé en mégawatts, est comblé ; la platitude jusqu'à tous les horizons satisfait l'ancien appel du large.IV.4.72 |
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Dans l'homme de jadis il était facile de deviner la fonction qu'il exerce comme un joueur enjoué. De nos jours, on ne voit que des fonctions, avec des hommes indiscernables et interchangeables qui les remplissent avec le sérieux des pions.IV.4.73 |
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Le délire des professionnels : l'homme n'apparaît qu'au XIX-ème siècle. Justification : la sociologie n'était pas née plus tôt. Et c'est pire encore avec le vice et la psychanalyse.IV.4.74 |
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Tout ce qui est sel de la vie se dépose, aujourd'hui, aux endroits couverts de carapaces et dépourvus de plaies. L'enfance à fleur de peau s'extasie sèchement ; la sénilité en fleur de l'âge s'anesthésie sagement .IV.4.75 |
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Deux démarches opposées : désenchantement du monde par l'humanisation du divin, enchantement par le monde dans la divinisation de l'humain.IV.4.76 |
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Le nombre de mufles est le même dans les châteaux et dans les chaumières, mais contrairement à tout le reste les premiers offrent soit des toits percés vers les étoiles soit des souterrains hantés par de beaux fantômes. Tout ce qui est habitable m'est irrespirable.IV.4.77 |
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Les seuls métèques à l'échelle planétaire, les Juifs, exilés ou errants, clament l'universel. Mais au lieu de chercher une patrie éphémère et exaltante du côté des nues, des horizons ou des catacombes - donc, dans la hauteur, le souffle ou la honte - ils la trouvent sur un sol solide et anonyme : dans le savoir, les droits de l'homme, les polémiques d'écoles.IV.4.78 |
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On se libère du cadre national, on s'élève à l'humanité et l'on finit par ne plus avoir pour interlocuteur que le robot ou une page blanche dont personne ne veut.IV.4.79 |
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Ce que l'homme fort du moment appelle ses aventures est à portée de tout mufle pourvu d'assez de pécunes et d'assez de temps pour lire le journal ou fouiller la Toile. Le vrai aventurier invente ses aventures.IV.4.80 |
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Le beau concept d'arbre subit des outrages des temps modernes : il se mue facilement en un graphe ; son parcours suit des stratégies programmables - profondeur ou largeur d'abord (la hauteur nous vouant aux cercles vicieux et étant laissée aux vent et ciel improductifs) ; la généalogie (des paysages) surclasse la météorologie, l'attente de saisons nouvelles (des climats).IV.4.81 |
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Soyons honnêtes : l'homme-robot lui aussi vit de l'illusion, celle que le calcul épuise toutes les opérations humaines. Le pugilat face à la danse, le tournoi face au bal, tournoi d'algorithmes, bal de rythmes.IV.4.82 |
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De mes trois patries adoptives - « unheimliche Heimaten » (Freud) - il ne me reste que trois exils sans issue, trois nostalgies sans partage : poésie allemande, âme russe, esprit français. « Mal du pays sans pays »IV.4.8 - Nietzsche - « Heimweh ohne Heim ».IV.4.83 |
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Le blasphème est ici plus blême que la profession de foi, le juvénile est plus servile que le vieillard, le rebelle est plus rationnel que le conformiste.IV.4.84 |
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Toute harmonie se réduit aux nombres, mais aux nombres câblés qu'excluent les alphabets de l'âme tâtonnante. L'horreur de notre époque est que le nombre crève la vue et que l'âme se munisse de capteurs froids et infaillibles. Le plasticien évalue la nature ; la machine porte le verdict au rêve. Et l'homme se machinise : « Maintenant les rêves naissent dans le cerveau des hommes, ils ne viennent plus d'ailleurs – de la Nuit ou des Dieux »**IV.4.9 - Machado.IV.4.85 |
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À côté de la fourmi asiatique et du mouton européen, j'ai de la compassion pour la gazelle africaine (qui n'a besoin que des autres), de la cigale latino (qui se fiche des autres) et de la marmotte russe (qui roupille pour ne pas subir les autres).IV.4.86 |
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Le triomphe de l'homo faber sur l'homo loquax, de la praxis sur la poiesis, de la fabrication sur la création, est dû, hélas, à l'adoption volontaire par le poète de la mesure et du regard du fabricant et non à une quelconque violence de la part de celui-ci.IV.4.87 |
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Le culte de l'arbre naît avec cette découverte qu'aucune racine ne puisse être naturelle. Le déracinement seul permet de n'être abattu ni par la chute de fleurs ni par la brisure des branchages et de continuer à croire en l'appel désespéré des cimes, à partir desquelles on se met à bâtir un arbre artificiel, au cours d’un dialogue : « J'avais besoin d'un poumon, m'a dit l'arbre : alors ma sève est devenue feuille. Puis, ma feuille est tombée ; et mon fruit contient toute ma pensée sur la vie »**IV.4.10 - Gide.IV.4.88 |
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Retour à la nature peut signifier deux choses diamétralement opposées puisque, pour les adorateurs du robot, ce qui est le plus prodigieux chez l'homme - le sacrifice et la fidélité - sont contre la nature !IV.4.89 |
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Tout homme porte en lui quatre parties égales en puissance : un sous-homme (l'homme du souterrain de Dostoïevsky), un sur-homme (l'homme d'acquiescement de Nietzsche), un homme (le moi inconnu) et le reflet des hommes (l'Autre en moi de Sartre). Le dernier quart devint l'homme effectif, au détriment de l'homme électif qui résumait les trois premiers. Le sous-homme devrait être pris au sérieux, c'est sur le sur-homme qu'il faut concentrer nos sarcasmes. Pour ne pas devenir porte-voix des hommes il faut ne parler qu'à l'homme.IV.4.90 |
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Est humaniste celui qui veut protéger l'homme, toujours défait, de l'emprise des hommes, toujours triomphants.IV.4.91 |
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Depuis un demi-siècle, tous les nigauds prétendent que la vitesse est la source du malaise ambiant. Tandis que c'est, chaque fois, la perte de hauteur, le nez-à-nez avec ce qui bouge, qui est le vrai mal. La vitesse n'est affaire ni des pieds ni même des ailes mais du regard (« À mon regard je rends la liberté, et à mes pieds - Hadès »IV.4.11 - Euripide). Ce qui est propre à notre époque, c'est que la désertion des altitudes prend l'allure d'une désertification irréversible.IV.4.92 |
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La même antienne, deux fois séculaire, de Balzac à Cioran : l'échec retentissant d'un monde à la dérive, bouleversant toute la tribu. Moi, je vois le paisible succès d'un monde sur-ordonné, étouffant l'élan de tout solitaire. Par ailleurs, toute dérive, aujourd'hui, se calcule comme toute autre trajectoire en continu.IV.4.93 |
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Plus de liens viscéraux, en dur et en chair, que des liens calculés, déduits, virtuels. Le métier de Gordias s'informatise, tout nœud s'incruste dans un réseau sémantique dont l'interprète rejeta la hache et ne fait qu'appliquer des règles pour qu'aucun gémissement ne mette en branle la paix associative et transitive.IV.4.94 |
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La terre est certainement un paradis, affaire de jardin ou d'île, d'arbre ou de désert. Des parcs et des archipels surgit l'enfer.IV.4.95 |
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Tout prototype de structure, tout archétype d'objet aboutit, chez l'homme moderne, à un stéréotype de comportement. L'homme comme machina ex Dei.IV.4.96 |
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Deux sortes de patrie : endormie ou évéillée. La première se laisse abuser par des voyous ou berce tes rêves ; la seconde calme tes fièvres et fait de toi - un voyou.IV.4.97 |
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Dans toutes nos manifestations devant autrui nous sommes et ne pouvons être qu'acteurs. La banalité professionnelle de notre époque est que, face à l'émotion, toute ressource théâtrale se puise désormais dans des techniques apprises par cœur et non dans le cœur épris de panique.IV.4.98 |
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Trois lectures du monde : symptomatique (la philosophie du bas soupçon), remédiaire (l'idéologie de la profonde transformation), ironique (la résignation à une haute maladie).IV.4.99 |
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Heureux Pascal dont les yeux s'effrayaient d'un silence éternel ! De nos jours, que l'épreuve de nos oreilles, par le bavardage passager, est plus effrayante ! Pour celui qui a besoin d'un haut silence (« altum silentium » - Virgile).IV.4.100 |
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À Venise on oublie que la terre existe ; à Paris on oublie qu'existe le ciel.IV.4.101 |
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Aucun rêve volage n'échappe plus au harcèlement de quelque action bâtarde qui s'en réclame. Aucun soupir n'évite une décomposition en harmoniques reproductibles. L'œil des capteurs dénude tous les recoins de l'âme. La pudeur ironique nous condamne à la honte.IV.4.102 |
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L'estime de soi, la volonté indéfectible de sa suffisance - les vertus le plus en vogue, dans cette société sans honte qui suivit le conseil néfaste de Nietzsche : « épargner à quelqu'un une honte - le plus humain des gestes »IV.4.12 - « das Menschlichste : jemandem Scham ersparen ».IV.4.103 |
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Avec mon potentiel de transfuge vers patries éphémères et de renégat de causes gagnantes, j'aurais dû naître Britannique ; aucun autre pays ne dispose d'autant d'exilés intérieurs : Shakespeare - Romain, Byron - Allemand, Lawrence d'Arabie - Oriental, Wilde - Français, Philby - Russe.IV.4.104 |
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Tout, en dehors, se réduit à la lumière ; tout, en dedans, s'embellit et grandit des ombres. La littérature : avec la lumière extérieure peindre l'ombre intérieure.IV.4.105 |
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L'homme-robot, l'homme sans inattendus, l'homme qui sait ce qu’il veut et ce qu’on attend de lui : « Il n'y a que celui qui sait ce qu'il veut qui se trompe »*IV.4.13 - G.Braque.IV.4.106 |
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Personne ne lève plus la tête, persuadé que toute hauteur est désormais déserte (« Le ciel des idées est vide »IV.4.14 - L.Ferry). Et ils prennent les cloaques sous les pieds pour des valeurs écroulées. Ce n'est pas l'absence de faits ou figures indiscutables qui singularise notre époque, mais bien le désintêret pour un regard non-mécanique, gratuit mais haut.IV.4.107 |
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Le commerce, la technique, la voirie, la médecine, la police, la science, la vanité interceptent et étouffent mille angoisses qui travaillaient le sauvage et lui faisaient dresser les cheveux ou les griffes. Et tu te mets à attendre ta propre mort comme date-limite d'un produit périssable. « Encore un peu, et une mort bien à toi sera aussi rare qu’une vie bien à toi »*IV.4.15 - R.-M.Rilke - « Eine Weile noch, und ein eigener Tod wird ebenso selten sein wie ein eigenes Leben ».IV.4.108 |
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La vie humaine vue par les hommes d'aujourd'hui : un peu de chimie, un peu plus de mécanique et beaucoup d'arithmétique. Des miracles indicibles partout où tombe un regard vivant, mais les hommes ne voient que causes, fonctions et chiffres. « Le monde ne mourra jamais par manque de merveilles mais uniquement par manque d’émerveillement »***IV.4.16 - Chesterton - « The world will never starve for want of wonders, but for want of wonder ».IV.4.109 |
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Pourquoi disparurent les Muses, surtout les Muses pleureuses ? La femme ne retiendrait, des expériences des hommes, que ce qui réussit ; les hommes désapprirent le goût des défaites ; la femme ne reflète, désormais, que le troupeau triomphant. « Tels temps, telles Muses »IV.4.17 - Uhland - « Andre Zeiten, andre Musen ».IV.4.110 |
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Le vrai intérêt des choses qui nous libèrent des hommes est leur curieuse propriété d'être réutilisables pour réduire en obéissance notre propre moi.IV.4.111 |
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Il faut s'en prendre aux personnes et non aux causes. L'homme, ce sont ses métaphores hérissées de vie (« transformer la vie quotidienne en une métaphore à signification divine »**IV.4.18 - S.Weil) ; les causes, elles, sont de la géométrie ne méritant ni passion ni défi.IV.4.112 |
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On peut être, à la fois, dionysiaque face à l'homme (Nietzsche), nihiliste face aux hommes (Schopenhauer), idéaliste face au sous-homme (Tolstoï), ironiste face au surhomme (Cioran). Nul besoin de la Aufhebung hégélienne pour réconcilier ces quatre facettes d'un même regard.IV.4.113 |
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L'anti-héros, l'homme n'élisant d'adversaires qu'au fond de soi-même. Le surhomme de Nietzsche en est un bel exemple qu'un fâcheux malentendu classa parmi les héros (César Borgia, chez les blasés du pouvoir, a la même place que Hamlet, chez les blasés du devoir, Don Quichotte, chez les blasés du vouloir, et Faust, chez les blasés du savoir).IV.4.114 |
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Le barbare : l'homme incapable de justifier l'écart entre l'acte et l'idée, ou les égalisant, ou n'en développant que des hiérarchies pauvres.IV.4.115 |
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L'origine de la dévitalisation des hommes - la perte de la sensation d'arbre. Ils poussent, telles branches préprogrammées, interchangeables, mesquines mais bien assises au milieu desquelles ne sont plus accessibles ni majesté du tronc ni grandeur des racines ni intuition des cimes ni joie des fleurs ni volonté des graines. « Reconnais ton essence, pleine de soif de l'être, reconnais-la dans le mystère d'un arbre fort »**IV.4.19 - Schopenhauer - « Erkenne dein vom Durst nach Daseyn so erfülltes Wesen, erkenne es in der geheimen Kraft des Baumes ».IV.4.116 |
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L'homme de ressentiment qui ne voit ni rime ni raison dans ce monde dont il n'est pas le créateur - moi, j'entends partout de belles rimes et je vois votre monde saturé de raison, ce qui me pousse à en créer un autre, dans le périmètre de mes ruines déraisonnées.IV.4.117 |
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Les hommes à venir seront nettement plus minables que ceux d'hier ; et tu continues à écrire pour être lu par des générations futures ? Cruelle et indéfendable ironie ! Plante ton plus bel arbre mais sache qu'il ne sera peut-être apprécié que par des chiens errants.IV.4.118 |
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Quand la culture européenne aura définitivement crevé, de désintérêt et sous les coups des barbares robotisés, on procédera à sa reconstitution à partir des musées et bibliothèques américains, et l'on l'appellera Renaissance américaine ou New Revival. Dante ou Cioran réanimés à Harvard ou Palo Alto ! La nature humaine retrouvée, l'homme controuvé - banni…IV.4.119 |
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Deux rebelles, ayant fini sur une croix, Spartacus et Jésus, sont à l'origine de deux mythes opposés : celui de l'éternel Retour de l'homme libre et de la Résurrection de l'esclave. Que Zarathoustra et Manès du dire-oui, de l’acquiescement et de l’immobilité me sont plus proches !IV.4.120 |
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J'ai porté, à travers la vie, le même volume de lumière enthousiaste, avec deux sources ou ressources : dans mon enfance, l'homme restait dans l'obscurité problématique et les hommes brillaient par leurs solutions. Avec l'âge, cette proportion s'inversa : l'homme rayonne dans l'âme mystérieuse et les hommes s'éteignirent dans les ténèbres sans mystère. « L'homme est un mystère, et toute l'humanité repose sur la vénération du mystère de l'homme »IV.4.20 - Th.Mann - « Der Mensch ist ein Geheimnis, und alle Humanität beruht auf der Ehrfurcht vor dem Geheimnis des Menschen ».IV.4.121 |
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Jamais les hommes ne furent moins aveugles ; jamais ne fut plus criarde l'absence de regards.IV.4.122 |
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La soif de reconnaissance frappant la foule entière ; le mépris que même le goujat apprend à sécréter ; la pose d'incompris, de maudit ou de marginal adoptée par les émules de la machine ou de l'étable - telle est l'originalité de notre époque, époque la plus grégaire de toutes.IV.4.123 |
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La musique disparaît des ouvrages des hommes ; le dernier message d'un art moribond sera écrit par un sourd (tel vieux Beethoven) comme le premier le fut par un aveugle (tel jeune Homère).IV.4.124 |
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Les ruines, c'est l'état qu'ignorent les barbares (qui vont « de la fraîcheur à la décrépitude sans s'arrêter à l'ancienneté »IV.4.21 - Lévi-Strauss).IV.4.125 |
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Celui qui « marche droit devant soi » se doute rarement d'être entouré de ses semblables et prend la croupe du mouton qui le précède (chameau, lion ou agneau – même défilé !) pour sa sphère d'excellence. Et ils s'encouragent : « La foi est la faculté de suivre la cadence divine »IV.4.22 - Buber - « Glaube ist die Fähigkeit, in Gottes Tempo zu gehen ».IV.4.126 |
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Mon époque, c'est le Moyen Âge, le même mystère autour du mot, du concept et de la chose. Mes contemporains d'aujourd'hui réduisent le mot à la chose, dévitalisent le concept et banalisent la chose.IV.4.127 |
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Les hommes sont de plus en plus dans l'écoute, perdent tout regard et même désapprennent l'usage de leurs griffes. On les reconnaît par leurs oreilles (ex ungue…).IV.4.128 |
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Evincer, en nous, l'âne serait plus difficile que l'hyène (Churchill). Après l'expulsion réussie, tu te retrouves mouton et robot.IV.4.129 |
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Nietzsche - réduire l'homme à ce qu'il veut en profondeurIV.4.23 ; Valéry - à ce qu'il peut en étendueIV.4.24 ; le moralisme béat - à ce qu'il doit en largeur. Je pencherais pour le réduire à ce qu'il vaut en hauteur.IV.4.130 |
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J'entends le professeur, l'électeur, le notable, je n'entends plus l'homme. Le quart humain - les hommes - évince et l'homme et le sous-homme et le sur-homme. Et les lanternes de Diogène sont toutes éteintes.IV.4.131 |
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Notre époque : l'impossibilité de chutes, l'improbabilité d'envolées ; rien d'excessif ni de saillant, la sécurité de la basse platitude.IV.4.132 |
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Pour les hommes n'est libre que la chute de proie ; ils ne se battent que pour l'envol de rapace. Je cherche à maîtriser ma chute de rapace et laisse libre cours à mon envolée de proie.IV.4.133 |
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L'image du passé nous vient des fouilles : de l'Antiquité, on extrait les rythmes et les statues, et creusant les immondices de notre époque, on ne mettra au jour que les algorithmes et les statuts.IV.4.134 |
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Les hommes chassèrent les démons ; au bout du triomphe : les anges, eux aussi, disparurent du champ occupé entièrement par les robots.IV.4.135 |
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La machinisation des hommes devint irréversible le jour où ils voulurent n'être qu'éclairés et non plus éblouis.IV.4.136 |
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L'aboutissement moderne des idéaux antiques : le stoïcien - homme d'affaires ou écolâtre, le cynique - juriste ou journaliste, l'épicurien - politicien ou artisticule, le sceptique - homme de la rue. Le romantisme aristocratique des Goethe, Byron, Chateaubriand, Leopardi, Lermontov ne fut qu'une parenthèse anti-antique, vite barrée des chroniques intellectuelles. Et en admirant passivement Nietzsche, Ortega ou Cioran, je me sens écœuré en compagnie de leurs admirateurs actifs.IV.4.137 |
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Tu reconnais ta patrie non pas en géographie, en linguistique ou en architecture, mais en musique. Par la résonance de tes cordes à l'évocation des images, muettes aux autres.IV.4.138 |
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Des mythes de l'arbre, chez les hommes. Le figuier, l'arbre primordial des Mésopotamiens, l'arbre paradisiaque de la Genèse, l'arbre cosmique du Bouddha. Adonis issu de l'arbre à myrrhe. Le sycomore de la Dame des Pharaons. Le pêcher des Chinois en tant que le cinquième élément. Le mûrier maudit par Jésus. Le bouleau au seuil de Walhalla et chez les chamanes sibériens.IV.4.139 |
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Notre époque est peut-être la première où il soit permis de douter de l'inaliénabilité du rêve onirique. Une fonction d'âme désactivée par ce contrôleur de cerveau à cause du peu d'appels.IV.4.140 |
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Pascal a tort de reprocher aux hommes de ne s'occuper que des moyens et de négliger les buts. Ils maîtrisent parfaitement les deux ; il ne leur manque que le goût et la hauteur des contraintes. Le but d’une bonne philosophie est de faire vivre la débâcle finale avec le moins possible de regrets et de honte ; et c’est en la ramenant non pas aux buts et moyens fautifs, mais aux justes contraintes et à l’ascèse qu’on l’atteint le mieux. Diogène est trop ambitieux : « Rien ne réussit dans la vie sans ascèse »IV.4.25.IV.4.141 |
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Ce qui est étincelant se réfugie, chaque jour davantage, dans les ombres. En charge des lumières ne reste plus que la grisaille. « Les hommes se pressent vers la lumière non pas pour mieux voir, mais pour mieux briller »IV.4.26 - Nietzsche - « Die Menschen drängen sich zum Lichte, nicht um besser zu sehen, sondern um besser zu glänzen ». La lumière visible ne produit que de pâles reflets et de piètres ombres. À l’invisible s’applique la règle de Claudel : « Deux manières de briller : rejeter la lumière ou la produire »*IV.4.27.IV.4.142 |
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Si l'on prend à la lettre la vision de Platon et d'Aristote, l'homme le plus heureux aujourd'hui serait un beau cadre homo, toujours en compagnie des copains ou haranguant des garagistes. « Sokrates war Pöbel » - Nietzsche (et Platon - Cagliostro).IV.4.143 |
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Être philosophe, c'est savoir se passer des autres ou, au moins, savoir traduire les réponses des autres en tes propres questions, dans ton propre langage.IV.4.144 |
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Pour s'élancer au doux ciel il faut être enveloppé d'obscurités amères ; mais la mièvre lumière des hommes les expose à l'insipide platitude ou les fixe dans la sèche profondeur. « Penser, c’est regarder au fond d’un puits »IV.4.28 - Ch.Bobin. Le Bouddha, au moins, inversait ce regard, pour sonder le firmament en y croisant le regard du Dieu de Maître Eckhart.IV.4.145 |
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Les hommes ne s'attardent qu'aux choses sans lumière ; une raison de plus de te consacrer aux ombres sans choses. « Les objets ne sont que prétexte à la lumière »**IV.4.29 - Baudrillard.IV.4.146 |
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L'âme d'une véritable culture est dans la culture d'une âme inventée. (« L'Américain réel est plutôt sympathique ; c'est l'idéal A(a)méricain qui est moche »IV.4.30 - Chesterton - « The real American is all right ; it is the ideal American who is all wrong »). Plus on s'attarde sur ce qu'on voit - plus on est barbare.IV.4.147 |
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Jadis, pour devenir riche il fallait devenir maître ; aujourd'hui, il suffit d'être esclave. « Les richesses sont le prix de la servitude »IV.4.31 - Sénèque - « Opes auctoramenta sunt servitutum ».IV.4.148 |
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Mon écriture crée mon auditoire (et non pas - l'inverse !), potentiellement le plus vaste puisque s'exerçant au milieu des ruines. Mais l'homme moderne a besoin des toits pour savourer ses faits divers à l'abri des étoiles.IV.4.149 |
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Les hommes d'aujourd'hui s'agitent dans la certitude, se reposent dans le doute, s'oublient dans l'erreur. Je m'agite dans le doute, me repose dans l'erreur, m'oublie dans la certitude. Dieu s'agite dans l'erreur, se repose dans la certitude, s'oublie dans le doute. La certitude, moment idéal pour faire des sacrifices ; « dans le doute, il faut choisir d’être fidèle »**IV.4.32 - Mauriac.IV.4.150 |
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Le sage réduit le nécessaire et se réjouit de l'abondance du possible ; le sot élargit le possible et souffre du manque du nécessaire. « Qui renonce au superflu, se libère de l'indispensable »IV.4.33 - Kant. Et si le superflu était ce qui est indispensable sans qu’on sache à quoi ?IV.4.34 (Cocteau).IV.4.151 |
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Les hommes d'aujourd'hui sortent, tous, de l'Antiquité ; le panem et circenses engendra, respectivement, l'homme pragmatique et l'homme ludique. L'action soumise aux règles universelles et le jeu ne visant que l'enjeu lucratif - ces deux espèces finirent pas se fondre.IV.4.152 |
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L'envie d'inégalité est souvent pardonnable, l'inégalité ne l'est presque jamais. Et Sénèque vit tout de travers : « Le vice n'est pas dans la richesse, mais dans la volonté »IV.4.35 - « Non est in divitiis vitium, sed in ipso animo ».IV.4.153 |
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Au fond, il n'existe pas d'opposition d'essence entre les hommes authentiques et les hommes controuvés, hypocrites ou maniérés. Nous sommes tous des hommes inventés, mais le sot reproduit l'invention réussie des autres et se croit authentique, tandis que le sage se réinvente soi-même, au milieu de ses échecs.IV.4.154 |
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Les hommes ont une conscience tranquille mais ils n'ont pas de conscience, ils ont une paix d'âme mais ils n'ont pas d'âme, ils prennent à cœur leur force mais ils n'ont pas de cœur, que la force.IV.4.155 |
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J'étouffe en ce monde car dans ses souterrains ne se cache plus aucune vraie souffrance et sur ses toits ne retentit plus aucune vraie prière. J'étouffe au milieu de leurs fenêtres et portes, alcôves et salles-machines. La vraie souffrance, je ne la dois qu’à moi-même : « Les épines que j’ai cueillies sont celles de l’arbre que j’ai planté »*IV.4.36 - Byron - « The thorns which I have reap’d are of the tree I planted ».IV.4.156 |
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Ils pensent qu’en occultant notre personne, dans les productions de notre âme, nous gagnions en altruisme, largesse de vues ou profondeur. Mais parler de soi, se peindre ou se chanter, ou bien s’en prendre aux autres met en jeu les mêmes palettes ou cordes ; nous n’exhibons que notre visage quel que soit le portrait que nous peignions. Et nous gagnons certainement en hauteur quand nous avons le courage de nous attaquer au sujet le moins susceptible d’être copié mécaniquement – à nous-mêmes, le seul sujet qu’on ne peint qu’à la verticale. « Pourquoi peindre une toile, si j’en suis une »IV.4.37 - Dickinson - « I would not paint a picture, I’d rather be the one ».IV.4.157 |
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L’Ouest ou l’Est : on est dans le phénoménal ou dans le cérémonial, dans le mythe du moi ou dans le rite du nous (le moi se formant davantage par ce qu’on émet que par ce qu’on subit et le nous ayant la tendance inverse), on se sculpte ou on s’occulte.IV.4.158 |
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Plus tu es disposé à partager le matériel, plus tu gagnes en hauteur ; avec le spirituel, la tendance s’inverse.IV.4.159 |
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On voit le monde livré au Déluge, on lui sacrifie de malheureuses colombes et on s’accroche à Apollon ; tandis que c’est Esculape qui attend la fin de tes convulsions et tu n’aurais à lui sacrifier qu’un coq (Socrate).IV.4.160 |
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Dans mes ruines, j'affermis mon acquiescement à la merveille de la vie ; comme eux, dans leurs bureaux, étayant leurs révoltes contre la discordance du monde.IV.4.161 |
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Descartes a le mérite de nous avoir fourni un moyen de tri tri-vial : à la tri-furcation « …donc je suis », le journaliste prolonge le donc, le philosophe élargit le suis, le poète rehausse le je.IV.4.162 |
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Vivre, s’insinuer dans le monde, être regard ; ou vivre, se laisser remplir par le monde, être arbre ; on en trouve l’équilibre dans un regard à hauteur d’arbre. « L’homme se présente face à l’arbre, et l’arbre se le représente »IV.4.38 - Heidegger - « Wir stellen uns einem Baum gegenüber, und der Baum stellt sich uns vor ». Pour penser la pensée ou représenter la représentation, l’arbre est incontournable.IV.4.163 |
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En périodes ascensionnelles d’une culture, les yeux fouillent le monde à naître ; en périodes décadentes – le soi à ensevelir. Le rêve des yeux fermés est hors périodes et cultures ; le rêve – à travers le soi en dérive, faire voir le monde immobile. Il faut déjà être épave ou ruine pour suivre le conseil de St Augustin : « Au lieu du monde extérieur, rentre en toi-même »IV.4.39 - « Noli foras ire, in teipsum redi ».IV.4.164 |
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Le jeune tente de désespérer devant les portes dérobées ; le vieux tente d’espérer sur les toits abandonnés ; mais la vie se fait aujourd’hui, sans espoir ni désespoir, par l’âge mûr, entre les murs de ses bureaux.IV.4.165 |
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La scène moderne, pas moins que toutes les autres, se prête aux actes chevaleresques ou emplois princiers. Mais tout devient vaudevillesque quand on veut la jouer à la clarté des lampes, au lieu du clair de lune. Aucune comète, pour la même raison, n’accompagne plus un rideau tombé.IV.4.166 |
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Le moi devenu solution des manants, ou problème des savants (« le moi est ma requête »IV.4.40 - St Augustin - « quaestio mihi factus sum »), je m’en fais, par dépit, un mystère.IV.4.167 |
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Les rouages de la société sont si bien huilés ou câblés qu’ils tourneraient aussi bien qu’on mette à leurs commandes le dernier des sots ou le premier des experts, pourvu qu’ils maîtrisent le b-a-ba mercantile. La civilisation progresse, la culture régresse. « Ce qui est civilisé, c’est le monde, et non pas ses habitants »IV.4.41 - Ortega y Gasset - « Lo civilizado es el mundo, pero su habitante no lo es ».IV.4.168 |
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Le parcours géo-démocratique d’un grand homme, à vol d’oiseau (de proie) : de sa résidence permanente dans le XVI-ème (de la Mère-Finance) à celle, éternelle, dans le XX-ème (du Père-Lachaise), en passant par l’acier du robot dans le VII-ème (la tour Eiffel), les ors du prébendier dans le VI-ème (le palais de la Médicis), la pierre enviée dans le V-ème (la coupole panthéonique), l’argent reconnaissant dans le XII-ème (le temple du Bercy).IV.4.169 |
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Ce paradoxe des temps modernes : ce n’est que dans la foule que les hommes parviennent à faire entrevoir ce qui leur reste de personnel, tandis que dans leur solitude perce le goût inavoué de l’omniprésent troupeau. « Comment trouver du neuf dans la maison où tu écris, si le vacarme la pénètre comme s’il venait des machines »IV.4.42 - K.Kraus - « Man kann nichts Neues sagen, weil in dem Zimmer in dem geschrieben wird, der Lärm so laut ist, als ob er von Maschinen käme ».IV.4.170 |
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Empédocle et Socrate, Lucrèce et Sénèque, Pétrone et Cicéron, Chamfort et Kleist, Tchaïkovsky et |