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On crée dans trois domaines : dans les solutions - pour produire du visible, dans les problèmes - pour élargir l'espace du lisible, et dans les mystères - pour ramener le reste au risible.I.2.17 |
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Les ailes de l'homme portent son mystère, l'esprit son problème, les semelles ses solutions. L'intelligence, c'est la capacité d'entraide entre les porte-faix. La loi de la gravitation humaine favorise l'espèce aptère ; l'homme spirituel, sans parler de l'homme mystérieux, n'éprouve plus le besoin de lever la tête. Sous combien d'angles lui a-t-on déjà prouvé que les cieux étaient vides ? Et le métier de bâtisseur de ciel perdit tout son prestige.I.2.18 |
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J'ignore le sens de la vie, mais la vie n'est que de perpétuelles naissances du sens : le désir (le mystère de son orientation ou focalisation), la conception (le problème de la prière, des références, de la négation), la délivrance (la solution dans la vérité, les substitutions).I.2.19 |
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Au commencement était la Monade (Pythagore ou Leibniz), l’Apparence (Pyrrhon), l'Idée (Platon), le Verbe (le Christ), l'Action (Thomas l'Aquinate, Goethe, après avoir opté pour le Sens et la Force), la Lutte (Darwin), le Soupçon (Marx et sa Classe, Freud et sa Perversion, Nietzsche et sa Musique, Berdiaev et sa Liberté), la Donation (Gegebenheit de Heidegger), l'Étrange (Valéry). Chacun au commencement de sa discipline : l'Idée (le Nombre, la Monade) - pour représenter le mystère, le Verbe (le Sens, la Donation) - pour formuler les problèmes, l'Action (la Lutte, le Soupçon) - pour tester les solutions, la Perversion et l'Étrange - pour confondre ou embellir les passages de l'un à l'autre de ces trois niveaux.I.2.20 |
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Au commencement étaient la couleur et le son, mais c'est l'œil et l'oreille qui sont plus près du dessein divin ; de même, la primogéniture du verbe cède à l'intelligence l'héritage et la place auprès du Seigneur.I.2.21 |
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Dans les commencements mythiques, le Verbe ne viendrait qu'en troisième position, après l'étonnement (Thaumas du thaumaturge) et les Couleurs (Iris de la poïésis). Une fois de plus, c'est Valéry, avec son étrange, qui est le plus près des sources.I.2.22 |
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Toute tentative de philosopher, quels que soient tes dons de plume, est et ne peut être que de la poésie (« de la poésie sophistiquée »I.2.1 - Montaigne). « La philosophie devient poésie, sous l'enthousiasme d'un génie »I.2.2 - Disraeli - « Philosophy becomes poetry, in the enthusiasm of genius » - elle l'est même sans enthousiasme ni génie ; c'est la poésie qui devient philosophie, dans l'abattement du verbe. « La poésie sera de la raison chantée »I.2.3 - Lamartine.I.2.23 |
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La philosophie est un genre poétique au champ subtil de tropes et ayant pour centre l'homme seul. Ce qui rend ridicules les prosateurs-philosophes mettant au centre une (pseudo-)logique, que seul maîtrise le mathématicien, ou une (pseudo-)intelligence, que seul pratique sans pédanterie le poète-né.I.2.24 |
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L'éviction successive de la poésie de toutes les sphères de l'intelligence. Aux origines il suffisait au Poète de pratiquer l'interprétatif - les dieux, l'Histoire - (le scribe attitré le supplanta, avantageusement) ; ensuite, le Poète se reclassa dans le représentatif - les idées et les justifications - (l'érudit reçu ou admis le ridiculisa) ; hier, le Poète se réfugia dans le discursif - les images et les sons - (mais les bonnes oreilles se firent rares et l'image synthétique contenta les autres). Aujourd'hui, rien d'étonnant que le Poète s'accroche au non-figuratif où l'on le confonde avec l'idiot du village.I.2.25 |
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La merveille du cerveau : tant de choses en sortent sans que les bras le réclament. La merveille du cœur : tant de choses y rentrent sans être approuvées par le cerveau.I.2.26 |
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Le cerveau est une excellente unité arithmétique mais qui devient détestable dès qu'il se substitue à nos périphériques où s'impriment les âmes, se magnétisent les cœurs ou se gravent les mystères.I.2.27 |
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On élève le niveau du débat en s'adressant au public de plus en plus abstrait. Et l'on s'aperçoit que tout bon discours débouche sur un soliloque où une larme prend des contours d'une aporie. « La sagesse aux yeux pleins de larmes »I.2.4 - R.Char.I.2.28 |
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La sagesse, c'est l'élégance de l'esquive face au regard droit de la mort, à l'opposé de la familiarité ou de l'hystérie. L'impossibilité d'un équilibre debout, les yeux ouverts. Le ridicule d'une concentration horizontale, la bouche bée, l’attrait d’un éclatement vertical, les ailes pliées (mystère signifierait – bouche fermée). La sagesse est davantage dans un front baissé que dans un front plissé.I.2.29 |
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Tout compte fait, chercher le sens de la vie est plus bête que prétendre l'avoir trouvé. Interpréter le songe ou le classer ? La vie est trop incompréhensible pour avoir un sens. Une idée, un projet, un événement peuvent l'avoir, mais la vie ne se livre qu'aux sens.I.2.30 |
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Ce qui berce : l'illusion d'une réalité ou le sentiment de réalité d'une illusion. Ce qui tient en éveil : se contenter de l'illusion des illusions, s'émerveiller de la réalité de la réalité.I.2.31 |
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On peut décortiquer le langage de l'intérieur, indépendamment du modèle de l'univers ; mais pour interpréter un discours, on ne peut pas se passer de modèle. « Une fois qu’il a donné à la pensée une orientation correcte, le langage peut disparaître pour faire place à un parcours mental »*I.2.5 - Épicure (la sentence est du pur Valéry, qui, curieusement, appelait modèle – Non-Langage). Le sens est la rencontre du discours (interprété dans le contexte du modèle) et de la réalité. La langue, elle, sans le modèle au-dessus duquel elle est bâtie, est absurde et c'est ça, son plus grand miracle.I.2.32 |
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Le mot ne représente pas la chose. Le mot est dans le pictural et non pas dans le représentatif. Celui qui le comprend le mieux, c'est le poète : « Le poète considère les mots comme des choses et non comme des signes »I.2.6 - Sartre. Le représentatif se réalise dans des méta-concepts (prénotions antiques ? idées a priori ? contagions des représentations ?) qui sont propres à l'homme, pas à la langue. Le représentatif a trois aspects : structurant - liens spatio-temporels et logiques, descriptif - où l'illusion d'univocité est la plus forte et comportemental - calculs, raisonnements, scénarios.I.2.33 |
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Trois niveaux de discours : énoncer, poser, formuler - se désintéresser de la réponse, la laisser au lecteur, la mettre dans la question même, sous forme de belles inconnues. Athlète, ascète, esthète.I.2.34 |
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Ils veulent tout réduire à ce qui leur paraît être connu : au Moi et au Monde - vouloir et pouvoir. Je ne suis attiré que par deux monumentales inconnues : Soi et X - souffle divin et substitutions harmonieuses.I.2.35 |
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Ce n'est pas la négation qui est le mouvement le plus prometteur d'une pensée, mais la réduction (élévation ?) de constantes au rang d'inconnues (ce que d'autres qualifient, à tort, de négation ou de dénégation). Dans le meilleur des cas, cette inconnue prendra la structure d’arbre à unifier. On n’a pas besoin d’un dérèglement des sens, le bon sens suffit : « Il s'agit d'arriver à l'inconnu par le dérèglement de tous les sens »I.2.7 - Rimbaud.I.2.36 |
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La fragilité des vérités les rend sacrées au sage et méprisables au sot. Le premier se tourne vers la liberté sceptique du langage, le second vers la liberté cynique de l'acte.I.2.37 |
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Une banalité qui demanderait réflexion : la vision de soi n'a pas besoin d'yeux. Est-ce cela qui explique que le besoin de couleurs est le plus aigu des besoins chez celui qui tient à soi ? Partout où les yeux s'en mêlent sévit la mécanique (ou l'optique), c'est pourquoi tu te vois toujours le plus éloigné du robot.I.2.38 |
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La part banale et dynamique, en nous, s'occupe de l'accumulatif, du reproductif ou de l'interprétatif ; la part artistique - du représentatif. Il paraît que le cerveau ne fait jamais appel au représentatif ; l'art serait ce qui éloigne de l'homme.I.2.39 |
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Toutes les tâches où l'on sait ce qu'on fait, seront un jour confiées à la machine. Heureusement il nous resteront des taches où l'on ne sait pas ce qu'on tait.I.2.40 |
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Comment on échappe au monde des évidences ? Le philosophe - par la logique, l'amoureux - par le physique, le poète - par la musique. Ils créent des cadences, des transes, des danses qui ne sont que des apparences de la vie, des rythmes humains extrapolant les algorithmes divins.I.2.41 |
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Le sot imagine que la réalité est plus accessible que les idées. Mais toute idée n'est qu'une tentative de se rapprocher de la réalité qui ne se laisse jamais toucher. La réalité est ce qui résiste à toute métaphore. « L’homme est en même temps dans la réalité énigmatique et dans le monde clair des idées »I.2.8 - Ortega y Gasset - « El ser humano, situado a la vez en la realidad enigmática y en el claro mundo de las ideas ». L’Auteur de cette réalité échappe à tout attachement essentiel : « Dieu, le vrai, qui sans fin ne pense qu’à se détacher »I.2.9 - Artaud.I.2.42 |
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On ne peut juger de l'intelligence des hommes que d'après leur manière d'énoncer des banalités. Dans des constructions savantes le sot est indiscernable du génie.I.2.43 |
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Seuls les imbéciles incurables pensent être vaccinés contre toute bêtise (« Il n’y a pas de plus incurables que ceux qui se croient sains »I.2.10 - St Augustin - « Nemo insanabilior eo, qui sibi sanus videtur »). L'intelligent se sait porteur de virus mais il éloigne, prudemment et élégamment, son interlocuteur.I.2.44 |
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Exister, c'est peut-être échapper à toute représentation. Et comme celle-ci, tôt ou tard, te rattrape, exister, c'est savoir se métamorphoser, se métaphoriser, se métastaser.I.2.45 |
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Toute compréhension est destruction (des inconnues, des ellipses). C'est pourquoi l'intelligent est entouré de ruines. « Ton obligation – renouvellement des ruines »***I.2.11 - Goethe - « Der Mensch muß wieder ruiniert werden ».I.2.46 |
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L'idée est une formule raidie ; le mot - une formule préservant quelques inconnues. L'idée est squelettique ; le mot lui apporte des articulations et fonctions imprévisibles, ouvertes aux unifications.I.2.47 |
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Dissimuler les ressorts, ne laisser apparaître que l'élan - la fin de toute activité noble : la foi câble le pourquoi, l'intelligence - le comment, l'art - le où et le quand. L’intelligence et l’art substituent leurs ad-Verbes dans le Verbe chancelant : « Pourquoi m’as-Tu abandonné ! ».I.2.48 |
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L'origine de la mélancolie : malgré toutes les tentatives des pourquoi et comment de bien l'ancrer, le quoi continue à dériver et le qui perd son cap.I.2.49 |
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Le propre de l'intelligence est que l'effort de formuler une question est du même ordre que celui d'y répondre, mais leurs natures sont radicalement différentes : « le mode de penser n'est pas le même pour résoudre ou pour formuler les problèmes »*I.2.12 - Einstein - « Probleme lassen sich nicht mit den Denkweisen lösen, die zu ihnen geführt haben ».I.2.50 |
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On est d'autant plus intelligent qu'on sait moins ce qu'on veut et qu'on sait plus ce qu'on peut. Picasso aurait dit : « Avec le talent on fait ce qu’on veut, alors qu’avec génie on fait ce qu’on peut »I.2.13. Pourtant, le talent, c’est le pouvoir ; le génie – le vouloir : « Le talent sans génie est peu de chose. Le génie sans talent n’est rien »I.2.14 - Valéry. La volonté et la maîtrise devraient nous pousser vers ce que nous ne pouvons pas savoir.I.2.51 |
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Trois sortes d'intelligence : l'analytique, s'encanailler dans des pourquoi ; la synthétique, se prendre au sérieux avec des comment ; la romantique, jongler avec des où et quand (hic et nunc).I.2.52 |
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Trois sortes d'intelligence : représentative (conceptuelle), constructive (technique), interprétative (stratégique). Elles se doublent d'une épreuve langagière : le méta-langage des concepts, l'accès et la maîtrise de bons outils, la faculté de changer de langage. Ce sont des épistémologues, des experts et des décideurs.I.2.53 |
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Toute théorie s'articule dans un langage conceptuel de représentation, et elle est sondée par un langage naturel de communication. Le premier n'a presque rien de langagier, le second n'a presque rien de représentatif, et c'est la confusion entre les deux qui est entretenue par les philosophes attribuant au second des propriétés du premier.I.2.54 |
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Ce que j'appelle monde conceptuel est un vécu, ordinairement chaotique, qu'une sollicitation langagière anime, organise, focalise pour résoudre le problème que dégage du discours notre machine logique. Toute théorie et tout modèle logent dans ce monde bercé par le désordre. Le langage, lui, ne contient ni théories ni esprit.I.2.55 |
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Il y a en nous trois sortes d'infini : le géométrique auquel on accède par une extrapolation du fini, l'esthétique dont témoigne le plaisir de l'âme, l'affectif surgissant dans l'aveuglement du cœur. Aucun mélange entre eux n'a de sens, pourtant, c'est ainsi que procèdent les nigauds.I.2.56 |
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Il est curieux de voir ces deux clans, sûrs d'eux-mêmes : ceux qui se vouent à un infini compris et ceux qui se vautrent dans un immédiat maîtrisé. Pourtant l'immédiat est aussi inaccessible que l'infini et, de surcroît, est peut-être la même chose.I.2.57 |
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Compétence - savoir ce qui est important ; performance - savoir peindre ou résoudre ce qui est important. Quand l'origine de la première et la fin de la seconde se touchent, on est un homme complet.I.2.58 |
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Dans la question, le sage apprécie la part du vrai en puissance, dans la réponse - la part du beau atteint par le goût. Tandis que le sot imagine de belles questions auxquelles la réponse apporte le vrai.I.2.59 |
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La compréhension de l'autre commence par deviner la part du hasard et de la règle. Dans l'étranger, on prend souvent l'un pour l'autre. Chez soi-même, le sage ne voit que le hasard et le sot - que la règle. Mais le sage sent que derrière son hasard se profile une immense règle, tandis que le sot ne croit qu'en piètres règles.I.2.60 |
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L'intelligence n'est pas tellement dans la formulation d'hypothèses que dans le courage de reconnaître tout monde comme hypothétique et dont la thèse se muera en hypothèses.I.2.61 |
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L'homme se mesure à la réalité par deux moyens : en monologue-représentation (objets, relations, qualificatifs) ou en dialogue-interprétation (langage, images, allégories). D'où deux types d'intelligence : analytique et synthétique.I.2.62 |
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Pour les tâches de représentation on devrait exclure le terme de langage et parler d'outillage conceptuel. Le langage n'intervient que dans des règles et dans des requêtes du modèle conçu.I.2.63 |
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Est plus intelligent celui qui, dans deux objets, voit plus de dissemblances et plus de ressemblances. L'ironie égalise, la curiosité multiplie. L'intelligence est une curiosité ironique. « Le sens unifie partout, les sens dissocient partout »I.2.15 - Schiller - « Der Sinn vereinigt überall, der Verstand scheidet überall ».I.2.64 |
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Savoir unifier des valeurs de plus en plus éloignées ou discerner une frontière dans ce qui se présente comme jumeaux. Tout branchage identitaire, causal, synthétique ou paradoxal peut s’inscrire dans l’unification des arbres à vastes inconnues. « Un réseau d’arbres s’ouvrant en toute direction »**I.2.16 - U.Eco - « Una rete di alberi che si aprano in ogni direzione ».I.2.65 |
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L'intelligence consiste à transformer en escale ce que d'autres prennent pour terminus, cul-de-sac ou voie impériale ou impraticable.I.2.66 |
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L'anatomie comparée de l'intelligence : l'esprit, c'est la tête d'homme ou les pieds de femme ; le cœur, c'est les pieds d'homme ou les ailes de femme ; l'âme, c'est les ailes d'homme ou la tête de femme. Les pieds - où nous sommes ; les ailes - où nous nous sentons portés ; la tête - où nous nous voyons.I.2.67 |
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Le genre prophétique n'a jamais réussi qu'aux imbéciles, l'imprévisible effaçant toute construction raisonnée. La prêtrise à Delphes fut affaire des Béotiens. Mais bientôt les prophètes pulluleront, la marche des hommes empruntant des algorithmes de plus en plus infaillibles. Mais ce seront toujours des imbéciles qui en tireront le meilleur parti, le calcul devenant leur nouvelle obsession.I.2.68 |
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La liberté, c'est l'intelligence qui ne s'est pas encore câblée, laissant un intervalle entre l'excitation et la réaction. Les hommes avancent, inexorablement, vers l'esclavage final où l'on n'aura que des réflexes intelligents.I.2.69 |
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Leur vie spirituelle consiste en de pures et amphigouriques sentences précédant les dîners en ville. L'esprit n'est pas plus pur que l'appareil digestif ; il faut craindre des épidémies, vivre avec des nausées et déjections. Bref, une lente descente aux enfers qui, en passant, alimente la cervelle et le cœur.I.2.70 |
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Le rapprochement entre professionnels, la raréfaction des amateurs : le professionnel de l'idée est plus près du professionnel des engrais ; l'amateur du mot est plus proche de l'amateur des fleurs.I.2.71 |
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L'art est dans le tracé des courbes et des surfaces ; l'intelligence, elle, est dans la recherche de points : d'inertie, de départ, d'arrivée, de mire, d'invariance.I.2.72 |
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Le fond de la connaissance n'est fait que pour être vénéré ; ce qu'il faut rechercher, c'est sa forme. Toute forme inspirée nous renvoie étrangement au fond.I.2.73 |
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Penser, c'est être plus à l'aise à manier les étiquettes des choses plutôt qu'à remuer les choses elles-mêmes.I.2.74 |
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L'imagination est l'algèbre de l'artiste : dans une image fournie par une transformation, il reconnaît le noyau annihilé, des invariants fastueux, des projections lumineuses.I.2.75 |
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L'intelligent relativise l'absolu ; le sot absolutise le relatif. Le sage produit du relatif en ne s'inspirant que de l'absolu.I.2.76 |
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En quoi on mesure la profondeur : longueur de la corde, volume du seau, solidité du puits, mystère de la source ? « N'accuse pas le puits d'être trop profond ; c'est ta corde qui est trop courte »**I.2.17 - proverbe indien.I.2.77 |
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Se méfier de l'intelligence, elle réussit tout ce qu'elle entreprend et te prive de l'exercice aristocratique : dans l'échec, tenter de ne rien apprendre.I.2.78 |
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Quatre facultés forment l'intelligence complète : faculté de bâtir des modèles de l'univers, faculté d'élaborer un langage des questions (sur ces modèles), faculté de répondre à celles-ci, faculté d'interprétation des réponses en vue de déboucher sur un comportement sensé.I.2.79 |
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La science est ce qui n'a pas besoin d'intermédiaires entre le fait et la pensée. L'art est un monde où le fait et la pensée ne sont que deux langages de plus, rien de plus.I.2.80 |
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Au sage, l'impossibilité du dernier mot inspire la vénération de l'indicible vérité de Dieu. Au sot - l'indifférence cynique devant toute vérité.I.2.81 |
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L'intelligence divine se manifeste dans l'existence de valeurs par défaut. L'intelligence humaine - dans la capacité de rester cohérent avec celles-ci.I.2.82 |
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Le but de la philosophie aurait dû être d'aider à supporter avec dignité la position couchée - pour rêver (la hauteur). Au lieu de cela, les philosophes nous invitent à rester assis - pour calculer (la profondeur du Lycée !), ou debout - pour bâtir (la largeur du Jardin !) ou en marche - pour connaître (l'étendue du Portique !). À tout orgueilleux qui dira « Me voilà debout ; je ne sais faire autrement »I.2.18 - Luther - « Hier steh' ich. Ich kann nicht anders ! » ou « Là où je suis assis, c'est toujours la hauteur »I.2.19 - Bismarck - « Wo ich sitze, ist immer oben », il faut conseiller : « Essaye la position couchée, une fois seul ! ».I.2.83 |
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Le dire de la pensée (Logos), les structures de la pensée (les Écoles), l'image de la pensée (la société) - c'est dans ce sens que le mot évoluait dans l'Antiquité. Aujourd'hui, il emprunte le chemin inverse.I.2.84 |
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Les livres de philosophie moderne aident à rédiger des thèses de doctorat et non des testaments.I.2.85 |
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Matérialiste : l'homme qui vit dans un univers à l'abandon. Idéaliste : l'homme qui abandonne la vie pour l'univers. La franchise faite règle, l'insincérité faite instinctI.2.20 (Nietzsche).I.2.86 |
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La part de mystère accordée à la vie ou à notre regard, tel est le meilleur critère de toute philosophie. La vie mortelle et le regard mortel - l'immanence. La vie mortelle et le regard immortel - la transcendance. La vie immortelle et le regard mortel - le matérialisme. La vie mortelle et le regard immortel - l'idéalisme. Chacun brille par la facette immortelle qu'il adopte. Et c'est pourquoi l'Asiate immanent nous laisse sans voix.I.2.87 |
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Je ne vois pas beaucoup de cette soi disant bêtise fétide que tout le monde traque en Europe. En revanche, je vois beaucoup d'intelligence nauséabonde que tout le monde respire à pleins poumons. Aujourd’hui, comment ne pas comprendre Montherlant : « Je n’ai jamais vu d’enthousiasme que pour des causes bêtes »I.2.21.I.2.88 |
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La philosophie, en Angleterre - anatomie intellectuelle, en Allemagne - physiologie spirituelle, en France - hygiène mentale, en Russie - pathologie vitale.I.2.89 |
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La philosophie française s'inspire des oppositions inintéressantes, p.ex. : ordre - désordre (Descartes), le tout fait - le se faisant (Bergson), l'être - le néant (Sartre, ou l'avoir de G.Marcel). Le contraire intéressant d'ordre est gratuité, celui de tout fait - provisoirement dit, celui d'être - la personne.I.2.90 |
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Si je devais interpréter âme selon Aristote, passion selon Descartes, désir selon Spinoza, rire selon Kant, liberté selon Sartre, amour selon Barthes, je me réfugierais plutôt dans l'impassible, le servile et le végétal.I.2.91 |
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Il ne faut pas être excessivement perspicace pour voir que le mythe (discours sans références) rencontre, au sommet, le logos (discours référencé). La réaction intelligente eût été de se rire du logos et de s'adonner au mythe. Mais c'est la réaction bête qui l'emporte : surcharger le logos et laisser s'échapper le mythe. L'inexistentialisme ailé céda à l'existentialisme zélé.I.2.92 |
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Il existent trois corporations qui se méprisent mutuellement : celles qui voient l'essence de la vie dans, respectivement, l'esthétique, la mystique ou la mathématique. Mais à quelle fière et universelle humilité atteint-on quand on accepte l'idée qu'elles soient la même et unique chose !I.2.93 |
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Tous ces penseurs qui réhabilitent le temps (durée) ou l'espace (profondeur, étendue, largeur), dans la réflexion métaphysique - tandis que la seule dimension spatio-temporelle qui est condamnée unanimement, par le goujat et par le sage, semble être la hauteur.I.2.94 |
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Tous savent qu'il n'existe pas d'ineptie qui n'aurait pas été proférée par un sage quelconque. On oublie plus facilement qu'il n'existe pas de sagesse qui n'aurait pas été professée par un sot.I.2.95 |
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On peut définir une chose par sa forme, par son lieu ou par un chemin qui y mène - ce qui en fixe le volume ou le prix. Ou bien on la définit par allusion à sa source ce qui en donne la hauteur.I.2.96 |
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Quand on n'a plus d'essor pour entraîner des verbes, lourds de promesses, on finit par poursuivre le plus vaniteux, le plus flotteur, le plus dégonflé des verbes - être. « Déification du verbe être, voilà la moitié de la philosophie »***I.2.22 - Valéry. Et ils s’imaginent, en plus, que leur idole est monothéiste, tandis que c’est un monstre, avec une douzaine d’hypostases mécaniques, l’une plus raseuse que l'autre…I.2.97 |
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La pensée : un fait de langage émettant des hypothèses sur des liens entre objets. Par un jeu de substitutions, on peut arriver à une adhésion ou à une preuve. Quand le démonstrateur suffisant est le goût, on est dans l'art ; quand l'adhésion logique est exigée, on tend vers la science.I.2.98 |
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Le travail de l'intelligence consiste à créer un espace de clarté : voir des objets mieux cernés, pratiquer un langage plus élaboré de leur manipulation, interpréter leurs échos avec plus de rigueur. Le vrai maître des lieux doit y introduire un cycle crépusculaire et ne pas compter sur l'éclairage de la rue.I.2.99 |
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Le savoir moderne se réduit de plus en plus à de belles images. Mais l'image moderne se voue de plus en plus à un morne savoir.I.2.100 |
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Ils pensent qu'en creusant les choses on atteint une identité verbalisable de plus en plus respectable. Mais leur fond est aussi sans poésie que leur surface. La poésie, c'est la manière de s'éloigner des choses et de peindre la hauteur avec des couleurs empruntées aux choses.I.2.101 |
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Evoquer, à partir d'un fait insignifiant et en dernière instance, une pensée grandiose. Mais le penseur moderne s'attaque, d'entrée, à une pensée grandiose pour n'arriver qu'à l'insignifiance d'un fait.I.2.102 |
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Je n'aime pas l'étrangeté de l'interrogation, j'aime l'étrangeté des liens interrogés.I.2.103 |
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Que les pensées qui te croisent soient de ces pèlerins étrangers, enfants trouvés, dans lesquels, soudain, tu découvres une généalogie commune.I.2.104 |
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L'univers n'a pas de points d'origine et toute échelle n'est qu'une illusion de la perspective ou un aléa de thèse. Ce qui permet à chacun d'inventer impunément ses propres mesures.I.2.105 |
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En fréquentant l'infini en miniature (mathématique) on peut s'apercevoir de ce qui lui est propre et de ce qui lui est commun avec le fini.I.2.106 |
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Savoir, c'est mettre à sa hauteur. Au-dessus de quoi, là est la question. Peu de compagnons y acceptent le vide.I.2.107 |
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Plus nous nous mettons à disposition de la terre, moins il nous en reste pour être voué au ciel. Mais plus on s'accroche au ciel avec des ailes croissantes, plus ridicule on sera à l'atterrissage.I.2.108 |
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Le mauvais chercheur se charge du fardeau de l'acquis ; le bon en fait un vide, l'étoffe dont sont faites les ailes.I.2.109 |
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Intelligence - tantôt promptitude, tantôt amplitude. Sottise - tantôt habitude, tantôt hébétude.I.2.110 |
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Le cartésien nage et avance dans les concepts, sans toucher leur fond qui s'appelle l'être. Le nouveau Moyen Âge nous attache à l'être sans promesse ferme de nous apprendre à nager. Le manque de faire-savoir ou de savoir-faire.I.2.111 |
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On n'admire ni n'aime vraiment la chose que lorsqu'on n'en connaît pas le pourquoi. Même le comment, le geste, n'est qu'antichambre du quoi, au toit constellé, aux murs mouvants, aux fenêtres en trompe-l'œil, aux portes sésamiques. L'œuvre est fortuite, la force sous-jacente captive davantage, ce qui enfante cette force est proprement divin.I.2.112 |
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Il est révolu, le temps facile, où l'on pouvait étriller un acte démoniaque au nom d'une séraphique idée. Plus d'idée immaculée, non visitée par quelques annonciateurs d'actes sans scrupules, non présentée au Temple de Mercure, non figée en quelconques présomptions d'innocence ou assomptions sans douleur.I.2.113 |
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Chez ceux qui réfléchissent sur la vie, le vrai conflit n'est pas entre ceux qui croient à une unité du monde et ceux qui en proclament la multiplicité selon la liberté chaotique de chacun. Il oppose plutôt ceux qui voient et vénèrent l'inaccessible beauté du monde, leur servant d'asymptote, et ceux qui ne tournent leurs yeux que du côté de leurs cerveaux.I.2.114 |
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L'esprit philosophique est celui qui se forme, à partir de rien, à chaque contact avec l'illisible. Cela produit de la niaiserie, du paradoxe ou les deux à la fois. Tout ce qui est déjà formé relève du lisible et n'intéresse que les acteurs de la vie.I.2.115 |
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Il n'y a pas, en nous, de points fixes, par rapport auxquels on puisse calculer. Nous sommes toujours sur une circonférence avec une origine qui nous maintient tout en restant inaccessible.I.2.116 |
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Je me sens plus près des fabricants de lunettes que des analystes d'yeux ou des synthétiseurs de la nature. Ad instrumentem, le contraire de ad hoc, et plutôt que ad hominem ou ad rem, qui, après de fugitifs ad laudem et ad libitum, n'aboutissent que trop souvent à ad nauseam quand ce n'est ad digitum. Le goût est dans le choix des choses (ab ovo), l'intelligence - dans les outils (ab actu), la hauteur - dans la part de l'homme (ad oculos), quand ce n'est de la femme - ad foeminam.I.2.117 |
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Voir sans être vu - classique ; imposer la hauteur du regard - romantique. Au-dessus, peut-être, - rendre l'allégorie utopique, ne pas refuser à l'allusion de maintenir l'illusion.I.2.118 |
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Toute vraie intelligence est soudaine et déracinée, c'est la bêtise qui est préparation graduelle et enracinement servile. C'est pourquoi le mot, qui est toujours soudain, a plus de chances d'être intelligent que l'idée.I.2.119 |
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Encore de l'importance de la géométrie : le sot veut se mettre au foyer des figures de la vie ; le sage préfère la souplesse elliptique, la complétude parabolique, l'élan hyperbolique.I.2.120 |
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Ces magnifiques triades : œuvre - créateur - principe, éprouver - représenter - interpréter, pouvoir - vouloir - devoir, mot - idée - acte, désir - idéal - miracle - à croire que tout ce qui est beau ne s'exprime qu'en triades ! La gent de plume, de note et de rideau le comprit, pas celle de toile ; ne pas choisir une toile triangulaire est proprement incompréhensible !I.2.121 |
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Un, deux, trois - toute l'algèbre du goût est là : un, la tautologie - l'art pour l'art, le savoir pour le savoir ; deux, la fuite ou le combat - échapper à l'acte ou défier le mot ; les triades - le pour de la mémoire, le contre de la machine, les deux dans un langage émergeant de l'âme. La part du monocorde, du binaire, du trivial.I.2.122 |
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Les oppositions où il y a de la bassesse ou de la hauteur dans les deux termes sont sans intérêt. Des dyades à n'en pas abuser : être – néant, présence – absence, intérieur – extérieur, vain – sensé, nécessaire – contingent, le même - l’autre. À ne pas perdre de vue : noble – bas, beau – gris, musical - plat. Des monades à éviter : mort, progrès, observation. À rechercher : intensité, merveille, regard.I.2.123 |
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Au discours et à la présence, opposer l'écrit et la distance, - tricherie logique, trouvaille sémantique.I.2.124 |
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L'étranger : on en comprend la pensée, on n'en décèle pas l'émotion. Le compatriote : on en devine l'émotion, on ne parvient pas à en résumer objectivement la pensée. C'est avec l'étranger qu'il faut apprendre à raisonner et c'est avec son compatriote qu'il faut préserver l'émotion originelle.I.2.125 |
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Le bouddhisme, paraît-il, répugne aux triades : les quatre bons chemins, les cinq interdictions, les six vertus, les dix péchés et les dix-huit enfers ! Il reste la trinité : Vishnou, le Père, Dieu créateur ; Brahmâ, le Fils, Dieu conservateur, le Verbe ; Shiva, l’Esprit , Dieu destructeur.I.2.126 |
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Aller au fond des choses, ils s'imaginent que c'est très intelligent et rare. L'intelligence, c'est l'art de se servir de formes pour reconstruire un fond plausible, de manier des idées et non des états. Toutefois, la majorité n’atteint pas le fond, trouvant assez de pitance à mi-parcours : « Ne va pas toujours au fond des choses ; tant de choses à faire au milieu »I.2.23 - Canetti.I.2.127 |
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Tout oui définitif est anti-artistique. La négation aristocratique est une falsification de mon propre oui et non de celui des autres. Ce n'est pas un rejet, mais une réévaluation, réinterprétation, relecture. Le contraire du oui n'est pas la mutinerie du non mais la révolte du langage.I.2.128 |
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Savoir où la modélisation doit céder à la spéculation, les preuves aux métaphores, - est l'intuition superstitieuse de l'intelligence.I.2.129 |
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Ce n’est pas dans le retour d’un oméga vers un alpha qu’est la négation musicale, mais dans la révision vocalique de l’alphabet où ne sera plus consonne qui veut.I.2.130 |
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L'anticipation n'est intéressante que pour prévoir un nouveau regard sur le passé. Et c'est peut-être cela aussi, le vrai rêve.I.2.131 |
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Quand on sait imprimer son propre filigrane on peut rendre intéressante la lecture de n'importe quel chiffon.I.2.132 |
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Penser, c'est cultiver l'arbre. Écrire ou rêver, c'est ne s'occuper que de ramages ou de fleurs. Laisser des branches ouvertes vers un azur unificateur.I.2.133 |
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Quand le rêve l'emporte sur le mot, on préfère la montagne à l'arbre, la hauteur à la vie. Lorsqu'ils s'équilibrent, on trouve de l'arbre à chaque cime : au mont des Oliviers ou à l'Ararat - l'olivier, à l'Olympe ou au Parnasse - le laurier, au Sinaï - le buisson-ardent, au Golgotha - la croix. Quand le mot, seul, triomphe, il fait éclore le rêve - dans le vide : le mont de Sisyphe, l'élévation du mot-pierre à une hauteur, le désintérêt du mot-brique et encore plus du mot-édifice.I.2.134 |
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La montagne, c'est l'arbre des ascètes de l'image. Que peut-on en tirer ? - le poids, l'ascension, la hauteur, la solitude, la pureté. L'espoir d'approcher de la source de tes ombres..I.2.135 |
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La représentation poïétique ou l'interprétation hylique, deux activités gouvernées par l'intelligence. Représenter, c'est modeler un squelette, le munir de chair et lui apprendre à agir. Interpréter, c'est l'art de mener un dialogue : reconnaître le type d'interpellation, y déceler des connotations des objets ou des rapports, accéder aux connaissances pertinentes, recevoir des substitutions des inconnues et savoir s'arrêter pour tendre de nouveau l'oreille. Le seul domaine où l'homme ne sera jamais dépassé par la machine est le poids qu'on accorde aux inconnues choisies.I.2.136 |
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La vraie intelligence est tout d'instinct cachant ses points de repères et même les oubliant, tant leur câblage est profond (substitution de procédures explicites par déclarations symboliques, appropriation de l’avoir se muant en l’être). Mais se méfier des réflexes qui n'ont pour origine que le manque d'horizons.I.2.137 |
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Toute intelligence qui se passe d'allégories et de métaphores est condamnée à être dépassée par la machine.I.2.138 |
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L'homme est une étrange osmose d'un calculateur et d'un valseur, d'un interprète et d'un représentateur. L'intelligence artificielle, étant condamnée à passer par la représentation, ne mènera donc jamais la danse.I.2.139 |
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Être indisponible aux appels de l'accessoire et … y répondre. Être disponible aux appels de l'essentiel et ne pas y répondre, retourner la question, jouer sur ses variables, invariants, indéterminations, négations.I.2.140 |
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Comprendre, c'est discerner la part de maîtrise et la part de résignation.I.2.141 |
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On est plus intelligent en devinant une nouvelle opacité plutôt qu'en déduisant une nouvelle clarté.I.2.142 |
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Tous les hommes (les Ms Jourdain) vivent d'abstractions et s'adressent aux fantômes, mais seuls les subtils prennent les mots plus au sérieux que la réalité et savent vivre le miracle du vide et vivifier la vacuité des choses : « Nier les miracles, c'est ne pas prendre au sérieux la réalité »**I.2.24 - Einstein - « Wunder zu negieren heißt die Wirklichkeit nicht ernst zu nehmen ».I.2.143 |
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Aller au fond des choses n'est pas une inanité comme on peut le penser de prime abord. Ce fond est la vacuité et cette découverte nous gratifie d'un surcroît de liberté. Comme la répugnance de voir les choses en face aide à les prendre de haut. Aller au fond est toujours plus prometteur de hauteur que de penser d'en revenir.I.2.144 |
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Deux vices des temps modernes : entourer les concepts prosaïques par de prétentieux mythes et fabriquer, à partir d'authentiques mythes, de piètres concepts.I.2.145 |
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L'intelligence, c'est ce qui permet à l'émotion de se propager de l'âme au regard, au lieu de s'éteindre dans un prurit gestuel ou narratif.I.2.146 |
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Tout ce qui ne se convertit pas en formules est nul. La poésie est une formule. Toute passion est germe d'une formule. Le reste n'est que fatras et prétention des borborygmes.I.2.147 |
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Les acrobaties verbales dont les creux font leur miel : rien n'est tout (polyphonistes), rien n'est pas tout (anti-néantistes), tout est rien (nihilistes), tout n'est rien (fragmentaires), tout n'est pas rien (monistes).I.2.148 |
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Comment aspirer sérieusement à atteindre la paix ou la vérité si les deux excellents spécialistes en matière, interrogés là-dessus, ne répondirent que par un sourire et par un silence - le Bouddha et le Christ !I.2.149 |
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La négation est, semble-t-il, une opération anti-artistique : on ne nie que des formules, une partie infinitésimale d'un écrit profond.I.2.150 |
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Ce n'est pas dans l'objet lui-même que naît une belle énigme mais dans une question intéressante au sujet de l'objet. Néanmoins, si l'incompris réside dans la question, l'incompréhensible a pour demeure l'objet même.I.2.151 |
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La conviction du sot : l'inconnu = l'incompris = le non encore connu. La conjecture du délicat : l'inconnu est union de l'incompris et de l'incompréhensible.I.2.152 |
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Etant donnée une pensée, plus facilement on passe d'une traduction à une autre, plus forte est l'impression que la construction, c'est-à-dire le mot, est la seule réalité digne d'être préservée et que les pensées n'existent pas.I.2.153 |
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L'intégrité, en philosophie, résulte en ennui, en tiré par les cheveux. L'unité d'une caserne. Le fragmentaire crée l'illusion de sincérité et de vivacité. L'unité devrait s'acquérir par une hauteur qu'on ne quitte pas. « Toute philosophie ne vaut que dans son état naissant et devient ridicule si on essaie de la rendre mûre »*I.2.25 - Valéry.I.2.154 |
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Ne pas exister peut avoir deux origines : avoir échoué à s'attacher à un concept et ne pas l'avoir tenté. D'où deux discours nihilistes, bravoure des vaincus et absurdité des abstentionnistes.I.2.155 |
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L'homme est intelligent quand il comprend qu'il ne communique jamais avec le réel (mais avec ses modèles, d’où l’irrecevabilité de l’idée platonicienne qui serait à la fois le réel et le modèle). Il y a de l'esprit religieux, chez lui, quand, en plus, il admire le réel.I.2.156 |
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C'est bien de succomber à l'appel de l'étonnement en voyant la chose comme si c'était la première fois. Il est plus rare et plus noble de la traiter comme si c'était la dernière fois. L’espérance, l’étonnement en tant que but ; le désespoir, l’étonnement en tant que contrainte. Et Aristote et Kierkegaard, en voyant le début de la philosophie dans, respectivement, l’étonnement d'étonnement et le désespoir de désespérer, ne se contredisent guère.I.2.157 |
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La chronologie du sot enthousiaste : l'étonnement suivi de la déception. Chez le sage ironique, la déception précède la rencontre et l'étonnement le visite à la fin. Ainsi se préserve l'immaculée déception.I.2.158 |
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La compréhension est, pour l'esprit, ce que l'accommodation est pour les yeux ; elles procèdent par élimination de l'inactuel, par tamisation du bruit débouchant sur le son. Les ressources de la poésie se trouvent essentiellement dans l'inactuel, dans l'inutile, qui échappent aux mailles de la compréhension.I.2.159 |
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La contrainte, dans l'écrit, est noble si elle revient à imposer une accommodation des mots en hauteur. Priser ou mépriser, plutôt que peser. « Le secret du grand art réside dans les contraintes que le goût impose »**I.2.26 - Pavese.I.2.160 |
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On peut ne pas jeter ces étiquettes - Éternité, Être, Réalité - à condition de savoir n'en faire que des axes qu'on orienterait à sa guise pour y dessiner des figures plus charnelles et nobles.I.2.161 |
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La logique fait partie de la langue naturelle comme la philosophie fait partie de la poésie. Et la rigueur logique apporte à la philosophie la même chose que la grammaire à la poésie, c'est-à-dire rien. Il n'y a pas moins de logique chez Cioran que chez Wittgenstein. Les perles syllogiques ou grammaticales ne séduisent que des mollusques des profondeurs sans vie.I.2.162 |
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Toute sagesse devrait être d'ordre cynique : ne pas se laisser envahir par la vérité, toujours laisser quelques échappatoires mystiques aux fantômes ironiques. L'homme de l'arbre, l'homme du climat savent, à la lumière du jour, transformer le fantôme en saisonnier zélé de la vérité diurne.I.2.163 |
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On a beau compiler toutes les leçons du devoir être (la morale), du vouloir être (le désir), du pouvoir être (la volonté), on arrive inéluctablement à la conclusion qu'on continue à ne même pas effleurer l'être. La seule orbite onto-distante autour de celui-ci paraît être empruntée par la poésie. Les autres sont trop elliptiques pour qu'on puisse pressentir le bon foyer.I.2.164 |
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Quelle misère, ne s'intéresser qu'aux phénomènes auxquels se réduise l'être et aux noumènes où se projette l'essence ! Les Grecs comme la théologie chrétienne se penchaient plutôt sur les passions qu'une divinité docile interprétait ou rendait sacrées. Les phénomènes et noumènes sont des traces muettes, des traductions aléatoires, des passions dont on ne maîtrisera jamais la langue.I.2.165 |
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Des vulgarisations de la poésie : la foi - des signes des choses sont des choses ; la philosophie - la raison des choses est leur seul intérêt ; l'art - le chemin vers le divin passe par des choses. La poésie - ne pas s'attarder sur la chose visible ou intelligible, se faire regard lisible.I.2.166 |
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L'accession à une vérité est toujours un progrès ; les philosophes font de la recherche de la vérité leur cible centrale ; aucun progrès en pensée philosophique n'est possible - par quelle pirouette sortent-ils de ce cercle vicieux ?I.2.167 |
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La primauté du regard, c'est la résignation à l'impossibilité de l'équilibre, ni même de l'entente, entre le moi observé et le moi qui s'observe (ce no man's land de la conscience ressemblerait au néant de Sartre), l'oubli du moi et la poursuite de l'acte d'observation guidé par le mot équidistant.I.2.168 |
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L'impossible synonymie des matérialistes : réel = nécessaire = vrai. Le réel s'applique aux faits de la réalité, le nécessaire - aux faits du modèle, le vrai - aux jugements, formulés dans une langue et évalués dans un modèle. Toute réduction à un monisme quelconque mène vers un charabia linguistique, conceptuel ou logique.I.2.169 |
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En dehors des manuels, la seule profondeur respectable est celle de ta propre épaisseur, quel que soit le fond sur lequel elle se pose. Mais l'homme moderne, qui veut passer pour profond, échafaude un savoir consensuel au-dessus duquel ne s'étale que sa platitude. La hauteur, en revanche, est une attitude qui égalise les points de départ et ne tient qu'à la distance incompressible entre soi et les choses, basses ou hautes. « La distance, âme du beau »*I.2.27 - Lao Tseu.I.2.170 |
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Être intellectuel, c'est savoir projeter toute manifestation de la vie sur les axes des sens, du beau, des idées et des actes. Être artiste et intelligent, c'est de créer l'illusion de la vie en partant d'une seule de ces projections.I.2.171 |
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Si tout premier signal du cœur est le meilleur (le génie du cœur), avec les productions de l'esprit (la passion savante) il faut attendre systématiquement un second signal pour s'entendre. Tant et si bien que je pense de Descartes, je veux de Nietzsche, je dois de Tolstoï, je puis de Valéry, je suis de Heidegger - leurs premiers signaux - gagnent en intérêt si l'on a la patience d'écouter leurs successeurs qui ne sont jamais produits par la même fibre.I.2.172 |
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L'Être est le résumé latent ou le refuge de toutes les réponses. Mais « sa maison serait le langage »I.2.28 - Heidegger - « die Sprache ist das Haus des Seins », langage qui n'est que l'art des questions !? Et l'on ne peut interroger que des modèles, c'est à dire des représentations de l'être-là. Leur misérable être est un sédentaire collé aux fenêtres d’un asile pour verbes abusés ; vivent les ruines du devenir, de ce vagabond sans toit ni loi, touchant, dans ses souterrains, au Verbe pur et crucifié. « Les philosophes et les poètes d'origine possèdent la Maison, mais restent des errants sans atelier ni maison »**I.2.29 - R.Char – ruines, le nom que prend la Maison ainsi possédée et qui cesse d'être habitable. Ce qui réside légalement dans le langage porte un nom beaucoup moins ectoplasmique – la vérité cadavérique. Les ruines, cette vénérable demeure, hanté par le rêve et la caresse, où l'on héberge les invariants de tout mouvement (Goethe, n'y voyant aucune tour debout, ne reconnut pas les ruines discrètes).I.2.173 |
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Tout n'est qu'interprétation - les phénoménologues, les langagiers, les hommes d'action ; tout n'est que représentation - les métaphysiciens, les conceptuels, les hommes du rêve. L'humain finit toujours par l'emporter sur le divin ; le premier est proclamé vainqueur par tous les votes, du multitudinaire à l'élitaire.I.2.174 |
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Penser, c’est représenter, être, c’est communiquer, vivre, c’est interpréter – le résumé le plus bref et le plus exact du cogito cartésien.I.2.175 |
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La vraie intelligence, celle des sources et des horizons, est propre de la jeunesse : ne discerner que peu de chemins mais des chemins vitaux et intuitifs, pour les voyageurs sans bagages (Nietzsche), survolant, le cœur léger, toute barrière : « Où est ce cœur vainqueur de toute adversité ? »**I.2.30 - du Bellay. La maturité inclut tant de précautions de voirie débouchant sur la viabilité de la pensée ramifiée, pondérée et sénile ou sur l'intelligence des buts ou des contraintes.I.2.176 |
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L'hypertrophie des cerveaux y est presque pour aussi importante que celle des dollars, dans le prestige des philosophes américains (ou américanisés !). Mais il leur manque cette force ascensionnelle qui rend les idées délicieusement impondérables.I.2.177 |
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Le cartésien : le réel pourrait n'être que le rêve des sens. Moi : le rêve devrait être le sens du réel.I.2.178 |
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On est intellectuel quand on est capable de se passer de choses pour en décrypter les valeurs. Et ce que les choses nous cachent n’est pas plus digne de notre enthousiasme que leurs surfaces ; et Picasso, en privilégiant la soi-disant face cachée : « Faut-il peindre ce qu'il y a sur un visage ? Ce qu'il y a dans un visage ? |