Le problème qui est propre à notre siècle est la surproduction. Celle des navets est régulée par la réduction de surfaces cultivables ; celle des idées est nivelée avec leurs substituts jetables ; celle de la bile est jugulée par le garrot de l'ironie impitoyable. Une circulation trop libre d'avis empoisonnés fait peser sur notre sang le danger de gangrène ; l'ironie se charge de salutaires saignées quand ce n'est d'honorables funérailles. L'ironie nous épargne le ridicule du dernier pas, comme la pudeur nous refuse l'imposture de la maîtrise du pas premier. Autrui et Dieu s'en chargent.III.2.1
 

 


Quand on est contaminé par l'ironie, toute cure par l'action ne fait qu'aggraver le mal. Le serpent d'Asklépios n'aime pas se lover autour de la massue d'Hercule. L'action met en contact illusoire le bras cassant et l'idée coulante, dont pâtissent les deux : le bras s'imagine droit et l'idée - traduisible en langage des gestes.III.2.2
Tout ce qui est grand, choisit soigneusement ses défaites. L'ironie s'avoue être sans prise face à l'amour désarmé. Seul, l'amour dépasse l'ironie en spontanéité des abattements et des enthousiasmes, en jobardise face à l'incohérence de ce qui vous inonde. L'amour est une foi qui résonne, l'ironie - une foi qui raisonne.III.2.3
Ironiser veut dire s'oublier. Et puisque la vraie aristocratie, ce n'est pas une mémoire écrite mais une mémoire à écrire, elle fait appel à l'ironie pour dessiner de nouveaux blasons. Ce qu'on gagnera en art héraldique on risque de perdre en statut véridique : le panache des signes ne traduira pas les taches des lignes.III.2.4
Tout artiste cherche à placer un diablotin ironique dans un coin de ses tableaux, pour dire qu'aucun regard n'épuise entièrement une œuvre. L'ironie, dans l'art, consiste à renvoyer l'apprenti photographique dans un recoin négligeable d'un vaste atelier graphique. Ne pas se fier au témoin oculaire et s'identifier avec l'accusé par contumace.III.2.5
L'ironie est l'optimisme actif du méchant et le pessimisme passif de l'homme de bien. L'ironie est un flagrant déséquilibre entre faire et être. Dans le faire on est aveugle, dans l'être on est sourd. L'ironiste est aussi prompt de rougir de ses tentatives cafouilleuses de générosité que de ses inattaquables raisons cyniques pour rester immobile.III.2.6
Ironiser sur les couacs d'un rebelle est trop facile, essaye un peu d'ironiser sur la logique triomphante de la cité ! Ses orbites se rient de tes comètes où tu tentes de faire régner l'apesanteur. Elle dénonce, sémillante, les trajectoires bancales, intenables, de tes astres et de tes constellations qui prétendaient se passer de la masse gravitationnelle et se désagrègent.III.2.7
En abusant d'ironie, on rend le doute - mécanique et plat. L'ironie devrait gonfler les nuances et atténuer ou percer les grosses murailles. Les certitudes sont d'aussi bons matériaux, à condition d'en bien dessiner la même perspective - l'impasse, où se joignent les plus prometteuses des trajectoires. Aboutir à la clarté et y rester - le privilège des sots vivant du désamour.III.2.8
Il était beaucoup plus facile d'ironiser sur les hommes, lorsqu'ils cultivaient encore quelques illusions et se mesuraient aux volatiles. L'ironie est un épouvantail inutile au milieu des utopies dévorées par des reptiles. Peut-on être ironique avec une machine ? Elle mérite un maximum de sérieux et un minimum de paroles intelligibles, juste quelques vociférations, le jour des pannes.III.2.9
On rêve tant d'ailes intelligentes et de semelles ironiques et l'on se retrouve avec la semelle de plus en plus guidée par le sentier battu et l'aile de plus en plus collée à la bosse. Grâce à l'ironie, l'œil intelligent saura toujours extraire d'une bêtise béante une perle cachée. Et c'est toujours l'ironie qui t'avertit de la présence de pourceaux curieux de tes prodiges.III.2.10
L'ironie s'insinue mal dans les couleurs ou les notes, où la farce manque toujours de force ; c'est parmi les mots qu'elle élit ses disciples pour saper la réputation de la gravité et la tyrannie des idées. L'ironie est le refus de prêter hommage à un potentat qui doit tout à l'héritage. L'ironie, c'est la redistribution de titres de noblesse parmi des mots jeunes et exaltés.III.2.11
Les agrandissements ironiques nous autorisent de parler de proximité, lorsqu'un éloignement vertigineux nous arrache des aveux ou des prières. Pour t'adresser à Dieu, commence par évaluer la distance qui t'en sépare. Tout prurit aux pieds ou dans la cervelle, qui t'en rapprocherait, est signe que tu te trompes d'interlocuteur.III.2.12
Dans leurs berceaux, les grandes cultures européennes furent nourries par l'ironie qui depuis ne les en a plus sevrées. Les exceptions : l'Allemagne, avec les austères Maître Eckhart et Luther, et ne renouant avec le reste de l'Europe qu'avec Nietzsche, et la Russie, qui ne suivit pas Pouchkine et perdit Nabokov en route et c'est cela, le véritable handicap pour son adoption dans la saine famille.III.2.13
Tout coup d'éclat ironique éloigne un allié potentiel - une tribu, une école, une consolation ; et tu finis dans un exil dévasté et morne, la solitude. Son danger est l'excès de fiel dans les sécrétions ironiques. Les plus radieuses grimaces, c'est à soi-même qu'il faut les faire, quand le monde n'attend de toi que visages ou gestes sages et programmés.III.2.14
On pense que c'est pour dissimuler la souffrance que l'ironiste nivelle ses états d'âme ; c'est, au contraire, pour mieux exhiber le bonheur qui se méfie des mots non ironiques. Bonheur et douleur font bon ménage tant que leurs biens hypothétiques sont mis en commun. Mais l'expérience leur rapporte des patrimoines en propre, et deux lignes de descendance distincte s'y ancrent.III.2.15
L'ironie est le meilleur dépositaire de la vérité. Ici, la vérité est sûre d'être aérée, remuée, renouvelée. Une fois dans les rouages de la réalité, la vérité n'aura de rôles que mécanique ou minéralogique. Il vaut mieux, pour elle, être jetable qu'indiscernable. Des vérités mortes se séparent du langage, des vérités vivantes peuvent s'exprimer en langues mortes.III.2.16
 

 


 
    L'ironie est la même déviance de la fonction première de l'esprit comme l'oreille qui façonne un poème ou les yeux qui sécrètent une larme.III.2.17  
 
    L'objet le plus attendu du ciel est une bouée de sauvetage, l'espérance. C'est pourquoi on est tenté de vivre le monde comme un naufrage.III.2.18  
 
    Un espoir secret : ma collection de défaites remportant un franc succès auprès d'un collectionneur d'exception(s).III.2.19  
 
    Ce qu'on brigue dans la vie s'associe à la mer : songez au phare, à la bouée ou à la bouteille. Sauver les autres, se sauver ou, enfin, reconnaître sa déconfiture dans un message pathétique à destination inconnue.III.2.20  
 
    Un but possible de l'existence : garder intact l'irréel dans les dévastations volontaires du réel.III.2.21  
 
    L'ironie, c'est un compromis entre la volonté qui produit, pour l'âme, un but intéressant, l'optimisme, et, d'autre part, la résignation qui offre, pour l'esprit, d'excellents moyens, le pessimisme. C'est ainsi qu'il faut comprendre le désir et l'intelligence qui réveilleraient, chez tout capitulard, en parallèle, l'optimiste ou le pessimiste. « Nul besoin de courage, pour écrire un livre, dans un sens pessimiste, mais avec une foi optimiste »III.2.1 - Chestov - « Чтоб писать книги с пессимистическим направлением, но с оптимистической верой, мужества не нужно ».III.2.22  
 
    L'ironie, c'est la politesse du sens de l'harmonie : mesurer l'outrance, contenir le débordement, enraciner les envolées, rendre mélancoliques tes fureurs.III.2.23  
 
    La rêverie est une question de voirie. Le rêveur n'entretient que les routes désignées par clair de lune.III.2.24  
 
    L'ironie, ce n'est pas le renoncement à la perfection, c'est la conscience qu'aucun pas vers elle n'est définitif et qu'à chaque carrefour il y a des chemins qui ne mènent nulle part, que tout chemin peut être vu comme un cul-de-sac. Je vois dans celui-ci, à l'instar d'Okoudjava : « une religion, une patrie et une vocation »III.2.2 - « моя религия, моё отечество, моё призвание ». Qui cherche s’y retrouve, plus désemparé que jamais ; les autres, qui se contentent de vivre, s’y installent confortablement. Et les ruines reproduisent le destin des culs-de-sac : « L'extase de l'homme est d'ériger un édifice et non pas d'y vivre, ce qu'il laisse aux moutons »***III.2.3 - Dostoïevsky - « Человек любит созидать здание, а не жить в нём, предоставляя его баранам ».III.2.25  
 
    L'ironie est la maîtrise de la réfraction de ce qui nous éclaire ou réchauffe, l'étendue du spectre allant de la réflexion à l'absorption, de la défection à la réfection.III.2.26  
 
    Ironie médicale : ne pas jouer aux empoisonneurs ni aux guérisseurs, prêcher l'incurable.III.2.27  
 
    Je ne connais qu'un sentiment se passant de mots et ne trouvant aucune extrapolation chez les bêtes, c'est la pudeur. Transposée dans les mots, elle devient ironie.III.2.28  
 
    Se sentir au centre est bête ; ne se voir que sur une circonférence est hypocrite. Ce qui est moins sot et prétentieux, c'est la hauteur ironique évitant de préciser par rapport à quoi on s'élève.III.2.29  
 
    Le premier pas de l'ironie - l'abstrait prenant de haut le concret. Le second - tu comprends que ton abstrait est le concret d'un autre. L'ironie est une succession ou, mieux, une simultanéité de la moquerie et de la contrition.III.2.30  
 
    L'ironie juste, c'est-à-dire le regard du contemplatif et du faible, fait attacher aux illusions autant d'importance qu'à la réalité. Ne désillusionne que le cynisme qui est l'ironie du fort.III.2.31  
 
    S'imposer des contraintes, c'est se trouver un handicap permettant de mieux scruter la distance à ne pas parcourir.III.2.32  
 
    Le cynisme étouffe l'élan, l'ironie le rend plus sacré car plus éloigné ou isolé de ses sources défendables. Toute bougeotte s'achève en platitudes (prenez à la lettre l'avertissement de Jésus : « Si on vous dit qu'Il est ici, n'y allez pas »III.2.4, car l'essentiel mérite votre immobilité et absence), et le cynisme est mouvement. Souvenez-vous que c'est l'ironie qui manqua le plus à l'œuvre nietzschéenne : « Le cynisme, la plus grande hauteur accessible sur la terre »III.2.5 - « Das höchste auf Erden erreichbare Ziel : der Zynismus ».III.2.33  
 
    La vraie ironie, c'est l'art de vivre en fête le deuil d'une vérité. La fausse réduit en deuil la fête d'un beau mensonge.III.2.34  
 
    Toute position se prête aux couleurs de triomphe, de routine ou de défaite. Le fiasco paraît être la teinte la plus prometteuse pour un homme de cœur terrorisé par la grisaille.III.2.35  
 
    L'ironie serait la recherche d'un point où rien ne puisse réussir.III.2.36  
 
    Avec la profondeur s'étend le creux, avec la hauteur s'étend le vide. Le creux d'un cœur enseveli, le vide d'une âme dilatée. Que ne comble que l'ironie d'un espoir sans volume, cet « art des profondeurs et des hauteurs »III.2.6 - Deleuze.III.2.37  
 
    L'ironie de la hauteur : glissade toujours possible de brillant vers béant ou baillant (bright vers broad ou bored, сияющий vers зияющий ou зевающий).III.2.38  
 
    Pour goûter aux fruits de nos défaites, il faut qu'une victoire nous en donne le loisir.III.2.39  
 
    Excès de sensibilité : on touche à un seul de tes cheveux, tu y laisses des plumes.III.2.40  
 
    D'autres se hâtent lentement vers la résolution, je fuse vers la réticence. Pour promouvoir une conviction de caporal au grade d'insinuation étoilée.III.2.41  
 
    Le papillotement est un mode d'existence enviable : ne s'intéresser qu'aux fleurs mais ne produire que du fiel.III.2.42  
 
    Aux yeux pessimistes, l'essentiel est dans la régression, aux yeux optimistes - dans la progression, aux yeux d'ironiste - dans la digression.III.2.43  
 
    On fait appel à l'optique à la place de la mystique, et l'on descend au fond du puits pour voir les étoiles. On prend la mystique au lieu de l'optique, et l'on voit Dieu dans un vide translucide.III.2.44  
 
    Une justification pragmatique pour préférer la hauteur à la profondeur : anticiper leurs fins inévitables et reconnaître qu'une ruine est plus habitable qu'une épave.III.2.45  
 
    Ce sont bien des attributs du néant - mystère, hauteur, résignation - qui remplissent le mieux mon vide exigeant.III.2.46  
 
    Tout moraliste devrait se féliciter des progrès de la mécanique dans les cœurs humains - ils communiquent de plus en plus en formules. Le malheur, c'est qu'il n'y ait guère que des constantes et point d'inconnues.III.2.47  
 
    Ce que d'autres tiennent pour une constante, l'ironiste le note comme une variable et la soumet à de telles contraintes que seuls les initiés accèdent à ses valeurs.III.2.48  
 
    Les Anciens reprochent aux hommes de parler plus qu'ils ne pensent et de penser plus qu'ils ne vivent. La pensée et la vie ayant muté, de nos jours, en schémas et en normes, et le silence de l'âme remplissant la parole, il faudrait dire aujourd'hui qu'ils pensent, malheureusement, plus qu'ils ne parlent et qu'ils vivent, hélas, plus qu'ils ne pensent.III.2.49  
 
    Pourquoi l'image d'arbre périclite-t-elle ? Parce que tous les usages du bois - du gourdin au cercueil, de l'amulette à la Croix - s'abandonnent au profit des matériaux plus résistants.III.2.50  
 
    L'ironie de l'arbre : même le plus consommé symbole de la création pâtit de la proximité d'un chien. Il peut se consoler - sa rivale, la montagne, a ses nuages. (« L'ironie sentimentale : un chien hurlant à la lune tout en pissant sur une tombe »III.2.7 - K.Kraus - « Sentimentale Ironie ist ein Hund, der den Mond anbellt, dieweil er auf Gräber pißt ». Il arrive même aux bons cerveaux de s'exprimer par vessies interposées : Sartre sur la tombe de Chateaubriand ; où peut-on lire encore ces pathétiques suppliques, gravées sur les tombes antiques : « Sacer est locus ; extra meiite » ?). Par temps de déluges ou naufrages, il est plus urgent de lâcher des colombes que de cracher sur des tombes…III.2.51  
 
    Perfides allusions dans le choix de bêtes évangéliques : le coq, le poisson, l'âne. L'annonciateur des aubes (des premiers pas) accompagne le reniement. La multiplication de poissons (enchaînement de pas) ne s'adresse qu'aux sots incrédules. Le triomphe (sens du dernier pas) se présente à dos d'âne. Une seule bête non allégorique, le chameau, est occultée aujourd'hui, car son message remet en cause le moteur de la croissance, la richesse.III.2.52  
 
    L'ironie du sacrifice : ne t'assombris pas trop en portant la main sur ta progéniture - le Dieu espiègle veille à la substitution in extremis de la victime. Le plus souvent, il s'agira d'un bouc ou d'un âne de passage.III.2.53  
 
    L'intelligence est, avant tout, un verre qui grossit (Lichtenberg), l'ironie - un verre qui rapetisse. Mais, une fois les yeux clos, le résultat, pour l'âme, s'inverse.III.2.54  
 
    L'ironie de la porte : franchir son pas avec le même entrain, qu'il faille enfoncer une porte ouverte ou qu'on doive se trouver devant une porte condamnée. Savoir les convertir les unes dans les autres.III.2.55  
 
    Les uns, les plus sensibles, commencent par un oui ; les autres, les sceptiques et les aigris, - par un non. Mais les deux cèdent du terrain à la race dominante, celle dont le motif, le jeu et l'aboutissement se réduisent aux transactions, où les oui et les non portent le message des griffes et des cervelles et non pas des yeux ni des oreilles.III.2.56  
 
    L'intelligence nous invite à coller le nez contre les choses, la nature - de reculer devant elles. Seule l'ironie permet de s'en approcher ou de s'en éloigner, sans broncher.III.2.57  
 
    Quand on se dit : impossible d'être naturel, ou plutôt, de faire le naturel, - on a trois issues : le cynisme, l'ascétisme ou l'ironie, ou les trois à la fois, - Rousseau, Tolstoï, Cioran.III.2.58  
 
    Progrès du savoir : après Astrologie à la portée des duchesses on écrira Comptabilité à la portée des poètes. Le syllogisme poétique éteignant le dernier astre.III.2.59  
 
    La poésie introduit la règle ludique dans le concours de couleurs de l'imagination ; l’ironie est un arbitre qui met à égalité le vainqueur et le vaincu avant qu’ils ne rejoignent la grisaille de la vie où le jeu est minable. L'ironie et le jeu devraient surtout soigner leur premier enfant étymologique – l'il-lusion, l'art de capitulations devant le réel.III.2.60  
 
    Le réel devint si soporifique qu'on s'en berce ; seule l'illusion nous tient encore en éveil.III.2.61  
 
    La hauteur de l'illusion peut en faire une divinité inaccessible, la profondeur – seulement une idole familière. La vérité, qui selon Nietzsche serait une illusion, peuplerait soit temples soit usines. Mais en matière d'illusions, l'agitation ou la drogue ont le même but que l'art : « L'art au service de l'illusion, voilà tout notre culte »III.2.8.III.2.62  
 
    L'ironie politique : ne t'imagine pas que tes fracassantes destitutions auront des effets plus glorieux que les institutions tyranniques ou les constitutions démocratiques. Dans tout effort d'unification, tout n'est que substitution.III.2.63  
 
    Ceux qui m'obstruent le plus la vue de la vie ne sont ni crétins ni menteurs mais d'honnêtes diseurs d'honnêtes et d'encombrantes vérités. C'est à se demander si le réveil des consciences ne viendrait des imbéciles.III.2.64  
 
    Les hommes à conscience éveillée furent jadis, en même temps, parmi les plus actifs et entreprenants. Aujourd'hui, l'humanité se divise nettement en coupables et en capables, presque sans intersection.III.2.65  
 
    L'ironie de la critique littéraire : le bourreau assurant la longévité des œuvres décapitées.III.2.66  
 
    Il faut être archaïsant dans toute idée de l'avenir et visionnaire dans l'approche futuriste du passé.III.2.67  
 
    Dans le corps, où logent pêle-mêle l'âme, le muscle et la cervelle, aucune étanchéité sûre : on inocule une dose d'algèbre destinée au cerveau, on en retrouve des traces jusque dans notre capacité d'aimer.III.2.68  
 
    Plus tu rougis de honte, plus ta plume verdoie (pour désavouer Cicéron : « le papier ne rougit guère »III.2.9 - « charta non erubescit »). Plus tu as de bleus au cœur, moins de blancs restent sur ta page. Plus tu te grises de toi-même, moins tu es touché par la grisaille des autres.III.2.69  
 
    Permettre à tout enthousiasme d'aboutir logiquement à une pâmoison et continuer à le pratiquer, écrasé et compromis.III.2.70  
 
    Pertes successives de vérités bien assises, accumulation frénétique d'illusions quintessenciées - à contre-courant des mufles et des robots.III.2.71  
 
    On n'est jamais autant naturel ou libre que sous d'implacables contraintes qu'on s'impose. « La force naît de la contrainte et meurt de la liberté »III.2.10 - de Vinci. La force inemployée, appelée ironie, serait-elle la liberté intérieure ? « C’est à l’ironie que commence la liberté »III.2.11 - Hugo. « Le sens de l'ironie est une forte garantie de liberté »III.2.12 - Barrès.III.2.72  
 
    L'art du pathétique : pensées nouveau-nées nourries par un agonisant.III.2.73  
 
    Peu d'intérêt pour le procès ou le jugement. Propension à commencer par une condamnation ou un acquittement. Sans aucune envie d'enchaîner par une exécution ou un oubli d'entraves.III.2.74  
 
    On peut pardonner à l'infini sa stérilité, lui, au moins, ne mène nulle part. On reconnaît la médiocrité par la longueur et la droiture des chemins, proposés dès la première rencontre.III.2.75  
 
    À l'ironie amère des orgueilleux, je préfère l'ironie des humbles, l'ironie du sel, celle d'une larme, d'une perlée au front angoissé ou d'une goutte en mer déchaînée.III.2.76  
 
    On fouille les plus sublimes de ses états d'âme - et ceux des plus illustres des hommes - et l'on se dit que la dernière des canailles aurait pu les épouser moyennant une infime transformation. Il ne reste à chanter que l'âme elle-même, incapable de donner de la voix distincte.III.2.77  
 
    Encore du calcul au service de l'ironiste : pour avoir plus de chances de donner un maximum de soi - commencer par reconnaître son vide. Ou, mieux car plus dynamique : voir en l'ironie un « va-et-vient permanent entre la création et la destruction de soi »**III.2.13 - Schlegel - « steten Wechsel der Selbstschöpfung und Selbstvernichtung ».III.2.78  
 
    L'automobile au service de l'ironiste. Les niveaux à régler, avant tout démarrage en écriture - l'essence du regard, le liquide de refroidissement pour l'allumage intempestif du cœur, le liquide de frein pour les glandes lacrymales.III.2.79  
 
    Ironie de l'incrédulité : ne pas croire aux miracles pour en être mieux surpris et bouleversé. Car celui qui y croit, les vit imperturbé.III.2.80  
 
    Plus précise est la mesure de la grandeur de l'homme, plus mesquin il est. La grandeur est dans la faculté de supporter son incertitude.III.2.81  
 
    Il faut puiser dans l'abondance avec les yeux. Dans le vide il faut puiser à pleines mains.III.2.82  
 
    Dire que tout se vaut ne t'apprend rien sur ce qui est sans prix. L'ironie permet de prendre l'élan, mais le décollage exige un sol moins sarcastique.III.2.83  
 
    La propension à t'étonner ne vaut rien si, dans toi-même, il n'y a rien d'étonnant. Imite St Paul : « Je suis devenu énigme à moi-même »III.2.14.III.2.84  
 
    Chaque fois que tu rognes les ailes à ta verve, attirée par la largeur, tu promets de la hauteur à ta Minerve.III.2.85  
 
    L'ironie du désordre et de l'ordre : plus tu respectes l'un plus tu succombes à l'autre.III.2.86  
 
    Tu vois ton écriture comme abri d'un rêve agonisant ; tu aboutis à l'architecture des ruines comme seul cadre pas trop étouffant ; et, en fin de parcours, tu apprends que même les ruines pourront être dévisagées comme une marchandise. Comme le devinrent la montagne et l'arbre, après la tour d'ivoire.III.2.87  
 
    J'entamai ce livre dans la joie d'un chaos prometteur et évanescent ; je l'achève dans la gêne d'un système bâti malgré moi, système redoutable et définitif. Je n'eus aucune velléité d'ordre ; ma volonté de puissance put se passer de volonté de système. J’eus beau ne pas suivre un chemin – un chemin me suivit.III.2.88  
 
    La meilleure chance de préserver le statut de parole vivante est d'en ériger une statue, de la pétrifier dans une belle formule. Ce qui est statufié s'interprète en vers, source de toute vie.III.2.89  
 
    Si tu es prêt à décocher ta flèche d'Apollon, tu te retrouveras dans la pose de G.Tell, la pomme croquée par des autres, ton héritier mutilé et toi, sans la seconde flèche pour t'en venger.III.2.90  
 
    Je répertorie mes fétiches : la place de la lumière, le rôle de la pesanteur, la part du geste - et je suis horrifié par peu d'originalité de ce bouquet puisqu'il correspond aux trois constantes physiques : la vitesse, la gravitation, le quantum d'action. Et avec mon regard sur la vérité je ne fais que suivre la chute de l'âge héroïque : la complémentarité se substituant à la causalité…III.2.91  
 
    Jamais je ne me sens plus près d'une harmonie vitale que lorsque je vis en désaccord avec la vie.III.2.92  
 
    Le savoir, la sagesse, la poésie - la pomme, le serpent, l'arbre. Ah, pourquoi Ève, au lieu de mordre dans la pomme, n'a apprivoisé le serpent ni n'est tombée amoureuse de l'arbre !III.2.93  
 
    L'image d'étable est si ternie que je ne vois que sous un angle fourrager même un brin d'herbe qui y illuminerait l'espoir (Verlaine).III.2.94  
 
    Ceux qui vaticinent sur le monde allant à sa perte sont généralement ceux qui ne connurent jamais la trouvaille d'avec eux-mêmes.III.2.95  
 
    Trouver une excellente raison de désespérer de l'avenir (des fins de l'homme) devint tâche plus facile et, surtout, plus mécanique que de s'accrocher à une chimère prometteuse - une raison bancale mais suffisante pour cultiver l'espérance des sources. « Ton but, c’est la source »III.2.15 - K.Kraus - « Ursprung ist das Ziel ».III.2.96  
 
    Jadis, pour nous détourner d'un choix sans issue on brandissait, sous nos yeux, le spectre d'une impasse. Aujourd'hui, c'est dans des impasses que se trouve la seule échappatoire à l'étable, étable où mènent toutes les grandes routes. Nulle part, en revanche, est une bonne destination : « De nouvelles routes bien tracées, pour aller toujours plus loin nulle part »III.2.16 - Ajar.III.2.97  
 
    Ascèse joyeuse des pieds, extase mélancolique du rêve - deux battants, sans marches, d'une échelle menant à la hauteur.III.2.98  
 
    Est esthète du pointillé celui qui n'admet pas d'étapes entre ascèse et extase.III.2.99  
 
    D'autres cherchent la paix - en cultivant l'angoisse. J'élève ma tour d'ivoire, en aménageant mes ruines.III.2.100  
 
    Et si l'homme fut prévu pour être une espèce d'hyène, et seule la civilisation fît que nous nous évertuions à défier le serpent, la colombe ou le mouton ? Lorsque j'y pense, je pardonne tout au robot.III.2.101  
 
    Un nouveau courant de robots, philosophes professionnels ex-européens, qu'on pourrait qualifier de juste bons pour une université américaine.III.2.102  
 
    Verser des flots de larmes pour ne garder que ce qui surnage dans le naufrage.III.2.103  
 
    En littérature se vouant aux rêves, comme en informatique manipulant les connaissances, il y a deux clans : ceux qui les interprètent et ceux qui les représentent. D'habiles charlatans et d'inspirés visionnaires. De bons vicaires pratiquant de piètres herméneutiques, de bons herménautes n'accédant à aucun vicariat.III.2.104  
 
    C'est le matin que naissent les pensées les plus rationnelles. Et c'est pourquoi elles ont l'air si ensommeillées, endormies et endormissantes. On ne rêve que dans la nuit du passé (« l'avenir est le présent ensommeillé »III.2.17 - Kafka - « die Zukunft ist eine verschlafene Gegenwart »). Le génétique, à l'origine du réflexif et du constructif.III.2.105  
 
    La noblesse et la vitalité d'un mot se prouvent souvent par le refus de se reproduire.III.2.106  
 
    La légèreté est un outil vulgaire et sot, pour narrer des balivernes, mais peut être irremplaçable pour rabattre le caquet aux choses graves.III.2.107  
 
    Pour ceux qui pratiquent plus souvent la danse que la marche et le chant que la parole, - la collision ou la dissonance sont des écorchures. Ce que ne comprennent ni marcheurs ni narrateurs.III.2.108  
 
    Une douleur évaluée par un barbare américain ou une soif hurlée par un repu européen, penses-y pour qu'un regard plus pur que le tien ne voie dans tes noirceurs qu'une grisaille passablement lisible.III.2.109  
 
    Exercice de dialectique hégélienne : voir le mode d'échange entre hommes triomphant, la transaction, comme une synthèse réussie des deux modes déchus, le sacrifice et la fidélité. Le marketing comme leur prolongement justifié. Le frayage des biens, des mots et des femmesIII.2.18 (Lévi-Strauss) s’effectuant selon la même loi.III.2.110  
 
    Ce qui tue le rêve est son instanciation, sa spécialisation, sa prise en compte - il faut donc le maintenir en état de pure virtualité, d'abstraction irresponsable, non soumise à aucun démon vicissitudinal.III.2.111  
 
    Pour tempérer ton penchant pour des termes pathétiques, imagine la blessure d'un ver, l'affliction d'un moineau, la solitude d'une pie, la souffrance d'une araignée, le suicide d'une libellule. Te crois-tu plus digne d'être auréolé de ces productions cérébrales ?III.2.112  
 
    Sans l'ironie, les seules issues sont le fétichisme d'esprit, après le premier triomphe, ou le masochisme d'âme, après le premier échec.III.2.113  
 
    Auprès des navigateurs tu vaux par ce qui te manque : avirons, monnaies d'échange, havres bien abrités. Autant garder le rivage, en compagnie des meilleurs pilotes, et te laisser guider par ton étoile immobile.III.2.114  
 
    Sois petit à leurs yeux, par la discrétion de ton ombre ou par l'éloignement. La force, aussi, est un mauvais compagnon sur la route du beau. La force n'est utile que pour le secondaire, les racines par exemple. Le déracinement, c'est la trompeuse et prometteuse faiblesse des nœuds variables où de bons greffeurs reconstitueront des arbres unifiés.III.2.115  
 
    N'écoute qu'ironiquement les conseils de la puissance ou de la sagesse, de Junon ou de Minerve ; n'oublie jamais, que c'est la beauté de la silencieuse Vénus qui l'emporte à tout concours divin.III.2.116  
 
    Diatribes, jérémiades, philippiques - c'est toujours l'échelle et la langue du conformiste. Ne cherche pas à te débarrasser de l'accent de métèque, escamote les compléments de lieu, d'objet, de manière. Toute phrase coordonnée y est subordonnée aux sujets à noms trop communs.III.2.117  
 
    Tu dois l'essentiel de toi-même à ce qui est contre toi, ce qui te freine ou t'arrête : l'étoile qui t'aveugle, le vent qui t'étouffe, l'arbre qui t'écrase. Ce qui est avec toi décore ton âtre mais rapetisse ton être. Aie le courage d'appeler tes Furies – Euménides – les Bienveillantes.III.2.118  
 
    Refuse la pensée habillée d'une façon trop criarde, pensée accueillie en tant qu'uniforme. Présente-toi aux mots haillonneux, en rougissant et en cafouillant ; aie le courage, même au milieu du triomphe du mot-roi de dire que, pour un bon regard, il est toujours nu.III.2.119  
 
    Les pires atteintes viennent des tentations nées en toi-même. La cuirasse de l'âme devrait être tournée vers l'intérieur.III.2.120  
 
    L'ironie est le meilleur moyen de garder malléables les matériaux de l'âme. La haute prudence - transformer ce qui est le plus précieux - en vases protéiformes d'argile crue.III.2.121  
 
    L'ironie et l'action : l'ironie des symptômes, l'ironie du diagnostic, l'ironie des palliatifs. Se moquer du hasard, de l'intelligence, de la force. Prendre au sérieux la musique qui est leur anti-matière, en-deçà de l'âme.III.2.122  
 
    L'objection principale contre l'abstraction totale, dans le métier du mot (Mallarmé) : l'ironie n'a plus de sens si l'on ne fait qu'évoquer des objets au lieu d'y toucher. Et sans l'ironie, point de littérature.III.2.123  
 
    Ni la joie ni le deuil ne font entendre une voix, ils n'en esquissent que la tonalité. L'ironie en est peut-être le seul instrument fidèle, et encore. L'ironie est l'aptitude d'interpréter simultanément le plancher (les aiguës) et le plafond (les graves) du message. Quand cette gamme est assez large, le courant passe, l'ouïe est aimantée ou électrisée.III.2.124  
 
    Écrire sachant que tu n'as aucun secret à livrer ; vivre sachant que ta passion ne sera portée par aucun génie ; agir sachant que ton désordre ne cache aucun ordre. Ironie.III.2.125  
 
    Aller tout droit, tourner en rond, prendre le contre-pied des autres sont des synonymes. Quand on l'a compris, on se débarrasse d'une grosse part de sa suffisance remuante. N'arpente plus les routes des niais ni ne charpente ton doute casanier - reste vagabond immobile parcourant du seul regard tes vastes ruines.III.2.126  
 
    Oui, on peut mettre de l'âme jusque dans la phonétique si la raison commande de beaux accords entre râles, soupirs ou borborygmes.III.2.127  
 
    Pouvoir dire, après toute explication du monde - c'est plus compliqué que ça ou bien, c'est plus simple - l'ironie de l'intelligence.III.2.128  
 
    Même l'ironie triche : au lieu de te rendre atrabilaire face à toi-même elle te fait projeter ton fiel sur les autres. À la centième crise de défouloir tu t'en aperçois, mais l'orgueil d'auteur ne te permet pas de détourner les flèches décochées. Et, hypocrite, tu balbutieras : « Qu’Apollon guide dans les airs ma flèche rapide »III.2.19 - Eschyle.III.2.129  
 
    On ne peut se détourner de la vie, tout en la respectant, qu'en devenant théâtral (où l'on « se pavane ou se tracasse » - Shakespeare - « struts or frets »). Peut-on imaginer une tragédie au naturel ? Être théâtral, c'est avoir la sensation de la scène, le trac du spectateur, la foi dans une vie née du mot, l'aide du souffleur, l'appel des coulisses.III.2.130  
 
    La sensibilité est inépuisable, c'est en insensibilité qu'il faut être économe. Progresser vers l'irrésolution et l'irréalisation des désirs, garder la ferveur de l'indifférence. Ne rester de marbre que devant ce qui est fort, se laisser porter par l'ardente patience. Ruiner le réalisme et engraisser l'utopie.III.2.131  
 
    La sensibilité est affaire du choix de systèmes de coordonnées. Prenez le cœur : ou bien on le situe vers la cinquième côte, ou bien on investit en cliniques cardiologues, ou bien on le sonde à coup de larmes.III.2.132  
 
    La suppression de Facultés de Lettres semble être le seul moyen de libérer la France de la tyrannie des critiques et sociologues d'art. Ou bien en laisser autant qu'il y a de chaires de topologie, le reste étant naturellement inséré dans des écoles d'ingénieurs ou de commerce (ergonomie de l'engineering).III.2.133  
 
    J'aime manipuler ce qui peut me trahir à chaque instant. C'est pourquoi j'aime le français, mon ami idiolecte.III.2.134  
 
    Le cafard et l'envie sont des maladies qu'on guérit par l'ironie qu'on applique à ses malheurs ou aux heurs des autres.III.2.135  
 
    On a plus souvent besoin d'ironie comme arme contre ses propres emballements, plutôt que comme carapace pour rester impassibles aux coups des autres.III.2.136  
 
    Pour qu'un envol soit crédible il faut avoir des ailes légères ; pour qu'un abattement s'installe il faut un fond solide.III.2.137  
 
    La possibilité d'être ailleurs, la paralysie du sens de l'enracinement - l'ironie spatiale.III.2.138  
 
    L'ironie, c'est l'art de prendre au sérieux une boutade. L'art de porter un masque plutôt que de démasquer.III.2.139  
 
    La maturité politique : se trouver, un jour, du côté du censeur ou de la matraque. La maturité lyrique : savoir boucher le cerveau et faire travailler l'oreille. La maturité spirituelle : fêter, un jour, une défaite.III.2.140  
 
    L'apologie de l'ignorance et de l'impuissance : la jeunesse, ignorant les prémisses de la vie, parvient aux conclusions justes et exaltantes ; la vieillesse, inapte désormais à déclencher les conclusions, en maîtrise, parfaitement et amèrement, les profondes prémisses.III.2.141  
 
    Tu as beau vouloir être gueulard et débordant. Il y aura toujours quelqu'un qui n'y aura décelé que des vagissements ou fuites. L'une des leçons les plus utiles : t'imaginer, en permanence, un lecteur plus ironique que toi-même.III.2.142  
 
    La maîtrise de l'ironie, c'est une collection de ressorts permettant de rebondir d'une paralysie du chagrin ou d'amortir une volte-face de la joie. La gravité cassante est affaire d'amortisseurs.III.2.143  
 
    S’il faut bâtir sa vie, autant que ce soit en murs des capitulations, plutôt qu'en fondations des réussites ou en charpentes des mérites. Au-delà des murs, toute architecture se voue aux étables ou casernes.III.2.144  
 
    Avant de te faire l'apôtre de quoi que ce soit, pense à l'inquisiteur qui prendra ta suite. Ne vise aucune foi réglementaire, pour que la tienne propre ne soit jamais traitée d'hérésie.III.2.145  
 
    L'optimisme ou le pessimisme ne sont que des saisons chez une même personne qui est un climat. « L'espoir debout, le désespoir peut se coucher »III.2.20 - Gadamer - « Wenn die Hoffnung aufwacht, legt sich die Verzweiflung schlafen ». « L’optimisme est propre aux âmes d’une seule dimension »**III.2.21 - Lorca - « El optimismo es propio de las almas que tienen una sola dimensión ». L'ironie consiste dans le pouvoir de choisir sa saison, en fonction des couleurs et fièvres du moment. Quand on confond le climat d'avec la saison, on dit : « Une vie sans amour, c'est une année sans été »III.2.22 - proverbe suédois. On ne choisit pas son climat, et la suite de ses saisons est implacable : on accumule la force dans le pessimisme, pour la déployer en saison optimiste. Nietzsche tenta, sans succès, de : « s’imposer un climat de l’âme »III.2.23 - « so zwang ich mich zu einem Klima der Seele », en « tournant son regard vers l’optimisme lui permettant de retourner vers le pessimisme » (« ich drehte meinen Blick : Optimismus, um wieder Pessimist sein zu dürfen »).III.2.146  
 
    La démonétisation du marché des idées est le meilleur moyen pour se rendre compte que dans le troc des solutions notre époque n'a pas plus de marchandises que n'importe quelle autre. Être payé en monnaie de son espèce est un piège à crédules.III.2.147  
 
    Les rêves d'enfant sont des visées de prédateurs en puissance. Notre nostalgie de l'enfance est le regret de ne pas avoir su nous muer en colombe ou en rossignol et le vague soupçon d'être devenu vautour ou corbeau.III.2.148  
 
    L'éviction de charlatans et d'intolérants - explication première de l'intronisation du robot.III.2.149  
 
    Hostilité pour les fausses proximités : mot-à-mot, face-à-face, pas-à-pas. Prédilection pour leurs contraires : la réinterprétation, l'effacement, le premier pas. Mais on finit par retomber dans le corps-à-corps cynique, le nez-à-nez éthylique, le côte-à-côte idyllique, le bouche-à-bouche utopique, le dos-à-dos ironique.III.2.150  
 
    La justice sociale en temps de crise : même les imbéciles doivent travailler dur pour réussir.III.2.151  
 
    L'ironie du regard : la liberté du choix de la hauteur à laquelle l'œil veut bien s'accommoder.III.2.152  
 
    L'ironie du flemmard : l'action cédant en attraits à son cadre, qui se mettrait à chercher un tableau convenable.III.2.153  
 
    L'ironie de la sensibilité : reconstituer les secousses en déchiffrant le sismographe. Oublier les mesures et s'imaginer balance.III.2.154  
 
    Comble de la vigilance ironique : s'effrayer du robot qu'on reconstitue dans tout mouvement sublime, se boucher les oreilles dans la solitude.III.2.155  
 
    L'éloge de la superficialité : on ennoblit la chose par un attouchement, non par une maîtrise ni par un épuisement.III.2.156  
 
    L'avis pathétique à savoir résister à la démolition en règle par l’ironie est celui dont la négation aurait les mêmes assises. Fait rarissime dans l'architecture foncièrement manichéenne du savoir.III.2.157  
 
    Tout mot théâtral - et c'est le seul à survivre aux représentations de la vie - doit faire sentir que lui aussi quittera la scène.III.2.158  
 
    Ils aiment l'échelle de Jacob : le pas-à-pas et l'écoute. Je préfère le lit de Job : l'immobilité honteuse et hautaine et le regard. Moins les jérémiades.III.2.159  
 
    Malhonnête, pour nos contemporains, est le contraire d'honnête. Pour un intellectuel, ce contraire est poète.III.2.160  
 
    L'intérêt du travail dans l'impondérable : laisser quelques atomes échapper à la chute de tout enthousiasme. L'ironie gravitationnelle : s'enfuir après toute envolée lyrique, en feu d'artifice, afin de ne pas recevoir sur la tête ses débris bien éteints.III.2.161  
 
    L'ironie urbaine : entretenir les socles aux greniers, ne voir que de la toile d'araignée autour des idoles érigées en places publiques, aimer des dorures à l'encre sympathique.III.2.162  
 
    Des rapports curieux entre l'anatomie et l'aristocratie : dans une génuflexion on place le chevalier, l'amoureux, le moine. Mais regardez le parcours du mufle : le coude dont il joue, le poing qu'il lève, ses doigts écartés brandis.III.2.163  
 
    L'ironie apocalyptique : le paradis soumis aux cadences infernales, l'enfer suggérant des visions paradisiaques.III.2.164  
 
    Dans la plus parfaite accommodation, l'ironie du regard décèlera, à sa guise, de la myopie ou de la presbytie. La bonne vue est question de bons foyers.III.2.165  
 
    L'ironie : descendre une abstraction, d'apparence immuable, au niveau d'une chose qui peut être ou haute ou basse. Ainsi on finit par ne plus vouer de culte qu'à la hauteur même.III.2.166  
 
    Oui, il faut savoir ce qu'on a à dire, mais dans le meilleur des cas on le sait mieux après qu'avant. Et Platon, avec ses idées préexistantes, est trop statique : « Le sage a quelque chose à dire, le sot a à dire quelque chose »III.2.24, là où le dynamisme cioranien : « On n’écrit pas parce qu’on a quelque chose à dire, mais parce qu’on a envie de dire quelque chose »III.2.25 fait des merveilles. Le désir donne au talent – de la hauteur ; la vue ne fait qu’en élargir l’étendue.III.2.167  
 
    Parmi les résultats finals de la vie, se sentir encoureur, plutôt que coureur ou procureur.III.2.168  
 
    Déboulonner est plus facile que statufier ; inaugurer des ruines majestueuses serait le compromis.III.2.169  
 
    Tout ce qui est sérieux peut être projeté sur le paradigme du théâtre. La projection réussit si l'on n'a pas envie de courir dans les coulisses ni de chercher à vilipender un public trop distrait. Manipulation du rideau, décor en harmonie avec le son ou le verbe, éclairage de la scène, - autant de métiers de spectacle qui échappent aux récitations peu déclamatoires du réel.III.2.170  
 
    La noirceur de nos mauvais jours est une ressource et un matériau précieux qu'il ne faut pas gâcher ni dissiper par un tourbillon d'amis ou de livres. L'appel d'air est d'autant plus entraînant que la chape de plomb autour de toi est irrespirable.III.2.171  
 
    L'ironie de l'art : les Orphée modernes, au lieu d'apprivoiser des fauves avec leur musique, deviennent fauves eux-mêmes.III.2.172  
 
    Le même besoin, traduit en langues aristocratique ou démocratique : rêve ou amusement. L'élégance et la lecture ou bien le sport et l'ordinateur. Image en puissance ou image préfabriquée.III.2.173  
 
    Nous suivons tous la voie de la raison. Les uns le font avec leurs pieds, sabots, écailles ; d'autres - avec leurs doigts, baguettes, longue-vue ; enfin, les meilleurs, - avec leur regard, absent et présent, plein tantôt d'admiration tantôt de dérision. Ne pas l'ériger en voie de salut, si ne l'éclaire pas ton étoile.III.2.174  
 
    Tous les hommes sont faibles mais certains ont la faiblesse de se croire forts et dont quelques rares infortunés s'abîment jusqu'à un véritable succès de leur entreprise. Sans aucune chance de remonter à nos défaites sommitales communes. Oui, « la lutte vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme »III.2.26 (Camus), remplir d’instincts de charognard réussi.III.2.175  
 
    L'ironie astronomique : pour mieux chanter son astre, en provoquer l'éclipse.III.2.176  
 
    L'ironie intellectuelle : réduire la pensée prétendument profonde en image toute superficielle. On réussit quand de l'image naît la sensation d'une nouvelle profondeur. On finit par comprendre que toute pensée est superficielle.III.2.177  
 
    L'ironie serait la bravoure des faibles (« l'arme dérisoire du vaincu »III.2.27 - Cavanna) et la lâcheté des forts. La bravoure des forts te fait ironiser sur les autres, la lâcheté des faibles - sur toi-même.III.2.178  
 
    Et si la vitupération contre tes ennemis n'était due qu'à la jalousie : contre le journaliste car il a plus de lecteurs, contre le marchand car il a plus d'argent, contre le psychanalyste car il a plus de mystères ? éreinter un moine, un troubadour, un vagabond - voilà ce qui est plus honnête !III.2.179  
 
    Comme tout ce qui est chimérique, il faut te présenter en trois modes : par-devant, par-derrière et au milieu (l’Un, l’Être et la Volonté des Anciens). Mais contrairement à la vraie Chimère, il faut être serpent par-devant, chèvre par-derrière et lion au milieu. Sage et sifflant, en approche ; défait et bêlant, une fois éloigné ; emballé et rugissant, dans l'immobilité effrénée de soi-même.III.2.180  
 
    Dans l'extase noétique ou la réflexion poétique, il faut être apprenti sourcier, pour conjurer la merveille du premier pas, et apprenti sorcier pour disparaître sans déclencher le pas dernier.III.2.181  
 
    Mon allergie à toute culture de l'avenir : je sens bien l'arôme des fleurs telles que « L'aigle est au futur »III.2.28 (Char) ou « le langage au nord du futur »III.2.29 - « die Sprache im Norden der Zukunft » (Celan), mais c'est le cerveau, toujours « à l'est de l'oubli »III.2.30 - Semprun, qui en attrape le rhume.III.2.182  
 
    Celui qui dit que Spinoza est le plus grand des philosophes a la même image à mes yeux que celui qui tient Nostradamus pour le plus grand prophète et Freud pour le meilleur connaisseur de l'âme humaine - un charlatanisme génialement réussi à travers un langage violemment neuf. Serait-ce un trait commun des meilleurs des métèques, des Juifs ?III.2.183  
 
    L'attribution de fins et de mesures est facilitée par l'inattouchement par l'infini. Mais la perspective de l'infini rend toute balance hors usage. Être fabricant de balances, en fin de compte, est le métier de la mémoire et du temps arrêté.III.2.184  
 
    Deux sentiers opposés attirent et mènent aux sommets de la vie : la poésie et l'ironie. Une fois au-delà des nuages, surchargé de vertiges, on est prêt à redescendre dans l'abîme. Déboussolé, on dévale par l'autre versant : dans l'ironie qui désaimante, dans la poésie qui électrise. On se vide.III.2.185  
 
    Plus d'ironie condense la poésie, mais plus de poésie peut faire évaporer toute ironie.III.2.186  
 
    Quand les chemins de la vie seront aplanis, le moindre grain de sable sera vécu comme un écueil. En attendant, fais provision de pierres de Sisyphe. Apprécie ton désenchantement impraticable, ton ironie cahoteuse, tes gestes en cul-de-sac, ton existence arrêtée sur une piètre route sous couvert de panne de ton essence.III.2.187  
 
    La nuit on rêve, mais c'est à l'aube qu'on interprète les songes. Mais ce n'est que la nuit que le ciel écoute ceux qui ont besoin de lui. Le regard, c'est ce qui sait étoiler le ciel au gré de l'heure astrale.III.2.188  
 
    Ne regarde pas la vie à ras d'yeux, en face, en regard. Le danger n'est pas dans son horreur, mais dans son ennui. La familiarité n'est exaltante qu'avec l'abject.III.2.189  
 
    Il est honteux de n'être que ce que tu es, dans les et quand qui sont les seuls à savoir ancrer ou héberger les rêves. Mais tu n'ajoutes rien en multipliant tes séjours dans les pourquoi et comment dont le confort berce ta mauvaise conscience de sans-abri et prive d'insomnie ton doute crépusculaire.III.2.190  
 
    Que tu t'y fies ou que tu t'en méfies, tu te sépareras de la foi réglementée. Vis de la relecture des prémisses des règles, non de l'application de leurs conclusions. La grammaire de la création engendrant la création s'appelle Verbe, toujours à l'infini(tif). Dès qu'on passe à l'impératif, commence la servitude.III.2.191  
 
    L'ironie est la pudeur des délicats. Elle dévie la verve de toute cible indigne, elle retire le jugement tranchant du monde du paisible savoir et le plonge dans l'univers du frisson caché.III.2.192  
 
    Le mérite principal de l'ironie est de ne pas permettre que la vie intérieure se réduise à la sottise extérieure, car dehors tout est relativement grave, l'absolue légèreté ne pouvant trouver refuge qu'en toi-même..III.2.193  
 
    Par l'ironie, tu appris à ricaner de tes débandades au lieu d'en rougir ou de t'en étonner. Le rire - au dehors sans vie, le rouge - au front sans pli, l'étonnement - à l'âme sans prix. La ruine implicite perce dans le triptyque de J.Renard : « La genèse d'un esprit : 1. la stupéfaction, 2. l'ironie, 3. l'enthousiasme »**III.2.31.III.2.194  
 
    La lumière ne caresse pas celui qui est riche en ombres, elle l'humilie. Les vraies ténèbres ne le paralysent pas, elles le relèvent. Les ténèbres enivrent d'un air de défaite, d'une véracité du vaincu. La lumière produit un état de sobre et faux triomphe. L'hallucinogène se moque du lucifère.III.2.195  
 
    Être à égale distance de tout, sans bonne hauteur, peut être encore plus médiocre que de pencher d'un seul côté. Dans la contemplation de la lutte : accepter ou rejeter, bâtir ou contempler, expliquer ou s'éberluer, - seule une bonne hauteur te permettra de reconnaître le plus défaillant, pour le rejoindre à temps ! « Le triomphe de l'art est d'être capable de faire de la cause la plus faible la cause la plus forte »III.2.32 -