Les idées reçues naissent dans des contrées pauvres et s'arborent par des stériles repus. Les mots non reçus, dont j'assume ici le trafic, portent sur eux l'embarras de leur conception et la douleur de leur venue au monde. Contrairement aux idées, les mots parlent déjà une langue et sont très sensibles à tout changement de climat. Pour les adopter, il faut savoir lire les regards et les doigts aux tempes, sur le cœur ou sur les lèvres. On ignorera à jamais leurs géniteurs naturels ; comme tout ce qui est grand, ils ont une source inexplicable.IV.1.1
 

 


Le langage des actions est peut-être aussi riche que celui des mots, mais il nous manque une clef pour sa lecture. La clef que le bon Dieu met miraculeusement en nous pour insuffler une vie au mot. Le verbe et l'action furent peut-être tous les deux au commencement, mais le troisième témoin, la perversion, s'allia à l'action, ce qui me détermine en faveur du faible, du mot.IV.1.2
L'amour fait parler tout ce qu'il touche, mais dans un langage où tout mot est traître ou superflu. Les mots, pour les transports amoureux, ne sont pas plus importants que les panneaux indicateurs, mais ils en annoncent bien les titres. Le rôle héraldique sied beaucoup mieux aux mots que le rôle fatidique, qu'il vaut mieux réserver aux regards.IV.1.3
Un rassemblement de sons n'accède au statut de mot que par un titre de noblesse décerné par un bon goût. L'aristocratie du mot n'est pas héréditaire et n'est reconnue que par une lecture secrète, celle qui, au lieu d'aboutir aux choses, nous invite à nous emplir d'un état d'âme altier. Le mot qui marche laisse des traces, le mot qui vole crée l'azur.IV.1.4
Pour avoir une carte de visite au nom d'art, le mot doit être chargé d'une mission impossible et n'être lisible que par un lecteur magnétisé. La neutralité des mots sied aux paysages, le mot doit créer un climat partisan où ne se sentent chez soi que les exilés. L'artiste parle avec le sentiment d'une liberté perdue, le joug au cou, les fers aux pieds, la langue surveillée.IV.1.5
L'un des rares points de rencontre entre l'idée et le mot s'appelle le bien. L'idée y met une alarme, pour l'humanité en rires ; le mot y laisse une larme, pour l'homme en délire. Mais le mot qui prétend que l'idée perspicace et sociable lui a appris le chemin du bien s'accroche à elle et ne suit plus son propre destin qui est celui d'un vagabond solitaire.IV.1.6
Tu as beau inventer des idiomes, tout mot est un mot de la tribu, mûri dans la cité. Tu as beau exclure tout partage idéal, c'est le portage verbal qui te traînera sur le forum où le bourreau repu démocratique marquera du fer rouge tes soifs aristocratiques et insérera ta fontaine dans le tout-à-l'égout communautaire charriant des verbes usés.IV.1.7
Nous avons assez de nos propres cahoteux doutes, nous voulons que les autres nous parlent de leurs plates certitudes. Mais tout mot honnête, c'est-à-dire ailé et entravé, trébuche sur le premier syllogisme et se met à compter ses bosses. La littérature n'est possible que parce que les mots habillent avec le même plaisir la clarté laborieuse et l'obscurité oiseuse.IV.1.8
Le lecteur du mot est l'homme, ton alter ego. Les hommes sont un matériau, un dictionnaire ou une cible. Ils ne peuvent qu'abaisser ton mot au niveau des idées si leur présence est indispensable pour ouvrir sa fête. L'avenir des hommes est la machine, l'avenir de l'homme est, comme au passé, - le souterrain, la recherche de soupiraux et d'échappatoires.IV.1.9
Dans la hiérarchie des mots, domine le mot poétique. Le mot intelligent lui envie l'obscur éclat des sources et le mot ironique - la fascination du dernier pas non fait. Le mot savant sert d'interprète pour communiquer avec la plèbe des idées. La bêtise aide à savourer les triomphes. Sans l'intelligence, jamais le mot n'aurait atteint de telles profondeurs de la résignation.IV.1.10
Le mot qui s'annonce par ses murs, au lieu de se projeter vers les toits, n'est pas d'architecture ironique. Les frontières d'un beau mot doivent être pénétrables aux courants ascensionnels. Dans les gratte-ciel tu rates le ciel, dans les sous-sols le sol se dérobe. L'ironie, c'est vivre à travers les toits et les fondations tout en se sentant chez soi, comme tout réfugié chanceux.IV.1.11
Après les yeux, le mot est le meilleur créateur de la proximité. Si tu ne t'extasies pas toi-même devant tes écrits, tu ne t'es rapproché ni de Dieu ni de toi-même ; tu écris pour des étrangers mécréants dont la louange ou le ricanement resteront blasphématoires et intraduisibles. Le mot ne doit pas coller aux choses s'il veut nous en approcher.IV.1.12
Mes mots portent les stigmates de leur première croix, plantée en Russie, au temps de ma jeunesse. J'ai beau traiter les écorchures françaises, les organes déficients ajoutent à la bile - de l'encre trouble. Il paraît que le mot est français s'il est clair ; or, le mot n'acquiert sa russitude que s'il renonce à ses attaches visibles.IV.1.13
Il faut bâtir avec des mots un espace de solitude où l'on ne rencontre que soi-même. Les mots étriqués accueillent facilement la multitude, mais il faut chercher des mots vastes pour être rempli par le souffle et la hauteur d'une âme esseulée et en perdition. On est vraiment seul lorsque le mot ne peut être ni déclamé ni chuchoté mais seulement tu.IV.1.14
Dans le commerce des mots, ce qui fait souffrir, ce n'est pas leur refus d'assumer un rôle, mais, au contraire, leur accord trop facile, aboutissant à une platitude à la place d'un relief recherché. On souffre de honte. Les mots de bonheur devraient faire venir les larmes, les mots de douleur - la joie d'une ébauche de partage ou de compréhension.IV.1.15
On place la vérité tantôt dans les mots tantôt dans la réalité. Le mot fournit la requête ; la réalité est remplacée par un modèle ; et la vérité naît de l'effort de l'interprète qui remplace des références de la requête par des objets du modèle et évalue la formule ainsi obtenue. C'est ainsi que se forme le sens : conception du mot, attouchement des choses, extraction de la vérité…IV.1.16
 

 


 
    Une de ces choses que nous cachent la grammaire et l'usage banal : le mot n'est pas un reflet de la vie, il est une vie à part, aussi proche de l'essentiel, peut-être, que le regard. Comme de theoria on aboutit au regard, de logos on se condense dans le mot.IV.1.17  
 
    Il ne faut pas qu'un aphorisme se mette à compter dans la vie, il faut qu'il sache résister à la tentation de résonner. Tout ce qui vit meurt d'usure des cadences.IV.1.18  
 
    Dans toute tentative de remplir de vie les mots il y a une part du travail de l'empailleur. Tout portrait, vu sous un certain angle, est un épouvantail.IV.1.19  
 
    Le mot, dans ce livre, s'oppose tantôt à l'action sur les choses, tantôt au reflet prévisible des choses, tantôt au discours au niveau des choses. Il y perd, respectivement, en étendue, en précision et en pertinence, en ne gagnant qu'en hauteur.IV.1.20  
 
    On reconnaît un mot par la difficulté de sa traduction, il se trouve à mi-chemin entre une pensée et une poésie : la traduction d'une pensée est une récréation, celle d'une poésie - une recréation.IV.1.21  
 
    Quand une pensée prétend pouvoir se passer de plume, elle ne s'envolera jamais. La plume est la marche même, la plupart des pensées n'étant que des cannes.IV.1.22  
 
    Le mot couronne et dévitalise la vérité du sot, il initie et anime la recherche de la vérité du sage.IV.1.23  
 
    Le sage est celui qui pose des équations avec le plus grand nombre d'inconnues et avec les plus vastes domaines de leurs valeurs. Pour le sot, le mot est une constante, pour le sage - une vaste variable. Poétiser, c'est imaginer des relations impossibles entre variables imaginaires. Penser, c’est indiquer des classes de solutions : « Le maître ni ne dit ni ne cache, il indique »IV.1.1 - Héraclite.IV.1.24  
 
    Pensée possible dans un climat de mots, mots obligatoires dans un paysage de pensée - j'opte pour la première démarche.IV.1.25  
 
    Prouvé par l'expérience : quand une pensée est ressentie si grande que son enveloppe verbale serait sans importance, elle s'avère être creuse. Les penseurs sont persuadés du contraire. Qui a assez de front pour reconnaître que l'épaisseur d'une pensée ne se constitue que de mots ? Aucune pensée ne naît nue.IV.1.26  
 
    Une pensée est d'autant plus remarquable que les détours verbaux, au-dessus d'elle, sont plus hauts. Que plus grande est la méfiance du mot prédateur avant qu'il n'y plonge ses griffes.IV.1.27  
 
    Le mot est migrateur, il écoute les saisons de l'âme et se détache soudain du climat ambiant. L'idée est sédentaire, elle s'attache au paysage dessiné par l'esprit.IV.1.28  
 
    Les murs, l'acoustique, l'auditoire, ce sont des idées. La voix, retentie parmi les premiers, amplifiée et embellie par la deuxième, provoquant un écho dans le troisième, ce sont des mots. Et le style en est l’architecture. « L’idée tue l’inspiration, le style fige l’idée, le mot rend superflu le style »IV.1.2 - Benjamin - « Der Gedanke tötet die Eingebung, der Stil fesselt den Gedanken, die Schrift entlohnt den Stil ».IV.1.29  
 
    Plus on touche à la prétendue profondeur des idées, plus on aspire à la délicieuse surface des mots.IV.1.30  
 
    Le mot ne vaut que par le genre de contact, de prise de langue que tu établis avec lui et qui devrait électriser son lecteur. Contrairement à l'idée qui contient en elle-même toute la charge.IV.1.31  
 
    Dans une langue on peut puiser, peser ou poser. On en est maître lorsque ces trois désirs s'équilibrent et coopèrent.IV.1.32  
 
    Une entrée de dictionnaire peut servir d'estampille, de symbole ou de conducteur pour communiquer avec les hommes, avec l'homme élu ou avec Dieu. Dans le dernier cas on peut s'adresser à Dionysos ou à Apollon, en langage de la volonté ou de la raison.IV.1.33  
 
    Le mot qui ne s'associe pas avec une idée - pour s'en moquer, de préférence - n'a pas beaucoup de chances de produire un effet. Mais l'idée qui se désintéresse du mot qui l'annonce, n'en a aucune.IV.1.34  
 
    Pour l'admiration, le mot est ce que l'idée est pour le respect. L'admiration s'atténue lorsque le mot se met à se justifier et elle se mue en respect quand le mot est prêt à se défendre. L'idée exprime, le mot est la tentative de toucher à l'inexprimable.IV.1.35  
 
    L'antique Chaos païen et le Commencement évangélique - l'Idée, le Substantif, et le Mot, le Verbe. Le jalon et le souffle. On est chrétien, peut-être, quand on reconnaît que le Mot sauveur est à l'origine des idées païennes. L'éternel – par le commencement ; le commencement – dans l'éternel.IV.1.36  
 
    Les mots devraient faire deviner ton âme comme les caresses qui sculptent un corps ou comme le regard qui cligne à Dieu et dédaigne de s'attarder même sur l'air. Le mot, c'est Orphée, l'idée, c'est Euridyce ; et l'on sait ce que doit devenir l'idée, une fois que tu lui auras adressé le regard définitif.IV.1.37  
 
    Quand tu sais posséder l'idée par un mot ardent, tu ne la laisseras jamais t'obséder.IV.1.38  
 
    Pour le mot, l'idée est moins qu'un motif, elle n'est qu'une matière, malléable à souhait. Même l'or ne rachète pas le manque d'alchimie du verbe.IV.1.39  
 
    Ceux qui se mettent au-dessus des mots se retrouvent facilement en dessous des cœurs. On ne condescend pas jusqu'au mot, on s'y élance même si l'on le rate. Pour un grand sentiment, le mot n'est qu'un point de mire représentant une cible indicible.IV.1.40  
 
    Deux plaisirs de l'écriture : la jouissance dans le mot émancipé des choses et l'émerveillement devant l'inespéré écho des choses se reconnaissant dans le mot.IV.1.41  
 
    C'est la présence d'une voix qui élève à la dignité du mot. Le bruit porte le reste.IV.1.42  
 
    Le français ne sera jamais, hélas, mon complice. Nous sommes tels sages conspirateurs qui ignorons tout l'un de l'autre, de sorte que toute trahison, sous la torture, ne serait qu'un faux témoignage.IV.1.43  
 
    Pour un Russe, écrire en français, c'est être sur la Bérézina et ne pas savoir si l'on vit une débâcle ou une délivrance.IV.1.44  
 
    Seuls des médiocres prétendent que le français n'est pas une langue de la poésie. En russe ou en allemand, il est plus facile de compléter le manque d'émotion par la complicité de la langue, tandis que la langue française est foncièrement ironique, s'étant exercée à tous les emballements ratés. Le poète français est plus seul, plus vulnérable et sa tâche est d'autant plus chevaleresque.IV.1.45  
 
    Le russe et l'allemand sont pleins de mouvement, leurs phrases sont hérissées de protubérances vers l'extérieur. Ce n'est pas bon pour l'aphoriste qui veut isoler ses gemmes. Mais celles-ci doivent être animées par une harmonie dynamique et maîtrisée à l'intérieur. Et c'est ce qui manque à l'anglais. La belle pensée n'est indépendante et noble qu'en français.IV.1.46  
 
    En aucune autre langue on ne traduit si bien l'état d'âme qu'en russe. L'allemand est bien doté pour le maintien d'un souffle poétique, l'anglais - pour l'ironie distante, le français - pour l'harmonie délicate, claire et inexplicable.IV.1.47  
 
    Un grand homme se fait remarquer, en allemand, par ses digressions, en anglais - par son ambiguïté, en français - par sa clarté, en russe - par sa charge émotive. Pour l'Allemand, le mot est une marche, pour l'Anglais - une brique, pour le Français - un détail décoratif, pour le Russe - un soupir, un cri, un élan.IV.1.48  
 
    La phonétique des langues s'illustre le mieux par l'anatomie : le français - le nez, l'italien - la bouche, le russe - le palais, l'allemand - le diaphragme, l'anglais - les dents, l'espagnol - les lèvres.IV.1.49  
 
    La terrible clarté du français : Gelassenheit et Abgeschiedenheit (Maître Eckhart) sont de pures métaphores invitant l'intuition ; délaissement et détachement sont des concepts d'une effroyable précision produisant des formules. De même pour Abbau (Heidegger) et déconstruction. « Le français : l’heure sans écho-rappel, l’allemand – plutôt le rappel que l’heure (l’appel) »IV.1.3 - Tsvétaeva - « Französisch : Uhr ohne Nachklang, deutsch – mehr Nachklang als Uhr (Schlag) ».IV.1.50  
 
    Wirklichkeit, действительность, viennent du verbe agir, réalité vient du nom chose. C'est pourquoi le Français préfère agir dans l'éphémère, tandis que l'Allemand et le Russe se passionnent pour des choses de l'imaginaire.IV.1.51  
 
    L'expérience, en français, viendrait d'épreuve ; en allemand - de voyage (Erfahrung - Fahrt) ; en russe - de torture (опыт – пытка). Contraintes, mouvement, souffrance comme trois contenus possibles de l'expérience. Artiste, chroniqueur, martyre.IV.1.52  
 
    J'aime la complétude des maîtres allemands : le même peut passer pour Lebemeister (maître de vie) Lesemeister (maître de lecture), Lügemeister (maître de menterie), Liegemeister (maître de la position couchée).IV.1.53  
 
    Toute chose dite ou apprise est transformable en médite et méprise et nous fait, tôt ou tard, déchanter si elle n'est pas chantée.IV.1.54  
 
    La référence : une réponse langagière au désir, à la focalisation, à l'intention de désigner un objet ou une relation. La signification : un renvoi pragmatique, hors du langage, à partir d'un fait conceptuel, établi par l'interprétation d'un discours, renvoi vers les objets réels. Wittgenstein nage, au milieu de ses binômes, et s'y noie, faute de trinité salutaire : langue, représentation, réalité. Et que St Augustin est brillant, avec la plus exacte des images : « Les mots ne font que nous avertir pour que nous cherchions les choses »**IV.1.4 - « Hactenus verba valuerunt, quibus ut plurimum tribuam, admonent tantum, ut quaeramus res » !IV.1.55  
 
    La vraie richesse d'une langue consiste en sa capacité d'accueillir de nouvelles métaphores. L'anglais paraît être le mieux placé pour se hisser au-dessus des autres.IV.1.56  
 
    Maîtrise n'est pas un concept russe. On trouve, en russe, ces emprunts : maître (en esprit), master (en économie), Meister (en cérémonies, en héraldique, en maréchaussée, aux échecs), maestro (en musique, en danse).IV.1.57  
 
    Deux mots qui ne se touchent plus : considérer et désirer, et qui auraient pu signifier : être d'accord avec les astres ou se laisser guider par des astres.IV.1.58  
 
    Je ne pouvais me permettre ce que se permit ma compatriote, comtesse de Ségur : sans avoir cherché à m'enraciner dans le français, j'en réclamai des fleurs. L'arbre français me répondit par le silence de ses ramages ; je dus lui inventer un souffle pour que mes feuilles bruissent.IV.1.59  
 
    Entre les mots et le cœur le gouffre est plus infranchissable qu'entre les mots et l'âme. Il faut être plus sceptique avec l'expression de nos sentiments qu'avec la peinture de nos états d'âme.IV.1.60  
 
    Dans ta langue maternelle, les mots résultent de deux courants opposés mais équilibrés : tu l'écoutes et tu la fais parler. Dans une autre, celle-ci est souvent, hélas, muette et tu la mets sous question et cherches à faire passer ses aveux pour spontanés et sincères. Comment t'enraciner dans une langue qui ne connaît pas ton enfance ? - et sous une torture verbale espères-tu une éclosion florale ?IV.1.61  
 
    Le mot devient littéraire lorsqu'il ne s'identifie plus ni avec la chose ni avec le concept. Ce troisième univers, ce refuge des mots exilés, la Métaphorie Intérieure, a ses propres horizons et ses propres raisons. Le concept serait une métaphore fixe (« usuelle Metapher » de Nietzsche).IV.1.62  
 
    Ne méritent d'être écrits que les mots qui viennent chez toi à la place de quelque chose d'autre, plus vital, plus ample, plus entier, plus involontaire et qui aurait pu aussi bien être rendu par des mélodies, des couleurs ou d'imperceptibles mouvements d'âme. Et ce trop plein sans paroles, toi, en attente de mots, tu es tenté de l'appeler - vide mélodieux et salutaire. C’est ce que crée Mozart. Logopoeïa et phanopoeïa doivent être subordonnées à mélopoeïa.IV.1.63  
 
    Les faits n'ont ni voix ni volume ni rythme ni intensité. Autant dire que le mot devrait n'y voir que, tout au plus, - un champ de résonances, un écran plat, et prendre sur soi-même tout souci d'harmoniques.IV.1.64  
 
    La totalité du langage se réduit aux formules logiques et aux références d'objets et relations (de l'un et du multiple ; la grammaire universelle engendrant une langue interne). Pas de quoi fouetter un chat. Mais, tel un musicien, tu l'interprètes, face à ton univers silencieux, et ton âme, en chef d'orchestre ou en casserole attachée à ton corps, fait entendre une mélodie ou un grincement, un soupir ou un bâillement. « Même l'interprétation et l'emploi des mots suppose une création libre »IV.1.5 - N.Chomsky - « Even the interpretation and use of words involves a process of free creation ».IV.1.65  
 
    La division en enthousiastes ou grincheux suit l'ambiguïté du mot monde, qu'on salue ou maudit. Ce mot peut désigner la matière, la vie, les hommes - trois objets auxquels on devrait réserver des organes de vue et de langage différents : le cerveau, l'âme ou la rate.IV.1.66  
 
    Le test de la justesse d'un mot hautain : déclamé en contrée basse, il est inaudible.IV.1.67  
 
    Ces balivernes : le Sujet n'existerait pas en dehors de l'intentionnalité, il n’existeraient que des Objets déséquilibrés par le Verbe. La conscience est faite surtout d'intensité, musicale et picturale, et la musique et l'image peuvent se passer d'objets.IV.1.68  
 
    Le tournant linguistique du siècle dernier s'expliquerait par la lecture à la lettre de l'acte de perception, dans des langues européennes. En allemand, wahrnehmen, percevoir ou prendre pour vrai, pousse à la phénoménologie ; en français (par faux rapprochement avec percer) - à la pénétration ; en russe (вос-приятие - prendre de haut) à une prise de hauteur.IV.1.69  
 
    L'instructive trajectoire du Parti Communiste (PC) : Permis de Construire, Permis de Conduire, Poste de Commandement, Personnel Carcéral, Plaque Commémorative, Privé de Cimetière. La marque collective est reprise par Political-Correctness, Personal Computer (PC), Philosophie Continentale et Ponts et Chaussées.IV.1.70  
 
    Même la beauté formelle du mot, et non seulement la qualité de son message, le doit, en partie, au modèle au-dessus duquel le mot se profile ou plane. Le mot est poétique quand l'évacuation du message laisse, tout de même, assez de joie, sans souci du modèle.IV.1.71  
 
    Les évolutions respectives du fond et de la forme : le premier a donné fondamental (telle théorie de représentations des groupes compacts), le second - l'italien formoso - beau (et le formaggio, pour les ironistes).IV.1.72  
 
    L'anachronisme linguistique, coloristique et éthique : la compassion sanguine tournant, imperceptiblement, vers l'incolore sympathie.IV.1.73  
 
    En dessinant produire du chant - tâche du mot à portée seulement des meilleurs interprètes. Les mots substitués aux taches et sons pour générer un arbre unificateur – « échange pur autour de son essence »IV.1.6 - « um das eigne Sein rein eingetauscht », comme l’appelle Rilke.IV.1.74  
 
    Il n'existe pas de miroir fidèle pour refléter l'homme ; la brisure ou la réfraction est dans chaque mot. C'est la routine des reflets-clichés qui fait croire en justesse de certains traits. Toute entrée dans l'univers des mots est métamorphique.IV.1.75  
 
    Avec l'idée on épuise les choses, en les saisissant par leur centre. Avec le mot on les caresse en surface. La vraie possession est profonde et basse, la vraie caresse est superficielle et haute. Vertige des armes, vertige des charmes.IV.1.76  
 
    Je ne songe pas à m'annexer le français, j'en suis un hôte discret et son confort nocturne hérisse mes rêves mieux que son hospitalité diurne ne les calme.IV.1.77  
 
    L'étrange confusion, dans les pourquoi français, anglais, russe, italien, entre la raison et le but d'une action. L'allemand (warum, worum) y remédie légèrement, seul l'espagnol (porque, porqué) le tranche.IV.1.78  
 
    Rapprochements inacceptables : les sens et le sens, Sinn et Sinne. En anglais et en russe, ces mots ne se touchent pas, s'excluent.IV.1.79  
 
    L'ambivalence du mot hôte, en français, est parmi les mieux réussies : être maître ou intrus, au choix.IV.1.80  
 
    Le même mot pour fin-cible et fin-limite ! Pourquoi s'étonner que le Français soit si raisonneur en fourrant partout cet intrus de causalité racoleuse ? Et si la fin-limite était derrière nous, avant notre premier pas ? Et si la fin-cible servait à aiguiser notre regard et non nos flèches ? Les plus belles pensées ne seraient que des regards (Er-eignis – Er-äugnisNietzsche) et non pas des événements (qui, étrangement, nous dévoient vers le de-venir ou vers l'être – со-бытие). « Le regard, c’est une flèche visuelle décochée vers l’infini »***IV.1.7 - Ortega y Gasset - « Mirar es disparar la flecha visual al infinito » - c’est l’absence des choses qui fait de l’infini une vraie cible.IV.1.81  
 
    On aime une langue pour sa capacité de dévier, de grimacer, de faire mine, de feindre. Plus l'impression d'une fidélité à la vie réelle est forte, plus inexpressive est la langue.IV.1.82  
 
    Ceux qui calculent les fréquences des voyelles, la place des pronoms ou la longueur des périodes n'ont rien à avoir avec mon intérêt pour le langage. La vraie passion du langage commence par la reconnaissance de la merveille de son absurdité, de l'immensité qui le sépare de la réalité, de l'émoi qui se fie à lui et de l'émoi qui y naît. C'est l'existence, incontournable mais presque translucide, de modèles, entre le langage et la réalité, qui est la vraie relation qui lie le mot à l'être et que ne voit pas Protagoras : « Le langage est séparé de toute relation à l'être »IV.1.8. Les sophistes abusent de la liberté du modèle en l'adaptant au langage ; mais les idéalistes font pire : ils le voient préétabli, asservi et adopté par la réalité.IV.1.83  
 
    Tous les beaux temps et modes du Verbe divin finissent par ne plus se conjuguer qu'au passif. Tous les beaux noms de la jeunesse finissent par ne plus se décliner au vocatif emphatique et succombent à un instrumental bien plat.IV.1.84  
 
    Déchristianisation des lieux et des événements : enfer - embouteillage, paradis - défiscalisation, purgatoire - concours, immaculé - au casier judiciaire vierge, révélation - marchandise, baptême - prise de fonctions, sermon - brimade d'écolier, Transfiguration - nouvel emploi, Croix - ennuis du métier, résurrection - recapitalisation, stigmates - résurgences de l'humain chez le robot, Ascension - réussite, Apocalypse - krach.IV.1.85  
 
    Mes mots-ennemis : compter et conter. Mes amis : coter (mettre des points d'exclamation) et quoter (mettre entre guillemets).IV.1.86  
 
    Croissance, l'un de ces mots que j'abhorre tant : s'étendre sans entendre, tourner sans se retourner, phases sans emphase.IV.1.87  
 
    La langue de bois, la façon la plus directe de faire oublier que l'homme est un arbre ; elle n'en fait qu'un ensemble de nœuds mécaniques et d'arêtes creuses.IV.1.88  
 
    Orateur - os + ratio - raison de la bouche. Je lui préfère la raison de l'œil - le regard. La pire, c'est la raison de la cervelle - oraculisme, où l'on réinvente soi disant et la bouche et l'œil.IV.1.89  
 
    Trois livres médiocres - trop de mort dans Les Mots (où vingt belles pages s'incrustent, en corps étranger), trop de langage dans Les Mots et les Choses (où la belle Table des Matières ne sauve pas le reste) et trop de vie dans Les Choses (où il n'y a rien à sauver) - ces livres dévaluèrent trois beaux titres. Ces hypothèses intenables : croire que le mot représente notre vie ou bien notre monde. Le mot ne fait qu'interroger ; il a sa propre vie et son propre monde.IV.1.90  
 
    Joli palmarès du mot si anodin, déroute : essuyer une déconfiture, être décontenancé, changer de route. Quand on parvient à en faire trois synonymes, on vit mieux le difficile triomphe de l'immobilité - otium cum dignitate.IV.1.91  
 
    La plus forte joie de vivre m'est communiquée par ces faux sceptiques chez lesquels le naïf lit une démolition de tout élan, tandis qu'ils ne font que reconnaître, humblement, l'impossibilité de trouver un mot aussi prodigieux que l'enthousiasme. La reddition du mot sonne souvent le triomphe de l'émotion. « Ne te courbe que pour aimer »IV.1.9 - R.Char.IV.1.92  
 
    Fonder sa vie sur la reproduction de moments uniques ou sur la production de choses pratiques ? - non, sur la traduction de messages cryptiques ! La félicité et l'action comme messages à traduire, d'une langue toujours étrangère. Ne pas être aussi mauvais traducteur que ces Latins qui traduisirent par réalité l'energeia grecque.IV.1.93  
 
    Curieusement, plus tu doutes de toi-même, plus ferme devient ton mot. Une raison de plus de te débarrasser de tes molles certitudes.IV.1.94  
 
    Ils ne savent pas ce qu'ils font reproche-t-on même à ceux qui savent que ce qu'ils font n'est pas ce qu'ils disent. (Aujourd'hui, chacun sait ce qu'il fait - le pardon devint plus problématique.)IV.1.95  
 
    Toute la littérature est dans le sens changeant de mots. Le mot changeant de sens est sans intérêt.IV.1.96  
 
    Les chiffres et non pas les mots sont le miroir de l'esprit. Les mots sont la vie de l'autre côté de ce miroir. Les chiffres font comprendre l'esprit, les mots - le reproduire.IV.1.97  
 
    Deux regrets : premier en sentiment qui est dernier en forme, premier en forme qui ne trouve pas son sentiment. Désir : premier en forme enfante d'un sentiment premier.IV.1.98  
 
    Le mot est un entrebâillement minuscule dans les murailles des actes non-tentés dont tu t'entoures. La lumière n'y pénètre guère ; tu y colles les yeux, tu vois, par-delà créneaux et meurtrières, - tout l'Univers en armes, à la recherche d'un panache rassembleur.IV.1.99  
 
    La poésie est le Phœnix du mot. Donc elle est cendres, la plupart du temps.IV.1.100  
 
    Oui, le mot est un faussaire sur le marché du sentiment où règne un troc délicieusement indicible. Sa convertibilité, entre fauchés des monnaies stables, permet des échanges déséquilibrés et enrichissants.IV.1.101  
 
    Le mot en pointillé crée des états d'âme éclectiques ; mais modulés par la trajectoire des idées (l'idée est l'acte du mot), ils doivent prendre une forme syncrétique, nuage de points orienté. L'idée organique traduit une image d'une seule pièce, le mot thaumaturgique la recrée de toutes pièces. « Les idées sont des créatures organiques ; la forme leur est donnée à la naissance, et cette forme est l’acte »IV.1.10 - Lermontov - « Идеи - создания органические : их рождение дает уже им форму, и эта форма есть действие ».IV.1.102  
 
    L'âme n'a pas de mots à elle. La poésie seule, en bousculant les dictionnaires, peut jouer à l'interprète imposteur, l'illusion naissant dans l'étrangeté des arabesques et des idéogrammes, à la prononciation gutturale imprévisible. Toute illusion de la vie est plus sonore que la vie, question de la disposition des bonnes cordes. L’âme n’a que des ailes : « L’amour, c’est la paire d’ailes dont Dieu a pourvu l’âme pour qu’elle s’élève à Lui »IV.1.11 - Michel-Ange - « Amore ‘mpenna l’ale, né l’alto vol al suo creatore, l’alma ascende ».IV.1.103  
 
    L'inspiration démocratise les dictionnaires. Quand un sentiment riche et châtié voisine soudain avec la misère des noms et s'encanaille dans une liaison avec la vulgarité des verbes.IV.1.104  
 
    Il s'agit de coller le mot à la vie. Il est plus fécond d'en envelopper un lien plutôt qu'une chose. Le lien, à ses extrémités, est bardé d'inconnues ; la chose est trop liée à son noyau constant, sans perspective de belles substitutions.IV.1.105  
 
    Un mot est vraiment dernier non pas parce qu'il clôt une chaîne d'autres mots mais parce qu'il n'a pas besoin d'un suivant. L'idéal est qu'il soit, en même temps, la consécration du premier. Par l'humilité d'une conclusion en points de suspension recueillis.IV.1.106  
 
    Parler de choses qu'on n'a jamais vues est plus honnête que d'en dépeindre les bien aperçues. L'œil dédouble la plume, l'imagination l'aiguise.IV.1.107  
 
    Le langage des contraintes décrit en l'air de belles demeures, c'est en cela qu'il est plus noble que celui d’échafaudage de buts. La vue du but interpelle le calcul, la sensation de la contrainte sollicite l’âme. Les contraintes sont semblables à ces belles combinaisons échiquéennes qu'on ne voit pas sur l'échiquier, mais qu'on devine derrière les coups positionnels joués.IV.1.108  
 
    Le mot a toujours en vue ce qui le nie. L'idée, c'est une solide frontière avec l'idée contraire. Le mot est donc dans le regard, l'idée - dans les mesures : distances, surfaces, volumes.IV.1.109  
 
    L'idée entache l'âme, le mot donne à l'esprit une chance de pureté. Mais chercher à lessiver l'idée pour faire apparaître le mot use le cœur en manque de blanchisseuses. Si la naissance du mot n'est pas suivie par vagissement de l'idée autant étouffer ce mot au berceau, il n'est pas viable.IV.1.110  
 
    Plume à la main, prendre langue avec la réalité devrait ne te servir qu’à conduire le courant de tes mots. Le reflet est une opération trop floue pour peindre avec précision tes fantômes. Mais l'ordre musical des idées reste étrangement en prise avec l'ordre phénoménal des choses.IV.1.111  
 
    Tentatives de pléonasmes : puissance potentielle, volonté velléitaire, anomalie anormale, vertu virtuelle, événement éventuel, matière immature.IV.1.112  
 
    La vie, et aussi les mots, peuvent être vécus en longueur, en largeur ou en profondeur. Il suffit de garder les yeux, comme le voulut le Dieu du jour, tournés vers le bas. Quand on les ferme ou les tourne vers le haut, comme le veut le Dieu de la nuit, on vit ou l'on délire en hauteur.IV.1.113  
 
    Une morphologie et une phonétique pauvres, qui ne discriminent pas les catégories syntaxiques ([rajt] en anglais, [rõ] en français, [vajs] en allemand - verbe, nom, adjectif ?), forcent le recours anormal aux astuces mécaniques - l'ordre des mots, les mots auxiliaires, les règles de concordance. Inlacrimabiles - ceux qui ne peuvent pas être pleurés - un mouvement synthétique vibrant, décomposé dans une suite analytique sans vie.IV.1.114  
 
    Des curiosités de l'origine des mots : désespoir - épuiser l'espoir ; Verzweiflung - aller au bout du doute ; отчаяние - rejeter tout espoir. Déception - éloigner du sens, Enttäuschung - se débarrasser de l'illusion, разочарование - cesser d'être subjugué. La dernière triade est évocatrice : la logique, le rêve, la passion se chargent de la même chose.IV.1.115  
 
    Sans intelligence ni poésie, tout dithyrambe au langage sonne faux et creux. Il n'est juste, à double titre, que chez Goethe et Valéry.IV.1.116  
 
    Les mots aux trajectoires trop bien calculées peuvent donner l'impression d'un vol de chauve-souris, d'un vol au radar. Tandis que tu cherches de vastes survols ou amorces de piqués. Le mot est plus proche d'un oiseau de proie, à l'œil hautain, visant le gibier à une distance vertigineuse.IV.1.117  
 
    Dans chaque question il y a du bruit linguistique ou conceptuel qui, inévitablement, entache la réponse. Pourtant, c'est dans la réponse qu'on lit la vérité. Comment peut-on faire endosser la vérité au réel et non pas au langage ?IV.1.118  
 
    On ne peut opposer au langage que la pensée ou l'émotion. Il triomphe haut-la-main de la première et se décourage devant l'ineffabilité de la seconde. Mais sans ces retentissantes défaites il n'eût jamais appris à produire de la pensée et de l'émotion.IV.1.119  
 
    Il faut commencer par prendre un livre au mot pour finir par le prendre à la lettre.IV.1.120  
 
    La sincérité dans les mots : quand la sonorité d'une phrase est au diapason d'un état d'âme vibrant. Je n'aime l'authenticité que naissant à l'article de la suffocation.IV.1.121  
 
    La parole fut donnée aux vulgaires pour traduire leur penséeIV.1.12 (Talleyrand), aux sages pour la déguiser (Dante et Machiavel), aux intuitifs pour la découvrir, en passant. Les uns forment, avec la vérité, un couple, les autres s'en réjouissent comme d'une maîtresse, enfin les troisièmes l'approchent en dilettantes et vivent les faveurs des Muses comme promesses de rendez-vous. Convention (la règle), religion (la honte), superstition (l'extase). La poésie est la superstition du mot.IV.1.122  
 
    Sois sceptique pour ce qui n'entre pas dans un seul instant ou dans un seul mot.IV.1.123  
 
    La poésie, c'est l'interception de regards de l'éternité, regards qui suggèrent des formes (mots ou sons) et promettent l'attouchement du fond (bonheur ou enthousiasme).IV.1.124  
 
    Personne ne se rend mieux compte de la petitesse et de l'immensité des mots, de leurs messages cristallins ou indéchiffrables, de leur inutilité et leur vitalité que le poète qui est le seul à ne fréquenter que leurs recoins extrêmes.IV.1.125  
 
    Ce que tu bâtis devrait pouvoir se muer, à tout moment, en abri, en ruines, en fonts baptismaux, en mausolée. De l'architecture polyvalente en mode synchrone, abri des exilés, des momies, des relaps.IV.1.126  
 
    Ton ombre (mot) doit être droit, que tu sois, toi-même, brisé ou écrasé.IV.1.127  
 
    On ne te lira jamais comme tu veux, comme si les mots venaient d'être inventés. Pourtant c'est bien ainsi qu'on est tenté d'écrire. Forcer l'oubli des trajectoires connues des mots, les vouer à la destinée des hapax, esquisser des pointillés qui en feraient pressentir envolées ou chutes. « La nature ne fait pas de bonds »IV.1.13 - Leibniz - « Natura non fecit saltus ». « Sur terre - des arcs brisés ; au ciel - des cercles parfaits »IV.1.14 - R.Browning - « On the earth - the broken arcs ; in the heaven - the perfect round ».IV.1.128  
 
    Le mot qui n'impose pas sa hauteur, est une girouette. Retenti en altitude, il provoquerait des avalanches ; le même, entendu dans des tréfonds, disparaîtrait sans laisser d'écho ni d'avalanches. En stratégie littéraire, la marge de l'artilleur est plus prometteuse que la charge du chasseur.IV.1.129  
 
    La contingence guette les mots sans attache. Le hasard du verbe n'est domestiqué que par sa subordination à la hauteur de ton regard interrogatif. Et c'est le regard pré-langagier et non pas le hasard des mots, qui persiste et nous fait abandonner tout ce qui est fixe. La symétrie pascalienne : « le hasard donne les pensées et le hasard les ôte »IV.1.15 - est fausse.IV.1.130  
 
    Le mot, comme la musique, devrait faire oublier l'époque. À l'heure astrale, ignorer l'heure est signe de hauteur de l'instant où vibre le mot ou la note.IV.1.131  
 
    Différence entre le mot et la note : la lumière de la musique ne projette aucune ombre, les ténèbres du mot n'ont pas de témoins. La pensée, d'habitude, manque de lumière et le sentiment - d'ombre. « Plus on s'approche de la lumière, plus on se connaît plein d'ombres »**IV.1.16 - Ch.Bobin.IV.1.132  
 
    L'idée atteint son objet de plein fouet et l'on finit toujours par se dire qu'il aurait mieux valu le rater pour tâter un autre angle d'attaque. Le mot, lui, vise un état d'âme et le rate pour se perdre le plus loin possible. Au milieu de ses ombres et non pas dans l'éclat de son orgueil : « L'écrivain qui réalise ses ambitions se perd dans son éblouissement »IV.1.17 - S.Johnson - « A writer who obtains his full purpose loses himself in his own lustre ».IV.1.133  
 
    Le mot décrié de tous temps - vanité, dévouement aux choses vaines et éphémères, il m'est sympathique, vu que tout ce que l'homme garde désormais à portée de ses mains crochues relève des choses vulgairement réelles, pesantes, à rendement garanti. Et ma sympathie pour les sages, penchés, déconfits, au-dessus d’un rêve agonisant, gagne quelques longueurs à cause de leur condamnation par le vainqueur : « Le Seigneur connaît les pensées des sages ; Il sait qu’elles sont vaines »IV.1.18 - la Bible.IV.1.134  
 
    Glissades orthographiques utiles pour la science de l'ironie : âme - âne, Seele - Esel, nóos (intellect) - ónos (âne).IV.1.135  
 
    Une passion te remplit et les fuites sont inévitables : la tranche de chaque mot dévoile des couleurs et épaisseurs inattendues - le langage l'emporte sur la sincérité.IV.1.136  
 
    Le mot sans ailes m'est aussi hostile et sans vie que les yeux secs. Agiter sa plume, même trempée dans une larme, ne garantit, hélas, pas l'envol.IV.1.137  
 
    L'étranger et la patrie : le premier est décrit avec des verbes - profiter, tirer les marrons du feu, se frotter les mains ; la seconde avec des adjectifs - naïve, franche, généreuse. Pour être impartial, on aurait dû ne comparer que les signes de ponctuation : déficits de points d'interrogation, abus de points d'exclamation, sérieux du point de suspension, solidité du point final.IV.1.138  
 
    De l'enthousiasme du cœur à celui des mots, le cheminement est hasardeux et vacillant. Une paix d'âme, par contre, se traduit immanquablement dans la prompte impassibilité des mots.IV.1.139  
 
    Je ne serais apprécié ni lu que par ceux qui savent ce que c'est qu'un langage inventé : Cioran ou un polyglotte. Entre ceux qui s'affirment et ceux qui s'inventent - pas de communication possible.IV.1.140  
 
    Formé sous l'influence des langues indo-européennes, le regard philosophique européen sur la structure du langage - sujet, verbe, objet - est sans intérêt. Tout langage doit offrir trois types de références : d'objet, d'attribut et de lien entre objets. Les catégories - syntaxique du sujet, lexical du verbe, sémantique de l'objet - sont purement linguistiques, sans rapport avec le modèle conceptuel.IV.1.141  
 
    Quatre merveilleuses machines qui donnent naissance à la compréhension du discours : la syntaxique (intentions, types de coordination, ellipses, synecdoques), la logique (négation, quantification, évaluation, connexion), la sémantique (typologies de liens, métonymies, qualification, accès aux objets), la pragmatique (métaphores, goût, conjoncture). La merveille est dans leur coopération, en parallèle, et dans leur contact permanent avec le modèle conceptuel qui les valide et prépare l'émergence du sens. « Pour atteindre le sens entier du discours il faut atteindre le sens du modèle de la réalité »IV.1.19 - Searle - « Any complete account of speech requires an account of how the mind relates to reality ».IV.1.142  
 
    Les sorts inégaux du mot : en français, il s'associe avec l'esprit ; en russe - avec le Verbe ; en anglais, il sert de refuge à l'inaction d'Hamlet ; en allemand, étant multiplié, il peut bifurquer soit vers le dictionnaire, Wörter, soit vers le Verbe, Worte.IV.1.143  
 
    Le mot naïf retrouve son étymologie dans la grogne. Le mot évolué penche pour le Verbe pré-existant aux choses et étables.IV.1.144  
 
    « J'aime le mot oiseau car il a toutes les voyelles » dit un soi-disant poète, à l'oreille orthographique. Et le mot lézard lui fait entendre flemmard ou hagard, et non quart, stars ou lare. Quelles oreilles frappées par la machine !IV.1.145  
 
    De la prédestination néfaste de certains mots : prenez tribu et ses dérivatifs : tributaire, distribuer, tribunal, contribuer, tribune, attribuer, - si modernes et si grégaires.IV.1.146  
 
    Oui, je vous l'accorde, on peut être aussi raseur en invoquant l'absolu que le fait divers. Il s'agit de savoir détacher son nez des choses - en béton ou en fumée - qu'on observe : vers les (bas-)fonds ou vers l'étoile. J'appelle regard un tableau où la hauteur du mot surclasse la profondeur de l'idée.IV.1.147  
 
    Logos signifierait chose chez les Grecs, acte chez les Hébreux, entendement chez Tolstoï. Comment échapper à la manie des hommes de ne pas nous laisser un seul mot qui ne serait voué qu'au rêve ! Res vaga refusant de devenir res publica.IV.1.148  
 
    « Au commencement était le Verbe » - on peut en ricaner sur trois niveaux : en syntaxe - les substantifs n'ont qu'à bien se tenir (on est avec les logiciens) ; en sémantique - les relations précèdent les sujets/objets (on est avec les structuralistes) ; et en pragmatique - il n'y a rien à chercher avant le mot, tout peut être réduit au mot (on est contre Platon).IV.1.149  
 
    Ils appellent idée un discours avec un grand degré d'abstraction dans les termes. Activité à portée des machines ! Le mot, en revanche, est un discours qui intrigue par sa construction où la structure, la logique, la proximité des termes quelconques appellent une interprétation par des outils imprévisibles.IV.1.150  
 
    Je dis être en présence d'un mot lorsque j'ai la sensation que l'exigence d'une fine oreille se transforme imperceptiblement en l'acquiescement d'un haut regard.IV.1.151  
 
    Pour deviner les rapports de l'Européen avec la connaissance, il suffit d'examiner son verbe-fétiche : under-stand (humilité), ver-stehen (pénétration), com-prendre (universalité), по-нять (hauteur).IV.1.152  
 
    Dans le mot ni l'on ne se dénude ni l'on ne se dissimule, dans le mot on crée, on crée une requête, nécessairement ironique (ironie voulant dire interrogation) et dans laquelle tu dois briller soit par ta présence soit par ton absence. Au cours de l'interprétation de cette requête se produisent des rencontres inattendues des objets qui, hors de ton discours, pouvaient s’ignorer. Parmi les subjugués par le mot, on trouve surtout poètes ou tyrans : « Les mots bâtissent des ponts vers des régions inexplorées »IV.1.20 - Hitler - « Wörter bauen Brücken in unerforschte Gebiete ».IV.1.153  
 
    On devrait définir une grammaire de hauteur se moquant de celles de surface ou de profondeur, grammaire générative de vertiges et de métamorphoses, transfigurative plutôt que transformationnelle, grammaire des textes nous exemptant du contexte.IV.1.154  
 
    La langue et la représentation du monde : la langue influe sur l'organisation du modèle conceptuel (qui est le seul à représenter le monde !). Aux hiérarchies de nature linguistique d'une langue peuvent correspondre des hiérarchies psychiques d'une autre. Ce qui se réduit au structurel ici peut n'être que descriptif ou déductif la-bas. On peut avoir un nœud unique dans un modèle à la place d'un beau branchage dans un autre. Mais tous les arbres possèdent les mêmes cryptotypes, de la racine aux fleurs.IV.1.155  
 
    Le regard doit davantage aux organes de reproduction et de réflexion qu'aux organes de vue. C'est pourquoi, conception du monde est plus voyante que Weltansicht (résultat), Weltanschauung (processus), мировоззрение (les deux).IV.1.156  
 
    On aurait dû avoir trois mots différents à la place du verbe exister, appliqué à la réalité, au modèle et au discours. Dans la réalité n'existent que des combinaisons d'atomes et des manifestations de l'esprit (la phusis et le logos, un couple où le genre en dit long sur le rôle du géniteur respectif) ; dans le modèle existent des objets ; dans le discours existent des références d'objets renvoyant, par substitutions, aux objets du modèle.IV.1.157  
 
    Un verbe surchargé d'ambiguïtés - douter. Vérifier la véracité d'une proposition, hésiter entre deux modèles concurrents, ignorer les attributs d'un objet, mettre en cause l'interprète, changer de langage - autant de contenus irréductibles.IV.1.158  
 
    Les formes personnelles du verbe être n'ont rien à voir avec l'infinitif, en exprimant, respectivement, le cogito (je), la proximité (tu), le regard (il), la tribu (nous), l'autre (vous), l'intelligence (ils). Curieusement, en russe, c'est le seul verbe où l'infinitif (есть) serve de forme personnelle pour toute personne !IV.1.159  
 
    Aucune langue ne m'accueille plus, un permis de travail à la clé. Apatride des idées, je suis devenu apatride des mots - et ma collection des exils s'en voit allongée.IV.1.160  
 
    Les mots s'acceptent sans heurts dans un voisinage soit par l'inertie d'usage, soit par un champ d'intuition créé par la langue elle-même, soit enfin par un magnétisme induit par un courant d'auteur. Et je sais, hélas, que sans maîtriser à fond les deux premières de ces forces je cours le risque de ne pas faire agir la troisième. Je présuppose une charge réceptive dans l'oreille tandis que c'est l'œil d'autochtone qui coupe tout courant déjà dans ma prise de risques insensée.IV.1.161  
 
    La passion primesautière disparaissant des entreprises des hommes, l'étymologie de pro-jet (Ent-wurf, на-бросок) devient de plus en plus incompréhensible. Mais la Entworfenheit (ouverture au monde ou, mieux, disponibilité) heideggérienne paraît être un bon terme pour désigner la première fonction du langage – traduire l'élan de la conscience en une structure ou en un chemin d'accès des choses.IV.1.162  
 
    Le langage, en mode routinier, n'est qu'un code d'accès, et très rarement, en mode-rupture, - une courroie de création. L'esprit possède et les langages et les modèles, et le premier critère de sa qualité est le contenu de ses modèles auxquels renvoie un langage. C'est une question de goût et d'intelligence - avec quoi peupler ses modèles dynamiques : avec des fantômes ou avec des bases de connaissances.IV.1.163  
 
    De plus en plus on fait appel à leurs initiales pour désigner les vedettes littéraires ou politiques. Mais il y a des usurpateurs tels que IT (Information Technology), FD (File Descriptor) ou LT (Line Transfer) qui nous obstrueront Ivan Tourguéniev, Fiodor Dostoïevsky ou Léon Tolstoï.IV.1.164  
 
    Il n'y a rien à comprendre dans le discours de ceux qui ne voient dans le mot qu'un moyen de se faire comprendre.IV.1.165  
 
    L'être, c'est-à-dire l'âme, est destiné au regard, c'est-à-dire à la prière et au rêve. Mais ils en firent l'objet culte de leurs syllogismes bancals où le tragique se banalise et la logique s'enlise.IV.1.166  
 
    L'ambiguïté du mot modèle : source ou reflet ; à comparer avec les clairs et expressifs Urbild et Nachbild.IV.1.167  
 
    Le message poétique naît soit du mot (du dialogue), soit de l'esprit (de la harangue), soit du regard (du monologue). Du don, du travail, du rêve. Se saouler, ciseler, s'isoler. Je reconnais n'avoir ni don ni zèle, - que des ailes.IV.1.168  
 
    Si je parle si souvent de ruines, c'est en partie à cause de mes rafistolages au sein de l'équipe de la tour de Babel dont la charpente se prête mal à l'architecture des tours d'ivoire (il paraît qu'en sacrifiant la hauteur à la profondeur, un recyclage soit possible : « Nous creusons la mine de Babel »IV.1.21 - Kafka - « Wir graben den Schacht von Babel »). Et mes ivresses publiques ne rappellent que vaguement le miracle de la Pentecôte.IV.1.169  
 
    Mes ressources verbales ne sont évidemment pas dans la langue française mais à côté d'elle. Ce à côté ambigu que je verrais et lirais bien - au-dessus.IV.1.170  
 
    Tout en n'étant qu'une étiquette, le mot permet d'accéder à ce qui va au-delà de la chose. L'étiquette qui ne fait qu'indiquer le prix de la chose est moins que la chose. L'idéal, c'est soit une étiquette qui se substitue au flacon et apporte de l'ivresse ou bien celle qui se lit sur une bouteille jetée à la mer paisible, refuge des naufragés de la sédentarité sans patrie.IV.1.171  
 
    Aucune langue européenne n'est aussi désincarnée que le français. Quelle aubaine pour un ami des fantômes fuyant tout contact avec les choses ! Il n'y a que le mot français qui ne cherche aucun miroir empirique pour se lire !IV.1.172  
 
    La seule fidélité, avec les mots, est la hauteur scintillante et discrète ; le reste n'est que sacrifices, - à l'usage, à la fatuité, à la fausse droiture.IV.1.173  
 
    Les mots sont comme l'éther, vitaux mais inertes. Il faut savoir susciter de violentes tornades ou de doux courants évoquant de lointaines contrées ou emportant vers de hauts horizons. Il faut y mêler des arômes ou en nourrir une flamme. Et l'art des contraintes consisterait à s'appuyer sur les choses aérostatiques pour progresser et rendre aérodynamiques les choses dignes d'être caressées. Pour le regard, les poumons peuvent s'avérer plus porteurs que les yeux.IV.1.174  
 
    Le cheminement de l'interprétation moderne d'un mot : une lettre (un son), un mot, une référence (de lien ou de modèle), un réseau, une relation de ce réseau avec un autre, l'intention, la preuve de la relation, les substitutions dans la preuve, le sens des substitutions, l'action s'inspirant du sens. On retire les deux dernières étapes - on est dans le langage intellectuel (antique) ; on en retire les deux premiers - on est dans le langage angélique (médiéval).IV.1.175  
 
    Le mot n'est signe ni de la chose ni du concept. Le mot est volonté de désigner la chose, volonté qui ne débouche sur la chose qu'en transitant par le concept (et le concept, non plus, n'en déplaise à Aristote, n'est pas signe des choses ; le concept est la connaissance même de la chose). Le mot n'est ni similitude ni représentation mais symbole évocateur, excitant, référençant, focalisant. Le mot est une forme travaillée par un désir de fond.IV.1.176  
 
    Dans l'esprit s'entrechoquent des images, dans l'intellect - des représentations (idoles), dans la langue - des signes. Trois voies (voix ?) vers Dieu. Le mot, au sens noble, est un habile et haut réseau de signes, s'inspirant ou s'adressant aux images ou représentations profondes.IV.1.177  
 
    Dans l'esprit se déroulent des métaphores de l'illumination, indexées de désir, sans noms ni verbes, ne relevant d'aucune langue et pointant sur des objets, liens, variables (nomena nescio), valeurs de vérité. La langue le transforme en références (d'objets et de liens) et en formules logiques. Elle y introduit le temps, joue avec des qualificatifs, la négation, l'ellipse, bref avec ce qui n'apporte presque rien à la pensée.IV.1.178  
 
    Tu te sens porteur d'une musique, mais tu dois la confier aux mots. On peut avoir une idée du désastre en tombant sur d'effarants livrets accompagnant les meilleurs morceaux de Mozart ou Tchaïkovsky. Les arpèges des mots sont souvent souillure d'une partition vitale.IV.1.179  
 
    L'étrange chute du sacré dans la hiér-archie.IV.1.180  
 
    La langue même d'un bel écrit devrait être travaillée en hauteur et non pas en profondeur. En la labourant on lui découvre l'odeur de la terre natale et l'on perd l'attrait des horizons d'exilés. Aux pensées déracinées - des mots déracinés !IV.1.181  
 
    Pauvreté lexicale au service de l'imaginaire : corde, en français, s'appliquant au violon, à l'arc et au suicidaire. Après tout attouchement tu peux y étendre tes ailes mouillées.IV.1.182  
 
    De l'inconvénient du renversement trop mécanique des tendances hostiles : tu cherches à retourner, à la lettre, le mauvais slogan du parti pris des choses, ad rem, et tu obtiens - mer-da… Et objet, lui-même, sème le doute avec T'ai-je beauIV.1.183  
 
    Bonheu