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L'Européen fait de la richesse un arbre et songe aux scieries, vergers ou jardins publics. Le Russe lui aussi songe à l'arbre, mais c'est dans une jungle, pour tyranniser les moins agiles, ou dans une oasis, pour oublier le désert ambiant. Avec la misère, le Russe ne s'en tire pas mieux : là où le Latino sait danser et peindre, le Russe ne sait que penser et geindre.II.2.17 |
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La souffrance incite à la haine, dit l'Occident, et en l'éradiquant il bâtit une justice. La souffrance mène à l'amour, dit le Russe, et en l'encensant il se paralyse.II.2.18 |
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Trois questions russes classiques avec des réponses plausibles : que faire ? - rien ; à qui la faute ? - à celui qui agit ; où vivre ? - ailleurs.II.2.19 |
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L'Europe : l'histoire d'un combat - entre l'Antiquité et le Christianisme - où l'on prend parti du vainqueur, de l'Antiquité. La Russie : le même combat, entre deux fantômes portant les mêmes noms mais plutôt absents de ses latitudes, où l'on se range du côté du vaincu, du Christianisme.II.2.20 |
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Le Russe ne veut forger que pour les dieux (Mars, Apollon, Vénus) qui sous-payent en général leur main-d'œuvre, l'Européen - pour réaliser sa production à juste prix auprès de Mercure.II.2.21 |
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La Russie serait passionnante, ne serait-ce qu'en étant l'unique lieu sur terre où la sauvagerie et l'intelligence entrent en contact aussi rapproché, dans le temps et dans l'espace.II.2.22 |
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Entouré d'hommes extraordinaires, en Russie, on finit par presque oublier la société abominable dans laquelle ils sont plongés. Admiratif devant une société extraordinaire, en Europe, je finis par ne plus m'intéresser à ses hommes abominables.II.2.23 |
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Il y a plus de choses qui appellent, chez le Russe, l'étonnement ou l'écart que le constat ou la filiation. L'apprentissage de la complexité ne le rend que plus fasciné par l'étonnante simplicité de ce qui est grand. Il tient à l'enfance du regard, il tient en piètre estime la maturité des pieds.II.2.24 |
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Le Russe ne reconnaît pas le mal dans le mal. L'Européen ne voit pas le bien dans le bien (nonobstant les conseils de Villon). En Russie sévissent de braves gens sans éducation du mal. En Europe, font du bien les indifférents se moquant du bien. « L’homme privé de liberté du mal, deviendrait robot du bien »**II.2.2 - Berdiaev - « Человек, лишённый свободы зла, был бы автоматом добра ».II.2.25 |
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Le bien et le mal se pétrifient, par un fanatisme ou par un souci de clarté, dans une justice normative des hommes. Le Russe, étranger au fanatisme et ennemi de la clarté, reste à l'écart de cette rigidité salutaire.II.2.26 |
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La vie est un prétoire. Le Russe se sent coupable devant ses juges, il se comporte en menteur, fanfaron, cachottier, sans avoir rien à se reprocher. L'Européen, avec du poids et force paroles bien assénées expose ses prétentions, la conscience en paix. Pour celui-ci, le non-lieu est une certitude psychologique. Jamais le Russe ne s'entendit avec ses défenseurs. Pire, il y vit toujours des complices de ceux qui le tyrannisent !II.2.27 |
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L'accord, non sous contrainte mais de bonne foi, avec le tableau outrancièrement gris mais cohérent du monde sans ailes, sans larmes, sans sortilèges, - c'est cela, l'Europe. La libre expression de l'autorité du troupeau. La Russie - des bergers loufoques, risibles, un troupeau vacillant, haletant, interloqué, disloqué, disparate.II.2.28 |
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Plus on est doué, en Russie, plus on est écorché. La conscience trouble est ici signe d'une grande personnalité.II.2.29 |
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Ce qu'on ne trouve que chez les Russes : ce vague à l'âme sentimental s'adressant à autrui et rempli de désir de lui tendre une main - que dis-je - un regard secourable. Voir en chacun un malheureux potentiel est une belle attitude ! Toute la noblesse de la littérature russe tient à ce mot de Pouchkine : « Dès que tu pénètres l’essence des choses, l’indignation, dans ton âme, cède sa place à la compassion »II.2.3 - « Вникнем во всё это - и вместо негодования сердце наше исполнится состраданием ».II.2.30 |
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Tout ce qu'il y a d'intelligent et dynamique, en Europe, va dans la politique ou dans les affaires. Seuls des incapables et des timorés se contentent de rêver ou de déblatérer. Comment s'entendre avec la Russie où se produit le contraire ?II.2.31 |
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La Russie m'est étrangère par ses mensonges nés dans un mièvre dolorisme. L'Occident m'est étranger par ses vérités accessibles aux machines. L'Occident m'est cher par ses mensonges rebelles. La Russie m'est chère par son humilité devant une vérité toute nue et pudique en même temps.II.2.32 |
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En Occident, être élu signifie se hisser au-dessus de la foule en s'appuyant sur elle, en y puisant son énergie vitale. En Russie - en la fuyant, sans en connaître visage ni jugement. Voilà pourquoi les Russes ignorent leur pays, tandis que les meilleurs esprits européens sont hérauts et chroniqueurs de leur temps. L'aristocratie dévitalise.II.2.33 |
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À l'école russe, le mot le plus entendu fut amour : amour du paysage ou de la langue natals, de la musique ou de la mathématique, du Tsar ou du Parti Communiste. Donc, une école de l'échec, puisque tout amour est une défaite. À l'école du monde évolué, le mot omniprésent, envahissant, ravageant est réussite, où l'acharnement ne laisse aucune place à la passion, ni la lutte - à la pitié. Chesterton : « Nietzsche : on s'engage non pas pour aimer mais pour lutter. Tolstoï : on s'engage non pas pour lutter mais pour aimer »II.2.4 - « Nietzsche : we should go in for fighting instead of loving. Tolstoy : we should go in for loving instead of fighting ».II.2.34 |
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Exemple de systématique incompréhension. Les Russes donnent à l’Europe trois mots - intelligentsia, nihiliste, structuraliste. Le premier finit par refléter la place de l’abstraction dans le discours, le deuxième - la place du refus de l’ordre, le troisième - la place de l'ordre dans le chaos. Et dire que pour les Russes, le premier désignait la sensibilité face à la souffrance d’autrui, le second - la préférence d’un ordre ascétique intérieur au désordre esthétique extérieur, le troisième – la voie spatiale des contraintes qui suit, dans le temps, la voix des buts !II.2.35 |
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Le messianisme russe ignore, aujourd'hui, quel monde doit être sauvé.II.2.36 |
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Quand est-ce que les Russes pourront participer aux forums mondiaux où se tient le langage de la santé ? Ils ont déjà acquis le droit de disserter sur la souffrance de l'âme et la maladie du corps, mais la haute santé de l'esprit est un sujet réservé au débat dont ils sont, actuellement, exclus.II.2.37 |
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L'ironie au royaume du goujat, le millénarisme du peuple théophore : la prophétie d'une fraternité en Christ se mue en complicité avec l'Antéchrist. L'appel à une liberté dans la douleur se traduit en recherche d'un bonheur sans liberté.II.2.38 |
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L'humanisme originel devint rationnel à la Renaissance, le revirement complètement ignoré par la Russie et qui explique la plupart de ses différences d'avec l'Europe. L'humanisme irrationnel devint une quête exclusivement russe : « La fiction russe est celle du Chaînon Manquant de l'humanité ; son crâne est celui du surhomme »II.2.5 - Chesterton - « Russian tale is the tale of the Missing Link ; his head is the head of the superman ».II.2.39 |
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L'Occident a le culte de la volonté, l'Orient - de la contingence. Les Russes ne voient dans la volonté que de la contingence incarnée, et dans la contingence ils n'apprécient que la part de la volonté. « Cette abondance n'est que manque ; cette soif de tout n'est qu'incapacité de se contraindre »II.2.6 - Hofmannsthal - « Dieser Überreichtum ist eigentlich Mangel ; dieses Alleswollen nichts als die hilflose Unfähigkeit sich zu beschränken ».II.2.40 |
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Le journal me dit presque tout sur l'Europe, presque rien sur la Russie. La musique me dit presque tout sur la Russie, presque rien sur l'Europe. Le roman me les fait entrevoir au même degré. Seule la poésie ne dévoile rien, elle est l'invention même de climats et de paysages.II.2.41 |
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Les Européens se mettent en troupeau pour mieux marquer leur égoïsme. Les Russes s'isolent pour mieux clamer l'altruisme. Ceux-là atteignent leur but, ceux-ci ratent le leur.II.2.42 |
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Les Européens sont acteurs de leur vie commune, les Russes sont spectateurs de la leur. Ceux-là jouent la vie, ceux-ci la déjouent ou la sifflent.II.2.43 |
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L'Européen veut de la concentration pour sa raison et de la liberté pour son cœur. La paix comme aboutissement. Chez le Russe, c'est le contraire : il veut de l'étendue pour son action et de la fatalité pour son sentiment. Comme aboutissement - la révolte.II.2.44 |
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En Orient, ils réussissent à être à égale distance de tout. En Occident, on est toujours dans l'épicentre de la vie. Le moi oriental s'éclipse en embrassant un infini sans forme. Le moi occidental s'étiole en mille directions indifférentes. Plutôt mort qu'esclave, dit l'Européen. Plutôt esclave que pécheur, disaient nos ancêtres. Plutôt pécher que sacrifier, disent-ils aujourd'hui, tous.II.2.45 |
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L'Orient apporte la réponse à : « Comment bien vivre ». L'Occident pose la question : « Qu'est-ce que vivre ? ». La Russie balbutie : « Pourquoi vivre ? ». L'artiste montre « où et quand vivre ».II.2.46 |
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Deux manières d'avancer, pour une civilisation : la conviction (l'Asie) ou la conciliation (l'Europe). La Russie, en se plaçant entre les deux - dans l'adhésion - se condamne à l'anémie. « Dans l'âme russe, ce qui est divin, c'est la résignation »II.2.7 - Conrad - « what’s divine in the Russian soul - that’s resignation ».II.2.47 |
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L'Asie - contenu sans forme ni vie ; l'Europe - forme et contenu sans vie ; Russie - vie sans contenu ni forme.II.2.48 |
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La vie prend son sens, pour l'Européen, dans des buts évidents ; pour l'Asiate - dans d'évidents moyens. Le Russe voit, derrière chaque but, d'impossibles moyens et, derrière chaque moyen, un but sans intérêt.II.2.49 |
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Le Russe est un individualiste portant le témoin du bien commun. Dans ce genre de course, l'Asiate redoute le départ, l'Européen - la déconvenue à l'arrivée, le Russe - la course elle-même.II.2.50 |
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L'âme russe n'a pas la trempe asiatique, ni ses pas - la prudence européenne. La première se grise d'innocentes libations ; les seconds s'embrouillent sans indicateurs érigés par la volonté défaillante.II.2.51 |
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Il semble en effet qu'il n'y ait que deux peuples élus : le peuple juif et le peuple russe. Le premier, pour être aimé de Dieu ; le second, pour en être abandonné. Ce qui les différencie, c'est que les uns exhibent leurs remords et les autres les avalent. « Les Juifs ont inventé la conscience »II.2.8 - Hitler - « Das Gewissen ist eine jüdische Erfindung ».II.2.52 |
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La bonne conscience génère une qualité que ne connut jamais le Russe - la spontanéité naturelle. Des efforts titanesques et un résultat mitigé, une paresse infâme et une puissante originalité.II.2.53 |
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Révolte ou fatalisme, deux enjolivures cachant, le plus souvent, un honneur de boutiquier ou une paresse de larbin. Devant la réalité, la révolte, c'est l'identification avec un seul possible, le rejet d'un possible au profit d'un autre ; le fatalisme, c'est l'ouverture devant l'immensité du possible. La révolte ne m'est sympathique qu'esthétique, le fatalisme n'est honnête que de tête. La meilleure révolte est dans les yeux fermés, le meilleur fatalisme - dans les yeux lucides.II.2.54 |
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La cause pour laquelle on s'engage, delo, en russe, c'est-à-dire action. On comprend pourquoi le Russe, immunisé contre l'action, martèle qu'il n'existe pas de cause justifiant notre palpitation. On ne prend en sympathie, en Russie, que des causes perdues, des défaites annoncées. Psychose (psy-cause ?) du doute plutôt que narcose des certitudes.II.2.55 |
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L'intellectuel russe est né d'une larme compatissante. Son homonyme européen - des débats autour des faits divers. Tenir la conscience en éveil ou susciter un écho journalistique. Être attiré par le tragi-comique ou par le curieux.II.2.56 |
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L'intellectuel européen préfère les sens uniques, il est tout entier dans le déchiffrage du réel. Le Russe l'alterne avec la poétisation du réel : sa dramatisation ou son idéalisation. Le trafic est si dense dans le premier sens, tandis que dans le second la fréquentation tarit.II.2.57 |
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L'œil russe est ravagé par le doute vital mais son oreille est bizarrement trop perméable aux certitudes puériles. L'œil européen est dévitalisé par des certitudes mécaniques mais son oreille est munie de filtres subtils du doute. Le regard russe et l'ouïe européenne - les slavophiles ; le sens oculaire russe et le sens auditif européen - les occidentalistes. Les premiers sont plus intelligents.II.2.58 |
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La grandeur de la littérature russe : l'intérêt pour et la défense de l'homme seul. La solitude d'un discours se confirme par sa lisibilité sur une île déserte ou dans une caverne.II.2.59 |
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Un autre exemple de mésintelligence. Les personnages littéraires russes, appréciés en Europe, représentent des idées ou des comportements : Raskolnikov, Ivan Karamazov, Anna Karénine. Tandis que les Russes, eux-mêmes, s'attachent davantage à ceux qui incarnent leur âme : Tatiana Larina, Natacha Rostova, Aliocha Karamazov, les Trois Sœurs.II.2.60 |
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Le Dostoïevsky politicien est un pamphlétaire impuissant et nullement oraculaire. Aucun des personnages des Possédés ne vit le jour. Le héros central de la Révolution russe ne fut deviné que par Mérejkovsky dans l'Avènement du Goujat (héritier du gros animal de Platon, du Léviathan de Hobbes, de la multitude de Rousseau).II.2.61 |
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J'aime Pouchkine parce qu'il n'est pas russe, Dostoïevsky à cause de ses hystéries allégoriques, Tolstoï pour ses interprétations palpitantes des Évangiles, Akhmatova pour n'avoir pas touché à la vie, Tsvétaeva pour en avoir été poursuivie jusqu'en halètement, Pasternak pour y avoir trouvé un vocabulaire, Soljénitsyne pour sa langue. Aucune raison reçue ou respectable.II.2.62 |
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La Russie : l'angélisme de Pouchkine, les âmes mortes de Gogol, le démon de Lermontov, le sommeil d'Oblomov, le souterrain de Dostoïevsky, le purgatoire de Tolstoï, les bas-fonds de Gorky, l'enfer de Soljénitsyne - que des coulisses, rien sur l'avant-scène. On déjoue la vie au lieu de la jouer. On préfère être forcené ou obscène - hors de bon sens, hors de scènes - plutôt que se sentir trop près de la rampe.II.2.63 |
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Si les Russes n'avaient fait qu'imiter Pouchkine, ils auraient eu une littérature européenne comme les autres, avec les hommes au centre. Mais ils lui donnèrent leur cœur, l'âme se tournant vers l'homme et cela donna une grande littérature russe.II.2.64 |
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Ce paradoxe : chez le théâtral Dostoïevsky, l'implacable logique des personnages loufoques ; chez le naturel Tolstoï, la fortuité des attitudes des personnages sensés. C'est le hasard tolstoïen et non pas la ratiocination dostoïevskyenne qui se refléta mieux dans la Révolution russe. G.Steiner le vit de travers : « Un peu d'espérances de Tolstoï et beaucoup d'appréhensions de Dostoïevsky se réalisèrent »II.2.9 - « Some of Tolstoy's hopes and most of Dostoevsky's fears were realized ».II.2.65 |
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Ce ne sont pas les idées mais bien les fesses démocratiques de Tourguéniev qui irritaient tant Dostoïevsky et Tolstoï. Ce qui est scénique pour la Douma (parlement) est obscène pour la douma (introspection).II.2.66 |
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Je peux juger des rimeurs d'un pays européen après m'être entretenu avec un de ses garagistes ou banquiers. Mais le poète russe n'a pas de patrie.II.2.67 |
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Le Russe, dans son isolement des catacombes, prêche la rencontre des foules fraternelles ; le Français exhibe sa solitude polaire, quelques heures après un dîner en ville, en compagnie de son éditeur.II.2.68 |
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Les mots - symboles - idoles : pureté - pour l'Allemagne, bonté - pour la Russie, beauté - pour la France. Les pires des abominations naissaient de l'opposition d'une idole aux deux autres ; les plus beaux triomphes - d'une mise à l'épreuve par les autres de son idole.II.2.69 |
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La Révolution russe fut la seule révolution non nationaliste du monde. La seule à entraîner dans sa perte la nation elle-même, invitée dès le début à se renier.II.2.70 |
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La Révolution russe est la dernière guerre de religion européenne. L'Inquisiteur est battu, le confessionnal est sans danger, les indulgences et les icônes se diffusent comme produits périssables.II.2.71 |
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Avec son expérience communiste, la Russie donna bien à l'humanité la terrible leçon dont les Russes parlaient depuis trois siècles. Mais ce n'est pas le totalitarisme qui en est la victime la plus intéressante, mais bien l'humanisme, ce bel enfant jeté en même temps que la boue et le sang concentrationnaires.II.2.72 |
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Le personnage négatif pour l'Anglo-Saxon, c'est un névrosé, pour le Français - un sot, pour l'Allemand - un philistin, pour le Russe - un homme transparent.II.2.73 |
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L'Anglo-Saxon réduit la philosophie à une grammaire, le Français - à une logique, l'Allemand - à une structure, le Russe - à une poétique.II.2.74 |
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Le même potentiel du délire est attribué à chaque nation. L'Allemagne le consacre à la poésie, la France - à la politique, les USA - à la religion. Le délire russe ne contient que … du délire, pseudo-poétique, pseudo-politique, pseudo-religieux. En tout cas, « les plus grands biens qui nous échoient sont ceux qui nous viennent par le moyen d'un délire »II.2.10 - Socrate.II.2.75 |
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Presque tout, dans ce monde, est de nos mains - dit l'Européen. Rien dans ce monde n'est résultat de mes actes - dit l'Asiatique. Je ne regarde dans ce monde que ce qui ne porte trace d'aucune main - dit le Russe.II.2.76 |
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L'Orient cherche à anéantir le rêve par l'inaction introvertie ; l'Occident - à le profaner par l'action extravertie ; la Russie - à le cultiver sur son épiderme.II.2.77 |
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Pour présenter un livre, le Français citera son éditeur, l'Allemand - le libraire, l'Américain - le type de couverture, le Russe - le genre de larme ou de rire qu'il chercherait à partager.II.2.78 |
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En énumérant les symptômes du pessimisme, Nietzsche mettait, jadis, avant Dostoïevsky et Tolstoï, les dîners chez Magny. Les dîners en ville (comme jadis les dîners chez Agathon) continuent à avoir, en France, une place d'honneur, même à l'époque d'un optimisme général.II.2.79 |
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Sur les fonts baptismaux d'un rêve, l'eau tourna rapidement au sang qu'on jeta, horrifié, et l'enfant avec. La prochaine fois, le Christ se tournera vers un pays aux rites laïcisés et aux liquides lymphatiques, la Russie en loques mendiant sur le parvis.II.2.80 |
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Un bel amour entre le Rêve et la Justice aboutit à la naissance d'un avorton. Le père, stérilisé de force, creva de honte, la mère se vendit au plus offrant, leurs ébats de jadis déclarés criminels. L'histoire du communisme russe.II.2.81 |
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L'Occident fête davantage Noël, pour saluer la promesse d'une vie de rêve ; la Russie s'accroche à Pâques, au vague souvenir d'un rêve de la vie. Le compromis, dont l'exemple nous fut donné par le protagoniste lui-même : faire de sa vie une rencontre entre la Crèche et la Croix.II.2.82 |
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Tant de barbarie russe s'explique par une lecture abusive de la juridiction démocratique : dura lex - dura, en russe, voulant dire niaise.II.2.83 |
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Ce chapitre est le seul où j'employai le pronom nous, pourtant dans aucun autre mes complices ne sont plus fantomatiques. Je ne pourrais même pas signer comme Celan : « Russkiy poet in partibus nemetskich infidelium ».II.2.84 |
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Le sommeil de la raison, de même que la coupure du courant, rendent l'homme ou l'ordinateur improductifs et inoffensifs. C'est la tentative de l'homme de faire rêver l'ordinateur ou de pratiquer le rêve de raison qui engendrent des monstres (Goya). L'humanisme réel est un rêve de raison et la Russie soviétique - son monstre. Pourtant, le mot Soviet est un calque russe du grec – symbole.II.2.85 |
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Le césar romain fut roi, prêtre et dieu, le basileus byzantin - roi et prêtre, le secrétaire général moscove - seulement prêtre. Le seul lieu de culte s'étant fixé au marché, dans la Rome moderne, sans dieu ni maître ni héros, personne n'a plus envie de lever la tête - cette société ne peut être qu'horizontale où tout échange n'est que fourrager.II.2.86 |
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Chant accueillant un beau rêve et parole rébarbative ; danse où vibre une belle âme et marche disgracieuse ; musique touchant nos meilleures fibres et rugissements qui glacent ; intelligence atteignant de hautaines cimes et bêtise à se terrer de honte - tel est ce pays, le plus déséquilibré et le plus déconcertant du monde. « Le petit bourgeois, offensé, ricane de ces chants, le saint visionnaire a les yeux pleins de larmes »II.2.11 - H.Hesse - « Über diese Lieder lacht der Bürger beleidigt, der Heilige und Seher hört sie mit Tränen ».II.2.87 |
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Deux tentatives d'imposer un diktat de l'humanisme réel, christianisme ou communisme, au nom du salut de l'homme et son assimilation avec l'ange, se soldèrent par l'écroulement de deux immenses empires, Rome et la Russie. Les droits de l'homme, en l'envisageant comme un robot, amènent la stabilité des marchés, communs et diaboliques.II.2.88 |
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Rome est tombée à cause des repentance, pitié et honte chrétiennes, plus que de la férocité des Barbares. La Russie succombe à la générosité du communisme, héritier naturel du christianisme et bâtard stoïcien, plutôt qu'à la tyrannie d'une pensée unique. La renaissance et le progrès ne s'associent qu'avec le triomphe du marchand, impénitent, éhonté et impitoyable.II.2.89 |
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En Russie, comme en Asie, ce qui est dynamique - en politique ou en économie - est hideux. En Europe, même le monachisme le plus contemplatif est des plus entreprenants. La résignation que je prône pour l'homme ne peut embellir peut-être que l'Asiate.II.2.90 |
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Un héritier de Pouchkine ou Tolstoï se sent, aujourd'hui, étranger à Moscou, comme celui de Ptolémée à Alexandrie, celui de Jésus à Jérusalem, celui de Sénèque à Rome, celui de Constantin à Istanbul. De nos jours, les voix des grands ne peuvent résonner naturellement qu'à Paris, avant qu'il n'en reste qu'une mémoire, gravée quelque part à New York ou Salt Lake City.II.2.91 |
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La littérature russe est la seule en Europe à avoir résisté à la tentation d'un héros triomphateur. Elle affiche une interminable galerie des vaincus, bons princes : prince Igor, prince Mychkine, prince André.II.2.92 |
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Non, Staline n'était pas dans Lénine ni Lénine dans Marx. Armés d'une belle idée, un satrape asiate, un tribun cosmopolite, un penseur européen se transforment fatalement en garde-chiourme féroce, face à la hideuse réalité des hommes.II.2.93 |
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Cet éditeur ne veut pas de mon opuscule : « le plan des ouvrages aphoristiques est plein ». En URSS, on se serait contenté de me rediriger vers un hôpital psychiatrique, ce qui auréolerait davantage ma plume. En France, quand je vois le crétinisme de mes concurrents du créneau publiables, la rage d'un amour-propre en feu m'asphyxie et la plume me tombe des mains.II.2.94 |
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Après la débâcle soviétique, aucune envie de me livrer à une docte critique de l'idée communiste mais plutôt de hurler de désespoir de voir un jour une belle idée triompher chez les hommes (« Le communisme n’est pas mal comme théorie, mais il ne marche pas du tout en Russie »II.2.12 - Einstein - « Der Kommunismus ist in der Theorie nicht so schlecht. In Russland funktioniert er aber nicht »). Tout ce qui est beau devrait être laissé derrière la ligne bleue du rêve, les mains liées.II.2.95 |
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Le cheminement du désabusement russe du XX-ème siècle : l'épouvante d'un quotidien calamiteux, la fierté d'avoir porté un bel espoir des hommes, l'humiliation de la découverte que n'importe quel totalitarisme - sans amour promis ni grandeur réelle - aurait pu jouer le même rôle.II.2.96 |
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Le naufrage de la Russie soviétique, c'est la chute de la troisième Rome. La première promettait la civilisation, la deuxième - la foi, la troisième - la générosité. L'humanisme - c'est bien lui et non pas le communisme qui est mort - n'avait aucune chance d'être porté par quelque chose de noble ; il aurait dû, pour survivre, s'associer avec le marchand qui, dans nos Rome, fut entravé par le soldat, le moine ou le goujat.II.2.97 |
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L'épisode soviétique : l'horreur inintéressante. Les débiles asphyxiant les stériles, les passifs exterminant les actifs, les crapules pourchassant les nuls.II.2.98 |
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L'homme libre optant sereinement pour une saloperie profitable ; l'esclave, mis, par l'inertie d'un cataclysme, à la poursuite d'une belle et funeste utopie - la guerre froide, ce fut cela. L'homme libre et riche gagne et gagnera toujours, pour le malheur du pauvre et du faible.II.2.99 |
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La Russie soviétique n'avait ni calculs machiavéliques, ni capacité de berner, ni stratégie expansionniste - ce sont des inventions des Occidentaux pour dramatiser une confrontation où dupes et victimes n'étaient pas du côté qu'on pense. La Russie n'avait qu'une immense et sénile grisaille des moyens, masquée par la luminosité et la jeunesse des buts affichés. Un délire généreux sortant des têtes débiles.II.2.100 |
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Pour le monde évolué, il n'y a absolument rien à retenir de l'expérience soviétique. Elle est à être oubliée de part en part, dans sa totalité. Le crétinisme en fut le socle, l'idéologie - une commode auréole autour des têtes d'âne. De l'intimité avec ce hideux et impuissant maraudeur l'idée communiste sort vierge.II.2.101 |
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Ce n'est pas au faible de régler les rapports des forces, ce n'est pas au pauvre de répartir les richesses, ce n'est pas au prodigue de tendre une main secourable - telles sont les véritables, et terribles, leçons de la ruine soviétique.II.2.102 |
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La débilité de ses politiciens, la hideur de ses architectes et la gaucherie de ses ingénieurs firent de la Russie épouvantail du monde. Mais les Russes, eux-mêmes, ne s'y reconnaissent pas, ils vivent de leurs musiciens et de leurs écrivains.II.2.103 |
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Cernée par toutes les grandes civilisations du monde - l'Europe, le monde musulman, la Chine, le Japon, les USA - la Russie perdit toutes les batailles. L'Europe l'emporta en beauté, l'Islam en volonté, la Chine en dynamisme, le Japon en équilibre, les USA en puissance. Tout sera perdu quand ses prime-ballerine, échéphiles, mathématiciens ou violonistes seront surclassés par quelques nouveaux tigres asiatiques ou latinos. Elle restera avec ce qui fut son origine - avec ses contes de fées.II.2.104 |
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Rome et Byzance sont tombées sous des coups des barbares. Moscou tombe sous des coups des gens civilisés. Elle ne s'en relèvera jamais.II.2.105 |
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La Russie devenant un trou noir n'attirant ni n'aspirant personne.II.2.106 |
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L'horreur de l'URSS aida à maintenir le statut de la culture par l'illogisme, l'irrationalité, le discours historique. L'horreur des USA est dans l'inculture d'un savoir rationnel hors toute Histoire.II.2.107 |
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Dans la disette russe, toute nourriture culturelle fut avalée avidement et sans discernement. En Europe, la culture a une place confortable, quelque part entre la gastronomie et le tourisme.II.2.108 |
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L'âme russe est temporelle, l'européenne - spatiale. Peu de bâtisseurs ou de héros, chez les premiers, que des nomades et artistes.II.2.109 |
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La prochaine secousse que la Russie prépare au monde sera l'apparition du premier marchand honnête, policé et efficace. Aucun pays ne pourra se mesurer avec cette unique combinaison des ressources naturelles, intellectuelles et … financières. La barbarie du boutiquier est aujourd'hui la première embûche de la normalisation russe.II.2.110 |
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Les Russes se saignent en courant d'après le bien. Au nom du bien lui-même et sans une empreinte du beau. Les Européens cultivent le beau sans empreinte du bien.II.2.111 |
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Ce qui distingue les Russes, ce n'est pas qu'ils supportent - et les Européens non - l'humiliation, mais que, pour ceux-là, il existe une humiliation coulante et tolérable et l'humiliation infligée qui les mutile. L'humiliation en dehors de leur vie spirituelle et l'humiliation qui la déchire. Ceux-ci n'ont pas cette nuance ; s'humilier ou être humilié est un. Toute souffrance, disent-ils, écrase et déprécie.II.2.112 |
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Les grands artistes russes ne se mêlaient jamais à la multitude. Quel contraste avec l'Europe, où l'incrustation de fait se faisait sans peine et en pleine foire ! Pascal et son commerce de fiacres, Baudelaire, avec son Moniteur de l'épicerie, Claudel et la Mystique des bijoux Cartier, et même Valéry aux Louanges de l'eau de Perrier.II.2.113 |
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Tout ce qui vient du troupeau est, en Russie, abject et bien intentionné. En Europe - harmonieux et impersonnel.II.2.114 |
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L'Europe connaît les saignées purificatrices et les trêves profitables. Les guerres inondent les Russes de malheur, la paix n'y rend heureux personne.II.2.115 |
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Le point de départ du Russe est en Orient, le point d'arrivée se voit dans la perspective occidentale. Mais il s'embourbe dans le premier pas.II.2.116 |
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Dans un sentiment unique, le Russe lit les prédestinées de la tribu. L'Européen, au contraire, déduit d'un trait tribal l'explication de toute unicité. Synthèse abusive, analyse allusive.II.2.117 |
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Le Russe est indifférent aux crues ou étiages qui ne soient tournés ni vers les fonds ni vers les houles. Et il oublie que la première fonction de tout courant est de transporter des vivres.II.2.118 |
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Le Russe veut vivre ex nihilo, les marches de l'histoire et la concentration étriquée lui répugnent. Il perd son identité dans chaque tentative d'apprentissage car apprendre, c'est encombrer une partie du vide salutaire où se concentre notre âme. De peur de la liberté, il est esclave du vide. « La découverte d’être libre, le rend vide »II.2.13 - Ortega y Gasset - « De puro sentirse libres se sienten vacías ».II.2.119 |
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Le Russe vit avec le sentiment que le mal qui le frappe est un mal périphérique et banal, hors des lieux où se concentre son vrai dessein. Résister à la tentation de résister !II.2.120 |
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La contingence de l'espace, du climat, de la misère et de la police secrète privait le Russe du sentiment de son chez-soi. Le hasard des circonstances pousse vers le nomadisme dans la tête.II.2.121 |
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Les maladies des États se corrigent partout par le sang et la sueur. Mais dans ce pays, l'existence même des plaies fut un secret d'État et sa divulgation un crime. On ne rêva que d'incendie, mais tout tocsin fut mis sous plombs…II.2.122 |
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Ce pays tire tout ce qu'il y a d'inhumain dans les esprits d'Asie et d'Europe, tandis que ce qu'il y a d'universel, chez ceux-ci, n'est apprécié que par ses marginaux. L'intransigeance et l'étroitesse asiatiques, la rapacité et la grisaille européennes. L'affectation européenne et le vide asiatique.II.2.123 |
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Qui se souvient encore des joutes russes avec la profondeur européenne libre, avec la tendresse asiatique raffinée ? Qui redécouvrira ce que personne n'avait : l'âme vaste et ouverte, énigmatique aux Européens à comportement trop évident, intolérable aux Asiates cachottiers et impulsifs ?II.2.124 |
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Le discours préféré des tyrans russes est la philanthropie. Et les esclaves s'indignent quand on les traite d'esclaves. Complicité des goujats-satrapes et des goujats-séides !II.2.125 |
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Ici, les poètes furent niais et les grands esprits - secs. Le deuxième joug mongol ! Mais, alors, l'humiliation matérielle amena l'indigence spirituelle, tandis que, maintenant, l'humiliation spirituelle fut censée amener le bien-être matériel.II.2.126 |
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Le discours, en Russie, porte à croire dans le règne des purs, et pourtant la couronne n'y est portée que par des crapules. Le triomphe du vil, en ce pays, paraît si inconcevable, au milieu d'un discours mielleux, qu'on l'attribue à une force occulte et maléfique, sans en tirer la moindre leçon.II.2.127 |
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C'est bien la première tentative de niveler, d'aplatir l'homme pour que l'humanité reconnaissante puisse marcher là-dessus sans trébucher. Mais la mémoire des siècles ne garde que les empreintes de l'humanité, et nos lointains rejetons ne verrons pas plus de scélératesse dans notre épouvantable époque que dans les havres les plus paisibles de l'histoire.II.2.128 |
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Une suite de tyrans imposa aux Russes un jeûne de la liberté sans préciser son terme. On crut que c'était pour l'éternité et s'en fut contenté.II.2.129 |
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Impossible, en Russie, de distinguer un mufle d'un homme familier du raffinement. Incapacité de traduire en gestes ce qu'on éprouve en sentiments. Fatalisme négatif du geste, fatalisme positif du sentiment. La phrase la plus inconcevable pour un Russe : vivre en accord avec ses convictions.II.2.130 |
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Les Russes ne sont faits ni pour la liberté ni pour la tyrannie. Ils sont anarcho-nihilistes : ne pas croire en ce qui est.II.2.131 |
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Les Russes portent en eux deux patries : celle du temps, de leur enfance, et celle de l'espace, des tics, des réflexes, des grimaces. La nostalgie, c'est l'absence de ceux qui liraient tes grimaces avec des yeux d'enfant.II.2.132 |
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Toute superficialité veut sauver la face en s'accrochant aux extrêmes. L'âme russe se croit plus près des débuts et des fins et voue l'esprit européen au milieu, pour ne pas dire à la médiocrité. La liberté étant dans le premier (et peut-être dans l'avant-dernier) des pas et l'esclavage dans leur enchaînement, on peut ne pas avoir honte d'errer avec la première plutôt que de compter avec et sur le second. Mais sans savoir bien compter, on risque de ne pas apercevoir beaucoup de zéros cachés derrière le chiffre 1 et n'en voir que trop derrière tout signe d'infini.II.2.133 |
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Les plus français des écrivains russes : Pouchkine, Tiouttchev, Boulgakov. Les plus russes des français : Rousseau, Lamennais, France. Savoir sourire à tout, savoir s'apitoyer sur tous.II.2.134 |
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La mesure du gouffre creusé entre l'Europe et la Russie par le règne du goujat : je n'ai aucune peine à tracer un chemin qui mène de Byron à Lermontov, sans ruptures ; de Soljénitsyne je n'arrive pas à atteindre même des Valaco-Bohémiens Conrad, Kundera ou Cioran.II.2.135 |
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Placer l'idéal hors de la réalité, la Russie, là-dessus, est plus proche de l'Orient. Mais comme en Occident, tout idéal provoque l'afflux de l'énergie. En Occident, celle-ci s'emploie en réalisations ; en Russie, elle s'accumule et ne se déverse qu'en efforts grandioses et sauvages : guerre, construction du communisme, conquête de l'espace.II.2.136 |
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La physionomie d'une tribu est dans le rapport entre ses facettes morale et spirituelle. D'un côté mûrissent les idéaux, de l'autre - les normes. Les Russes sont parmi les rares de ces tribus où il n'y ait pas de gouffre entre les deux. Le déracinement asiatique ou le décentrement européen leur sont également familiers. Ils savent avancer mais leur dévouement n'est guère obnubilé par la cadence des pas réglés.II.2.137 |
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L'Orient veut arrêter le Temps. En Occident, Il s'écoule en mesures monotones, en chaînons bien agencés. Mais Sa meilleure cadence, déchirée, déchirante, chavirante, ne retentit qu'en Russie. Seul un souffle onirique de mourants peut L'accélérer ou L'immobiliser.II.2.138 |
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Les défauts des Russes sautent aux yeux, flagrants mais superficiels. Leurs qualités sont cachées et profondes. Chez l'Européen, c'est le contraire. Le bien et le mal se valent et tiennent le même langage - dit-il. Chez le Russe, ils ne s'adressent même pas la parole.II.2.139 |
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Pour l'Anglo-Saxon, est vrai ce qui marche ; pour l'Allemand - ce qui se tient debout ; pour le Français - ce qui plane ; pour le Russe - ce qui (que ?) justifie la position couchée.II.2.140 |
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L'Asiate se détache du visible sans savoir s'attacher à l'invisible ; l'Européen s'attache au visible sans savoir se détacher de l'invisible ; le Russe s'attache à l'invisible sans savoir se détacher du visible.II.2.141 |
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L'Anglais a plus d'avis que de pensées, l'Allemand - plus de pensées que d'avis (Heine). L'avis du Français est la pensée ; l'avis du Russe - la vie.II.2.142 |
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Depuis Octobre 1917, tant de visions oraculaires et haineuses de la chute finale de la Russie. Mais ce n'est pas dans le bruit de vaisselle cassée qu'elle sombre mais dans le vide et le silence des vitrines des quincailleries. Telle Pythie, telle pitié.II.2.143 |
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L'Orient - pays des toits, l'Occident - pays des murs, la Russie - pays des façades (Custine). Pour celui qui tient à la hauteur des ruines ou à la profondeur des souterrains, le dernier cadre paraît être le plus prometteur.II.2.144 |
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L'Américain veut chercher le fond de la solution, l'Allemand - le fond du problème, le Russe - le fond du mystère. Le Français se contente - et il a raison - d'en trouver la plus belle forme.II.2.145 |
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Sentir sa pensée - l'attitude russe, penser son sentiment - l'attitude européenne. Rien d'inventé ou l'invention pure. L'authenticité de l'original n'ayant presque rien à voir avec l'authenticité de l'image, l'attitude d'artiste serait de se tenir à égale distance et du sentiment et de la pensée.II.2.146 |
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Noblesse, toujours impuissante, pitié, toujours désincarnée, pathos, toujours immobile - Tchékhov.II.2.147 |
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Partout, avec du savoir acquis s'affine la délicatesse des sentiments. La seule exception - la Russie, où plus sauvage est l'homme plus il y a de chances de lui trouver de la subtilité du cœur.II.2.148 |
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Une révolution est faite du mot, du geste et de l'idée. Dans la Révolution bolchevique, le mot fut bien russe, le geste - asiatique, l'idée - européenne. Mais ces trois volets ne se rencontrent, harmonieusement, que chez un comptable ou chez un fanatique. Ce que le Russe ne sera jamais.II.2.149 |
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L'homme est bon, disent les Russes, mais on a intérêt, en Russie, d'être une crapule, pour survivre. L'homme est mauvais, dit-on en Europe, où il est profitable d'être bon.II.2.150 |
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Il faut casser des œufs si l'on veut rassasier l'homme - et l'on eut une monumentale omelette humaine dont on garde toujours l'indigestion.II.2.151 |
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La concurrence - encore elle - fait améliorer la marchandise, qu'elle soit manuelle ou spirituelle, - regardez les chutes de la qualité, juive ou russe, après leurs proclamations des monopoles de la vérité ou de la souffrance.II.2.152 |
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Le Russe a un bon regard et de mauvais yeux ; ceux-ci servent à scruter l’étendue pour connaître sa place dans le monde, celui-là – à donner la mesure de sa profondeur ou de sa hauteur. Tant de myopes et de presbytes chez les hautains ou les profonds !II.2.153 |
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Le champ européen reçut la bonne graine dont « l’Anglais sera l’économiste, le Français – le politicien, l’Allemand – l’idéologue » (Marx) ; pour en assurer la sécurité et la longévité, il lui fallut l’épouvantail russe.II.2.154 |
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La passion russe est la liberté, sa routine – l’esclavage. De qui, au juste, parle Camus : « La passion la plus forte du vingtième siècle : la servitude »II.2.14 ?II.2.155 |
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Tant de choses russes s’expliquent par le caprice des verbes auxiliaires. L’atrophie de l’être quasi-inexistant, des accords grinçants ou fuyants de l’avoir avec les sujets et objets, les métamorphoses radicales du faire perdant tout rapport avec le cerveau ou le muscle, par un préfixe irresponsable.II.2.156 |
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Pour que les hordes, meutes, gangs actuels russes atteignent le stade rêvé d’étable, il faudra qu’ils soient bien bâtis (la perestroïka), bien éclairés (la glasnost), bien gérés (la pravda).II.2.157 |
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Trois fauteuils voisins de l'Académie Française furent occupés, au siècle dernier, par trois énergumènes d'origine russe, qui discutaient en russe des entrées du Dictionnaire de l'Académie.II.2.158 |
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Les Russes sont obsédés par le récit de leurs soifs ; on finit par ne plus comprendre s'ils veulent de bonnes canalisations ou un bon déluge.II.2.159 |
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Auparavant, toutes les révolutions, c'était un drame aboutissant aux comptes rendus, modes d'emploi et nouveaux codes civils ; la Révolution russe – une tragédie optimiste se métamorphosant en une comédie tragique.II.2.160 |
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Dès qu’une chose s’avère être vraie, le Russe cesse d’y tenir et d’y croire et se met à la recherche d’un nouveau mensonge. Le contraire de l’Allemand, « l’homme qui n’émet jamais un mensonge sans le croire lui-même »II.2.15 - Adorno - « ein Mensch, der keine Lüge aussprechen kann, ohne sie selbst zu glauben ».II.2.161 |
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L’Or du Rhin, les Châteaux de la Loire, les Bateliers de la Volga – rêvé, ravis, rivés.II.2.162 |
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Le monde libre eut une vision juste de la réalité soviétique bestiale, comme la propagande soviétique écrivit vrai sur l’horreur du rêve occidental. Mais l’Europe finit par défigurer le rêve communiste, et la Russie resta sourde aux charmes de la réalité européenne.II.2.163 |
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Le même destin poursuit les escadres, idéologies ou poésies russes : viser le monde entier, pour se retrouver épave, coulée sans gloire : le Variag, l’Internationale, les Scythes.II.2.164 |
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En Asie, on vénère son père ; en Europe, on l’assassine ; en Russie, on s’en désintéresse, en se prenant systématiquement pour bâtard.II.2.165 |
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À l'inverse de l'Europe, l'intellectuel russe n'a presque rien en commun avec ses compatriotes, acteurs économiques. Contrairement à son homologue européen, toujours au contact des contribuables, il ne devrait pas du tout être éclaboussé par une dénonciation quelconque de la vilenie sociale de son pays.II.2.166 |
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Les pires défauts du Russe se retournent contre lui-même ; les défauts de l’Européen se dressent contre les autres. Les qualités du Russe s’adressent à l’humanité entière ; les qualités de l’Européen le servent d’abord lui-même.II.2.167 |
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On ne peut être attiré par la Russie qu'avec les yeux d'enfant ; dès qu'on creuse, et même dès qu'on gratte, on tombe sur la sombre profondeur du Tartare ; de bonnes raisons d'aimer la Russie se trouvent, toutes, en hauteur déracinée. « Derrière les raisons enfantines de m'installer en Russie, se trouvent des profondes »II.2.16 - Wittgenstein - « Behind all my childish reasons to settle in Russia, there are deep ones » - tu n'aurais pas dû abandonner le regard d'enfant pour ouvrir les yeux d'adulte.II.2.168 |
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Le rêve russe est hors du temps ; mais puisque, ailleurs, le rêve creva depuis longtemps, aux yeux des autres, toute forme d'élucubrations ne peut s'attacher qu'à l'avenir ; d'où cette erreur : « En Russie, on ne songe qu'à l'avenir »II.2.17 - Steinbeck - « In Russia it is always the future that is thought of ».II.2.169 |
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L'immensité géographique à parcourir des yeux ne joua pas un grand rôle dans la prise de hauteur par les meilleurs des Russes. C'est l'immensité verticale – la souffrance et la honte - qui les en approcha. Et Nietzsche se trompe de dimension : « Le regard habitué à porter loin – et Zarathoustra voit plus loin que même le Tsar ! - ce regard se fait violence pour mieux saisir le proche, le temporel, l'immédiat »II.2.18 - « Das Auge, verwöhnt fern zu sehn - Zarathustra ist weitsichtiger noch als der Czar -, wird gezwungen, das Nächste, die Zeit, das Um-uns scharf zu fassen ».II.2.170 |
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St-Pétersbourg, « la ville la plus abstraite et inventée » du monde (Dostoïevsky - « самый отвлечённый и умышленный город »), c'est ce qu'il faut faire du sous-sol de son soi, servant tantôt de ruines d'un passé sans pitié, tantôt de fenêtre sur un avenir sans honte.II.2.171 |
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Une curiosité géopolitique : sur les terres de mon pays natal naquirent Celan, Salomé, Chagall, Hamann, Kant.II.2.172 |
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Que trouvaient, jadis, à la bonne hauteur, le Français et le Russe ? - le lit et la table, l'herbe et le ciel. C'est l'appétit des organes vitaux qui le dictait. Aujourd'hui, c'est le besoin créé par les autres, dans des organes éteints, qui le détermine, à chaque allumage de téléviseur.II.2.173 |
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Avec la question de l'origine de la tragédie communiste, on gagne en lucidité en répondant, successivement : puisqu'il y avait des salauds en Russie, puisqu'il y en avait dans des pays satellites, puisqu'en tout pays on peut trouver des hommes généreux. Cette idée généreuse est condamnée à l'horreur car : une fois l'idée érigée en raison d'État, inévitablement, des salopards conformistes accèderont au pouvoir et des innocents auront peur de leur innocence.II.2.174 |
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Tout ou partie ? - « La vocation des Russes est de donner une philosophie de la spiritualité du Tout »II.2.19 - Berdiaev - « Русские призваны дать философию цельного духа » ; c'est oublier que la spiritualité, dans les grandes cultures, la russe, l'allemande, la française, se loge déjà dans une partie (l'âme, le cœur, l'esprit) de notre tout. C'est l'impuissance dans le local qui nous jette souvent dans les bras de l'irresponsable global.II.2.175 |
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