La race des solitaires est menacée d'extinction. Ils se reproduisaient en embrassant de séduisantes et troublantes idées ou images. Notre siècle mit le livre, la forêt, la mer et la montagne dans le même paysage que le bureau, la déchetterie et la criée. Les porteurs du virus solitaire sont de plus en plus frappés de stérilité, et l'air de l'époque est plus propice aux exhalaisons des foires. Mais nos congénères sont compatissants aux handicapés : les culs-de-jatte ont leurs escaliers, les aveugles leur alphabet, les SDF leur asile, les solitaires leur droit au silence.I.4.1
 

 


On est entraîné dans le troupeau par le goût des transactions ; on cherche à atteindre la dignité de berger en pratiquant l'action, mais l'inaction ne suffit pas pour garder la solitude. Il faut y avoir échoué. L'action, c'est un langage franc, une image photographique. Mais le solitaire est celui dont tous les miroirs sont pipés étant trop réfléchissants.I.4.2
Chez les solitaires, la part des débonnaires et des haineux est la même que chez les épiciers. Mais si leurs vociférations sont écoutées avec curiosité bienveillante, leurs cris d'amour sont ressentis comme du tapage nocturne. Qui comprendra ce que le loup adresse à la lune ? Et si l'amour ne durait que tant qu'il se tourne vers une lumière inaccessible ?I.4.3
C'est par la manière d'aborder un homme, une femme ou une idée qu'on reconnaît un bon aristocrate. Le solitaire, en manque de fréquentations avouables, ne peut être aristocrate qu'avec soi-même. S'entourer d'un cérémonial, tout en symboles étincelants et fiers, pour se présenter devant un soi en loques.I.4.4
Toute production, - d'assurances, de céréales ou d'œuvres d'art - doit être à l'écoute du marché si elle veut survivre. La surdité du solitaire le condamne à la ruine. Et ne compte pas sur les brocanteurs ou les bouquinistes. L'art solitaire est mort au début du siècle dernier, et le culte hypocrite des défaites artistiques n'est né que de nos jours.I.4.5
Dans la solitude, on est plus porté vers l'attentat et la rapine que vers l'authentique recherche du bien, mais le bien y est beaucoup plus accessible. Il ne manque que l'oreille ou la main d'autrui. Et tu le gardes tel un trésor d'une guerre qui n'aura pas lieu. Savoir s'apitoyer sur soi-même est l'ultime exutoire d'un bien dont personne ne veut.I.4.6
De faux solitaires dressent leurs tonneaux, soupiraux ou ruines au milieu de la cité. Ils entament des dialogues avec des citoyens mieux logés pour attirer à soi des regards des badauds. Curieusement, seuls des tyrans condescendaient parfois à en améliorer l'habitat. Le démocrate leur offre le choix entre ciguë et caserne.I.4.7
La solitude a l'avantage de mettre sur le même pied les plus sordides certitudes et les plus lumineux des doutes. On n'attend d'eux qu'un peu de chaleur. La clarté nue est le pire compagnon de la solitude ; heureusement la solitude est le meilleur pourvoyeur de chaos vestimentaire qui dissimule tant bien que mal la nudité blessante d'une âme esseulée.I.4.8
On plonge dans la solitude en se protégeant des hommes, et l'on finit par se rendre compte que la muraille n'est plus assaillie par personne, mais que tes propres sorties sont devenues impossibles. À la noblesse motivante d'assiégé succède l'angoisse désarmante d'abandonné. De toute tour te braquent des meurtrières silencieuses et inutiles.I.4.9
On affûte son intelligence dans le commerce des hommes ; ce n'est qu'en solitude qu'on comprend que la naïveté peut être un bon bouclier. La multitude abrutit les sens, mais aiguise l'intelligence ; la solitude fait l'inverse. C'est seulement en multipliant tes interlocuteurs moqueurs au fond de toi-même que tu peux maintenir ton esprit en l'état de marche.I.4.10
Les leçons les plus percutantes d'ironie nocturne sont données par des insomniaques et des solitaires. Car elles sont impraticables dans la vie diurne, comme des morceaux de musique en pleine Bourse. On n'ironise utilement que sur ce qui se rapproche dangereusement ; l'ironie est un repoussoir de familiarités qui te cacheraient l'infini solitaire.I.4.11
Le mot du solitaire est plus rugueux, mais lâché dans le vide, il n'écorche que l'oreille trop polie par la monotonie des idées inaudibles, inculquées par les coureurs de foires. Il est à vivre hors de portée des mains, dans un silence annonciateur de rêves. Le mot des termitières est destiné aux pieds, le mot des salons - aux cervelles en éveil.I.4.12
Les hommes paraissent être à portée de la main tendue du solitaire, mais de cette proximité il ne garde sur ses paumes que des tas de cailloux au lieu de la monnaie promise. Et c'est ainsi que tu te mets à apprécier l'éloignement astral, le seul à ne pas repousser ta soif d'échanges. Et c'est ainsi, aussi, que tu comprends que toute voix meurt avant d'atteindre une haute oreille.I.4.13
Celui qui ne faisait qu'aspirer à rester seul n'avait aucune chance d'y parvenir en Russie soviétique, où viser la solitude, dans son chenil, était aussi mal vu que viser un apparatchik au fusil. La Russie renouera avec son passé quand elle saura de nouveau produire ses grands solitaires. L'Europe l'y aide en ne fréquentant que ses lèpres et en restant sourde à ses vêpres.I.4.14
La solitude est une souffrance muette ; le troupeau est une souffrance bêlante. Mais de nuit, le solitaire hurle et le mouton s'assoupit dans des étables. C'est donc une histoire d'astres et de vitesse de rotation de leurs planètes. La solitude, c'est hurler sur la face cachée de la lune, l'impossibilité de se présenter devant un astre.I.4.15
On place ses vérités là où son regard s'attarde le plus. Comparez le toit, constellé d'hésitations, du solitaire et le bureau, constellé de modes d'emploi, du bon citoyen. Le vrai du solitaire l'accable davantage ; il finit par ne plus compter que sur quelques mensonges de passage que la raison des forts n'a pas encore classés.I.4.16
 

 


 
    L'histoire de la solitude est celle du sommeil : ses premières insomnies résonnent aux sons de « Personne ne m'aime », ses berceuses y pallient avec « Personne à aimer » et le réveil cauchemardesque t'apprend : « Tous peuvent être aimés ». Mais tu n'as plus ni la fraîcheur matinale ni l'espérance vespérale. La solitude est l'exil auprès des étoiles ankylosées qui ne tournent plus rond.I.4.17  
 
    L'effet obligé du « Je peux vous aimer, tous » est « Personne ne m'aime ». C'est le « Je suis avec celui qui gagne » qui est traduit par l'interprète céleste dans « Tu ne seras jamais seul ».I.4.18  
 
    La neige fut ma patrie (je souris en lisant : « voici la neige, malheur à celui qui n’a pas de patrie »I.4.1 - Nietzsche - « bald wird es schnein, weh dem, der keine Heimat hat »). Ensuite, j’occupai ma vie à inventer des patries, pour donner corps à la sensation d'exil qui ne me quitte jamais. Comme j'invente des églises ou des tribunaux où ma honte trouve enfin un confessionnal ou un banc des accusés.I.4.19  
 
    Les bonnes ruines ne sont ni affaire de délabrement, ni même de construction, mais de projection. Non pas sur le sol réceptif mais sur le ciel adoptif que des toits solides cachent et des sous-sols fiévreux font découvrir.I.4.20  
 
    Dans ma riche collection de solitudes, celle qui me fait le plus mal est la solitude du regard. Elle n'est pas du tout de nature transcendantale mais gustative et respiratoire : en hauteurs béantes, non en épaisseurs dominées.I.4.21  
 
    Les intermédiaires, par leur interposition, ôtent à nos contacts avec le sublime la nécessaire intimité immédiate. La solitude a ceci d'appréciable - elle nous fait sentir la virginité de l'absolu.I.4.22  
 
    Les origines du sentiment de solitude : vivre en soi, par soi, avec soi, pour soi - ermite, mystique, aristocrate, égoïste.I.4.23  
 
    De par mes origines, je me sens porté par une banquise, plutôt que par une île déserte, un château en Espagne ou une tour d'ivoire. La différence ? - aucun pavillon ne pourrait flotter par-dessus.I.4.24  
 
    Toutes les trajectoires des sentiments humains s'achèvent dans la solitude, aussi bien des sentiments pénibles que des glorieux. Elle est le réceptacle à ce qui tend vers l'extrême.I.4.25  
 
    L'âme est muette, c'est ça, l'origine de la solitude. Pour qu'elle trouve une âme sœur, tes mains s'agitent ou ta cervelle se démène, mais leur message est dénué de soupirs qu'aimerait leur confier ton âme.I.4.26  
 
    Tes yeux ne captivent plus personne - telle est la source de toute solitude. Ton regard est aspiré par la lumière, et voilà que ton œil n'émet plus que des ténèbres. L'ennoblissement de la fonction qui dévitalise l'organe. Fasciné par l'intelligence, on arrive immanquablement à mépriser le travail de la cervelle.I.4.27  
 
    Imagine un monde voué à la noblesse. Aucune échappatoire, par une tour d'ivoire, au harcèlement de la mort. « Plus de mode fatal de disparition, mais un mode fractal de dispersion »**I.4.2 - Baudrillard. Non, de deux hauteurs, solidaire ou solitaire, seule la dernière est salutaire. Dieu nous préserve d'un monde meilleur où l'illusion serait impossible !I.4.28  
 
    La solitude, c'est l'impossibilité de se faire connaître et la résignation de se contenter d'être inventé.I.4.29  
 
    Le comble de la solitude : souffrir de ne pas avoir quelqu'un suffisamment attaché à toi pour t'abandonner. C’est ton regard qui détermine le rang de ton prochain - mouton, robot ou Dieu : « Dieu seul a le privilège de nous abandonner. Les hommes ne peuvent que nous lâcher »I.4.3 - Cioran.I.4.30  
 
    L'hostilité des autres n'a pas de place dans une vraie solitude. La solitude, c'est ta transparence aux regards des autres.I.4.31  
 
    La solitude : avoir beaucoup à donner et rien à prendre. Ne pas trouver de destinataire de tes dons et être obligé de prendre n'importe quoi.I.4.32  
 
    La solitude, ce n'est pas l'isolement, c'est trop d'ouvertures stériles.I.4.33  
 
    On peut être seul sur terre où l'on pense et agit, devant le ciel où l'on rêve ou prie, dans un souterrain où l'on doute ou se confesse. Tes compagnons y sont l'épaule des hommes, le scintillement des astres, le soupir des murs. La vraie solitude : les étoiles qui s'éteignent ou les échos qui se meurent ou les feuilles qui se vident. « Que ton arbre soit plein de feuilles, et ton ciel – plein d'étoiles »I.4.4 - Ovide - « Quid folia arboribus, quid pleno sidera caelo ».I.4.34  
 
    Flottaison précaire sur la face de la nuit. Jet, tout machinal, de bouteilles par-dessus bord. Bouteilles vides.I.4.35  
 
    Je sors de ma tanière, hagard et naïf ; je glisse vers vos forums ; je tends ma main en espérant, comme toujours, que quelqu'un la serrera fraternellement. Et, comme toujours, on y met soit de l'argent pour que je subsiste, soit un pavé pour que je résiste, soit un numéro pour que j'existe.I.4.36  
 
    Dans un courant d'air ironique, ton cachot entendrait les sanglots se transformer en éternuements.I.4.37  
 
    Ce que tu gagnes en hauteur tu le perds en largeur. Tu as beau être ouvert, en altitude, à tout ce qui plane ; sur terre, tu te recroquevilles au moindre contact avec tout ce qui rampe, y compris avec tes propres gestes.I.4.38  
 
    Tout homme est porté vers la joie. La multitude ambiante la détourne vers la pétulance, la sottise vers l'hilarité, l'intelligence vers l'ironie, la solitude vers le seul vrai désespoir, l'impossibilité de s'éclater ensemble. « Ô, Solitude joyeuse, compagnie des ténébreux ! »I.4.5 - Cervantès - « ¡ Oh, Soledad alegre, compañía de los tristes ! ».I.4.39  
 
    La vraie solitude est dans l'impossibilité de bien rigoler avec quelqu'un au sujet de nos plus noires réflexions.I.4.40  
 
    La solitude : être suspendu entre la chose et le rêve, ne savoir ni vivre dans l'une ni s'identifier avec l'autre, ne pas se sédimenter. Ne pas savoir « faire travailler son rêve »I.4.6 (jusqu'à ce qu'il en crève) - Emerson - « put your creed into your deed ». Ne rêve pas ta vie, vis ton rêve.I.4.41  
 
    Plus une pensée est connue, plus elle gagne en solutions utiles. Plus un homme est connu, plus il gagne en mystères inutiles.I.4.42  
 
    La solitude est toujours une blessure qu'on t'inflige. Qui ? - le monde, l'âme proche, toi-même - la solitude épique, dramatique, pathétique.I.4.43  
 
    L'étonnement d'un solitaire se mettant à se fréquenter soi-même : il retrouve le même cheminement de sa présence qu'ailleurs - du statut d'intrus à celui, plus enviable, d'indésirable.I.4.44  
 
    Je pensais me barricader contre mes propres fuites, et je me retrouve isolé des autres car personne n'a envie d'approcher ces murs peu accueillants.I.4.45  
 
    Bien que tu ne te sois pas trouvé, ne te perds pas.I.4.46  
 
    Je me tourne vers tout, personne ne le remarque. Je me détourne de tout et je me remarque.I.4.47  
 
    Le plus grand solitaire a peut-être le plus grand éventail de rencontres à proposer. Mais le grégaire a besoin de dates et de lieux que le solitaire répugne à dévoiler. Que vaut sa haute et vague offre d’appels face à leur large et clair appel d’offres ?I.4.48  
 
    Tu veux que les lieux de communion avec autrui soient une espèce d'inconnues. Et quand autrui l'unifie avec des noms et des dates, tu t'en détournes. Tu es prêt à tout partager à condition de t'arrêter à l'unification la plus intangible possible.I.4.49  
 
    Le degré de solitude se mesure moins en nombre de têtes qui accompagnent tes gestes qu'en accord des cœurs ou en unisson des âmes. La cacophonie de tes gestes, les dissonances de ton cœur, la hauteur désertique de ton âme t'interdisent toute chorale.I.4.50  
 
    Plus que la connivence d'un ami, plus que le partage d'un bel esprit, plus que l'oubli auprès d'une femme, - c'est la présence imaginaire de ta mère qui enlève soudain le poids humiliant de la solitude. Elle seule te met en compagnie de l'interlocuteur le plus intéressé et le plus abandonné, - toi, enfant.I.4.51  
 
    Avec un nul on n'est ni deux ni seul. Toute adjonction de nuls t'enlève toute chance d'être premier, indivisible.I.4.52  
 
    Impossible, aujourd'hui, d'imaginer la force d'un homme seul. Je ne le vois que déconvenu, rendu, résigné.I.4.53  
 
    Sur l'origine de la solitude en fonction de ta position : debout, personne ne te voit ; assis, nous sommes tous indiscernables ; couché, tu ne vois personne. C'est encore à genoux que tu as la meilleure chance de rencontrer l'Autre : en priant, en recevant un adoubement, en avalant des couleuvres de tes écrasantes défaites.I.4.54  
 
    L'homme au singulierI.4.7 (Kierkegaard) n'est qu'un carnivore debout (couché au pluriel, on risque de muer en herbivore, en mouton, - couché au duel, au ciel, serait à creuser) ; « l'homme n'est un homme que parmi les hommes »I.4.8 - Fichte - « der Mensch wird nur unter Menschen ein Mensch » ; toute vie est une vie dialogique, la vie monologique n'existe pas. Le dialogue minimal : entre le moi observé et le moi qui s'observe.I.4.55  
 
    Plus le monde est fade, plus amer est le mot du solitaire, plus aigre la bile de l'offensé, plus salée la larme de l'humilié - ils veulent épicer ce monde.I.4.56  
 
    La solitude de blasé : continuer à se désemplir mais désapprendre à combler le vide.I.4.57  
 
    Les repus dénoncent une société de surveillance ; les solitaires n'y trouvent pas un seul regard pour eux.I.4.58  
 
    La solitude des blasés : tant de choses sont intériorisées qu'il ne reste plus grand-chose à l'extérieur - rien à prendre. La solitude du pur : tout ce qui maîtrisait le langage du troupeau dépérit - rien à donner.I.4.59  
 
    Pourquoi l'esseulé finit par ne plus voir de sens à la vie ? Parce que le sens ne naît que des dialogues. Vivre, c'est produire du sens.I.4.60  
 
    Qu'on a fort à faire à se débarrasser de cette turpitude, fidélité au troupeau beuglant, au lyrisme perçant du terroir ! On ne peut être vraiment fidèle qu'à ce qui se tait. « Voix en chœur - à la foire le cœur »*I.4.9 - St Bernard - « Os in choro, cor in foro ». La plus charmante des douze étoiles menant à la plus haute perfection (Jean de la Croix) est : « l’assistance au chœur »I.4.10.I.4.61  
 
    Le troupeau a raison sur presque tout, ce qui coupe l'herbe sous toute velléité de révolte et amène à la limpide résignation de rester dehors.I.4.62  
 
    L'homme grégaire s'effraie du désert intérieur et se dissout dans les disputes extérieures. Je ne trouve pas de désert extérieur à ma mesure, où je pourrais clamer, exposer mes égarements intérieurs. Ce n'est pas l'absence d'oreilles qu'est la vraie solitude, mais bien l'absence de déserts inspirateurs. « Il n’y a plus de déserts. Il n'y a plus d'îles »I.4.11 - Camus. Voilà pourquoi il faut renoncer à scruter le vaste horizon et ne croire qu'en hauteur du firmament.I.4.63  
 
    La solitude s'épaissit par l'indifférence qu'on porte aux valeurs des autres autant que par le scepticisme qu'on voue aux siennes propres.I.4.64  
 
    Le grégarisme, ce sont des drapeaux ou des idées - au-dessus des têtes ou en dessous des pieds - en quête de prosélytes ou compagnons, meutes ou élites.I.4.65  
 
    Le nombre de solitaires visibles augmente ; le troupeau beuglant quitte les champs et les rues pour mieux s'installer subrepticement dans les cerveaux muets.I.4.66  
 
    Plus grand est le nombre d'issues, plus forte est la cohue devant la porte la plus large.I.4.67  
 
    Te révolter contre tes contemporains et te révolter contre Nabuchodonosor, c'est la même chose. Plaindre Troie comme tu plains Hiroshima. Quand tu comprends cela, ton regard gagne en encablures et ta solitude en millénaires.I.4.68  
 
    Apprends, dans ta solitude, à recréer la foule pour envisager la fuite. Proust aimait dans la solitude même la fuite devant soi.I.4.69  
 
    Fuga mundi, la fuite devant la vie, c'est peu. Tu dois t'attraper, c'est-à-dire jouer au chasseur et au gibier, simultanément. Celui qui fuit a un chemin, celui qui poursuit - une centaine ; vivre tantôt la fatalité, tantôt l'exemption ou l'épreuve du choix. Savoir boucher les échappatoires pour que l'espoir de retour soit mince en permettant d'aller d'autant plus loin.I.4.70  
 
    Ton astuce, ta ruse du vaincu, étendu sur un champ où rôdent, triomphants, des ennemis impitoyables, - la ruse de faire le mort.I.4.71  
 
    Deux trajectoires du raté à ne pas confondre : la descendante - palpitation, bile, mégalomanie et l'ascendante - mégalomanie, bile, palpitation. Le plus parfait des ratés sait s'immobiliser et vivre les trois phases en même temps.I.4.72  
 
    Je ne trouvai aucune oreille sensible à mon écriture grinçante. Deux siècles plus tôt je n'eusse pas à avaler cette amertume et même de nos jours je me donnais tout de même une petite chance. Mais aujourd'hui, où tu lis ces pages et je ne suis plus là, - je dois être encore plus seul que de mon vivant.I.4.73  
 
    L'humanisme, c'est le respect de la solitude de l'homme (face à Dieu, à l'Histoire, à la biologie) et de sa grandeur (face à l'économie, à la machine, à la nature). Exemples de l'anti-humanisme : la religion, le marché, l'État.I.4.74  
 
    Avec la solitude comme avec la gloire ou avec la femme : c'est en la négligeant qu'on a les meilleures chances de l'attraper. La guigne de Nietzsche ne prouve rien : « Le philosophe se reconnaît à ce qu'il évite trois choses éclatantes et bruyantes : la gloire, les princes et les femmes »I.4.12 - « Man erkennt einen Philosophen daran, daß er drei glänzenden und lauten Dingen aus dem Wege geht : dem Ruhme, den Fürsten und den Frauen » – il les évite à la lumière des lampes et dans le bruit des sens et s’y baigne à l’abri des regards et dans le silence du sens.I.4.75  
 
    Il n'y a pas de bourreaux par vocation mais il existe la vocation des victimes. Ne surestime pas le rôle du bourreau. Sache ériger tes propres lieux d'holocauste et être ton propre thuriféraire.I.4.76  
 
    Le périmètre de ta vie est tracé, fatalement, par la cohue, mais son volume pourrait dépendre en grande partie de tes protubérances solitaires.I.4.77  
 
    Le nombre d'incompris est directement lié au pouvoir d'achat des sujets aux penchants débineurs ou aigres. Être compris, c'est surtout pouvoir s'offrir des dîners en ville. « Les salons et les académies tuent plus de révolutionnaires que les prisons et les canons »I.4.13 - P.Morand. Dans quel salon le mot révolution retentissait le plus férocement ? - dans la salle des Actes de la rue d'Ulm !I.4.78  
 
    Pour entendre ta propre voix, tu dois tendre ton oreille plus fortement que pour les troupeaux lointains. Et les images en deçà de tes paupières sont plus fuyantes qu'au-delà. La vie des sens se fait de sons et de mots dont est dépourvu ton sens vital.I.4.79  
 
    Ne te flatte pas par ta solitude. La honte guette, avec la même fatalité, dans les tanières et dans les foires. La solitude a un avantage : la défaite est annoncée à l'avance.I.4.80  
 
    En effaçant les traces devant ta tanière, n'imagine pas que tu te prémunisses contre l'intrusion de la vanité. Tu es aussi pongeux que l'adorateur de l'essaim. Tu grouilles d'emprunts contrefaits et de conformismes déguisés. Tout mépris, pesé ironiquement, est carnavalesque.I.4.81  
 
    La solitude est presbyte, la communauté myope. La seule optique valable est un savant alliage que prescrivent les yeux fermés.I.4.82  
 
    L'avantage de la solitude est sa voix éteinte, protégeant d'un écho moqueur dans le vide de la vie.I.4.83  
 
    C'est une découverte surprenante qu'en apprenant à peupler sa solitude, on acquière, en même temps, la faculté de rester seul dans la multitude. Ces deux arts se complètent, et Sénèque est trop plat : « Ta vie est la même, que tu sois seul ou dans une foire »I.4.14 - « Non aliter vivas in solitudine, aliter in foro ».I.4.84  
 
    Aux portes du Sublime s'acharnent les douaniers de la médiocrité humaine. Plus cachottier est ton cœur-pèlerin, plus monstrueuse est la fouille. Montre tes bras tombés avant qu'on ne fasse tomber les bandeaux de tes plaies.I.4.85  
 
    Le meilleur moyen de te libérer de la toile d'araignée sociale est de filer à l'anglaise. Tout geste abrupt réveille les arachnides et leurs instincts carnivores. Ne serait-ce que pour cela, la révolte et la colère devraient être les plus imperceptibles de tes sentiments. Ne sois pas fanfaron, « celui à qui le mal ne peut nuire »I.4.15 - St Augustin - « cui nec malitia nocet ». Sans te dévorer, déjà leur présence est une nuisance pour ton âme : « Ils peuvent démolir ton corps, mais non pas nuire à ton âme »I.4.16 - la Bible.I.4.86  
 
    Mieux vaut vivre dans le monde du besoin que dans le besoin du monde. De nos jours, même pour la première solution, il faut que le monde ait besoin de toi. Mais il n'invite ni n'attend personne. Et pour attirer son attention, le seul geste visible - montrer ses griffes.I.4.87  
 
    Profite des moments d'inattention de la vie. Ne la scrute, que lorsqu'elle se détourne de toi. Creuse-la avant qu'elle ne s'aperçoive de ton existence et n'en découvre les lieux les plus vulnérables ou déjà atteints. Un regard droit sur les plaies prive de tout espoir de résurrection.I.4.88  
 
    Deux prédestinations des murs autour de toi : éviter des intrusions, ne pas laisser te répandre vers le dehors. Réclusion tendant la main à exclusion.I.4.89  
 
    La liesse des multitudes est félonne, le deuil de la solitude est fidèle. Rends-toi à la merci du deuil, sans conditions, où tu es sûr de tout perdre, plutôt que de triompher en adhérant aux invites racoleuses de l’alacrité où tu es sûr de ne rien trouver.I.4.90  
 
    La distance entre l'incapable et l'homme réussi, où se faufilait naguère le raté, se réduisit tellement, dans la société juste, qu'il ne reste plus à celui-ci beaucoup de choix pour s'y insérer et clamer son originalité. C'est cette indiscernabilité qui l'accable le plus.I.4.91  
 
    L'ironie au service de la mélancolie : la corde pour te pendre, peut servir de fil d'Ariane. Dans les deux emplois il faut tricher, de sorte qu'elle se rompe au moment le plus excitant, où l'énigme semblerait résolue.I.4.92  
 
    Plus la raison te dit que tu mérites ta solitude et que les autres, qui te fuient, en fin de compte, te sont bien supérieurs, plus ton âme distille le mépris. L'âme démocratique n'existe pas, elle est servile ou aristocratique.I.4.93  
 
    La solitude acoustique : lorsqu'on se munit d'une paire d'oreilles trop exigeantes.I.4.94  
 
    On se précipite dans la solitude lorsqu'on entend le troupeau - la foule de la Johannes-Passion - ou lorsqu'on s'écoute soi-même - Il vecchio castello, la Pathétique, Dostoïevsky, Nietzsche. Après réflexion - l'appel du Concerto №1 (Adagio) de Paganini, Goethe, Tolstoï, Valéry - on se met à chercher son prochain, mais on ne l'atteint plus, on est hérissé d'éloignements.I.4.95  
 
    Ce qui te condamne à la solitude est la fusion fatale du noble et de l'inutile. On s'en tire en visant l'utile sans répugner à ce qui n'est guère noble. Sois humble : des balourdises, plus que la nausée, te séparent de cette sortie. Le doigté terrien, mieux que des saignées célestes, guérit du tic hautain.I.4.96  
 
    Je connus de l'intérieur la hideur soviétique. Paria, vagabond, seul comme un chien parmi des troupeaux d'esclaves. Je suis en Europe : la compétition, rien d'excessif, ni pitié ni honte, ni larme chaude ni cœur d'ami. Là-bas, une malédiction jetée par le goujat ; ici, une déréliction infligée par le robot.I.4.97  
 
    Prêcher pour l'esprit, aujourd'hui, c'est prêcher aux foules. Comme pour le bon vin ou la bonne chère. Les bons sentiments, eux, se prêchent dans le désert. Où l'on a faim.I.4.98  
 
    Un grand regret dans la solitude : ne plus rien avoir à sacrifier.I.4.99  
 
    L'orgueilleux ou le désespéré dit ne pas chercher de consolations dans un livre. Pourtant, c'est ce que j'y cherche, sous forme d'un regard altier coulé dans un mot suspendu, isolé.I.4.100  
 
    La grandeur n'est pas dans la pose où tu es seul contre tous. Elle est dans la non-perte de soi quand tu es avec tous.I.4.101  
 
    Une des obsessions des hommes du troupeau devint la prétention d'être inclassables.I.4.102  
 
    S'efforcer à ne pas être de son temps est une occupation tentante pour faire passer celui-ci.I.4.103  
 
    La solitude n'est pas absence des hommes (c'est l'enfer, celui des chrétiens ou celui de Sartre !), c'est, en présence des hommes, ton humiliante absence.I.4.104  
 
    Qu'on puisse, dans la solitude, continuer à aimer, à tendre vers le beau ou le bien, à tenir au vrai est une chose incompréhensible, divine. Et Fichte a tort partout : « pas de moi, pas de toi »I.4.17 - « ohne Du kein Ich » - disconvenant à mon matérialisme agreste ; « pas de toi, pas de moi » - disconvenant encore davantage à mon torve idéalisme.I.4.105  
 
    Mon goût pour l'exil immobile est peut-être le stade suprême de la fameuse nostalgie de la vie errante (Wanderlust). L'âme ou les pieds apatrides, l'appel de haut ou l'appel des horizons.I.4.106  
 
    Une illusion - fonder ton équilibre sur la tension créée par une paire : toi, d'un côté, et un ami, une maîtresse, un livre. Rien de crédible en dehors des triades : toi, une insondable source (voix, oreille, œil, dessein) dont tu es un écho et, enfin, une âme des fins, un esprit qui préserve tes échos à une belle hauteur. L'origine de la solitude est triadique ; la solitude respectable, ou désespoir, - l'absence irremplaçable de l'un de ces trois sommets : la solitude d'un soi perdu, la solitude du silence des sources, la solitude de la perte des ailes. Et quand un deuxième sommet vient à manquer, sonne l'heure d'une solitude honteuse, ou plutôt hébétude irrémédiable. La solitude binaire, elle, n'est souvent que grégaire : manque de berger ou de moutons.I.4.107  
 
    La solitude est un cas rare de coopération harmonieuse entre les corps constitutifs de l'homme : l'esprit la peuple de fantômes, le cœur en réchauffe les souterrains et combles, l'âme l'ouvre aux étoiles.I.4.108  
 
    Chaque sens a sa solitude ; la solitude de la main : personne à en solliciter la caresse ; la solitude du palais : aucun goût ne partage ses ivresses ; la solitude des yeux : aucun reflet de leurs flammes ; la solitude des oreilles : aucun écho de leurs voix ; la solitude du nez : aucun flair ne mène à sa hauteur.I.4.109  
 
    Solitude du regard : l'ironie trop haute. Solitude de la hauteur : le souffle trop coupé. Solitude de l'arbre : le climat tantôt trop vernal, tantôt trop automnal, avant l'éclosion de fleurs ou après l'heure des fruits.I.4.110  
 
    Le nihilisme n'est pas une maladie de la volonté (Nietzsche), mais la santé du rêve. Le rêve est une volonté spiritualisée de se supporter tout seul ; la volonté est un rêve incarné de se mêler aux autres.I.4.111  
 
    L'épreuve de l'île déserte est utile ; encore faut-il savoir si tu y deviendras Robinson, singe ou arbre : l'action, la nature ou le regard.I.4.112  
 
    Le cercle de la solitude est mal dessiné dans : « sans lignage, sans loi, sans foyer »I.4.18 (Homère). Je me connais une nette parenté, au passé ; je reconnais un haut ordre, au présent ; je me prépare au grand séjour au futur. La solitude est l'impossibilité de les réunir au même lieu, au même moment.I.4.113  
 
    La création a besoin d'un instinct, d'une foi et d'une exécution. L'instinct ne naît que dans ta solitude, la foi ne se donne que dans notre souffrance et l'exécution ne vient que par votre porte.I.4.114  
 
    Tant qu'un reniement peut encore te faire rougir ou pâlir, tu es en compagnie. La solitude, c'est vivre au milieu de tes acquiescements incolores, aucune négation ne parvenant jusqu'à l'objet nié pour s'en colorer.I.4.115  
 
    La sensation d'exil naît d'une méconnaissance soudaine, salutaire et solitaire, - tu ne comprends plus qui t'a pétri et pour quel contenu. Et tu te désintéresses des breuvages et t'enivres des étiquettes ou de la forme des flacons.I.4.116  
 
    Plus on est perspicace et inventif dans la lecture des vertus d'une patrie, d'un livre ou d'un état d'âme, plus irrésistible devient l'attirance de l'exil comme mode d'expression de son amour. Que vaut un pays ? - ça se compte en nombre d'exilés tenant à le réinventer.I.4.117  
 
    Côté plaisant de l'état d'exil endémique : tu ne t'adresses à tes patries perdues qu'en poèmes. Peut-on rédiger une requête, un bon de commande ou une réclamation à l'encontre d'un fantôme ?I.4.118  
 
    La tour d'ivoire hantée par l'extase, entrepôt de l'irréparable et de l'irrécupérable, dans la catégorie des ruines, classées monument hystérique.I.4.119  
 
    Dans la solitude, il faut fuir la sensation du nid ou du cocon, où tu puisses lécher tes plaies, - le seul abri digne de la majesté solitaire, ce sont des ruines, chargées d'un passé imprévisible.I.4.120  
 
    Dès que les hommes te trouvent une place, tu te sens perdu. Et pour te retrouver, tu charges les hommes de mille ignominies pour les fuir, plus vite et plus loin.I.4.121  
 
    Ce n'est pas au ciel que je trouve spontanément la hauteur la plus proche ; elle se présente dans mon souterrain, troué par des soupiraux des profondeurs, et me propose de déménager nuitamment dans ses ruines. En attendant que « l'aube d'un jour sinistre ait blanchi les hauteurs »I.4.19 - J.M. de Hérédia. « L’homme du souterrain, qui creuse dans les profondeurs, veut garder sa propre obscurité, car il sait qu’il aura son propre salut, sa propre aube »I.4.20 - Nietzsche - « Der Unterirdische, der in der Tiefe Grabende, will seine eigne Finsternis haben, weil er weiß, daß er seine eigne Erlösung, seine eigne Morgenröte haben wird ». Souterrain, l’âme du château en Espagne ; « l’esprit du château fort, c’est le pont-levis »*I.4.21 - R.Char.I.4.122  
 
    L'art d'être heureux suit l'échelle croissante de tes renoncements à la reconnaissance : par la société, par tes pairs, par les yeux d'une femme. Ces ressources épuisées, il ne te restera que la vraie solitude : ne plus pouvoir renoncer qu'à toi-même (où tu devras faire mentir Sartre : « rien ne peut te sauver de toi-même »I.4.22), ne plus avoir d'erreurs salutaires survivant à toute vérité. L'homme du troupeau ne serait que « le désir de reconnaissance »I.4.23 (Hegel - « Bewegung der Anerkennung »)…I.4.123  
 
    Dans ton village natal s'affairent des hommes d'une autre couleur, et épaisseur, de peaux ou de rêves, cultivant des arômes ou s'occupant des bêtes qui te sont étrangers, hommes aux rires et pleurs incompréhensibles, à la langue sans liens avec ton enfance. Et c'est bien le village que devint tout l'univers.I.4.124  
 
    Celui qui n'a jamais perdu la moindre racine, ne croit qu'en fruits et est incapable de comprendre le miracle des fleurs.I.4.125  
 
    Plume à la main, que nous soyons mouton ou hyène, nous donnons tous dans le genre geignant. Me livrer à cet exercice si commun m'horripile. Et est-ce bien original que d'être heureux parmi des pages en ruines et si malheureux en dehors ? Est-ce une bonne excuse que de bâtir ses réquisitoires dans les nues, sans rapport aucun avec le fait divers ?I.4.126  
 
    La part du sauveteur - gendarme - rééducateur en toi : repêcher la volonté noyée, traîner sur la place publique ton caractère anachorète, redresser ton tempérament hypocrite, corrompre ton espoir geôlier.I.4.127  
 
    Ta cachotterie : les yeux plus bas que terre, le cœur plus éteint que les cierges, les mains plus étrangères que l'enfance.I.4.128  
 
    La vraie négation est le regard ailleurs. Faire toujours le contraire est aussi du mimétisme. Etiam si omnes, ego non (St Pierre, avant de trahir Jésus, ou Louis XIII, pendant qu’il se pliait comme tout le monde devant Richelieu) - Tous peut-être, mais pas moi - une manière naïve de rejoindre le troupeau.I.4.129  
 
    Les hommes intéressants inventent, chacun, son langage ; et la solitude n'est souvent que le manque de don ou d'intérêt pour le déchiffrage des vocables étranges. Depuis que le minimum vital des idiomes vernaculaires, la larme et le rouge au front, n'a plus cours, on ne retire de ses marmonnements que des formules logiques.I.4.130  
 
    L'exil : pas de sève fraîche provenant d'un sol natal. Et c'est bien dans cet état-là qu'on s'imagine de beaux arbres, ce qui est le contenu même de l'art !I.4.131  
 
    La bêtise, ce n'est pas faire chorus, c'est l'illusion qu'on exécute un solo inouï.I.4.132  
 
    La supériorité de Rocinante sur Bucéphale, Pégase ou Incitatus : on ne l'imagine pas en troupeau ou en assemblée bien qu'il s'apparente à l'âne. « Ab equis ad asinos » - un retour chétif effaçant la honte d’un aller naïfI.4.133  
 
    Devant la multitude, tu es un poisson de l'aquarium, une bête en cage, une torche vivante éclairant leurs banquets et tu ne peux adopter que la pose d'une autruche, d'un singe, d'un perroquet, d'un caméléon ou d'un feu follet.I.4.134  
 
    On est d'autant plus seul qu'on prend l'habitude de fréquenter l'homme inventé. L'homme des cavernes, l'homme d'une île déserte, l'homme de la terre, l'homme du mot ou du regard sont tous des créatures inventées auxquelles tu offres ton amitié et ta simplicité. Mais l'homme du forum t'encercle et te rend hargneux, biscornu, compliqué et infiniment seul.I.4.135  
 
    On s'expose d'autant plus volontiers dans des vitrines de la vie que le vide des arrière-boutiques du cœur est plus béant. Ne laisse, dans tes vitrines, que de la parure. Les guenilles et robes d'apparat devraient être cachés dans les combles du cœur et dans des réserves de l'esprit.I.4.136  
 
    Aux uns la vie est une scène, aux autres - un temple, aux autres encore - un hôpital ou un atelier. Ou bien des murs sans spectateurs, sans masques, marionnettes ou cordes et, tout près de la porte, - un miroir, une croix, un poignard.I.4.137  
 
    Peu d'esprit nous renvoie en nous-mêmes. Trop d'esprit - hors de nous-mêmes. Tu gagnes en clarté, dans la multitude ; tu ne répands la lumière que dans ta solitude.I.4.138  
 
    La musique nous laisse seuls face à notre nature nue, et si encombrée et défigurée, d’ordinaire ; elle nous libère du nous-même trop connu. C’est pourquoi, celui qui imagine se connaître parle de musique comme d’une intrusion d’un corps étranger et celui qui passe expert en ses propres côtés invisibles se sent plongé dans son élément. Tous se voient livrés à la solitude mais les seconds portent un double fardeau : la solitude du pressentiment et la solitude de la reconnaissance. « La musique est enfant du chagrin »I.4.24 - Rachmaninov. « Aimer, plus que tout, la musique veut dire être malheureux »I.4.25 - P.Klee - « Die Musik über alles lieben, heißt unglücklich sein ».I.4.139  
 
    Apprends à te parler à voix haute sans être à l'affût d'un écho. Les acoustiques infaillibles étouffèrent tant de voix.I.4.140  
 
    L'âme libre mène vers l'île déserte. Ce galérien d'esprit ne promet que le bagne. Les serviles des deux camps vivent en continentaux besogneux, soumis aux instincts de troupeau.I.4.141  
 
    L'esseulement est la solitude des sots : incapacité de se remettre à soi-même, de se contenter de sa propre contemplation, besoin de chercher le regard d'autrui. La vraie solitude : trouver son propre soliloque le plus passionnant des discours et manquer d'oreilles d'autrui.I.4.142  
 
    Pour que le sentiment d'exil t'accompagne en toute saison, tu acquis la nationalité multiple, tu te réclames du mystère, du beau et du bien, pays rayés des bonnes cartes. Et tes pieds foulent le pays de la transparence, de la joliesse et de l'indifférence.I.4.143  
 
    La solitude : ne plus voir d'horreurs qui soulèveraient une houle dans ton regard ou dans ton mot. Une sensation d'immense platitude où tes aspérités s'écrasent sans la moindre onde de choc.I.4.144  
 
    Autour de toi, dans chaque tête, un homme révolté. Tu les mets côte à côte - ils forment un troupeau compact et homogène. On n'atteint à la solitude détonante que par une résignation presque servile.I.4.145  
 
    Être révolté, c'est vouloir être autre qu'on n'est ; on y réussit presque toujours, pour devenir, en bout de piste, machine ou troupeau, c'est-à-dire rien. Être résigné, c'est désirer ne pas se séparer de soi qui est le seul tout tolérable.I.4.146  
 
    À force de fouiller les jugements des hommes on désapprend à être son propre juge et l'on quitte le banc des accusés illustres pour les forums des désabusés rustres.I.4.147  
 
    Sur l'origine citadine et théâtrale de l'anachorèse : on applaudit au tonneau de Diogène et au souterrain de Pythagore parce qu'ils se trouvent au centre de la cité. Le dramaturge devrait ne consulter que le démiurge et savoir recréer l'illusion de la vie, même dans une caverne de Platon. Dans l’ordre croissant des idoles de F.Bacon, la caverne précède le théâtre : « tribu, caverne, foire, théâtre »I.4.26 - « Tribe, Cave, Market-Place, Theater ».I.4.148  
 
    Chercher à échapper à la solitude, c'est fuir la pensée de la mort. Tous les moyens sont bons : avoir le pouvoir de dresser des échafauds, de s'absorber dans des prières, d'écrire un livre, de se fondre dans de beaux yeux, de donner naissance à un arbre ou à une fortune. C'est la perspective la plus égalisatrice, la plus lucide et la plus désespérante. D'où l'intérêt de s'imposer soi-même son propre et irrévocable exil. Toute échappatoire ne menant que vers toi-même.I.4.149  
 
    Au lieu de se paralyser par le nihilisme du « À quoi bon ? », il faudrait bondir d'horreur devant la fadeur des pourquoi et comment statistiques et palpiter dans les et quand ironiques, en dehors des coordonnées pléthoriques.I.4.150  
 
    Aujourd'hui, même les sirènes font chœur avec les vautours et chouettes pour t'attirer vers les cadences des profondeurs et te détourner de la hauteur du chant. La profondeur est essence, la hauteur – existence : « Le chant est existence »I.4.27 - Rilke - « Gesang ist Dasein  ». L'essence se réduirait au discours. Dans le Verbe divin, elles se rencontreraient : « En Dieu seul, l'essence (ce qu'Il est) coïncide avec l'existence (pourquoi Il est) »I.4.28 - Avicenne.I.4.151  
 
    Ton naufrage ne résulte ni d'une collision avec un vaisseau mieux manœuvrable ou mieux armé, ni d'une voie d'eau due aux récifs inconnus ou à la vétusté de tes cales. Non, c'est la perte de tout port d'attache, l'implacable appel du large se convertissant imperceptiblement en appel du haut où n'est réclamé que ton souffle. Et tu baisses tes voiles, tu te débarrasses de tes avirons ; tes messages de détresse se déposent dans des bouteilles qui finissent par couler au fond du Temps.I.4.152  
 
    Femme réduite à la solitude, homme réduit au troupeau - les créatures les plus pitoyables.I.4.153  
 
    Tout éclat, aujourd'hui, est dû à la foule, en est le produit, le reflet ou l'émanation ; plus de vertu ayant un sens sur une île déserte. Même la solitude peut découler d'une source grégaire, par échec des additions ou par succès des projections. La solitude devrait provenir des opérations ensemblistes et non arithmétiques ou analytiques, toute tentative d'union résultant en une différence symétrique.I.4.154  
 
    La solitude pousse à voir dans toute controverse d'idées une infâme persécution. Il faut savoir, au contraire, la ramener à une anodine dispute de salon, au milieu de tes ruines drapées.I.4.155  
 
    Aucun oppresseur en vue - et je suis opprimé ; aucun gardien à ma porte - et je suis dans une cage ; aucun bâillon sur ma bouche - et ma voix n'atteint aucune oreille. Tyrannie anonyme. Néron et Staline tenaient à leurs noms pour propager l'adulation ou la terreur, mais la machine…I.4.156  
 
    On peut en être presque certain : dès qu'un scribouillard orgueilleux proclame ne faire partie d'aucune école, ses copies sentiront l'air de sa vraie classe - de l'étable. Tout bon écrit s'apprend à l'école-buissonnière de la vie où les classes sont toujours surchargées de fantômes plus doués que toi.I.4.157  
 
    Se suffire à soi-même - la plus noble et la plus … ignoble des attitudes, autarcie ou narcissisme ; la formule de l'amour étant, semble-t-il : deux en un (Platon, Arendt) ou, mieux, deux en tant qu'unI.4.29 (Maître Eckhart). « L’ignare hautain se suffit à lui-même »I.4.30 - Lope de Vega - « Se sufre a sí mismo un ignorante soberbio ».I.4.158  
 
    La seule médiation qui t'écarte du piège de la continuité est la solitude de tout beau symbole.I.4.159  
 
    Tant que le cercle de la solitude s'agrandit on peut garder le courage de rester immobile.I.4.160  
 
    Paria nuisible en Russie (où est enterré le rêve), paria invisible en Europe (où le rêve est né), aurais-je mon heure de gloire risible en Amérique (où le rêve n'a jamais mis les pieds) ?I.4.161  
 
    Cheminement vers la solitude finale : aucun savoir ne t'approche de sa source, aucune vanité ne survit à tes laudateurs, aucune émotion ni métaphore ne sont fraîches au-delà d'une date limite. On ne vient à bout de la solitude que si l'on a tôt fait d'apprendre à parler au monde qui ne te connaîtra jamais.I.4.162  
 
    Le déracinement fait dépérir en nous l'homme inférieur, d'où l'intérêt de pratiquer l'exil comme gymnastique de la hauteur.I.4.163  
 
    Le beau projet nietzschéen : faire parler le désir et non pas la pensée. Il se trouve que celui-là débouche, malgré toute injonction de celle-ci, sur la solitude, imitation (Nachfolge ou Nachahmung), vindicte ou ressentiment (Rach- ou Nachgefühl). Et la pensée préconçue n'y est pour rien. Apollon n'a qu'à suivre Dionysos ; mais main dans la main, ils ne se retrouvent que dans la tragédie.I.4.164  
 
    « À nous deux ! » - commence naïvement un révolté pour finir fatalement dans un pugilat de foire. Avant tout combat, vérifie que tu es toujours seul. Alors seulement, tu pourras dire que « tout ce qui est grand s'édifie dans la tempête »I.4.31 - Platon.I.4.165  
 
    Je me sens souvent dernier hébété dans un siècle lucide.I.4.166  
 
    Ni le naufrage de Robinson ni la résignation du prince Mychkine ni la folie de Don Quichotte ne donnent le meilleur modèle de solitude. Le pilori se sent chez Defoe, le bagne chez Dostoïevsky, l'esclavage chez Cervantès. La souffrance est bon outil mais mauvaise œuvre.I.4.167  
 
    Ce n'est pas la différence qui se trouve à l'origine de la solitude, mais bien la différance, celle entre le rêve et le geste, que les autres effacent dans une simultanéité impossible pour tout candidat à la tanière.I.4.168  
 
    Ma prétendue parenté avec des volatiles ne vise ni aigles ni rossignols ni chouettes. Je me sentirais sien en compagnie de la chauve-souris, à la généalogie douteuse, tenant la tête plus bas que le cœur, surtout dans une bonne Caverne. Sa solitude m'est plus chère que la hauteur de l'Albatros ou même l'ampleur du Martinet aux trop longues ailes (R.Char).I.4.169  
 
    Les profondeurs sont saturées d'avis pertinents ; pour étaler leurs requêtes de reptile il ne reste aux sages que la platitude. En hauteur ne résonnent que les cris lancinants de volatiles solitaires, abandonnés des regards et des oreilles des sages. « Le sage ne s’attarde pas dans les austères hauteurs de l’intelligence et descend dans des vertes vallées de la bêtise »I.4.32 - Wittgenstein - « In den Tälern der Dummheit wächst für einen Philosophen immer noch mehr Gras als auf den kahlen Hügeln der Gescheitheit ».I.4.170  
 
    Le soi du geste et le moi du rêve, - quand, miraculeusement, ils se rencontrent, - enfantent du toi de l'amour. Le soi, tout seul, mène vers les eux de masse ; le moi - vers le nous de race.I.4.171  
 
    Je commençai par des vues et hurlements d'un loup solidaire et je fus propulsé, presque malgré moi, vers la hauteur des requêtes solitaires, puisque, dans les platitudes terrestres, personne ne sollicita ni ma voix ni mon regard.I.4.172  
 
    Être intéressant, c'est abonder, en même temps, en goût sélectif, en intelligence affective et en tendresse élective ; j'y gagnai quelques mesures bien que personne ne s'aperçût de ma stature ! Mais au lieu de maudire, aux heures sombres, ce monde de minables, je bénis mes heures astrales qui me laissent si souvent en compagnie de Celui qui est beaucoup plus intéressant que moi.I.4.173  
 
    Tu te retrouves seul, aux vagues lieux de rendez-vous, et tu ne sais plus si c'est la faute des montres, des reliefs ou du climat. Et tu ne donnes plus de rendez-vous - c'est cela, la solitude.I.4.174  
 
    Personne pour te tendre le miroir ; la houle ou les ténèbres déforment toute face réfléchissante ; et ton narcissisme se met à se refléter dans la nature entière.I.4.175  
 
    Bel exemple d'un exil porté en tout lieu - L.Salomé, Russe exotique pour Nietzsche et Rilke, Allemande bien rangée pour Tourguéniev et Tolstoï. Pourquoi n’a-t-elle pas amené en Russie Nietzsche, comme elle le fit avec Rilke ! Quel Livre de Retours y a-t-on manqué !I.4.176  
 
    L'avantage des ruines face au désert : dans celui-ci tu es tenté par l'attitude stupide ou humiliante - te mettre à prophétiser, scruter les horizons, appeler à l'aide, interpréter les mirages. Les murs de tes ruines répercutent ton hurlement intérieur et ses échos t'inondent de honte. Et tu ne chercheras salut que dans la hauteur d'un toit percé où tu espères une fine oreille filtrante, refusée aux alcôves et attentive aux grabats.I.4.177  
 
    Le désert croît ? (Nietzsche - die Wüste wächst) - tous les prophètes se réfugièrent dans des bureaux ; personne n'étant plus dupe des mirages, tout ermitage doit à la cité son éclairage et son chauffage.I.4.178  
 
    Savoir que la pierre tombe toute seule et cependant se sentir responsable ou, pire, coupable. Un banc des accusés devenu montagne de Sisyphe.I.4.179  
 
    On sait où mène la poursuite de la beauté : de ses ténèbres, tout bon Orphée retourne sans Eurydice ; faute de lumière, Empédocle échoue dans l'Etna.I.4.180  
 
    On cherche humblement à accorder sa voix à la symphonie du monde et l'on finit par comprendre que l'humilité de la musique divine consiste à jouer « seul vers le Seul »I.4.33 (Plotin).I.4.181  
 
    Le refus de t'enraciner fait que tout genius loci se présente à toi en mauvais génie déraciné.I.4.182  
 
    L'illusion d'authenticité commence par l'intérêt porté au monologue. On s'aperçoit très vite que celui-ci se transforme inévitablement en dialogue. Si, malgré tout, on a le bon goût de ne pas se lancer dans la narration de scènes ni de les charger d'actes ni de les accompagner de chœurs, on arrive à l'identité ironique de l'authenticité et du spectacle.I.4.183  
 
    On ne parvient pas à rendre un vrai état d'exil (Ovide, Pétrarque, Dante, Pouchkine, Dostoïevsky, H.Arendt, Zweig), on ne réussit qu'à en esquisser la pose (Sénèque, Casanova, Byron, Nietzsche, Kafka, S.Weil, Nabokov, Cioran). Et l'exil n'est pas le seul état d'âme qui reste toujours à inventer, je soupçonne que l'amour, la foi et la noblesse possèdent la même étrangeté.I.4.184  
 
    Socrate et Jésus m'étaient fort sympathiques, jusqu'au jour où j'aperçus que leurs soliloques ou dialogues n'étaient qu'échos de places publiques. Mais Prométhée et Job devaient trop leur héroïsme à la flamme ou au fumier où il me fallait du froid et du flair. Le moulin à vent m'obstruait la vue de l'île déserte du rêve, île en tant que terre promise de Don Quichotte. Et je leur préférai Hamlet et Faust, se contentant de fantômes pour bâtir de beaux dialogues, sous forme de soliloques décousus.I.4.185  
 
    La célébrité est un baume que ne renchérit que l'absence de plaies. (« L'obscurité du nom