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Soupir et larme. Le soupir monte, la larme tombe. La ventilation du halètement, l'arrosage du regard. On enterre le soupir, dans la larme on fait refléter l'étoile. Le soupir t'emporte, la larme t'enchaîne. Du soupir naît le mot que la larme rend inutile. C'est un chant du cygne car, aux futurs concours du plus beau soupir et de la plus chaude larme il n'y aura que serpents et crocodiles.II.1.17 |
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Les souffrances auxquelles je compatis le plus sont des déficiences du rêve : manque d'oreilles (les mots se perdent), manque de bouche (les mots ne naissent plus), manque de regard (les mots ne s'envolent pas). La danse des images s'appelle songe, leur marche s'appelle veille. Ce sont les songes qui enfantent la souffrance (et non pas l'inverse, Aragon) ; la veille la stérilise ou l'anesthésie.II.1.18 |
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Ton désespoir doit être, à la fois, pur (stoïcisme), haut (héroïsme), profond (ascétisme). Le seul stoïcisme peut cacher un bien-être injuste, le seul héroïsme - un zèle aveugle, le seul ascétisme - une indigestion spirituelle.II.1.19 |
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Le regard des vivants traduit de plus en plus la mécanique et la moyenne. Pour communiquer avec l'amplitude insondable de l'homme il ne nous restera bientôt que la voix des mourants. J’inverserais les registres des cloches d’antan : « Je plains les vivants, j’appelle les morts »II.1.1 - « Vivos plango, mortuos voco ».II.1.20 |
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La douleur a ses sources. Cherche là-dedans ton reflet mais ne les trouble pas et, encore moins, n'en bois pas. « La pire des douleurs est celle dont tu es toi-même la cause »II.1.2 - Sophocle.II.1.21 |
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Le désespoir d'ici-bas et l'optimisme de là-haut proviennent de la même source. Et, dans une vie stagnante, tu peux deviner le reflet de ton étoile. Le regard doit appartenir à l'étoile, ni au chemin ni même aux ruines ; qu'ils soient inondés de désespoir et d'ombres, ton regard doit porter le souvenir d'une lumière, même éteinte.II.1.22 |
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Le vrai tourment, ce n'est pas de ne plus être, mais de ne pas savoir être sans avoir. Tu n'es qu'intensité, mais il lui faudrait maîtriser la terre – pour marquer son époque, l'air – pour être respirable, le feu – pour laisser des empreintes et l'eau – pour que l'encre la couche sur papier.II.1.23 |
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La sensibilité est ce qui fait préférer le goût des larmes retenues à celui des sanglots. En deçà des paupières se déroulent de vrais drames qu'on ne fait que jouer au-delà.II.1.24 |
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La douleur dans une cage exposée, dans un cachot exigu ou dans une vaste solitude. Tu les as connues, toutes, et tu ne sais toujours pas laquelle est la plus dévastatrice.II.1.25 |
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La souffrance n'est qu'une mystérieuse contrainte qui rend encore plus majestueuse la vraie quête, celle du bonheur d'un haut regard sur la vie. (Car « il est trop facile de mépriser la vie, dans le malheur »II.1.3 - Martial - « rebus in angustis facile est contemnere vitam ».) Le Bouddha, qui y vit l'origine de tout savoir, se disqualifie par cette myopie. « L'esprit ne passe à l'action que par la souffrance et n'accède à l'absolu qu'à travers des contraintes »*II.1.4 - Kant - « Der Geist wird durch Leiden thätig, gelangt zum Absoluten nur durch Schranken ».II.1.26 |
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Souffrance en positif ou en négatif : l'émotion aiguë, mise en mots ou en regards, et qui ne réveille aucune sympathie ; le geste obtus, fruit du hasard et de l'indifférence, et qui t'attire des étiquettes définitives.II.1.27 |
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Le compétent n'exhibant pas de performances, c'est la source la plus répandue de souffrances non-physiques. De ce point de vue, elle est le contraire de la conscience tranquille, qui est le contentement de ses performances en absence d'une vraie compétence.II.1.28 |
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Le désespoir n'est pas un sacrifice à ce que nous aimerions être. Il est, plutôt, le lieu de sacrifice d'où s'élève le mieux ce qui pèse le plus : notre angoisse ou notre honte. Toutefois, en état exalté, il vaut mieux visiter les ruines que les temples.II.1.29 |
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Ce vide béni qui n'existe que grâce au trop-plein de ce qui se concentre autour, cavité entretenue par ton souffle, non vacuité traversée par l'haleine du siècle. Comme le goût béni de la simplicité vitale, rompue à tous les piments de la complexité tribale. « C’est des intenses complexités qu’émergent les intenses simplicités »II.1.5 - Churchill - « Out of intense complexities intense simplicities emerge ».II.1.30 |
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Le cœur ne s'élargit que sous la lame de la souffrance. L'aiguille du désir l'approfondit, la tenaille de la solitude le rehausse.II.1.31 |
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Quand la sève de la vie est accessible, la sueur s'absorbe, l'encre se solidifie, la larme tarit, le sang enivre, celui des autres. Seul le poète connaît la lancinante soif près de la fontaine ; Tantale qui au lieu de s'abaisser par le geste s'élèverait par le regard.II.1.32 |
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Il y a des heures où la souffrance est bien venue et des heures où il faut la mettre à la porte. Elle est pleine d'attraits en tant que fidélité et pleine de vices en tant que sacrifice.II.1.33 |
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Il faut peindre la douleur avec de l'encre sympathique ; sous une lumière retrouvée on devrait deviner des traits et caractères sans déchirure.II.1.34 |
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L'expérience et la douleur assagissent le plébéien. Ne tirer aucune leçon des échecs. Ni, au reste, des réussites. Ou, mieux, rester debout face à la honte, couché face au succès.II.1.35 |
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Rien n'arrose mieux la vie que les larmes. À l'aurore, dans la jeunesse. Dans le crépuscule, ce sera le tour de la sueur, chaude ou froide, ou, mieux encore, de l'encre, emphatique ou sympathique.II.1.36 |
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Que vaut le regard face à une plaie, à une balafre ? - Rehausser le hurlement ? Reconstituer la déchirure ? Au livre-douleur, au livre-cicatrice il faut toujours affecter un livre-regard. « Tels sont les yeux, tel est le corps »II.1.6 - Hippocrate.II.1.37 |
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Les blasés souffrent de taedium vitae, je souffre d'une surabondance de la joie qui ne trouve pas de bonne oreille.II.1.38 |
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Pour parler de soi, geindre paraît plus propice que jubiler. La souffrance, bizarrement, prend la forme de ton essence, tandis que la jouissance est étrangement anonyme. On serait tenté de croire que in principio le verbe était accompagné de la douleur, n'exprimait que la douleur.II.1.39 |
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Nous pouvons triompher du désespoir tant que nous avons encore des réserves d'abîmes pour nos futures chutes, des réserves de déserts pour assécher nos courants ou des réserves de tempêtes pour faire honte à nos accalmies.II.1.40 |
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Ce n'est pas la valeur comprise de la vie qui engendre la peur. C'est l'existence même de cette peur tenace qui suggère le prix d'une vie incomprise.II.1.41 |
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Les plus belles des larmes, celles qui pleurent ce que tu n'avais jamais eu.II.1.42 |
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Un idéaliste (G.Marcel) sermonne : le désespoir est possible ; un matérialiste (Comte-Sponville) marmonne : le désespoir est nécessaire - tant que vos fichus désespoirs s'enveloppent en catégories logiques ils agissent comme somnifères ! Qu'un espoir sans raison, mais emballé en belles métaphores, m'est plus précieux pour me tenir éveillé au milieu des ruines !II.1.43 |
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Pour étouffer l'angoisse inexistentielle, trois stratagèmes vitaux : agir, créer, aimer. Leur artifice se trahit facilement, sauf le cas béni où ses trois écrans tombent de la même hauteur et voilent la même scène.II.1.44 |
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La douleur ne rend ni meilleur ni plus profond, mais elle nous laisse un libre choix entre une extrême hauteur et une extrême bassesse. Et la bassesse ressemble si souvent à de la profondeur : « Seule la grande douleur nous contraint à descendre dans notre extrême profondeur »II.1.7 - Nietzsche - « Erst der grosse Schmerz zwingt uns in unsre letzte Tiefe ».II.1.45 |
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On commence par croire que nos malheurs sont dus aux accidents et qu'une logique extérieure nous achemine vers la joie. Plus tard, on se met à croire en une destinée aveugle. On finit par comprendre que c'est notre essence qui porte le bonheur ou le malheur au bout d'une volonté élevée par une foi. Et l'on est heureux ou malheureux, au gré de la hauteur de notre regard et non des objets croisés.II.1.46 |
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Mes rêves ne se sont jamais tenus debout, et mes ruines ne sont pas des ruines des idéaux (dans lesquelles se vautrait le jeune Cioran), elles sont le seul écrin à l'abri des appétits du chaland mesquin - de toi, fat ou calculateur. Je préfère l'habitude de mes ruines à : « Ils vivent dans des ruines de leurs habitudes »II.1.8 - Cocteau.II.1.47 |
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La douleur est bien notre sixième sens, mais chacun place son organe là où il se sent le plus touché : la vanité insatiable, l'amour instable, l'âme indomptable, le cerveau comptable.II.1.48 |
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Le meilleur en nous n'a ni langage ni émetteur ni force - ce terrible constat est source de la vraie souffrance. Ne communiquer avec le ciel qu'avec notre épiderme - et l'esprit et la langue en font partie - à croire que Dieu n'est pas amour verbeux mais souffrance muette.II.1.49 |
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Submergé de bonheur, on perd l'image de Dieu ; accablé d'une souffrance, comme illuminé par une beauté, on assiste à l'émergence d'un Dieu en majesté. Pourtant, d’après les hommes : « Le bonheur et la beauté découlent l’un de l’autre »II.1.9 - Shaw - « Happiness and beauty are by-products ». Dieu qui est peut-être dans une étrange rencontre du beau et de l'horrible (« fair is foul and foul is fair »II.1.10 - Shakespeare, en lecture traumatologique et non pas météorologique), puisque la douleur et l'harmonie n'appartiennent à personne.II.1.50 |
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L'enfant n'a pas besoin d'être consolé, c'est pour cela que la consolation le rend littéralement heureux, c'est-à-dire jouissant de l'inutile. Tu dois en faire autant avec ton livre. Et la rencontre entre les deux – et liberi et libri ! – serait ton idéal !II.1.51 |
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La souffrance est incohérence. Tu cherches à combler le désaccord par un mot musical. La plaie, en général, n'en ressort que plus béante, mais les autres ne retiennent que la nouvelle mélodie. Laquelle pourra dire : « tu accourras tel sang vers la blessure fraîche »II.1.11 - G.Benn - « du füllst mich an wie Blut die frische Wunde ».II.1.52 |
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Ce ne sont ni l'espoir ni le désespoir qui composent le chant le plus beau, mais un duo entre le zéro et l'infini (darkness at noon de Koestler) du regard. Tantôt ils s'annihilent, tantôt se substituent, tantôt se confessent. Le désespoir est le maître, l’espoir en est l’élève : « la douleur nous apprend à enseigner le chant »II.1.12 - Shelley - « they learn in suffering what they teach in song ».II.1.53 |
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Le vrai espoir est hors du temps : c’est une foi en un sens ou en une beauté plus grands et plus hauts que ce qu’en disent nos sens ou notre esprit et que notre âme accueille. Non pas l’attente du possible, mais l’entente avec l’impossible. « C'est un grand ouvrier de miracles que l'esprit humain »II.1.13 - Montaigne.II.1.54 |
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Deux recettes fallacieuses contre l'anxiété : l'humilité ou le mépris, s'appuyant soit sur la sophistique soit sur l'éristique. Ces deux remèdes finissent par aggraver le mal. L'amitié d'un mot ou d'un homme est un palliatif plus bénin : l'amitié est vaudevillesque, tandis que l'humilité est tragique et le mépris dramatique.II.1.55 |
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Le mot de souffrance ne seyait naguère qu'à l'âge d'un Werther au cœur chétif. Aujourd'hui, il ne se marie qu'avec le troisième âge au cœur usé.II.1.56 |
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Le travail de l'oubli ou du deuil : chaque époque débusque ou enterre ses disparus : Dieu, l'histoire, le hasard. La pensée réfutée, la femme indifférente, le mot qui échappe devraient être traités en disparus et non en perdus. La mélancolie de la disparition plutôt que la tristesse ou la nostalgie de la perte.II.1.57 |
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Face au malheur, se réduisant au faible pouvoir d'achat, je suis à court de sympathie car je sais d'avance que le meilleur remède est dans davantage de lucre dans la société. Je ne suis sensible qu'au malheur de ne pouvoir vivre (de) son rêve et de devoir cacher sa honte.II.1.58 |
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Entretenir intact un découragement sans faille, redoubler de signes d'abandon, ne pas se débander dans la poursuite de l'inutile démoralisateur.II.1.59 |
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La souffrance abreuve l'âme, abrite le cœur et abrutit la cervelle.II.1.60 |
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Tout avis, même le plus extravagant, peut être attribué à une émanation grégaire. L'esprit de suite dans les idées accentue cette tendance. C'est par des vides dans tes pointillés que tu affirmes le mieux ton originalité. Ourdir et lier - travail de fourmi ; lui opposer - planer, s'immobiliser, se suspendre au-dessus du point zéro de l'indéveloppable.II.1.61 |
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Les sentiments qui valent la mémoire sont ceux qui munissent la vie soit d'un désespoir lumineux soit d'un espoir impénétrable. « Avoir un goût libidineux pour l’abattement est une promesse de féconde vie intérieure »II.1.14 - Pavese - « Avere un libidinoso gusto dell’abbandono è una premessa di feconda vita interiore ».II.1.62 |
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On s'imagine un glorieux martyre qu'on subit de la main des canailles déchaînées et l'on ploie sous l'indifférence d'un brave homme sans malice.II.1.63 |
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Ne deviens pas réaliste, son finale - noircir les espérances réfutées. « Liberté de toute illusion, c’est le bonheur du désespéré »II.1.15 - L.Marcuse - « Freiheit von allen Illusionen ist das Glück der Hoffnungslosen ». Tiens au romantisme, sa genèse – blanchiment du désespoir prouvé. « L’espérance nous est donnée à cause des désespérés »II.1.16 - Benjamin - « Nur um der Hoffnungslosen willen ist uns die Hoffnung gegeben ».II.1.64 |
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Savoir bâtir de magnifiques contraintes et ne pas disposer de but qui les aurait mises en œuvre. Sujet d'une frustration d'esprit ou d'une fierté d'âme.II.1.65 |
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La vie, c'est la nuit. Toute rencontre, ici-bas, n'est qu'achoppement, trébuchement, collision dont tu ne sors jamais indemne. Compte tes bleus, bosses, égratignures. La raison du jour rend plus circonspect, fait apprécier les platitudes rebouteuses et les guérisons définitives.II.1.66 |
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Désapprendre à vivre est plus facile qu'apprendre à mourir. Et beaucoup plus utile. Pour mieux aimer : « Aimer et mourir sont deux lueurs qui ne font qu’un seul feu »II.1.17 - Ch.Bobin. Les transformer en ombres serait encore mieux : « Esclave de l'amour, je suis libre des deux mondes »II.1.18 - Hafez. La plus belle liberté est celle qui réussit à se mettre au-dessus de la souffrance : « Dans la possibilité de l'angoisse la liberté succombe écrasée par le destin »II.1.19 - Kierkegaard.II.1.67 |
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Tu dois être sain d'esprit pour aspirer à une résurrection. Les malades n'ont besoin que d'un rétablissement.II.1.68 |
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Plus grinçant est le rouage du quotidien, plus attentif tu es au silence de l'éternité. La graisse salutaire monte en général au cerveau qui lève la tête, baisse le regard et rabat les oreilles.II.1.69 |
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Si tu veux devenir fort, tu réveilleras en toi un prédateur et tu seras obligé de le nourrir. En te déchirant.II.1.70 |
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Pour qu'une résignation ne t'émousse pas, il faut qu'elle soit déchirante. Se vaincre soi-même, c'est ne pas hésiter à sonder les lieux les plus peccables chez toi, lieux que tu connais mieux que les autres.II.1.71 |
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Personne ne te pousse vers le troupeau, tu t'y retrouves pourtant, volontaire ou mercenaire. Tu as beau te redresser par l'intérieur, à l'extérieur tu es condamné aux exercices de reptation, même en absence de dresseur, de pesanteur, de fange.II.1.72 |
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De nos jours, les jardins secrets, aux avenues ineffables, se transforment paisiblement en jardins potagers à revenus stables. Le jardin de Platon (Akadêmos), au moins, nous mena jusqu'aux Immortels et le jardin d'Épicure fut acheté pour ériger un palais que les stoïciens auraient transformé en cénotaphe.II.1.73 |
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Ô mes rêves intouchables, le crépuscule vous a touchés et l'aube n'a rien à y dissiper.II.1.74 |
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Le mépris de ce qui nous ressemble et la fuite vers la hauteur, auprès des illusions d'optique.II.1.75 |
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J'ignore pourquoi les plus lumineuses envolées du sentiment naissent parmi la plus sombre et écrasante tristesse.II.1.76 |
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L'origine immédiate de la douleur est souvent imaginaire. Seule la douleur elle-même est authentique, c'est-à-dire sans objet, sans paroles, sans généalogie. Ne l'abaisse pas en l'identifiant avec un objet trop réel.II.1.77 |
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La souffrance glorieuse - ni expiatoire ni rédemptrice - est une des notions le plus inaccessibles aux cartésiens (Hésiode voyait advenir le futur mal absolu lorsque : « de tristes souffrances resteront seules aux mortels »II.1.20). Même le bonheur, qui comme tout appel de l'infini incertain nous serre le cœur, en est mystérieusement entaché (quoiqu’en pense Borgès : « La seule chose sans mystère est le bonheur »II.1.21 - « La única cosa sin misterio es la felicidad »). Le malheur, lui, connaît ses heure et lieu. Ne pas goûter à la souffrance d'un bonheur réel, édulcorer un malheur, la plupart du temps imaginaire - la même pusillanimité du calculateur sans goût pour la larme.II.1.78 |
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Il faut reconnaître qu'on souffre plus souvent non pas parce qu'on est incompris ou détonnant, mais parce qu'on est, tout bêtement, malchanceux. Surtout, depuis que tout coup de dés se programme au royaume des machines.II.1.79 |
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La plus précieuse clarté est celle qui justifie notre angoisse. Souffrir pour une raison obscure est insupportable. Cependant, la meilleure joie, elle, est aveugle.II.1.80 |
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Dans le bonheur, tout se réduit à sa source, qui, dans le meilleur des cas, est merveilleusement cachée. Le sot la trouble rapidement, le sage en fait une fontaine inaccessible pour entretenir ses soifs. On invente son amour à partir de la soif dont il est la seule source. Dans la souffrance, peu importe la source ; le sot la voit dans autrui à qui il voue sa bile, le sage - dans les effets de sa propre fragilité et il tourne son aigreur contre soi-même.II.1.81 |
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La meilleure source d'une morale : la dérangeante certitude qu'un être plus subtil que toi souffre plus que toi pour cause d'injustice. L'incrustation, c'est, aujourd'hui, l'opération de survie par excellence ; comment s'étonner que les meilleures perles y échouent ou s'y refusent !II.1.82 |
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La philosophie consiste en gonflement des pensées et des souffrances. Aux pensées uniques on donne du volume général ; à la souffrance au pluriel on trouve un piquant tout singulier.II.1.83 |
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Sans douleur à chanter ni tromperie à décrier - pas de poète. Faute de pouvoir dénicher une souffrance vraisemblable, le poète d'aujourd'hui se met à flairer de fumeux mensonges - manipulations, intoxications, récupérations. Tandis qu'une vérité parfaitement réelle mais insipide s'étend à perte de vue (« Il est des vérités dont la démonstration même montre qu’on n’a pas d’esprit »*II.1.22 - K.Kraus - « Es gibt Wahrheiten, durch deren Entdeckung man beweisen kann, daß man keinen Geist hat »). Le journalisme, c'est la terrible fin de tout élan poétique, esquissé il y a trois mille ans.II.1.84 |
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Orphelin fugueur, plus d'une fois je faillis, comme bon nombre de mes congénères, crever de faim, de froid ou de la main des bagnards ou brigands au milieu desquels je suis né. Mais au ton grinçant que prirent mes paroles aujourd'hui, cette époque ne contribua pas au centième de ce que je découvris bien plus tard : la tiédeur des repus respectueux de l'ordre public.II.1.85 |
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Il ne me déplairait pas que ma trajectoire se rapproche, à rebours, de celle de Rimbaud : les tribulations et la sauvagerie du début, et vers la fin - avoir dessiné quelques Enluminures et séjourné pendant quelques Saisons au Paradis. Et pour seul point commun entre ces vies extrêmes, les mots : « N'écrivez pas Arthur sur les enveloppes… Comme je suis malheureux… »II.1.86 |
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Pour qu'un désespoir nouveau-né puisse affermir sa voix, le vide est le meilleur berceau ; mais lorsque « meurt l'espérance, surgit un vide »II.1.23 (de Vinci) infécond qui nous laisse sans voix. « Ce qui suit immédiatement la souffrance, c'est le vide »II.1.24 - Spengler – que le sot remplit de sa faible voix, tandis que le sage y invite la voix divine.II.1.87 |
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L'ineptie de Dostoïevsky, une larmette d'enfant le faisant rendre le billet à Dieu ; l'ineptie de Bergson, un seul enfant damné désavouant la Création ; l'ineptie d'Einstein, un seul enfant malheureux rendant tout progrès impossible ; l’ineptie de Camus, la souffrance non-justifiée d’un enfant étant révoltante ; l'ineptie de Sartre, les livres ne faisant pas le poids face à un enfant qui meurt ; l'ineptie du parti pris des choses, voyant dans la souffrance des enfants le mal absolu - mais un bon écrivain est une présence divine comprenant toujours une bonne enfance, une bonne pleureuse et un bon croque-morts ! L'un des buts d'un art serait : comment transformer une larme d'enfant en une pensée d'adulte.II.1.88 |
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La souffrance inspirait le jeune ; aujourd'hui, elle est absente même de l'âge adulte. Bientôt, les hommes n'élèveront le cœur que juste avant d'expirer. « Calamitas virtutis occasio »II.1.25 - Sénèque.II.1.89 |
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Les plus belles plumes prônent le style sec. Pour ne pas moisir, au milieu de ta prose jadis larmoyante, n'occulte pas mais sculpte ta larme. Sors-la du souterrain et peuples-en les ruines. Et que ton style devienne regard : « le style est une manière absolue de voir les choses »II.1.26 - Flaubert.II.1.90 |
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La hauteur, qualité permettant de moduler, dans une même mélodie, l'emballement le plus haut d'avec la plus profonde tristesse. Les autres dimensions apportent de l'amplitude humaine, mais diluent l'intensité divine.II.1.91 |
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La ruine, c'est l'aboutissement de la chaîne anti-historique : la tombe, la croix, le caducée - le ver, le vautour, le serpent. Et au bout : la chauve-souris ou la marmotte, les seules qu'on reconnaisse aujourd'hui ex ungue leonem, dans des bestiaires paradoxaux.II.1.92 |
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La tentation de se dire : Dieu est contre moi ; Il doit n'exister pour toi qu'ironiquement et jamais sérieusement, une espèce d'hurluberlu muet. Dans ta cage et, simultanément, en dehors. Être ton regard, perçant tes barreaux et accompagnant tes évasions.II.1.93 |
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Plus tu souffres dans ce monde, plus tu aspires à en être libéré, plutôt que d'y être comblé. Pour un homme hérissé de plaies, tout attouchement du monde est collision ou blessure. Et tu ne trouveras meilleur tampon que les murs écroulés des ruines hantées par le souvenir de tes semblables.II.1.94 |
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Ce n'est pas la destinée, elle-même, qui est tragique pour l'homme prométhéen, mais la défaite dans la lutte contre elle. Toute lutte est comique, quels que soient l'adversaire et l'enjeu, - le credo de l'ironiste, acceptant d'être boiteux à condition de ne combattre que l'ange.II.1.95 |
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Le désespoir de l'aveugle vient du non-avoir ; le désespoir des yeux à moitié clos - du non-être. L'être envahit et multiplie ; l'avoir étouffe et réduit. Mais ce sont toujours de bons exutoires, si on les compare aux yeux que nous fait écarquiller le trop visible devenir.II.1.96 |
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Les Anciens souffrent de soifs inassouvies et te soutiennent par l'harmonie et la raison ; les modernes digèrent mal leurs dîners en ville et t'accablent de visions d'angoisse et de folie.II.1.97 |
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Le séjour des morts serait séparé de la vie par la douleur (Achéron), la haine (Styx), la lamentation (Cocyte, affluent d'Achéron), le feu (Phlégéton, affluent d'Achéron), l'oubli (Léthé, affluent d'Achéron ou de Styx). Je soupçonne que le Styx se jette, lui aussi, dans l'Achéron.II.1.98 |
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Le génie n'est peut-être ni dans le jaillissement de lumière ni dans l'approfondissement des ombres, mais dans la découverte d'un angle de vue sous lequel la lumière est de la pure souffrance et les ombres - de la pure joie. « La souffrance, un divin remède de nos impuretés »II.1.27 - Baudelaire.II.1.99 |
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En dernière instance, la cause de toute souffrance ou jouissance réelles se réduirait, immanquablement, aux balivernes. On n'y trouve rien à admirer ou à désirer. Ce qui anéantit le stoïcisme : « On désire les choses conduisant à la prospérité, on admire celles de l'adversité »II.1.28 - Sénèque. On devrait s'identifier avec des souffrances ou jouissances inventées et irréductibles.II.1.100 |
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La première fonction de la larme - réagir à l'intrusion des corps étrangers dans nos yeux (de la matière dans notre regard). La vallée des larmes se prête bien à l'érection d'une bonne et pure hauteur du regard, sur un fond de naufrage.II.1.101 |
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Le monolithe de la raison robotique phagocyta la science et l'art ; il ne reste au souffle de Dieu, pour atteindre nos âmes, qu'un seul trou (S.Weil) - la souffrance humaine. L'amour et la beauté ne palpitent plus qu'auprès d'elle.II.1.102 |
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La vraie souffrance est incompatible avec le bras levé et l'arène : le « souffrir est un pâtir pur »II.1.29 (Lévinas). Elle devrait loger dans une haute tour d'ivoire aux souterrains profonds ; une fois hantée par le passéifié, elle se métamorphoserait en ruines futuristes.II.1.103 |
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La douleur fait grandir l'homme, en profondeur ; l'artiste fait grandir la douleur, en hauteur.II.1.104 |
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Le désespoir a une belle place dans tout bon écrit, en tant que cible d'une réfutation ironique. Le désespoir final, le second désespoir (Pascal), le méta-désespoir, c'est l'incapacité de surmonter le désespoir.II.1.105 |
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Vivre l'espérance comme une belle défaite de la raison. Aux antipodes du désespoir moderne, vécu comme son morne triomphe.II.1.106 |
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Trois issues d'une souffrance : elle te lamine (en profondeur), elle t'élimine (de l'étendue), elle t'illumine (dans la hauteur).II.1.107 |
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« Trop de logique, trop de sentiments » - Flaubert - minables bilans des vies ratées des sots repus. Trop d'ennui, pas assez d'ironie.II.1.108 |
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La valeur d'une chose violente - d'une pensée, d'une femme, d'un enthousiasme - se révèle dans la douceur de leurs crépuscules.II.1.109 |
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Ma misère se présente à mon cœur, mais ma miséricorde ne peut lui donner que moi-même. Quand on est Orphée de représentation on devient Narcisse d’interprétation. « L’impossibilité, pour l’artiste, de représenter la miséricorde »II.1.30 - Kierkegaard.II.1.110 |
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La philosophie a le même but que la religion - face au naufrage (« toute bonne philosophie a sa naissance dans la détresse de la vie »II.1.31 - Heidegger) apporter un semblant de consolation (« la tâche de la philosophie est d’inventer le mot qui sauve »**II.1.32 - Wittgenstein - « die Aufgabe der Philosophie ist, das erlösende Wort zu finden ») - et les mêmes moyens que la poésie - créer une tempête dans un verre d'eau, imaginer un message à destination lointaine et chercher fébrilement une bouteille : « le poème peut être une bouteille jetée à la mer, abandonnée à l'espoir »II.1.33 - Celan.II.1.111 |
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Souvent, la saignante évidence des épines nous laisse découvrir des roses secrètes ou naissantes. « Qui aime les roses accepte les épines »II.1.34 - proverbe turc. Un métier en perte de vitesse - collectionneur d’épines, arbiter elegantiae : « L’un ramasse des épines, l’autre – des roses »II.1.35 - « Hic spinas colligit, ille rosas ».II.1.112 |
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Il est presque impossible de ne pas chercher de consolation à une douleur. Et qu'on trouve toujours. Mais tu mets à l'épreuve ta noblesse en renonçant à cette recherche.II.1.113 |
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Je trouve de l'hypocrisie jusque dans mon accumulation effrénée de trésors invisibles, éphémères et inutiles - ils pourraient rendre plus facile mon agonie bien réelle.II.1.114 |
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Peindre un malheur comme un raseur ? Le geindre comme un farceur ? Le feindre comme un acteur ? Tu réunis ces trois dons et tu en obtiens le seul remède durable, l'ironie.II.1.115 |
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Rien n’assure mieux l’auréole et la hauteur d’un beau sentiment qu’un deuil que tu en célèbres tout près de son sommet. L'avantage cérémonielle des ruines – la facilité d'y installer un autel, sans craindre l'asphyxie.II.1.116 |
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La raison s’identifiant de plus en plus avec le dit, les seuls témoins de l’indicible seront bientôt les rires et les pleurs.II.1.117 |
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Ceux qui se vautrent dans la platitude indolore voient dans la vie une misère ; n’y voient, nettement et honnêtement, de la grandeur que ceux qui sont projetés dans les affres de la souffrance. Les pyrrhoniens et Pascal y voient simultanément les deux, ce qui les rend purs sophistes.II.1.118 |
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Que la paix d’âme est symptôme des sots est bien connu ; mais que la souffrance, sans rien apporter aux sens du bien ni du beau, rend plus intelligent est une observation constante et énigmatique. C’est à croire que les ailes ne poussent que dans des plaies.II.1.119 |
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Ton regard est porté vers la hauteur ; mais tu ne peux ni l’atteindre ni soutenir ce qu’elle te renvoie – la double origine de la souffrance.II.1.120 |
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Le mûrissement du goût n'influe guère sur notre aptitude au bonheur. C'est notre malheur qui s'y découvre de nouvelles et de plus en plus insondables sources.II.1.121 |
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La tristesse visite également et le sot et le délicat, quand ils se trouvent seuls ; c'est en présence d'autrui que ton courage des ténèbres se prouve. Le contraire de : « La vraie douleur, c'est la douleur sans témoins »II.1.36 - Martial - « Ille dolet vere, qui sine teste dolet ».II.1.122 |
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Le désespoir qui guide les hommes robotisés est bien réel ; ce sont les hommes de passion qui doivent être menés par des espérances vainesII.1.37 (Bossuet) !II.1.123 |
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Les pas - le premier, l'intermédiaire, le dernier - se font sur ces échelles respectives : plaisir-douleur, extase-souffrance, paradis-enfer. Avec l'humilité de la première, cultiver la deuxième en visant la troisième !II.1.124 |
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Ma paille d’espérance - la perfection d’un désespoir sans faille.II.1.125 |
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Les larmes de la réalité, les armes du modèle, les charmes du langage – la hauteur, la profondeur, l’étendue – la vie complète est un va-et-vient dans ces trois dimensions, ponctué de projections : platitudes de nous, flèches de toi, points de moi.II.1.126 |
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De tout carillon de Valéry, le marteau de Nietzsche extrait le glas de Cioran.II.1.127 |
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L’origine du désespoir : réduire la joie de vivre aux joies de la vie.II.1.128 |
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Comment se débarrasser du désespoir ? – vivre dans un Ouvert et ne se passionner que pour les perspectives se perdant hors de cet Ouvert. Tout ce qui débouche sur un monde clos est source d’angoisses.II.1.129 |
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Les inconscients, s’adonnant au rire et à la danse, - les seuls heureux de la terre ! De l’incapacité de jouir naît le souci du savoir, de la puissance ou du rêve, qui mène, inéluctablement, au désespoir. Le malheur, c’est qu’au rire jeune succède toujours un rire jaune.II.1.130 |
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Je n’arrive pas à imaginer une haute souffrance ; de même je ne peux placer la joie qu’en hauteur, jamais en profondeur. Et Nietzsche se trompe de signe : « La volupté est plus profonde que la peine de cœur »II.1.38 - « Lust ist tiefer noch als Herzeleid ». Ailleurs il est plus précis : on peut « classer les hommes d’après la profondeur que peut atteindre leur souffrance »II.1.39 (« die Rangordnung, wie tief Menschen leiden können »), mais la hauteur de leurs joies discrimine plus nettement.II.1.131 |
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La démence ou la platitude, deux terribles issues pour celui qui se dévoue à la construction. Tu cherches à te sauver dans un édifice à épreuve de ces deux fléaux, et tu te retrouves prostré dans les ruines hérissées de raison.II.1.132 |
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Rester fidèle à soi-même ou se sacrifier ? – mais ces choix reviennent au même lorsque tu reconnais ne pas te connaître ! Alternances de souffrances obscures et de souffrances lumineuses.II.1.133 |
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La douleur indéterminée, la pire des souffrances, surgit d’une source inconnue, te submerge de honte, se déverse dans une stagnante léthargie dans laquelle tu perds pied ; ta fière ruine coule et s’avère pitoyable épave.II.1.134 |
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Celui qui me fait le plus envie, c’est, le plus souvent, celui qui m’avait le plus fait pitié. L'épreuve par l'humilité promet de la hauteur, comme l'épreuve par l'orgueil – de la profondeur.II.1.135 |
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Après m’être attardé aux mystères dionysiaques (la danse à la Nietzsche) et aux mystères orphiques (le chant à la Rilke), je me suis arrêté aux mystères d’Éleusis, où règne le rythme sans rites. Le passé, le présent, le futur tournés vers le deuil : Dionysos pleurant sa mère, Orphée – son épouse, Déméter – sa fille.II.1.136 |
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Toute lutte finit par dévitaliser un peu davantage notre esprit ; la résignation schopenhauerienne et la vitalité nietzschéenne ne s’opposent guère et, souvent, l’une aboutit à l’autre, pour donner naissance à une tragédie.II.1.137 |
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Ce que la modernité gagne en angoisses, elle en perd en tragédies ; la lancinante tristesse de l’âme se mua en aigreur nauséabonde de la raison.II.1.138 |
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Il est péremptoire, pusillanime et bête de signer ses notes : Blessé ou Guéri ; il faut que leur contenu justifie la seule signature honnête : Incurable.II.1.139 |
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La souffrance noble est inconsolable ; c’est pourquoi je me moque de la religion, de la victoire et de l’action.II.1.140 |
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Je connus sur ma peau toutes les formes de souffrance qui se prêtent à la grandiloquence des plumes sensibles, et je dis qu’elles ne comptèrent presque pour rien au fond de mon écrit. C’est à ce que nous n’avons jamais vécu, par exemple à nos rêves, que nous devons notre essence. « Notre caractère est déterminé plutôt par l’absence de certaines expériences que par des expériences réelles »II.1.40 - Nietzsche - « Unser Charakter wird noch mehr durch den Mangel gewisser Erlebnisse als durch das, was man erlebt, bestimmt ».II.1.141 |
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Souffrant des mêmes défauts physiques, professant le même romantisme face à l’histoire, la femme ou l’Antiquité, morts au même jeune âge – quels invraisemblables parallèles entre Byron, Pouchkine et Leopardi !II.1.142 |
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L’épais désespoir est plus fécond que la fine espérance, mais évite de le mettre en lumière et sers-t-en comme d’une racine cachée, amenant de la vie aux branches joyeuses de ton arbre : « une vitalité du désespoir, une racine vivace qui nourrit ces branches »II.1.41 - Byron - « a very life in our dispair, a quick root which feeds these branches ».II.1.143 |
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Face à l’épreuve de la souffrance, la vie et l’amour ont des réactions opposées : ce que la vie y perd en hauteur et lumières, l’amour en gagne en profondeur et ombres. Épave laminée ou ruine illuminée.II.1.144 |
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La souffrance nous rappelle l’existence de l’absolu, de ce qui ne subit pas la servile évolution de toutes choses soumises au temps impassible. C’est grâce à elle que l’homme redécouvre ses invariants au milieu de ses facettes de plus en plus robotisées et passagères. Et Tolstoï s’y trompe : « Le monde avance grâce à ceux qui souffrent »II.1.42 - « Мир движется вперед благодаря тем, кто страдает », en prenant un mouvement intérieur pour mouvement extérieur. Le vrai monde, c’est à dire le beau et le palpitant, est immobile.II.1.145 |
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Les penseurs se consacrent à la recherche de consolations, tandis que la seule chose atteignable reste le frisson : frisson face à la création, frisson face à la vie, frisson face à la mort. Cultiver l’espérance, c’est justifier le frisson.II.1.146 |
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La contrainte gustative : éviter l’insipide pour préserver le goût pour le doux. La prophylaxie - « Plus tu goûtes de l’amer, plus violente est ta soif du doux »II.1.43 - Gorky - « Чем больше человек вкусил горького, тем свирепее жаждет он сладкого » - est également à conseiller.II.1.147 |
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Prométhée, Socrate ou Jésus cherchent à rendre joyeuse l’attente du dernier jour, en la mettant sous le signe d’un au-revoir minable. Il vaut mieux que nous apprenions à entonner un adieu majestueux à chaque instant vécu en grand et à attendre que chaque jour nous chante la merveille du jour premier.II.1.148 |
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Face à la douleur, les philosophes de la connaissance ou bien tentent de te persuader que tu ne souffres point, ou bien te tendent une thérapie de choc ou d’anesthésie. Les philosophes de la souffrance t’invitent à la vivre pleinement, en musique, qu’elle soit funèbre ou joviale. « Nous ne sommes point médecins ; nous sommes douleur »***II.1.44 - Herzen - « Мы не врачи, мы боль ».II.1.149 |
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Contrairement au corps, la santé de l’âme se feint plus par émotion qu’elle ne se prouve par déduction ; ce que n’avait guère compris Épicure : « Il ne faut pas feindre de philosopher, mais réellement philosopher »II.1.45.II.1.150 |
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La tension de tes cordes doit être déterminée par la mélodie intemporelle qui se joue au-dessus de ton âme, et non pas par la (dés)espérance qui pèse sur tes jours : « L’âme humaine est toujours déjà tendue (par l’espoir ou le désespoir) vers l’avenir »II.1.46 - Gadamer.II.1.151 |
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Quand tu es toi-même un climat, tu accueilles comme tiens les calamités et sinistres dont t’accable une aveugle saison : « Tout ce que m'apportent tes saisons est pour moi fruit, ô Nature »II.1.47 - Marc-Aurèle. Être toi-même nature que n'éclaire aucun chemin : « la nature que nous sommes s'assombrit car nous n'avions aucun chemin »**II.1.48 - Nietzsche - « die Natur, die wir sind, verfinsterte sich - denn wir hatten keinen Weg ».II.1.152 |
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Ce qui n’est qu’à toi ne peux être que déchirure ; et ils veulent que, de ta coupure opaque, tu n’exhibes que la couture transparente.II.1.153 |
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L'un de ces concepts ingrats – la sagesse ; elle devrait consister à savoir extraire de la musique de toute clameur de la vie et neutraliser tout ce qui gémit ou grince, c'est à dire la souffrance. Et puisque personne n'inventa jamais des baillons ou filtres efficaces, la seule sagesse accessible serait à pousser à l'extrême les sons joyeux, à produire de la cacophonie assourdissante ou à se boucher les oreilles.II.1.154 |
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La fonction musicale de la philosophie : composer une mélodie vitale à partir des hurlements aigus de la douleur et de la plate gravité de la raison : « Là où tu restas muet de douleur, Dieu m'envoya le don de dire ce que je souffre »II.1.49 - Goethe - « Und wenn der Mensch in seiner Qual verstummt, - gab mir ein Gott zu sagen was ich leide ». Mais dans ce que le philosophe dit, la douleur et la raison doivent nous chanter ou nous faire chanter.II.1.155 |
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L’inquiétude comme cause et l’inquiétude comme effet. L’artiste exploite la première comme énergie alimentant ses hauts rythmes ; le philosophe étouffe la seconde comme trace des bas algorithmes. À propos, si l’art survit, ce sera peut-être parce que « jamais ne manqueront, heureuses ou malheureuses, les causes d’inquiétude »II.1.50 - Sénèque - « numquam derunt vel felices vel miserae sollicitudinis causae ».II.1.156 |
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Les sages sont beaucoup plus exposés à la souffrance que les sots ; les premiers vivent au milieu des problèmes qu'ils inventent et les seconds – des solutions que les autres leur procurent. « La douleur est toujours question et le plaisir - réponse »***II.1.51 - Valéry.II.1.157 |
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Réduire toute la vie à l'horreur, chose presque spontanée, pour une sensibilité doublée d'une intelligence. Et le mot de Spinoza : « L'homme libre ne pense à rien moins qu'à la mort »II.1.52 - « Homo liber de nulla re minus quam de morte cogitat » - ne présente pas une sérénité de sage, mais une astuce d'angoissé.II.1.158 |
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La tragédie trouble celui qui a une conscience nette et purifie celui qui l'a trouble.II.1.159 |
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Deux penchants principaux de l'homme – peindre ou geindre ; quand on ne sait pas peindre, on ne peint qu'en geignant ; quand on ne veut pas geindre, on ne geint qu'en peignant.II.1.160 |
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Ni Socrate ni Tolstoï ni Rilke ni Heidegger ne me disent rien de juste ou de réutilisable, au sujet de la mort ; la voix juste aurait dû être presque inaudible, et les cheveux auraient dû se dresser sans qu'on comprenne pourquoi.II.1.161 |
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L'état d'étonnement devant le quotidien, la meilleure hygiène pour entretenir l'intensité, à l'opposé de l'état d'attente de l'extraordinaire : « Celui qui souffre est toujours en état d'attente »*II.1.53 - Pavese - « Chi soffre è sempre in stato d'attesa ».II.1.162 |
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Culte de l'intensité : ne voir ni dans le bonheur ni dans la souffrance quelque chose de définitif, vivre leur rencontre à une telle hauteur où elles seraient portées par un même vertige.II.1.163 |
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Pour traduire à peu près les mêmes sentiments, il y a plus d'intensité dans la peur que dans le courage, dans l'angoisse que dans la lucidité face à la mort, c'est donc le premier terme de l'alternative que tu préféreras.II.1.164 |
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Que tu poursuives une cause extérieure, dans un monde accessible, ou extérieure, dans ton soi inaccessible, le chagrin final te rattrape avec la même certitude. On ne peut l'atténuer que par l'intensité vitale, au-dessus de toutes les tristesses, intensité que tu crées avec un accord musical et paradoxal entre le monde merveilleux et ton soi, également merveilleux.II.1.165 |
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La hauteur nous fait mépriser la force, la profondeur nous rend maladifs – c'est dans l'étendue seule qu'on peut encore placer son espérance dans la force et ne pas se savoir incurable : « Tout vivant ne peut devenir sain, fort et fécond qu'à l'intérieur d'un certain horizon »II.1.54 - Nietzsche - « Jedes Lebendige kann nur innerhalb eines Horizontes gesund, stark und fruchtbar werden ».II.1.166 |
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La comédie – prouver que tout plongeon dans les profondeurs, comme toute envolée vers la hauteur, peuvent se réduire à la platitude du quotidien. La tragédie – sauver une profondeur désespérante ou une hauteur d'espérance en leur évitant cette chute vers la platitude. « La tragédie, avec son étendue banale, surgit dans la hauteur, au-dessus du quotidien »II.1.55 - Rilke - « Die Tragödie, mit ihrer banalen Breite, türmt sich hoch über dem Alltag ».II.1.167 |
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L'homme tragique est celui dont la pitié est condamnée à ne pas trouver d'objet et dont la honte ne s'explique par aucun acte. Et aucune échappatoire due au hasard ; une loi implacable et nue. Les hommes de l'orgueil ou de la haine, qui hurlent à la tragédie, ne traduisent que l'ennui de leurs colloques et dîners en ville.II.1.168 |
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La raison principale de ce geignement général des hommes à cause d'un malheur extérieur qui les ravage est leur imperméabilité au sentiment tragique qui place en nous-mêmes la source de tout ce qui mérite d'être pleuré.II.1.169 |
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La chronologie, dans la détermination du genre de ton regard : souffrir et, donc, nier – à l'origine d'un sentiment profond et … comique ; affirmer et, donc, souffrir – témoignant d'un sentiment hautain et tragique.II.1.170 |
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Pour accepter la musique de la vie, que chantent, authentiques, les sirènes, notre ouïe doit supporter tant de souffrances, de ces sombres contraintes sans lesquelles ton étoile n'aurait peut-être pas eu tout son éclat. Mais tant d'adorateurs de caps en continu cherchent à te dévier de tes constellations, et te conseillent de boucher les oreilles. L'utopie, minable, c'est le bon havre ; la musique, c'est la réalité, profonde et intense.II.1.171 |
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L'acquiescement au monde ou la résignation d'y échouer, ces deux apparentes antinomies, en se solidarisant, deviennent deux facettes d'une même tragédie ; donc, Nietzsche, la-dessus, n'est qu'un prolongement de Schopenhauer.II.1.172 |
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L'âme n'a qu'un seul vocabulaire, celui des palpitations, on n'y décèle ni images ni mots ni concepts ; c'est la seule source crédible du sentiment tragique : ne pas reconnaître ton âme dans le langage de tes gestes ou de tes pensées auquel tu es réduit ou condamné.II.1.173 |
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Où, dans la dualité phusis – logos, ces deux seules substances de la réalité en mouvement, où placer le frisson ? La matière affectée par l'esprit, ou l'esprit tourmenté par la matière ? « Où chercher le rée |