Les Plus Déserts Lieux

 




Quel plumitif d'aujourd'hui, ou de naguère, n'annonce des pages véhémentes ni ne dénonce le ronron de la mêlée ? À relire mes sorties étonnamment inoffensives, force est d'avouer que je suis tombé dans le même travers. On a beau tremper sa plume dans des encriers supposés pleins de bile, le dessin qui en découle charrie, hélas, autant d'éléments coulants que chez le dernier des conformistes. Des chercheurs d'or et chasseurs d'ours, dans ma famille de paysans de Sibérie, me pressentaient en producteur de miel et nullement en sécréteur de fiel, vocation que se découvre tout fugitif des ruches.
Pour être un véritable rabat-joie ou pour donner une vraie ivresse des défaites, on devrait posséder des dons plus chancelants et parsemer plus généreusement son parcours - de pierres d'achoppement incontournables au lieu de se réfugier au milieu des ruines, de meubler sa tour d’ivoire ou d’aérer ses souterrains.
J'ai eu beau bannir le récit et n'inviter que le chant. Comment chanter la perfection criarde d'un monde où tu n'as pas ta place ? L'espèce progresse, le champ du vrai et du juste s'étend et se fertilise et tu n'y es pour rien, aucun rôle ne t'y est assignable, pas même celui d'engrais, d'ivraie ou d'épouvantail. Et si être trop invisible se doublait, à travers ce livre, d'être trop lisible ? La perspective de cette défaite supplémentaire me remplit d'une rassurante anxiété.